Archives de catégorie : traduction

Cynique

Êtes-vous cyniques par rapport à la politique? Vous en avez assez de la bêtise humaine, des théories du complot? De votre employeur? De ces blogueurs qui prétendent tout savoir?

Vous n’avez peut-être pas tort. Du moins en anglais.

J’ai déjà traité de la question (pas de l’enjeu, pas de la problématique…) des faux amis, ces mots communs à l’anglais et au français qui ont un sens voisin ou différent. Ils constituent un piège redoutable dès que l’on gribouille et scribouille dans un milieu bilingue. Par exemple au Canada.

Au fil des écritures, le sens véritable de cynique s’est perdu. En français, une personne cynique se conduit avec insolence et méprise les conventions sociales. L’imbuvable président américain en constitue un exemple éloquent.

Ce genre d’individu trouve malheureusement sa réplique dans des pays comme le Brésil, la Grande-Bretagne, la Turquie, le Bélarus, entre autres. Preuve que les Américains n’ont pas le monopole de ce genre de conduite.

Les dirigeants sont source de désillusion; les populations deviennent pessimistes, sceptiques, amères, peinées, dégoûtées, désespérées. Entre autres et à divers degrés.

Je ne sais pas si le sens véritable de cynique peut reprendre sa place dans les écrits canadiens. Il y a en effet de quoi être découragé devant le peu d’intérêt que les rédacteurs manifestent souvent envers leur outil de travail, le français.

Biélorussie

… ou Bélarus?

Le pays a fait son entrée à l’ONU en 1991 sous le nom de Bélarus, une transcription approximative de son nom véritable, qui se prononce Bélarousse.

Les anglophones ont rapidement adopté cette dénomination, Belarus, tandis que les ouvrages et les médias de la francophonie s’en tiennent le plus souvent à Biélorussie. Ce conservatisme toponymique n’est pas sans rappeler celui qui touche Bombay/Mumbai ou encore le célèbre Pékin/Beijing.

La question étant la suivante : doit-on systématiquement adopter les appellations suggérées par les États étrangers ou conserver celles, plus traditionnelles, de la francophonie?

Chose certaine, les dictionnaires et encyclopédies françaises ont toutes leur entrée à Biélorussie, ce qui rend la tâche difficile aux rédacteurs francophones. Le même problème se pose avec le nom de la capitale, Minsk, qui n’est rien d’autre qu’une forme russifiée de Mensk, nom véritable de cette ville. Là encore, ne cherchez pas Mensk dans les ouvrages français…

Le gentilé variera bien sûr selon qu’on utilise Biélorussie (Biélorusse) ou Bélarus (Bélarusse).

La Russie blanche

On appelait jadis la Biélorussie Russie blanche. C’est à tort qu’on y verrait une référence au puissant voisin de l’est. On fait plutôt référence aux anciens territoires de la Ruthénie (du IXe au XIe siècle), dont une partie était située sur l’espace occupé actuellement par le Bélarus.

Le régime politique

La Biélorussie a accédé à l’indépendance en 1991 dans la foulée de l’écroulement de l’URSS. Le président actuel, Alexandre Loukachenko fait partie de ces leaders post-soviétiques qui se sont convertis à l’économie de marché pour continuer d’occuper le pouvoir. Comme les évènements actuels le démontrent, ce genre de personne ne renonce pas au pouvoir facilement et nul doute que les opposants devront faire des pressions considérables pour déloger le président Loukachenko.

À propos de ce dernier, j’observe avec ravissement que les médias francophones canadiens écrivent correctement le nom, à la française, comme en Europe : Loukachenko, et non Lukashenko à l’anglaise.

Le drapeau

Le drapeau blanc traversé par une barre rouge en son centre est brandi par l’opposition au régime Louckahenko. Ce drapeau n’est pas nouveau :  c’est celui adopté par la République populaire de Biélorussie en 1918. Il sera l’étendard du pays entre 1991 et 1994, avant que le président actuel fasse adopter un drapeau rouge et vert, rappelant celui de l’époque soviétique. Ce drapeau est récusé par les opposants au régime actuel, qui souhaitent le retour de l’étendard blanc et rouge, le blanc symbolisant la paix et le rouge la combativité.

On ne peut que souhaiter bonne chance au peuple biélorusse.

Hémisphère occidental

Le locataire de la Maison-Blanche agite le chiffon rouge de l’impérialisme américain sur le continent américain. Il parle d’assurer la domination de Washington sur ce qu’il appelle faussement l’hémisphère occidental.

Le terme Western Hemisphere apparait souvent dans les écrits de l’Anglosphère, particulièrement en Amérique du Nord. Il est rendu par hémisphère occidental. Prise au pied de la lettre, cette expression est déroutante.

Au départ, il est clair que le mot hémisphère désigne la moitié du globe terrestre. On s’attendrait donc à ce que l’expression en l’objet couvre ce que l’on appelle souvent le monde occidental. Il s’agirait donc de l’Europe et du continent européen.

C’était l’intuition que j’avais, quand j’ai entendu le terme pour la première fois. Eh bien j’étais dans l’erreur.

Le Merriam-Webster nous donne la définition suivante de Western Hemisphere :

The half of the earth comprising North and South America and surrounding waters.

L’Enclypaedia Britannica donne exactement la même définition, en précisant toutefois que certains géographes que l’hémisphère occidental comprend aussi des portions de l’Afrique, de l’Antarctique, de l’Europe et de l’Asie.

Cette vision élargie m’apparaît plus logique, car un hémisphère est bel et bien la moitié du globe et restreindre l’hémisphère occidental à l’Amérique continentale et aux terres environnantes est quelque peu restrictif.

Les Américains…

On s’en doute, l’hémisphère occidental est une invention états-unienne. Il ne s’agit pas du premier déraillement sémantique venant de nos voisins du sud.

J’en ai parlé, les mots Amérique et Américain ont déjà été détournés de leur sens originel pour désigner les États-Unis d’Amérique et leurs habitants. Il est maintenant impossible de revenir en arrière.

L’hémisphère occidental témoigne à nouveau d’un certain manque de rigueur. On constate heureusement que les Européens ne reprennent pas toujours cette définition et traduisent parfois Western Hemisphere par continent américain. Évidemment, cette traduction ne correspond pas exactement à la définition élargie de l’expression états-unienne, mais elle est certainement moins grinçante pour les francophones.

Géographie

Le monde des appellations géographiques est fascinant à plusieurs égards. Il ne brille certainement pas par la rigueur, ni par la cohérence. On peut observer bien des cas de polysémie et certaines appellations ne font pas l’unanimité.

L’Amérique confisquée

Le terme Amérique a été détourné de son sens originel lorsque la Révolution américaine a amené la création d’un nouveau pays, les États-Unis d’Amérique. Rapidement, ce pays a été surnommé America et le générique American a été adopté. Ces nouvelles appellations empiétaient sur le sens véritable de ces deux mots désignant un continent et ses habitants. Cette confusion a entrainé la création d’un néologisme : Americas, devenu les Amériques en français. Par la suite, un autre néologisme a surgi : États-Unien, aussi écrit Étasunien.

Les mésaventures de l’Europe

Le mot Europe n’est pas épargné. Les frontières de ce continent, qui s’étend de l’Atlantique à l’Oural, ne suscitent pas la controverse. Toutefois, le mot a vu son sens s’infléchir avec l’arrivée de l’Union européenne – et même avant. Quand on parle de la construction de l’Europe, c’est de l’ancien Marché commun dont il est question. Cette Europe regroupe 27 États, mais exclut d’autres pays européens comme la Russie ou la Suisse, par exemple.

Le découpage d’un continent en plusieurs régions géographiques est presque toujours arbitraire et risqué. La division du continent européen à cause de la Guerre froide en est un exemple. On parlait d’Europe de l’Est. Cette appellation était une aberration géographique, puisque la partie orientale du continent englobait d’autres pays que ceux du glacis d’États communistes mis sur pied par l’Union soviétique. Ainsi, des États comme l’Ukraine, la Biélorussie que les pays baltes n’en faisaient pas partie. Preuve qu’il est toujours dangereux d’utiliser des termes géographiques pour désigner une région politique.

Lorsque des révoltes populaires ont fait tomber les régimes communistes, en 1989 et 1990, certains observateurs ont rebaptisé la région Europe centrale et orientale, l’expression Europe de l’Est étant rattachée à une réalité disparue. De nos jours, on voit encore le terme Europe de l’Est pour parler de ces anciens pays de l’est.

Il y a aussi l’Europe du Nord, expression tout aussi erronée que sa consœur orientale. Elle remplace parfois la Scandinavie. Pour la plupart des gens, cette dernière englobe la Norvège, la Suède, le Danemark, l’Islande et la Finlande. Mais pas pour tout le monde. Certains auteurs excluent la Finlande, car elle est peuplée de Finno-Ougriens, d’origine asiatique. En effet, les Finlandais ne sont pas un peuple germanique contrairement à leurs autres voisins scandinaves.

D’autres auteurs mettent l’Islande de côté parce que ce pays n’est pas rattaché au continent européen… Donc, la notion de Scandinavie est à géométrie variable.

Quant à l’expression Europe de Nord, il est clair que la partie nord de l’Europe comprend bien d’autres pays que les États scandinaves. La Pologne ou l’Allemagne, par exemple, peuvent être considérés comme des pays du nord de l’Europe.

L’Afrique subdivisée

L’Afrique n’est pas épargnée. La notion d’Afrique du Nord est heureusement plus cohérente, car les États qui en font partie, la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, sont bel et bien située dans la partie septentrionale du continent. Cependant, l’Égypte et la Libye en sont exclues.

Le langagier qui veut parler de la partie sud de l’Afrique risque de s’empêtrer dans les lianes, car l’Afrique du Sud est un pays. Pour désigner les pays de la pointe sur du continent, il faut parler de l’Afrique australe.

La subdivision de l’Afrique est également source de problèmes. Il n’y a pas de définition claire de ce qu’est l’Afrique de l’Est ou l’Afrique de l’Ouest. Pas plus d’ailleurs pour ce qui est de l’Afrique subsaharienne ou de l’Afrique équatoriale.

Autres découpages arbitraires

J’ose à peine imaginer ce qui se produirait aujourd’hui si les géographes devaient baptiser certaines régions maritimes. Heureusement, la rectitude géographique n’a jamais existé et souhaitons que des esprits fiévreux épris de pureté ne chercheront pas à rebaptiser des appellations établies depuis des siècles.

Prenons la mer de Chine. Appellation carrément inexacte, diront certains. Certes, la mer en question borde les États suivants : Chine, Vietnam, Indonésie, Singapour, Philippines, Taïwan. Elle s’arrête au golfe de Thaïlande, qui lui-même baigne le Cambodge.

On voit tout de suite le problème. On a choisi un seul État pour désigner les deux golfes. Bien entendu, c’est injuste pour les autres. Mais comment corriger la situation? Faudrait-il forger un néologisme abominable qui inclurait tous les pays bordant la mer de Chine? Rebaptiser le golfe de Thaïlande : le golfe Thaï-Cambodgien?

Le même problème se poserait avec le golfe du Bengale, qui doit son nom à une région de l’Inde et aussi au Bengladesh. Mais quelle injustice pour le Sri Lanka et la Birmanie!

Le golfe Persique

Il arrive parfois que plusieurs appellations existent pour désigner une région. Le golfe Persique en est un bel exemple. Le golfe borde à la fois l’Iran et la péninsule d’Arabie. C’est pourquoi certains auteurs l’appellent golfe Arabo-Persique, la Perse étant l’ancien nom de l’Iran.

Mais là encore, on pourrait faire du zèle et chercher à inclure tous les pays limitrophes, pour ne pas froisser personne. Il faudrait donc tenir compte du Koweït, du Qatar, de Bahreïn, des Émirats arabes unis, entre autres. On n’en sort plus.

Mise à jour de 2025

Le fou furieux, que les Étasuniens ont élu en toute connaissance de cause à la Maison-Blanche, veut rebaptiser le golfe du Mexique : le golfe de l’Amérique. Or, il n’appartient pas à un seul État de décider des appellations qui touchent plusieurs pays.

La présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a donc proposé de changer le nom des États-Unis pour l’Amérique mexicaine. Voilà une femme qui se tient debout.

Articles à lire

Livraison de services

Politiciens, journalistes et tout ce qui scribouille, barbouille, bref, bien des gens parlent de la livraison de services. Par exemple, tel organisme livre des services à la population.

Toute personne ayant une connaissance raisonnable du français ne peut que tiquer. Depuis quand (bordel) livre-t-on des services? Prennent-ils les commandes à l’auto, tant qu’à y être?

Dans les traductions courantes, deliver services est souvent rendu par : offrir des services, assurer des services, fournir des services, et même par rendre des services. Tout dépend du contexte, bien entendu.

On a tous compris que livrer des services est un gros calque de l’anglais. Par conséquent, la livraison de services est tout aussi absurde. En bon français, on parlera de la prestation de services, à la rigueur de l’offre de services ou encore de la fourniture de services, bien que cette dernière expression ne me paraisse guère élégante.

Autre calque hideux : livrer des programmes. Le Dictionnaire des cooccurrences de Beauchesne serait tellement utile ici au lieu de suivre bêtement la démarche de l’anglais. La solution qui s’impose est exécuter un programme. On peut aussi accomplir, appliquer, dresser, élaborer, instaurer, lancer, mettre sur pied, monter, suivre, tracer un programme.

Soupir.

Il me semble que parler français correctement, ce n’est pas si compliqué.

Ognon

La graphie surprend et choque. Pourtant elle est tout ce qu’il y a de plus logique. Alors pourquoi écrit-on oignon?

Jadis, le son gn s’écrivait ign. Il était donc logique d’écrire oignon et de prononcer o-gnon. Par conséquent oignon est une ancienne graphie qui a survécu. Elle est en bonne compagnie… ne pensons qu’à piqûre.

Les rectifications orthographiques de 1990 proposent ognon, plus logique et conforme aux règles d’écriture modernes.

Mais ognon survit mal dans le terreau de conservatisme langagier qui règne un peu partout. Oignon a encore de belles années devant lui…

Répétitions

La langue française n’est guère friande de répétitions, qui sont considérées depuis le XVIIe siècle comme des fautes de style. Toute personne qui traduit de l’anglais au français a déjà constaté que les anglophones ne s’embarrassent pas de cette considération stylistique. Ils répètent à qui mieux mieux et ça ne leur fait pas un pli.

Les deux langues ont des optiques narratives bien différentes. L’anglais décrit tout ce qu’il voit de sorte que le texte peut être comparé à un film dans lequel on vous raconte tout du début à la fin. S’ensuivent bien sûr bon nombre de répétitions. Des syntagmes entiers sont repris sans jamais être abrégés, le recours aux pronoms étant rare. Mais pour un anglophone, son texte est ultra précis. Le fait que certains éléments contextuels sont rappelés sans cesse ne l’embarrasse pas du tout.

Cette liberté (qui fait sans doute rêver bien des francophones) a au moins une conséquence : la multiplication des évidences.

Évidences

La phrase qui suit paraît bien naturelle.

Le ministre a demandé et obtenu l’ouverture d’une enquête.

Un bel exemple de cette cinématographie dont je parlais plus tôt; on voit l’action se dérouler devant nous. Un peu de popcorn? Cette phrase contient pourtant une évidence : si une enquête a été ouverte, c’est que le ministre l’a demandé. Un autre exemple encore plus éloquent :

Le rapport a été reçu, lu, analysé et commenté.

Il y a ici une espèce de crescendo créant un bel effet, comme dans un opéra de Puccini. Magnifique. Mais, quand on y pense, si le rapport a été commenté, c’est sûrement qu’il a été reçu, que des experts l’ont lu, qu’ils en ont fait l’analyse et ont ensuite formulé leurs commentaires. Ne serait-il pas plus simple de dire :

Le rapport a été commenté par les experts.

Évidemment, c’est sec, mais la phrase est raccourcie sans perte de sens.

L’anglais n’étant pas corseté par les exigences stylistiques du français, il peut s’en donner à cœur joie en reprenant continuellement les mêmes termes.

Par exemple, un texte portant sur l’immigration parlera ad nauseam des immigration officers. En français, on aura tendance à parler des agents, tout court. C’est ce qu’on appelle l’économie par évidence. Dans le même contexte, il sera question d’un immigration report, terme qui pourrait revenir des dizaines de fois dans le texte. Le traducteur consciencieux cherchera des formules rechange, tout d’abord en abrégeant avec le mot rapport. Il emploiera aussi des synonymes comme étude, document, etc. Enfin, il pourra recourir au pronom il.  

Parfois, le traducteur fera tout simplement sauter un élément qui va de soi.

Voici un exemple authentique tiré d’un texte du gouvernement fédéral.

Budget 2010 commits the government to engage with public sector bargaining agents on bargaining issues.

Rendu par : … Le budget de 2010 engage le gouvernement à traiter avec les agents négociateurs du secteur public.

Il est évident que les questions traitées avec des agents négociateurs porteront sur les négociations et pas sur autre chose.

En fait, le traducteur dispose de plusieurs moyens pour éviter les répétitions :

  • Un synonyme.
  • Un pronom personnel.
  • Un pronom démonstratif (celui-ci, ce dernier).
  • Un pronom relatif.
  • Les pronoms adverbiaux y et en.

Il peut aussi restructurer la phrase, comme dans le précédent exemple.

La prolifération

Éliminer répétitions et évidences peut contribuer à raccourcir le texte.

Ce qui veut dire que notre langue peut parfois être plus concise que celle de Shakespeare. Si, si, vous avez bien lu.

Dans le monde de la traduction, il est souvent question d’un taux de prolifération de 15 pour 100 et même plus lorsqu’un texte est traduit de l’anglais au français. Ce que bien peu de gens savent, c’est qu’un texte faisant le chemin inverse va lui aussi enfler et sera parfois plus long en anglais!

Conclusion

Vinay et Dalbernet résument bien la question.

Prise séparément, la phrase française en dit moins long que la phrase anglaise sur la situation dont elles ont à rendre compte. Mais il serait contraire au génie de la langue française d’entrer dans ce genre de détail, puisqu’elle se situe sur le plan de l’entendement.

Évidemment, loin de moi l’idée de prétendre que l’anglais est toujours redondant, tandis que le français serait un modèle de concision. L’anglais possède l’arme redoutable des phrasal verbs, qui, parfois, ne peuvent être traduits que par une périphrase dans la langue de Molière. En général, l’anglais prend moins de mots que le français pour s’exprimer. Mais le traducteur doit toujours être à l’affut des petites redondances ici et là.

Huile

Le mot huile semble bien innocent comme cela, mais il peut nous mener sur des chemins de traverse parfois surprenants.

On le sait, une huile est une substance grasse, onctueuse et liquide, parfois inflammable.

Le mot a toutefois une connotation un peu différente au Québec, sous l’influence de l’anglais, comme cela arrive souvent.

Chez nous, on parle d’huile à chauffage et non de mazout. L’huile à chauffage est brulée dans un appareil à combustion appelé … fournaise.

La terminologie internationale nous donnerait une chaudière au mazout. Cette expression serait incompréhensible au Canada français, une chaudière étant un seau d’eau.

Le monde de l’automobile

Les expressions liées au monde de l’automobile sont lourdement influencées par l’anglais au Québec. Lorsqu’on confie sa voiture à un garagiste, il est normal de lui demander un changement d’huile. Imaginez la tête d’un garagiste européen ou africain…

En fait, il est question d’une vidange d’huile. Dans ce cas précis, le client ne parle pas de mazout, mais bel et bien d’huile à moteur.

En français classique, on remarque plusieurs expressions intéressantes avec le mot en l’objet.

  • Baigner dans l’huile : quand tout va bien.
  • Faire tache d’huile : se répandre.
  • Jeter de l’huile sur le feu : empirer les choses.
  • Les huiles : les personnages importants.

Cette dernière expression ne manque pas d’intérêt. Les huiles, c’est le gratin, ce qui remonte à la surface.

De l’huile au mazout…

Le lien entre le mot huile en français et le oil anglais saute aux yeux. C’est dans le domaine des hydrocarbures que les pistes s’enfoncent dans les sables bitumineux de la sémantique.

Oil peut désigner de l’huile à chauffage, appelé mazout, comme nous l’avons vu. Le mazout – un mot russe – peut aussi être appelé fioul, un terme inusité au Québec, une corruption de l’anglais fuel.

Mais oil est aussi un terme générique pour parler du pétrole en général. Sauf que nos amis britanniques parlent de petrol lorsqu’ils font le plein; en français, essence. Mais petrol se dit gas en anglais américain, bien qu’il ne s’agisse pas d’un gaz.

D’où l’expression québécoise Mettre du gaz dans son char. Une belle pièce de dialecte qui pousserait le pompiste de Tournai à aller écluser une gueuze pour essayer d’y comprendre quelque chose…

Non, les Québécois ne conduisent pas des panzer… Le mot char vient de l’anglais car.

(Soit dit en passant, les VUS délirants qui encombrent les routes nord-américaines méritent bien d’être appelés des chars, au sens traditionnel du terme.)

De l’huile à la bière…

Le mot huile a des petits cousins inattendus dans les langues germaniques. En allemand, on dit Öl, en suédois ojla, en norvégien ojle. Mais il est étonnant de constater que tant en suédois qu’en norvégien, les mots öl et øl renvoient non pas à l’huile mais à la bière!

L’anglais n’a pas uniquement subi l’influence du français, il est aussi une langue germanique. S’il peut paraitre curieux de boire de l’öl dans les langues scandinaves, n’oublions pas que Britanniques et Canadiens ne dédaignent pas une pinte de bonne ale par temps chaud.

Fin de cette chronique néo-dadaïste rédigée sous la canicule. Devinez ce que je vais faire à présent…

Bâdrer

«Bâdre-moi pas avec ça!» C’est ce que mon père disait lorsqu’on l’importunait. Il ne fallait pas l’achaler avec telle ou telle chose.

Nos amis européens reconnaissent peut-être achaler, un canadianisme qui viendrait de l’ouest de la France. Mais bâdrer? Sûrement pas. De fait, l’expression vient de l’anglais bother, déranger. J’étais naguère convaincu qu’il s’agissait du français de nos ancêtres. Not at all.

Les Canadiens ont énormément emprunté à l’anglais à cause de la proximité du monde anglo-saxon. Très souvent, il s’agit d’emprunts lexicaux. Le monde automobile en regorgeait : tire, flat, windshield, bumper, etc. Des efforts considérables ont été investis dans la francisation et ces termes sont moins fréquents qu’avant.

Curieusement, certains anglicismes ont revêtu des habits français pour mieux se fondre dans la langue. C’est le cas de bâdrer. On peut aussi penser à ce charmant bécosse, francisation de back house, ce cabanon où les colons allaient faire leurs besoins.

Donc si vous venez au Canada, n’hésitez pas à demander où sont les bécosses, personne ne va se bâdrer pour cela.

Juif

L’acteur William Shatner, qui incarnait le capitaine Kirk dans la série Patrouille du Cosmos, est juif. À moins qu’il ne soit Juif, avec la majuscule?

L’emploi de la majuscule en français est problématique, on le sait. Mais souvent cette lettre capitale peut signaler une nuance importante.

Les gens pratiquant la religion juive sont des juifs, avec minuscule initiale. Dans ce cas, on suit la même règle que pour d’autres religions :

Jean Sébastien Bach était protestant.

L’acteur Richard Gere est bouddhiste.

Yuko est shintoïste.

D’ailleurs, le nom des religions se décline avec la minuscule. Le judaïsme, l’islam, le christianisme sont les trois religions monothéistes.

Alors pourquoi voit-on parfois le mot Juif écrit avec la majuscule initiale? Quand ce mot désigne un peuple.

On appelle Juif tout descendant du peuple sémitique qui vivait en Palestine durant l’Antiquité et qui portait le nom d’Hébreu. On écrit alors Juif avec la majuscule initiale.

Donc tout dépend de l’angle sous lequel on aborde la question. Si on veut mettre en évidence l’appartenance au peuple juif, comme s’il était question d’une nationalité davantage qu’une orientation religieuse, alors il faut parler d’un Juif ou d’une Juive.

C’est pourquoi on parle de la déportation des Juifs par l’Allemagne nazie. Le gouvernement allemand voyait en eux une « race » maudite devant être exterminée, et non pas les tenants d’une religion diabolique.

On peut donc affirmer que William Shatner est juif en raison de sa religion, tout comme on dirait qu’un autre William, appelé Bill Clinton, est méthodiste.

La plupart du temps, lorsqu’on mentionne qu’une personne est juive, c’est davantage de sa religion dont il est question. Car William Shatner est canadien, le capitaine Dreyfuss était français et Albert Einstein était allemand, avant de devenir américain.

Autre article : antisémitisme.