Archives de catégorie : Anglicismes

Acheter une idée

Un ami essaie de vous convaincre d’investir dans les richesses naturelles, mais vous n’achetez pas cette idée. Vous pourriez lui répondre en anglais « I don’t buy that » et ce serait tout aussi bien. Dans les deux cas, vous parlez anglais.

Autrement dit vous n’avez aucun appétit pour ce genre d’investissement. Autre anglicisme. Comme on le voit, rien n’est plus facile de que parler anglais à longueur de journée, sur une base régulière, diraient certains…

En français, on n’achète pas une idée, pas plus qu’un argument ou une suggestion, d’ailleurs.

On peut se laisser convaincre, souscrire à une idée.

Il est également impossible d’acheter du temps. On gagne du temps.

Ces deux dernières expressions sont des exemples d’idiotismes, soit des tournures propres à une langue, qu’il est impossible de traduire mot à mot, comme le ferait un outil de traduction automatique.

Domestique

Le mot domestique est un mot boomerang. Parti du vieux français, il a été intégré au vocabulaire anglais. Il nous est revenu en français avec un nouveau sens.

Domestique vient du latin domesticus, qui signifie « maison ». L’adjectif décrit ce qui est lié à la maison, à la famille. Il nous a donné un substantif désignant une personne chargée de l’entretien de la maison.

L’anglais attribue un sens plus large à notre mot. Est domestique « ce qui concerne un pays, à l’intérieur de ses frontières ». – Les Clefs du français pratique. D’ailleurs, les Clefs signalent que le mot, compris ainsi, est un archaïsme.

Il est de plus en plus employé dans ce sens en français. Le cas le plus connu est l’expression les vols domestiques. Ce sont les vols intérieurs, par opposition aux vols internationaux, ou vers l’étranger.

En économie, on parle souvent du marché domestique. Autre erreur. Le marché national, intérieur, canadien conviendrait mieux.

N’est-il pas amusant de constater que les anglophones parlent parfois l’ancien français?

Sénior

Le mot n’est pas utilisé de la même manière au Québec et en Europe.

Ici, cet anglicisme est aussi viral que virulent. Il peut signifier de rang supérieur. Par exemple, on pourrait dire que les ministres des Affaires étrangères, des Finances ou de la Défense sont des ministres séniors.

Dans une banque, un économiste sénior est l’économiste en chef, principal. Le terme en question peut être traduit de manière différente, selon le contexte. Ainsi, un traducteur sénior est en fait un traducteur chevronné, expérimenté. Une secrétaire sénior, une secrétaire de direction.

En Europe, sénior est défini comme une personne de plus de 50 ans ou comme un jeune retraité. Le sens ne concorde pas tout à fait avec ce que nous appelons au Québec les aînés, mot qui remplace l’expression personnes âgées. Ce sont habituellement celles qui ont plus de 65 ans.

On observe ici deux tendances : en Europe le recours systématique à l’anglais pour exprimer de nouvelles réalités, ou le rebaptiser; au Québec une transmutation sémantique pour éliminer toute aspérité de langage qui irait à l’encontre de la rectitude politique.

Digital

Le mot digital vient du latin digitalis, qui signifie « doigt ». Par exemple, on parle d’une empreinte digitale.

Depuis bon nombre d’années, ce mot est employé dans un sens différent dans le monde de l’électronique. Une montre à affichage digital.

L’engouement pour les termes d’origine anglaise ne se dément pas dans le domaine de l’électronique. On a parfois l’impression que plus rien ne se traduit… sauf au Québec. Mais des trouvailles intéressantes comme pourriel pour spam n’ont guère la cote de l’autre côté de l’Atlantique, où ils suscitent raillerie…

Pour en revenir à notre montre, elle est à affichage numérique. Comme on le voit, la traduction est très simple; elle n’implique pas de néologisme déroutant ni de périphrase.

Certains se demanderont pourquoi les anglophones en sont venus à utiliser digital dans le sens qu’on lui attribue en électronique. Je risque une explication : on comptait jadis sur nos doigts.

C’était bien avant l’avènement des ordinateurs… terme qui aujourd’hui se dirait probablement computer en français…

Disponible

Vous courez à la librairie acheter le dernier opus de Marie Laberge. Malheureusement, le libraire – qui croit parler français – vous informe que le livre n’est plus disponible. Autrement dit, toutes les copies ont été vendues.

Votre libraire vient de faire deux anglicismes sans même s’en rendre compte.

Le terme disponible signifie qu’une chose est à votre disposition. En forçant un peu, on pourrait dire qu’un livre est disponible. Le Robert donne un exemple en ce sens; le Trésor de la langue française aussi.

Pourtant, deux sources québécoises, la Banque de dépannage linguistique et le Multidictionnaire le dénoncent comme un anglicisme. Les Clefs du français pratique signalent qu’il se répand comme synonyme de en vente, offert.

Personnellement, je me méfie de ce mot. Ai-je tort?

Quant à copie, il constitue un autre bel exemple de faux ami. Une copie du livre de Marie Laberge serait une reproduction illégale obtenue au moyen d’un outil électronique ou mécanique; le mot exact est exemplaire.

Comme l’écrit fort justement la Banque de dépannage linguistique, copie et exemplaire ne sont pas interchangeables.

Breuvage

Ça ne s’invente pas : « Idées breuvage toute occasions. » Voilà un titre qu’on trouve sur le site de Kraft Canada. Le sous-titre est tout aussi rafraîchissant : Des Milliers De Recettes Gratuites. Sic. Le pouvoir de la majuscule, diront certains.

Pour être juste envers Kraft, je voudrais préciser que le lien mène vers une page où il est question de… boissons.

Car voilà le terme exact.

Au Canada, on confond souvent boissons et breuvages, encore une fois sous l’influence de l’anglais. En fait, personne n’a vraiment envie de boire un breuvage… Et pour cause!

Si pour le Robert un breuvage est une « Boisson d’une composition spéciale ou ayant une vertu particulière », le Multidictionnaire le définit comme un médicament ou un philtre.

On voit donc qu’un breuvage est une boisson bien particulière. Un Coca-Cola ne peut être considéré comme un breuvage.

La définition anglaise de beverage est beaucoup moins restrictive que le breuvage français. Dixit le Collins : « any drink, usually other than water. »

D’où la confusion.

 

Versatile

Versatile est un faux ami populaire et, comme tous les faux amis, son sens varie en anglais et en français. On le voit souvent dans le monde du sport. Par exemple, les journalistes écriront que tel ailier est versatile parce qu’il peut aussi évoluer au centre.

Dans la langue de Shakespeare, dire qu’une personne est versatile est un compliment. Cela signifie qu’elle est polyvalente, qu’elle a plusieurs cordes à son arc. Bref, elle est pleine de ressources.

Le Robert-Collins traduit le versatile anglais de la manière suivante : personne aux talents variés, aux multiples ressources, une personne souple.

En français, la réalité est toute autre. On a affaire à une personne au caractère changeant, dont les humeurs varient. Si vous avez un collègue versatile, vous n’aimez sûrement pas travailler avec lui

Accomplissement

« Gagner une médaille d’or aux Jeux olympiques, c’est un bel accomplissement. »

On imagine sans peine pareille phrase dans les pages sportives d’un journal. Dans les pages artistiques, on saluera les accomplissements d’Adèle, la chanteuse britannique, dont mon correcteur tient absolument à franciser le nom…

Le français a une définition beaucoup plus restrictive du mot accomplissement que l’anglais. Dans notre langue, un accomplissement est la réalisation de quelque chose, le fait de l’accomplir, et non le résultat de cette action.

Le Robert-Collins donne les sens suivants pour accomplishment : œuvre accomplie, projet réalisé.

On félicitera donc une personne pour ses réalisations, son travail accompli. Au superlatif, on pourrait parler du couronnement des efforts de quelqu’un.

On laissera les accomplissements aux personnes qui tiennent à penser en anglais lorsqu’elles parlent français. Il y en a pas mal et beaucoup reste à accomplir.

Incluant

« La bibliothèque est ouverte tous les jours, incluant le samedi. »

À première vue, cette phrase semble correcte. Pourtant, sur le plan syntaxique, elle ne l’est pas.

Le participe présent doit se rapporter à un substantif ou exprimer une action qui se produit en même temps. Or, dans le cas présent, les jours n’incluent pas le samedi; c’est plutôt la semaine qui inclut le samedi.

Autre exemple : « Le nombre de pages, incluant la page titre. »

Les pages n’incluent pas la page titre, une page ne peut en inclure une autre…

Ce genre de construction est en fait un calque d’including, qui, en anglais, est une préposition et non un participe présent. Ce qui explique l’emploi très libéral que les anglophones en font.

There were six rooms, including the kitchen.

Several persons, including my father, were invited.

The participants studied four planets, including Mars, Venus, Pluton and Saturn.

Dans les deux premières phrases, on peut traduire including par y compris, notamment, dont, entre autres.

La troisième constitue un bel exemple de l’emploi abusif de la préposition que l’on voit trop souvent en anglais. En effet, le verbe include signifie « comprendre », tout comme en français. Il ne peut donc pas être suivi d’une énumération complète.

En français, on dirait : « Les participants ont étudié quatre planètes : Mars, Vénus, Pluton et Saturne. »

Il faut donc faire preuve de prudence lorsqu’on emploie incluant. Pour éviter à la fois le calque et la rupture de construction, toujours se demander si la phrase est logique et à quoi au juste se rapporte incluant.

Two options were studied, including phasing out the project or moving on.

« Deux options ont été envisagées, c’est-à-dire mettre fin graduellement au projet ou aller de l’avant. »

Je remercie ma collègue Carole Dion de son aide dans la rédaction de cet article.

 

Les anglicismes inutiles

Toutes les langues empruntent les unes aux autres, presque toujours pour combler des lacunes. Au fil des siècles, le français s’est enrichi d’innombrables emprunts à l’italien, l’espagnol, l’allemand et l’anglais, entre autres.

Il est clair que, depuis le dix-neuvième siècle, notre langue puise ses eaux nouvelles dans le puits sans fond de l’anglais. Certains y voient une grave menace. Avant de s’énerver, il faut considérer les faits suivants :

  • L’apport de l’anglais dans notre langue est d’environ cinq pour cent;
  • Environ la moitié du vocabulaire anglais vient du français et du latin;
  • Les Français ne sont pas encerclés par des nations anglophones et l’afflux de mots anglais ne menace pas la survie de leur langue.

Ceci dit, l’américanomanie bien palpable dans l’Hexagone n’est pas justifiable, surtout qu’il prend une ampleur jamais vue.

Le cas suivant l’illustre bien. Lorsque j’étais gamin, je regardais la série britannique Les Sentinelles de l’air. À présent, la version numérisée s’appelle Thunderbirds, prononcé à la française Sssonderbeurdz! Dans cette série ingénieuse, la Sécurité internationale est devenue International Rescue. Les véhicules qu’on appelait par exemple Numéro Un, dans la série originelle, sont devenus Sssonderbeurdz Un!

Le désir de traduire n’est plus là et je pourrais multiplier les exemples de la sorte. Notamment pour les titres de films américains « retraduits » en anglais en France.

Des anglicismes de trop

Le principe de nécessité ne peut être invoqué pour un grand nombre d’anglicismes utilisés en Europe.

L’un des plus agaçants est sniper, emprunt inutile qui remplace tireur embusqué ou franc tireur. Le mot s’est frayé un chemin jusque dans les grands dictionnaires, délogeant deux belles expressions françaises.

Un autre qui tape sur les nerfs est royalties. Il suffit de regarder la définition de redevances pour constater l’inutilité de l’emprunt. Idem pour docker et débardeurs.

Des emprunts justifiés

Expurger le français de tous les mots anglais qui l’habitent serait ridicule. Bon nombre d’entre eux ont trouvé leur utilité et les tentatives pour les traduire se sont avérées vaines, lorsqu’il y a en eu.

Pensons au néologisme tweet qui désigne une forme particulièrement de micro message, sur la plateforme Twitter. Au Québec, on a proposé gazouillis, mais, le moins que l’on puisse dire, c’est que la pâte n’a pas levé… En fait, cette traduction mène à un cul-de-sac.

Que dira-t-on pour tweeter? Gazouiller? Et retweeter? Regazouiller?

Dans la même veine, le hashtag a fini par s’imposer, bien que l’on voie mot-clic assez souvent.

Un bel exemple d’emprunt heureux est leadership. Que l’on me trouve un mot français pour le remplacer!

En terminant, je vous souhaite une belle année 2016. Pour ma part, je continuerai de défendre la belle langue de chez nous