Balance du pouvoir

La notion de balance of power est courante dans le monde anglo-saxon. Le Collins la définit ainsi : « The balance of power is the way in which power is distributed between rival groups or countries. »

Cette définition est vaste et touche les relations internationales. Les dictionnaires bilingues nous proposent équilibre des forces, équilibre des puissances. En français, le Larousse parle de «  Juste proportion entre des éléments opposés, entre des forces antagonistes, d’où résulte un état de stabilité, d’harmonie : Une période d’équilibre politique. »

La traduction est toutefois moins aisée dans le contexte plus restreint de la cohabitation des partis politiques dans un parlement minoritaire. Un tiers parti peut permettre à un autre de se hisser au pouvoir, grâce à son appui. On dit que ce deuxième parti détient la balance du pouvoir.

Jusqu’à tout récemment, cette expression était contestée. On pouvait — et on peut toujours — la remplacer par toute une ribambelle de solutions, par exemple : être l’arbitre de la situation; être en position d’arbitre; jouer le rôle d’arbitre; être le maître du jeu; être en position charnière, etc.

Celle qui me parait la plus intéressante, si on ne veut pas calquer l’anglais, consiste à dire que tel parti détient la clé du pouvoir. Mettons ça dans la balance…

Bigot

La controverse entourant la création d’un cimetière musulman à Saint-Apolinaire, au Québec, fait couler beaucoup d’encre. Certains n’y voient aucun mal. D’ailleurs qui s’élève contre l’existence de cimetières catholiques, protestants, juifs?

Pour d’autres, il faut éviter de se rendre aux désirs des musulmans. Leurs détracteurs les qualifient notamment de bigots. Il s’agit d’un anglicisme insidieux. En français, le sens de bigot est plus restreint : il désigne une personne pratiquant une dévotion excessive, point à la ligne.

En anglais, le terme a pris un sens plus large qui touche la religion, la politique, la race. Par exemple, une personne qui voue les progressistes aux gémonies est un bigot en anglais. En français, on dirait plutôt qu’elle est réactionnaire.

Une seconde personne qui déteste une ethnie en particulier serait une bigot chez les Anglo-Saxons, mais une  raciste pour les francophones.

En général, tous ceux qui affichent des opinions bien tranchées et intolérantes pourraient être qualifiés de personnes sectaires, de fanatiques.

Bref, bigot a un sens beaucoup plus restrictif en français et ne doit s’utiliser que dans un contexte religieux.

Candide

Ces temps-ci, tout le monde est candide. Les politiciens qui, pour une fois, répondent clairement à une question; des gestionnaires informant leurs employés qu’ils doivent travailler encore plus vite sans compromettre la qualité.

Repris en chœur par les médias, cet anglicisme fait florès.

Les amants du français ne peuvent que sourire…

En effet, est candide celui qui fait preuve de candeur, c’est-à-dire de naïveté. Rien à voir avec le sens anglais de candid : frank and outspoken, nous dit le Collins.

Dans cette incommensurable zone grise qu’on appelle les faux amis, il convient de ne pas être… candide et de toujours vérifier.

Pour traduire candid, on pourra dire franc, sincère; dans un registre plus soutenu : sans complaisance, sans détour.

Aviseur

Vous avez des problèmes juridiques? Consultez un aviseur légal. Votre téléviseur numérique ne réagit plus à votre télécommande dernier cri? Pourquoi ne pas appeler un aviseur technique?

Notre vie est de plus en plus complexe et nous avons besoin d’aviseurs de toutes sortes. Ces personnes nous aviseront…

Oups! Il y a un grain de sable dans l’engrenage. Le verbe ne semble pas correspondre au substantif. Voilà qui est suspect.

Que signifie aviser? Selon le Petit Robert : apercevoir, commencer à regarder; réfléchir, songer. On avisera.

On peut aussi lui attribuer le sens d’avertir.

Or, que font tous ces aviseurs énumérés ci-dessus? Ils conseillent. Ce sont des conseillers.

Le sens donné à aviseur est un anglicisme. Parfois employé comme adjectif, il a le sens de consultatif. Un comité aviseur n’est rien d’autre qu’un comité consultatif.

Comme cela se produit souvent, le sens que donne l’anglais à aviser vient de l’ancien français. Précision intéressante de la Banque de dépannage linguistique : « Le proverbe Un fou avise bien un sage est un vestige de cet emploi disparu du français actuel. »

Les anglophones parlent souvent l’ancien français…

 

 

Paver la voie

Bien des auteurs sont prêts à lapider l’expression paver la voie, qui, à leur avis, est un calque de to pave the way. Cependant, force est de reconnaitre que tous ne sont pas de cet avis.

La Banque de dépannage linguistique estime que l’origine de l’expression est incertaine, puisqu’on la rencontre chez des auteurs français du XIXe siècle. L’Office québécois de la langue française ne la condamne pas formellement : « … cette expression imagée est bien formée et claire sur le plan sémantique. »

D’ailleurs, on la trouve même dans le Trésor de la langue française, qui cite l’ancien président français, Georges Clemenceau (1841-1929).

Peut-être qu’au fond l’anglais n’a fait que reprendre une vieille expression française. Donc, l’anglicisme serait finalement un archaïsme.

Dans un article paru en 2002, mon ancien collègue Frèdelin Leroux montrait une certaine indulgence envers paver la voie et prédisait même son inclusion dans les futures éditions des grands dictionnaires. Cela ne s’est pas avéré. De plus, des ouvrages de référence comme le Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, continuent d’éviter l’expression. Le Meertens, comme on l’appelle familièrement, suggère notamment : faciliter, défricher la voie, permettre, rendre possible, poser des jalons. À cela, on pourrait ajouter ouvrir la voie, préparer le terrain.

Comme on dit souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais il faut être prudent avec ce verbe. Souvenons-nous que paver signifie « poser des pavés », et qu’un pavé est une pierre que l’on encastrait dans le sol pour rendre un chemin carrossable. Les routes modernes, contrairement à celles du Moyen Âge, sont asphaltées.

Il est donc absurde de dire qu’on va paver telle autoroute à moins qu’elle ne soit réservée aux chars à bœufs…

Autre mise en garde contre l’expression voie de service. Celle-là est hors de tout doute un anglicisme. En français : voie de desserte.

Prioriser

Le terme a été honni pendant longtemps. On l’a stigmatisé de toutes les manières : anglicisme ou encore impropriété, comme le qualifie encore le Multidictionnaire de la langue française dans sa dernière édition.

Pourtant, prioriser fait bel et bien partie du corpus du Petit Robert et du Petit Larousse, qui le définit comme suit :

Accorder une importance préférentielle à qqch ou à qqn; donner priorité à.

De fait, prioriser est entré dans les grands dictionnaires il y a environ trois ans. Assez curieusement, le Robert ne le signale pas comme anglicisme; le lien étymologique va plutôt du côté de priorité. Quant au Larousse, il établit un lien avec l’anglais prioritize.

Longtemps condamné? Toujours est-il que l’Office québécois de la langue française avait déjà ouvert la marche :

En fait, les emprunts prioriser et priorisation sont conformes aux modes de formation du français; de plus, on ne peut souvent les remplacer que par des locutions, plus longues. Ils finiront probablement par faire leur entrée dans les dictionnaires de langue courante, vu leur fréquence d’emploi, au Québec comme dans le reste de la francophonie, et leur utilité sur le plan lexical. Il s’agit donc de termes acceptables, auxquels on peut avoir recours pour remplacer les diverses locutions de même sens.

Certains n’accepteront pas cette évolution du français. Ils y verront une autre reddition honteuse devant l’anglomanie.

Les ouvrages correctifs proposaient établir les priorités; établir un ordre de priorité; donner/accorder priorité à. On pourra donc utiliser ces expressions si veut éviter prioriser.

Standard

Standard est un faux anglicisme. Bien sûr, ce mot nous est arrivé par l’anglais, mais, à vue de nez, au moins la moitié du vocabulaire de cette langue vient du français. Standard n’est rien d’autre que la réincarnation de l’ancien français estandard qui nous a donné plus tard étendard.

Un étendard? Un drapeau qu’arboraient autrefois les troupes à cheval.

Le Larousse définit standard de la manière suivante : « Règle fixe à l’intérieur d’une entreprise pour caractériser un produit, une méthode de travail, une quantité à produire, le montant d’un budget. » Ceux qui ne jurent que par le Robert seront déçus par sa définition un peu trop succincte : « Conforme à un type ou à une norme de fabrication en série. »

Comme c’est souvent le cas, cet emprunt utile à l’anglais amène un sens nouveau.

Il est intéressant de constater que le mot se décline aussi sous forme d’adjectif. Et là commencent les ennuis. Les sources ne s’entendent pas sur son invariabilité. Ainsi, on verra :

Des formats standard.

Des formats standards.

Cette frilosité s’explique mal et l’origine anglaise du terme – en partie, du moins – n’est pas une excuse. On relève la même hésitation pour record, employé sous forme adjectivale.

Les mots d’origine étrangère lexicalisés en français prennent la marque du pluriel. Pourquoi faire une exception pour standard?

Si l’accord est acceptable au pluriel, il demeure inusité au féminin. Pourtant, ne serait-il pas logique d’écrire :

Des politiques d’embauche standardes.

Pour l’instant, il faudra se contenter du pluriel.

Des politiques d’embauche standards.

Mais le français est une langue qui évolue. Patience.

Inuit

On les appelait Esquimaux. Ce terme ne sert plus que de nom à une équipe de football d’Edmonton. Les Inuits ont acquis leurs lettres de noblesse depuis un bon bout de temps, mais la graphie de ce nom ainsi que l’accord au pluriel et au féminin continuent d’intriguer.

Pourtant rien de très compliqué.

Les noms d’origine étrangère intégrés au français en prennent les caractéristiques grammaticales, point à la ligne. Cela signifie que l’on fait l’accord au féminin – Inuite – et au pluriel – Inuits et Inuites.

Ces graphies sont confirmées par l’Office québécois de la langue française, les Clefs du français pratique du Bureau de la traduction, le Multidictionnaire de la langue française et le Petit Robert.

Il est assez étonnant que le ministère des Affaires autochtones et du Nord continue de prêcher l’invariabilité du terme.

Ce n’est pas un problème nouveau. Le nom des ethnies a toujours causé des mots de tête aux langagiers. En pratique, les noms des ethnies les plus connues ont été francisés.

Les Khmers, les Tatars, les Tchétchènes.

On a même francisé les Bushmen pour adopter Bochimans.

Toutefois, le français ne fait pas toujours preuve de logique; il adore couper les cheveux en quatre. Alors, les noms des ethnies moins connues restent invariables.

Les Oromo, les Xhosa, les Karen.

Pourquoi? Par crainte que la forme plurielle soit confondue avec le singulier. Par exemple, si on disait les Karens, certains pourraient penser que le nom de l’ethnie est Karens, et non Karen.

D’où la confusion avec Inuit. Pendant longtemps, ce mot a été invariable. Pourtant, on écrivait Esquimau, Esquimaude, Esquimaux.

Dans le cas d’Inuit, la logique et la simplicité l’ont emporté. Pour une fois.

Certains feront valoir qu’Inuit est en fait le pluriel d’Inuk. Il ne faut donc pas superposer un pluriel ethnique à un pluriel français. Cet argument ne tient pas. Le français a adopté la forme plurielle de Targui, soit Touareg. Et le fait déjà pour panini, forme plurielle de panino. On dit bien des paninis, comme on dit des spaghettis, n’est-ce pas?

Alors, où est le problème?

 

 

États-Unis : pluriel ou singulier?

On peut observer qu’en anglais, les États-Unis appellent toujours un verbe au singulier. Singulier en effet.

The United States is heralded as Canada’s premier partner in the Arctic.

Bien entendu, Google Traduction tombe dans le piège :

Les États-Unis est annoncé comme le partenaire par excellence du Canada dans l’Arctique.

Autre raison de se méfier des logiciels de traduction automatique diront beaucoup de gens.

Avec notre esprit francophone cartésien, on peut se demander quelle mouche a piqué les Américains. En fait, se cache derrière tout ceci un motif politique, qui date de la Guerre de Sécession (graphie que je recommande). Parce qu’avant celle-ci, on employait bel et bien le pluriel, comme en français.

C’est lors d’un discours, prononcé en 1862, je crois, que le président Abraham Lincoln décida de recourir au singulier, pour monter le caractère indivisible des États-Unis. Depuis lors, tout le monde emploie le singulier.

Le français, lui, s’en tient à la logique grammaticale. Deux exemples :

Les États-Unis sont la première puissance mondiale.

Les Pays-Bas sont situés en-dessous du niveau de la mer.

 

Partager

Il y a presque deux ans, j’écrivais un article sur l’envahissant partager. Voilà un mot qui se propage dans les médias sociaux et dans tous les outils de communication électroniques. Bref, un véritable raz de marée, comme on ne dit plus aujourd’hui.

On partage un statut Facebook, un tweet…

Il est clair que cette acception vient de l’anglais to share, qui a le sens de diffuser, faire connaître.

Cette définition n’est pas reconnue dans les grands dictionnaires, qui s’en tiennent à la notion de diviser une chose entre plusieurs personnes.

Or, le partage d’un article dans un média électronique ne correspond pas à la définition traditionnelle de ce mot en français. Quand on partage l’article, on ne le divise pas en plusieurs tranches; on en envoie copie à plusieurs personnes.

L’utilisation de partage et partager est tellement commune, que ce n’est qu’une question de temps avant que les grands ouvrages ne reconnaissent le nouveau sens qui leur est attribué. C’est d’ailleurs ce qu’indiquait la terminologue Emmanuelle Samson dans un article paru dans L’Actualité langagière, en 2012.

D’ailleurs, c’est déjà commencé.

Premier « coupable », et non le moindre, la Banque de dépannage de l’Office québécois de la langue français.

Lorsqu’il est question d’un contenu numérique, partager signifie « mettre à la disposition d’autres utilisateurs ». Exemples :

Les adeptes des médias sociaux aiment pouvoir y partager photos et vidéos de même qu’hyperliens et commentaires.

Partager des fichiers par courriel comporte des risques sur le plan de la sécurité.

Deuxième « coupable » : le dictionnaire québécois Usito.

« Mettre à la disposition d’autres utilisateurs, rendre disponible du contenu numérique. »

Exemples :

Partager une vidéo, une photo, un article.

Partager du contenu par courriel, sur les réseaux sociaux.

Partager un lien sur un site, sur une page Web.

Certains y verront une reddition honteuse, d’autres une évolution acceptable. Chose certaine, les solutions de rechange que sont diffuser, faire connaître, transmettre, n’ont pas la cote. François Lavallée, de Magistrad, propose relayer. Excellente idée! Dans le Petit Robert, on signale cet usage pour les émissions de radio ou de télé. On peut certainement en étendre le sens aux communications électroniques.

Quant à savoir si les suggestions ci-dessus détrôneront l’anglicisme partager, eh bien, les paris sont ouverts.

 

 

 

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