Archives de catégorie : Anglicismes

Délais judiciaires

Ces temps-ci, on ne parle que des délais judiciaires. Les médias propagent allègrement cette petite faute sans le moindrement douter de l’exactitude de cette expression insidieuse.

Dans un billet précédent, j’ai mis en lumière l’énorme confusion existant entre le sens français de délai date butoir, et celui de l’anglais – retard.

Au Québec, l’usage courant est une joyeuse fricassée des deux sens, allègrement confondus par à peu près tout ce qui gribouille et scribouille.

L’expression délais judiciaires ne fait qu’ajouter à la confusion monstre qui règne déjà. Il est à la fois question des dates limites pour la tenue de certains procès, auquel cas le mot délai est correctement employé. Mais en lisant bien les articles des médias, on comprend vite qu’il est également question des retards de la justice.

À cause de ces retards, les délais prescrits par la loi pourraient ne pas être respectés, avec les conséquences que l’on sait.

Or, en observant attentivement la prose journalistique dans tous les domaines, ainsi que l’usage courant, on constate vite que dans la majorité des cas les fameux délais ne sont rien d’autre que des retards.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Des retards à rendre justice.

Il faudrait donc parler des retards judiciaires.

Free-lance

Aujourd’hui, deux anglicismes dont on peut remettre en question l’utilité réelle.

Free-lance

Le néolibéralisme continue de ravager le monde du travail. Les employeurs préfèrent maintenant des employés contractuels à qui ils ne sont pas forcés plus tard de verser des pensions de retraite et autres avantages sociaux qui entravent la compétitivité.

Dans le monde cahoteux de la traduction, le recours à des free-lances devient une solution facile. C’est ainsi qu’on s’exprimerait dans un café parisien… et à New York.

Au Canada, free-lance n’est jamais employé par les francophones.

Un employé qui n’a pas de contrat de longue durée avec un employeur, pour reprendre la définition du Petit Robert, s’appelle un pigiste.

Un pigiste travaille à la pige. Qu’est-ce qu’une pige? Encore le Robert :

« Mode de rémunération d’un journaliste, d’un rédacteur rétribué à la ligne, à l’article. »

Alors pourquoi diable free-lance?
D’ailleurs on pourrait dire aussi travailleur indépendant .

Customiser

Vous achetez une maison construite en série. Le vendeur vous propose tout de suite de la mettre à votre goût en choisissant tel type de rampe d’escalier, de l’érable pour le plancher du salon, une porte de garage différente, etc.

Il vous aide à customiser votre maison. Quoi?

Larousse :

Modifier la carrosserie d’une voiture ou d’une moto pour en faire un custom.

Un custom, vous dites? Jamais entendu chez nous. Il s’agirait d’un véhicule personnalisé, d’après les ouvrages de langue.

Un petit tour dans la Grande Toile nous apprend qu’on peut customiser des chaussures, un t-shirt et bien d’autres choses. La popularité de ce verbe étonne, d’autant plus qu’existe déjà en français le verbe personnaliser.

D’ailleurs, un tas d’objets peuvent être personnalisés. Le Petit Robert mentionne une voiture, un appartement, un plat cuisiné.

L’engouement pour customiser est vraiment inexplicable.

D’autant plus inexplicable qu’on peut aisément le remplacer, comme le signale la Banque de dépannage linguistique :

Particulariser, individualiser, adapter à l’usager, adapter au client.

Passer une loi

« Le gouvernement va passer une loi pour réformer le mode de scrutin. »

Cette phrase innocente comporte une double faute. La première ne saute pas aux yeux : un gouvernement ne peut adopter une loi, à moins de se substituer au Parlement.

La deuxième est plus facile à repérer. L’expression passer une loi est un anglicisme. L’anglais n’est pas loin, en effet, to pass a law.

Mais on aurait tort de se passer de passer… Car une surprise nous attend au détour.

« Le gouvernement italien vient de faire passer une loi qui modifie et amende la législation antérieure… » – Parlement européen

« Le gouvernement a accéléré le processus législatif et prévoit de faire passer une loi sur le commerce électronique à la fin de 2001. » – Unesco

On peut donc supposer que, comme cela arrive souvent, l’anglais s’est inspiré du français pour sa propre expression. La langue de Shakespeare et celle de Molière sont des vases communicants, au Canada, de sorte que les francophones calquent l’expression anglaise sans se rendre compte de l’erreur. C’est la loi du plus fort…

Toutefois, une autre surprise les attend.

Le Petit Robert ajoute une nuance en donnant au verbe passer le sens d’être accepté, admis.

« La loi a passé. »

Donc, on ne passe pas une loi, on la fait passer; mais une loi a passé.

Au Canada, on dit souvent que la loi a des dents. Il s’agit bien sûr d’un autre calque. Le Multidictionnaire nous suggère : « La loi a du pouvoir. » Les loustics diront qu’elle a du mordant…

On pourrait également écrire qu’elle est efficace.

Enfin, ne pas oublier qu’une législation et une loi, ce n’est pas du tout la même chose. Vous lirez avec intérêt mon article sur cette question.

 

 

Inaugurer

L’élection présidentielle américaine approche à grands pas et un nouveau président prendra les rênes de la Maison-Blanche dès l’an prochain. Le nouvel élu prêtera serment sur les marches du Congrès en janvier. Cette cérémonie s’appelle en anglais inauguration.

Bon nombre d’analystes francophones se laissent berner par ce faux ami et parlent de l’inauguration de la présidence, voire, du président des États-Unis.

Il faut savoir qu’en français, on inaugure un monument, un bâtiment, une exposition. La Banque de dépannage linguistique du Québec donne comme exemples : une bibliothèque, une école primaire, le Salon de la femme. On ne peut donc pas inaugurer un président. Le président est assermenté.

Par conséquent, on parlera de la cérémonie d’assermentation et non d’inauguration.

Un président ne peut donc pas être inauguré; peut-il être intrônisé?

Un roi, un évêque, à la rigueur, parce qu’ils s’assoient sur un trône. Mais pas un président.

Certains seraient tentés de parler de l’inauguration de la présidence. Cette cooccurrence me paraît pour le moins douteuse, bien qu’on parle de l’inauguration d’une ère nouvelle. Il serait plus exact de dire le début de la présidence, le début du mandat de Johnson a été difficile.

La terminologie états-unienne recèle bien d’autres pièges. On pensera notamment au mandat présidentiel de quatre ans, qu’il ne faut surtout pas appeler un terme, autre anglicisme à fuir.

Tester positif

La pandémie chinoise reprend de la vigueur. Le président des États-Unis vient d’être déclaré positif à la covid-19. De nombreux membres de son entourage l’ont également attrapé. Karma, diront certains.

L’expression tester positif reprend du service, propagée par les médias français, qui semblent l’avoir adoptée, ainsi que par ceux du Canada. Le président américain, sa porte-parole Kayleigh McEnany et bien d’autres justiciers non masqués ont testé positif. 

Ainsi s’exprime-t-on en anglais. Mais comment le dire correctement en français?

L’Office québécois de la langue française nous offre plusieurs solutions :

  • Être déclaré positif;
  • Être positif;
  • Avoir subi un test positif;
  • Avoir subi un contrôle positif;
  • Avoir obtenu un résultat positif.

Dans le monde du sport, on pourra dire que tel athlète russe a eu un contrôle de dopage positif.

Il est donc très facile d’éviter de tester positif.

Record

Les journalistes, obnubilés par la tentation de l’hyperbole, n’en finissent de qualifier de toutes les manières le mot record, comme si ce dernier ne se suffisait pas à lui-même.

Allons-y gaiement. Un nouveau record, un record jamais égalé, un record absolu…

Beurk! Quelle méconnaissance de la sémantique.

Un record est par définition nouveau. Imaginez-vous un commentateur sportif dire que Rafael Nadal a établi un ancien record?

Usain Bolt a établi un record jamais égalé de 9,58 secondes au 100 mètres. Si c’est un record, c’est probablement qu’il n’a jamais été égalé. Si c’était un ancien record, on le dirait, non?

Un jour, peut-être, son record sera battu, pulvérisé, mais non brisé, qui est un anglicisme.

Alors pourquoi tout ce cafouillage?

Pourtant, le Robert est clair quand il définit un record : « Exploit sportif qui dépasse ce qui a été fait avant dans le même genre. »

Le détenteur du record est malheureusement appelé recordman, faux anglicisme, incompréhensible pour des anglophones.

Mis en apposition, record peut aussi servir d’adjectif. Par conséquent, il est logique de l’accorder : des bénéfices records.

Certains grammairiens estiment qu’il devrait être invariable, parce que le mot vient de l’anglais. Idem pour standard. Certains battent tous les records quand il s’agit de compliquer inutilement le français.

Vous trouverez dans ce blogue d’autres articles sur le sport :

Soudan du Sud

Les conflits n’en finissent plus de déchirer le continent africain.
Le Soudan du Sud en est un triste exemple. Cet État a fait sécession avec le Soudan tout court en 2011. Depuis lors, le pays est ravagé par une guerre civile larvée qui semble vouloir s’éterniser.
L’entrée dans le concert des nations du Soudan du Sud, parfois mal baptisé Sud-Soudan, a suscité quelques problèmes terminologiques. La tentation était forte d’énoncer le toponyme à l’anglaise était forte. Heureusement, le Sud-Soudan n’est pas entré dans l’usage, comme le fut jadis le Nord-Vietnam.
Le nom des habitants n’a toutefois pas été frappé de la même interdiction. Les Soudanais du Sud devraient normalement s’imposer, mais, dans ce cas-ci, c’est plutôt Sud-Soudanais qui s’est propagé. Il suit les traces de Sud-Africain et Nord-Coréen. Ainsi va le français.
La capitale est Djouba et non Juba, comme l’écrivent souvent les médias français.
C’est la graphie qui figure dans le Petit Larousse. Malheureusement la graphie anglaise Juba semble exercer un attrait irrésistible sur les médias. Des journaux français comme Le Monde et Le Figaro, ainsi que le québécois, Le Devoir ont du mal à fixer leur usage et se livrent à une valse-hésitation désolante.
La graphie d’une capitale ne devrait pas dépendre des préférences ou des humeurs d’un rédacteur.
D’ailleurs, un lecteur rappelait à l’ordre le Figaro en juin 2011 : « …l’appellation anglaise Juba est à éviter pour désigner la ville sud-soudanaise de Djouba, car la graphie anglaise ne correspond pas à la prononciation normale du nom de cette ville (en français, « djouba » doit s’écrire Djouba et non Juba). D’autres langues ont d’ailleurs adapté leur graphie à la prononciation du nom de cette ville, par exemple le polonais avec Dżuba. »
Il va sans dire que Le Figaro a fait la sourde oreille.
Ainsi va le français.

Supporter

Trouvez-vous le mot supporter (prononcé supportaire) insupportable?

Eh bien, vous devrez vous habituer, car il est déjà entré dans les mœurs sportives. À moins que vous ne préfériez être un fan, diminutif de fanatique, qui nous vient aussi de l’anglais. Bien entendu, les amateurs falots diront partisans, mais là, vraiment, vous êtes des tièdes.

En français, le verbe supporter a un sens bien délimité : « Soutenir quelque chose, lui servir d’appui, d’assise. » nous indique le Petit Larousse. Il peut aussi avoir le sens de « Subir quelque chose en y résistant, en y faisant face. »

Nulle part ne voit-on ce verbe décliné dans un contexte sportif. J’ai déjà parlé de ce phénomène des mots orphelins : substantif et verbe concomitant n’ont pas exactement le même sens : spécifier, spécifique.

Comme cela est souvent le cas, le support anglais possède un champ sémantique autrement plus vaste que notre timide supporter. Ainsi, les anglophones peuvent supporter une autre personne (l’appuyer); ils peuvent aussi supporter une entreprise, une cause, etc. Il est donc logique pour eux de supporter une équipe de hockey ou de football.

De là vient le substantif supporter, repris en français. Certains l’écrivent supporteur.

Toutefois, le français se permet quelques variations en puisant dans d’autres langues : aficionado, tifosi. Quand le fanatisme devient violent, on parle même de hooligans.

Le premier mot est un legs de l’espagnol; il désigne un amateur de course de taureaux. Mais son emploi est beaucoup plus généralisé dans notre langue. On peut parler des aficionados du cigare, du whisky, par exemple.

Quant à tifusi, il désigne les partisans italiens de football et de cyclisme.

Les hooligans, eux, constituent un public encore plus ciblé. On parle ici de jeunes partisans violents qui se déchaînent lors de manifestations sportives, par des actes de vandalisme. On se souvient des tragiques évènements survenus en Belgique, il y a une trentaine d’années.

Les incidents d’aujourd’hui à Paris, pendant la période sacrée de l’Euro, viennent nous rappeler que ces tristes individus sévissent toujours. Soit dit en passant, hooligan peut aussi s’écrire houligan, mais attention à votre dentition!

Le tandem supporter (verbe) et supporter (substantif), nous rappelle l’influence déterminante, voire envahissante, de l’anglais dans le vocabulaire des sports.

Billion

Pas besoin d’être un crack en maths pour constater l’absence du mot billion en français. On dirait même que ce terme n’existe pas, alors que c’est pourtant le contraire.

En anglais, les billions prolifèrent. Ils sont une unité de mesure courante, dont l’équivalent français est milliards. C’est d’ailleurs ce mot que les anglophones utilisaient jadis pour parler de mille millions.

En fin de compte, le terme billion s’est imposé dans la langue d’Obama. Les comptes publics, les profits des banques s’expriment aujourd’hui en billions (anglais) et en milliards (français).

Ce n’est pas le seul écart sémantique entre les deux langues. Jusque là, pas de problème.

Mais la confusion s’installe aussitôt qu’on s’aventure dans le marécage des multiples. Les faux amis sont tapis dans la canopée.

En anglais, mille milliards équivalent à un trillion. Pour les anglophones, la dette publique états-unienne se chiffre à 18,9 trillions de dollars; en français, on parle plutôt de 18 900 milliards. Pourtant, il s’agit en fait de 18,9 billions de dollars.

Le décalage entre les deux langues s’élance vers l’infini… Un tango mortel : billion-milliard; trillion-billion, etc.

Pas étonnant que les sites économiques français s’en tiennent aux milliers de milliards. La domination de l’anglais dans ce domaine particulier – et dans les autres – aurait tôt fait de semer bisbille et confusion.

Il serait trop simple de dire que ce sont les anglophones qui ont tout faux. Remarque intéressante dans le Robert : « Les termes billion, trillion, quatrillion, quintillion et sextillion sont à éviter en raison des risques de confusion entre les nouvelles et les anciennes acceptions. »

Les anciennes acceptions? Le même ouvrage signale que billion avait pour sens… mille millions! Sens qu’a retenu l’anglais, qui, comme c’est souvent le cas, s’inspire de l’ancien français. Vestige de la conquête normande.

Souhaitons maintenant que l’inflation ne parte pas en spirale. Parce que tôt ou tard, les francophones devront décider s’ils s’alignent sur l’anglais pour éviter de graves erreurs de traduction.

Bien sûr, beaucoup protesteront. Mais, parions que le pragmatisme prévaudra : il sera plus simple de changer la définition de trillions dans notre langue que de parler de billions.

À moins que nos amis Américains ne décident de rectifier leur propre terminologie pour l’harmoniser avec celle du français…

Le jour où cela se produira, le salaire d’un employé de magasin se chiffrera en quatrillions… peu importe la manière dont vous définissez ce mot.

Anglicismes inutiles

J’ai écrit des dizaines d’articles sur les anglicismes. La plupart d’entre eux portaient sur les anglicismes sémantiques qui circulent au Canada français. J’ai également abordé la question des anglicismes de l’Europe francophone, qui sont d’un tout autre ordre.

Des lecteurs européens de mon blogue et de mon fil Twitter (@Andrracicot) me répondent parfois lorsque je dénonce certains anglicismes. Ils font valoir que les langues s’enrichissent en empruntant à leurs voisines. Ils ont tout à fait raison.

Des mots comme leadership seraient difficilement remplaçables en français et ils enrichissent notre langue.

De ce côté-ci de l’Atlantique, on a traduit des termes qui ont intégré le vocabulaire français. Un exemple parmi tant d’autres est traversier, qui se dit ferry-boat en Europe. Pivot aime bien le mot entrevue, qui n’est rien d’autre qu’une interview.

Évidemment, on ne peut pas tout traduire. Qui songerait à traduire spaghetti, whisky et bien d’autres mots? Néanmoins, les arguments de mes contradicteurs pour justifier certains anglicismes inutiles et facilement traduisibles sont souvent spécieux.

Certains anglicismes européens surprennent les Québécois parce qu’ils n’en comprennent pas l’utilité, d’autant plus qu’ils ont délogé des expressions parfaitement françaises. De plus, ces anglicismes ne décrivent pas une réalité spécifique anglo-saxonne, qui pourrait justifier leur emploi.

Quelques exemples rapides.

Docker : c’est un débardeur, les dictionnaires sont clairs à ce sujet. Comment se fait-il que le mot français soit vieilli? Mystère. Et pourquoi l’avoir remplacé par docker ?

Follower : se dit couramment abonné partout au Canada. Il a engendré des monstruosités comme unfollower (verbe). « Hugo m’a unfollow. » (sic)

Sniper : ce n’est rien d’autre qu’un tireur embusqué.

Warnings : les feux d’urgence, vous connaissez?

Sponsor : un commanditaire, un parrain. Telle entreprise parraine telle manifestation.

Listing : les ouvrages recommandent listage. Une liste tout court, ça ne suffit pas? Le fait qu’elle provienne d’un ordinateur justifie vraiment l’anglicisme?

Starting-block : les commentateurs canadiens aux Jeux olympiques ont toujours parlé de blocs de départ. L’énoncer en anglais rend-il les coureurs plus rapides?