Archives de catégorie : Anglicismes

Aviseur

Vous avez des problèmes juridiques? Consultez un aviseur légal. Votre téléviseur numérique ne réagit plus à votre télécommande dernier cri? Pourquoi ne pas appeler un aviseur technique?

Notre vie est de plus en plus complexe et nous avons besoin d’aviseurs de toutes sortes. Ces personnes nous aviseront…

Oups! Il y a un grain de sable dans l’engrenage. Le verbe ne semble pas correspondre au substantif. Voilà qui est suspect.

Que signifie aviser? Selon le Petit Robert : apercevoir, commencer à regarder; réfléchir, songer. On avisera.

On peut aussi lui attribuer le sens d’avertir.

Or, que font tous ces aviseurs énumérés ci-dessus? Ils conseillent. Ce sont des conseillers.

Le sens donné à aviseur est un anglicisme. Parfois employé comme adjectif, il a le sens de consultatif. Un comité aviseur n’est rien d’autre qu’un comité consultatif.

Comme cela se produit souvent, le sens que donne l’anglais à aviser vient de l’ancien français. Précision intéressante de la Banque de dépannage linguistique : « Le proverbe Un fou avise bien un sage est un vestige de cet emploi disparu du français actuel. »

Les anglophones parlent souvent l’ancien français…

 

 

Paver la voie

Bien des auteurs sont prêts à lapider l’expression paver la voie, qui, à leur avis, est un calque de to pave the way. Cependant, force est de reconnaitre que tous ne sont pas de cet avis.

La Banque de dépannage linguistique estime que l’origine de l’expression est incertaine, puisqu’on la rencontre chez des auteurs français du XIXe siècle. L’Office québécois de la langue française ne la condamne pas formellement : « … cette expression imagée est bien formée et claire sur le plan sémantique. »

D’ailleurs, on la trouve même dans le Trésor de la langue française, qui cite l’ancien président français, Georges Clemenceau (1841-1929).

Peut-être qu’au fond l’anglais n’a fait que reprendre une vieille expression française. Donc, l’anglicisme serait finalement un archaïsme.

Dans un article paru en 2002, mon ancien collègue Frèdelin Leroux montrait une certaine indulgence envers paver la voie et prédisait même son inclusion dans les futures éditions des grands dictionnaires. Cela ne s’est pas avéré. De plus, des ouvrages de référence comme le Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, continuent d’éviter l’expression. Le Meertens, comme on l’appelle familièrement, suggère notamment : faciliter, défricher la voie, permettre, rendre possible, poser des jalons. À cela, on pourrait ajouter ouvrir la voie, préparer le terrain.

Comme on dit souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais il faut être prudent avec ce verbe. Souvenons-nous que paver signifie « poser des pavés », et qu’un pavé est une pierre que l’on encastrait dans le sol pour rendre un chemin carrossable. Les routes modernes, contrairement à celles du Moyen Âge, sont asphaltées.

Il est donc absurde de dire qu’on va paver telle autoroute à moins qu’elle ne soit réservée aux chars à bœufs…

Autre mise en garde contre l’expression voie de service. Celle-là est hors de tout doute un anglicisme. En français : voie de desserte.

Prioriser

Le terme a été honni pendant longtemps. On l’a stigmatisé de toutes les manières : anglicisme ou encore impropriété, comme le qualifie encore le Multidictionnaire de la langue française dans sa dernière édition.

Pourtant, prioriser fait bel et bien partie du corpus du Petit Robert et du Petit Larousse, qui le définit comme suit :

Accorder une importance préférentielle à qqch ou à qqn; donner priorité à.

De fait, prioriser est entré dans les grands dictionnaires il y a environ trois ans. Assez curieusement, le Robert ne le signale pas comme anglicisme; le lien étymologique va plutôt du côté de priorité. Quant au Larousse, il établit un lien avec l’anglais prioritize.

Longtemps condamné? Toujours est-il que l’Office québécois de la langue française avait déjà ouvert la marche :

En fait, les emprunts prioriser et priorisation sont conformes aux modes de formation du français; de plus, on ne peut souvent les remplacer que par des locutions, plus longues. Ils finiront probablement par faire leur entrée dans les dictionnaires de langue courante, vu leur fréquence d’emploi, au Québec comme dans le reste de la francophonie, et leur utilité sur le plan lexical. Il s’agit donc de termes acceptables, auxquels on peut avoir recours pour remplacer les diverses locutions de même sens.

Certains n’accepteront pas cette évolution du français. Ils y verront une autre reddition honteuse devant l’anglomanie.

Les ouvrages correctifs proposaient établir les priorités; établir un ordre de priorité; donner/accorder priorité à. On pourra donc utiliser ces expressions si veut éviter prioriser.

États-Unis : pluriel ou singulier?

On peut observer qu’en anglais, les États-Unis appellent toujours un verbe au singulier. Singulier en effet.

The United States is heralded as Canada’s premier partner in the Arctic.

Bien entendu, Google Traduction tombe dans le piège :

Les États-Unis est annoncé comme le partenaire par excellence du Canada dans l’Arctique.

Autre raison de se méfier des logiciels de traduction automatique diront beaucoup de gens.

Avec notre esprit francophone cartésien, on peut se demander quelle mouche a piqué les Américains. En fait, se cache derrière tout ceci un motif politique, qui date de la Guerre de Sécession (graphie que je recommande). Parce qu’avant celle-ci, on employait bel et bien le pluriel, comme en français.

C’est lors d’un discours, prononcé en 1862, je crois, que le président Abraham Lincoln décida de recourir au singulier, pour monter le caractère indivisible des États-Unis. Depuis lors, tout le monde emploie le singulier.

Le français, lui, s’en tient à la logique grammaticale. Deux exemples :

Les États-Unis sont la première puissance mondiale.

Les Pays-Bas sont situés en-dessous du niveau de la mer.

 

Partager

Il y a presque deux ans, j’écrivais un article sur l’envahissant partager. Voilà un mot qui se propage dans les médias sociaux et dans tous les outils de communication électroniques. Bref, un véritable raz de marée, comme on ne dit plus aujourd’hui.

On partage un statut Facebook, un tweet…

Il est clair que cette acception vient de l’anglais to share, qui a le sens de diffuser, faire connaître.

Cette définition n’est pas reconnue dans les grands dictionnaires, qui s’en tiennent à la notion de diviser une chose entre plusieurs personnes.

Or, le partage d’un article dans un média électronique ne correspond pas à la définition traditionnelle de ce mot en français. Quand on partage l’article, on ne le divise pas en plusieurs tranches; on en envoie copie à plusieurs personnes.

L’utilisation de partage et partager est tellement commune, que ce n’est qu’une question de temps avant que les grands ouvrages ne reconnaissent le nouveau sens qui leur est attribué. C’est d’ailleurs ce qu’indiquait la terminologue Emmanuelle Samson dans un article paru dans L’Actualité langagière, en 2012.

D’ailleurs, c’est déjà commencé.

Premier « coupable », et non le moindre, la Banque de dépannage de l’Office québécois de la langue français.

Lorsqu’il est question d’un contenu numérique, partager signifie « mettre à la disposition d’autres utilisateurs ». Exemples :

Les adeptes des médias sociaux aiment pouvoir y partager photos et vidéos de même qu’hyperliens et commentaires.

Partager des fichiers par courriel comporte des risques sur le plan de la sécurité.

Deuxième « coupable » : le dictionnaire québécois Usito.

« Mettre à la disposition d’autres utilisateurs, rendre disponible du contenu numérique. »

Exemples :

Partager une vidéo, une photo, un article.

Partager du contenu par courriel, sur les réseaux sociaux.

Partager un lien sur un site, sur une page Web.

Certains y verront une reddition honteuse, d’autres une évolution acceptable. Chose certaine, les solutions de rechange que sont diffuser, faire connaître, transmettre, n’ont pas la cote. François Lavallée, de Magistrad, propose relayer. Excellente idée! Dans le Petit Robert, on signale cet usage pour les émissions de radio ou de télé. On peut certainement en étendre le sens aux communications électroniques.

Quant à savoir si les suggestions ci-dessus détrôneront l’anglicisme partager, eh bien, les paris sont ouverts.

 

 

 

Corporatif

Le milieu des affaires aime bien calquer l’anglais. Après tout, il s’agit de la langue des affaires et elle inspire fortement le français des gens d’entreprise. Certains y voient une marque de modernité; d’autres n’y voient que du feu.

Comment ne pas condamner la nouvelle Place Bell que l’on construira à Laval? Nous sommes en 2016 et on ne sait toujours pas que place ne désigne pas en français un immeuble commercial. Décourageant. Pourquoi pensez-vous que les caisses populaires ont évité l’anglicisme Place Desjardins et ont adopté le Complexe Desjardins?

Ce long préambule m’amène aux expressions corporation et corporatif, qui polluent cartes professionnelles et titres officiels.

En français, une corporation n’est PAS une entreprise commerciale. C’est un groupe de personnes exerçant un même métier, point à la ligne. Pour traduire corporation, on parlera de société, de compagnie, d’entreprise.

Une corporation professionnelle sera un ordre professionnel.

L’anglicisme corporation pâlit d’envie devant la prolifération sémantique produite par son rejeton corporatif. Les anglicisants s’en donnent à cœur joie.

Évidemment, corporatif définit ce qui est lié… à une entreprise. Le terme ne colle donc pas, puisqu’il s’agit d’un autre anglicisme.

Les variantes sont infinies.

Au pays du hockey, une loge corporative est une loge d’entreprise.

Les compagnies pratiquent l’évasion fiscale? Elles versent des primes faramineuses à des dirigeants qui échouent? On voit l’importance de préserver l’image corporative. Et si on disait l’image de marque? Beaucoup plus joli, non?

Après tout, les compagnies doivent donner le bon exemple et être de bons citoyens corporatifs, c’est-à-dire des entreprises citoyennes. Elles doivent avoir une bonne culture corporative, soit une bonne culture organisationnelle.

Pour ce faire, elles se doteront d’une Direction des affaires corporatives, autrement dit, des affaires internes. Cette direction offrira des services corporatifs, donc des services généraux, d’entreprise, organisationnels.

Corporatif peut également s’employer dans un sens plus large, notamment dans la littérature gouvernementale. Dans ce cas précis, les services corporatifs deviennent les services ministériels, gouvernementaux.

Comme on le voit, un peu de créativité permet d’éviter l’anglicisme.

 

Acheter une idée

Un ami essaie de vous convaincre d’investir dans les richesses naturelles, mais vous n’achetez pas cette idée. Vous pourriez lui répondre en anglais « I don’t buy that » et ce serait tout aussi bien. Dans les deux cas, vous parlez anglais.

Autrement dit vous n’avez aucun appétit pour ce genre d’investissement. Autre anglicisme. Comme on le voit, rien n’est plus facile de que parler anglais à longueur de journée, sur une base régulière, diraient certains…

En français, on n’achète pas une idée, pas plus qu’un argument ou une suggestion, d’ailleurs.

On peut se laisser convaincre, souscrire à une idée.

Il est également impossible d’acheter du temps. On gagne du temps.

Ces deux dernières expressions sont des exemples d’idiotismes, soit des tournures propres à une langue, qu’il est impossible de traduire mot à mot, comme le ferait un outil de traduction automatique.

Domestique

Le mot domestique est un mot boomerang. Parti du vieux français, il a été intégré au vocabulaire anglais. Il nous est revenu en français avec un nouveau sens.

Domestique vient du latin domesticus, qui signifie « maison ». L’adjectif décrit ce qui est lié à la maison, à la famille. Il nous a donné un substantif désignant une personne chargée de l’entretien de la maison.

L’anglais attribue un sens plus large à notre mot. Est domestique « ce qui concerne un pays, à l’intérieur de ses frontières ». – Les Clefs du français pratique. D’ailleurs, les Clefs signalent que le mot, compris ainsi, est un archaïsme.

Il est de plus en plus employé dans ce sens en français. Le cas le plus connu est l’expression les vols domestiques. Ce sont les vols intérieurs, par opposition aux vols internationaux, ou vers l’étranger.

En économie, on parle souvent du marché domestique. Autre erreur. Le marché national, intérieur, canadien conviendrait mieux.

N’est-il pas amusant de constater que les anglophones parlent parfois l’ancien français?

Sénior

Le mot n’est pas utilisé de la même manière au Québec et en Europe.

Ici, cet anglicisme est aussi viral que virulent. Il peut signifier de rang supérieur. Par exemple, on pourrait dire que les ministres des Affaires étrangères, des Finances ou de la Défense sont des ministres séniors.

Dans une banque, un économiste sénior est l’économiste en chef, principal. Le terme en question peut être traduit de manière différente, selon le contexte. Ainsi, un traducteur sénior est en fait un traducteur chevronné, expérimenté. Une secrétaire sénior, une secrétaire de direction.

En Europe, sénior est défini comme une personne de plus de 50 ans ou comme un jeune retraité. Le sens ne concorde pas tout à fait avec ce que nous appelons au Québec les aînés, mot qui remplace l’expression personnes âgées. Ce sont habituellement celles qui ont plus de 65 ans.

On observe ici deux tendances : en Europe le recours systématique à l’anglais pour exprimer de nouvelles réalités, ou le rebaptiser; au Québec une transmutation sémantique pour éliminer toute aspérité de langage qui irait à l’encontre de la rectitude politique.

Digital

Le mot digital vient du latin digitalis, qui signifie « doigt ». Par exemple, on parle d’une empreinte digitale.

Depuis bon nombre d’années, ce mot est employé dans un sens différent dans le monde de l’électronique. Une montre à affichage digital.

L’engouement pour les termes d’origine anglaise ne se dément pas dans le domaine de l’électronique. On a parfois l’impression que plus rien ne se traduit… sauf au Québec. Mais des trouvailles intéressantes comme pourriel pour spam n’ont guère la cote de l’autre côté de l’Atlantique, où ils suscitent raillerie…

Pour en revenir à notre montre, elle est à affichage numérique. Comme on le voit, la traduction est très simple; elle n’implique pas de néologisme déroutant ni de périphrase.

Certains se demanderont pourquoi les anglophones en sont venus à utiliser digital dans le sens qu’on lui attribue en électronique. Je risque une explication : on comptait jadis sur nos doigts.

C’était bien avant l’avènement des ordinateurs… terme qui aujourd’hui se dirait probablement computer en français…