Archives de catégorie : Anglicismes

L’anglais est-il une langue imprécise?

Toute personne qui traduit la prose fédérale officielle est rapidement agacée par les maladresses des rédacteurs, dont les textes sont obscurs, mal construits et redondants. Je me souviens d’une note de service d’une page et demie sur l’importance d’être concis dans les communications…

Force est de constater que les textes bien rédigés, et donc clairs, sont rarissimes. On pourrait évoquer toutes sortes de raisons qui expliquent une maîtrise de la langue de plus en plus chancelante et ces raisons seraient les mêmes pour les francophones.

Pourtant, certains traducteurs finissent par proclamer que l’anglais est par essence une langue imprécise. Qu’en est-il vraiment? Je pense qu’ils ont en partie raison.

Certains sauteront vite aux conclusions en me taxant d’anglophobie. Pourtant, critiquer n’est pas détester. Comme toutes les langues, l’anglais possède des qualités évidentes, mais aussi quelques faiblesses. Essayons de les départager.

Les faiblesses de l’anglais

L’anglais est une langue de juxtaposition, en ce sens qu’il met les mots les uns à côté des autres, sans préciser leurs liens par une préposition. Dans la très grande majorité des cas, le contexte est suffisamment éclairant sans qu’il y ait besoin d’expliciter. Mais pas toujours.

Imaginons que vous lisez l’expression the teacher’s document dans un texte assez long, sans qu’il n’y ait de référence précise à ce sujet. Si le contexte est peu éclairant, le lecteur pourrait penser ce qui suit : 1) le document présenté par le professeur; 2) le document remis au professeur. Il peut donc y avoir ambigüité.

Bien sûr, la deuxième occurrence est improbable et un anglophone à la plume mieux affûtée aurait sûrement précisé : the document given to the teacher. Mais nous jouons encore sur les probabilités. Par conséquent, il est clair que ce manque d’articulation entre les éléments peut représenter un problème.

Les traducteurs sont également confrontés à l’abus de mots génériques comme community, issues, area, item, identify, pattern, etc. Ils sont employés à toutes les sauces, à tel point qu’on ne sait souvent pas ce qu’ils veulent dire au juste. Une issue, par exemple, peut aussi bien être un sujet à l’ordre du jour, un problème, une question débattue. De fait, le mot peut finir par être étiré dans tous les sens et devenir un dossier à l’étude.

Je travaillais récemment à un document dans lequel il était question d’un nouveau formulaire (form), qui, dans le corps du texte devenait un pluriel (forms), et ensuite un package — autre mot passe-partout. Après un décryptage serré, il est apparu qu’il s’agissait en fait d’une trousse de nouveaux formulaires. Ouf! Mais package possède plusieurs cordes à son arc. Lors des négociations constitutionnelles de 1992, le package n’était rien d’autre que l’accord de Charlottetown. Parler de deal ou d’accord aurait sûrement été plus précis, mais, là encore, on y allait par approximation en se fiant au contexte pour que les gens comprennent.

L’anglais supprime souvent des mots et ces ellipses peuvent elles aussi conduire à des ambigüités, comme dans cette résolution des Nations Unies qui enjoint Israël à se retirer des territoires occupés — c’est du moins le libellé français. L’anglais est moins clair : « to withdraw from occupied territories ». Se retirer de certains territoires ou de tous les territoires? Dans ce cas précis, l’économie de mots peut avoir des conséquences graves. Et pour comprendre le sens exact de la résolution, il faut lire le texte français.

Faut-il en conclure que l’autre langue officielle du Canada est un ramassis d’approximations? Ce ne serait pas lui faire justice.

Les subtilités de l’anglais

Tout d’abord, sur le plan lexical, il faut reconnaitre que l’anglais est nettement plus descriptif, puisqu’il se situe sur le plan du réel, alors que le français est plus abstrait. Par exemple, si on me dit que je trouverai un seat-cover dans ma voiture, je comprends tout de suite qu’il s’agit d’une housse, alors que ce dernier mot n’évoque rien pour un anglophone.

Les cas où l’anglais est limpide sont nombreux : drinking water, dog show, family tree, etc. Leurs équivalents français sont plus obscurs : eau potable, exposition canine, arbre généalogique.

On dit qu’en inuktitut il existe des dizaines de façons de désigner la neige, tandis qu’il y en aurait tout autant en arabe pour parler du désert. Ainsi en est-il de l’anglais dans bien des cas. Là où le français utiliserait le verbe briller, l’anglais module son vocabulaire en fonction de l’élément qui brille : surface polie : glisten; métal : glint, shine; un diamant ou de l’eau : glitter; une étoile : twinkle; une ampoule, le ciel qui rougeoie : glow.

Les emprunts quasiment sans entrave que fait l’anglais aux autres langues lui permettent de raffiner son vocabulaire. Parfois, ces emprunts aboutissent à une certaine polysémie, par exemple prison et jail.

Le français a été langue de la monarchie britannique pendant trois cents ans, à la suite de la Conquête normande, en 1066, de sorte que de nombreux mots français ont pénétré l’anglais, autrefois une langue plus purement germanique. Le vieil anglais, avait en effet de nombreux traits communs sur le plan lexical avec l’allemand et le néerlandais. De nos jours, l’origine latine et française de beaucoup de mots transparait et distingue l’anglais des autres langues germaniques. On dira, par exemple, transport en anglais, mais Verkehr en allemand, vervoer en néerlandais.

Au Moyen Âge, cette cohabitation amène l’apparition de doublets, soit un mot d’origine latine, employé par les élites administratives, et un mot d’origine germanique, que la population en général comprend.

Ce double vocabulaire permet de nuancer l’anglais de façon considérable. Ainsi, on dira begin something dans la langue de tous les jours; mais lorsqu’on voudra élever le discours, on pourra employer commence.

Les doublets font partie de l’anglais et renforcent son discours. Trust and confidence en est un bel exemple.

Cette dichotomie mots germaniques/mots latins s’observe en gastronomie, où il vaut mieux manger des escargots que des snails…

Enfin, les verbes à particule offrent aux locuteurs de l’anglais un bassin quasi illimité grâce auquel ils peuvent moduler leur discours, alors que le français devra souvent recourir à des périphrases. Par exemple : We must phase out the program qui devient Nous devons éliminer progressivement le programme.

L’outil de traduction automatique de Google dit tout simplement : Nous devons éliminer le programme. Il y a perte de sens, preuve qu’il vaut toujours mieux s’adresser à un vrai traducteur…

 

L’anglais langue universelle?

Il existe plusieurs mythes au sujet de l’anglais, notamment celui selon lequel il s’agirait d’une langue facile, dénuée de grammaire, une sorte d’espéranto, quoi. Rien n’est plus faux.

Certes, l’anglais possède une grammaire moins tatillonne que le français — ce n’est pas très difficile —, mais il y a quand même des règles à respecter. Il en va de même avec la syntaxe. Si l’anglais est si facile, pourquoi est-ce que tant de gens ont du mal à l’apprendre?

Les Québécois et les francophones du Canada sont encerclés par quelque trois cents millions d’anglophones; ils représentent environ deux pour cent de la population nord-américaine (Canada et États-Unis). Pourtant, bon nombre d’entre eux baragouinent à peine la langue de Shakespeare, même si elle constitue souvent la toile de fond de leur existence.

La situation en Europe est différente, car l’emprise de l’anglais y est moindre. Si les peuples germaniques comme les Allemands, les Scandinaves et les Néerlandais parlent souvent un anglais potable et même parfois excellent, il en va tout autrement des autres peuples, notamment les Français, Wallons, Suisses romans, Espagnols, Italiens et Portugais. Certains acquièrent une certaine maîtrise du vocabulaire, s’expriment avec une relative facilité, mais, généralement, leur accent est très mauvais. Cette lacune s’explique facilement par le fait qu’ils ne sont pas autant exposés à l’anglais, à sa sonorité, à ses intonations, que les francophones nord-américains.

De fait, l’orthographe de l’anglais est particulièrement déroutante. Elle a souvent peu à voir avec la prononciation réelle, sans compter que certains groupes de lettres se prononcent différemment selon le mot. Un joli casse-tête.

Tout cela pour dire que l’anglais n’est pas si simple qu’on le croit. Il est donc erroné de l’élever au rang de langue universelle, sous prétexte qu’il serait aisé de l’apprendre. De fait, la prétendue universalité de l’anglais tient davantage à des raisons économiques et politiques, que linguistiques.

J’aimerais vous signaler un intéressant article paru à ce sujet dans L’Express. Le linguiste Claude Hagège y remet les pendules à l’heure.

http://tinyurl.com/cru4lre

 

 

Légende urbaine

J’ai déjà lu dans un journal que les disques compacts allaient s’effacer spontanément au bout de dix ans… Les miens semblent en avoir décidé autrement, puisque mes collections de Beethoven et de Mozart, achetées il y a une vingtaine d’années, continuent de m’enchanter… comme la flûte de Mozart, justement.

Ce genre de rumeur, parfois présentée comme un fait véridique, et véhiculée dans les médias sociaux ou traditionnels, s’appelle une légende urbaine. Le terme vient de l’anglais, bien entendu, mais est-ce une raison valable de le rejeter? Pas nécessairement, car certains emprunts enrichissent la langue, parce qu’ils ne remplacent pas un mot ou une expression consacrée. C’est le cas de légende urbaine.

J’ai lu dans un roman une traduction intéressante de urban legend : mythe urbain. Voilà qui est intéressant.

Mais ceux qui tiennent à l’écarter à tout prix proposent des solutions bancales, qui s’écartent du sens véritable de l’expression. Certains proposent légende, un récit populaire traditionnel ou encore une représentation déformée de la réalité. C’est le mot qui se rapproche le plus d’une légende urbaine, sans en avoir tout à fait le sens.

D’autres suggèrent de dire affabulation. Mais, selon le Petit Robert, il s’agit plutôt d’un « arrangement de faits constituant la trame d’un roman, d’une œuvre d’imagination ». Là encore, ça ne colle pas.

Une rumeur, alors? Un bruit qui court, sans que l’on puisse en attester la véracité. Peut-être, pourquoi pas?

De fait, bien des mots français « traditionnels » pourraient être substitués à l’expression. Pensons à fable, un récit à base d’imagination, une anecdote ou une allégation mensongère; pensons aussi à conte une histoire invraisemblable ou mensongère.

L’ennui, c’est que l’expression légende urbaine s’est solidement implantée dans l’usage et que dictionnaires et sites linguistiques en sont venus à la consigner telle quelle. Difficile de revenir en arrière.

L’expression a fait son entrée dans le Robert et le Larousse; le Robert-Collins traduisait déjà urban legend par légende urbaine. Enfin, l’expression obtient ses lettres de noblesse dans la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française :

Histoire étrange et spectaculaire, apparemment véridique, souvent inspirée d’un fait divers, qui fait le tour du monde, circulant par bouche à oreille, par courriel ou via Internet, qui est racontée de bonne foi par des gens sincères, déformée ou amplifiée par chaque narrateur, mais qui, la plupart du temps, se révèle totalement fausse.

Ce n’est donc pas une légende urbaine de dire qu’elle est maintenant largement acceptée.

Détroit, avec un accent

Je reviens sur la défrancisation des noms de villes. Le cas des villes fondées par les Français en terre américaine est probablement le plus choquant. Les noms de Détroit et de Saint-Louis ont été repris tels quels par les États-Uniens, qui, en toute logique, ont choisi d’en angliciser la graphie.

Or le français traduit déjà un certain nombre de toponymes anglais — sans compter tous ceux qui viennent de l’espagnol, de l’italien et du néerlandais, entre autres. On peut donc se demander pourquoi les francophones en sont venus à choisir des graphies anglaises pour ces deux villes fondées par les Français. Il est probable qu’on n’en trouvera jamais la raison et, en fin de compte, cela importe peu.

On dit souvent que les dictionnaires recensent l’usage. Si les graphies Detroit et Saint Louis ont été adoptées, c’est qu’elles étaient les plus utilisées. Mais l’usage évolue, par définition; on n’écrit plus de la même manière qu’à l’époque de Rabelais. Il est donc possible de ramener les vraies graphies de Détroit et Saint-Louis en les propageant dans nos écrits, tout simplement. À l’heure du Web, tout est possible.

Soit dit en passant, l’article français de Wikipédia sur la Ville de l’Automobile affiche la graphie française Détroit… Vous voyez?

Le cas de New York est semblable même si cette ville a été fondée par les Néerlandais. La graphie anglaise est plus excusable, certes, mais n’écrit-on pas Tel-Aviv avec le trait d’union? Pendant longtemps, la graphie de la métropole américaine a été francisée et personne n’en est mort. Alors, croquons joyeusement dans la pomme : vive New-York!

Des explorateurs français ont sillonné le territoire états-unien et y ont fondé un grand nombre de villes, qui portent toujours des noms français. Il suffit de lire une carte du pays pour découvrir les Montpelier, Racine, Juneau, Pierre, etc. Le nom le plus pittoresque est Baton Rouge, capitale de la Louisiane, que l’on pourrait certainement orthographier Bâton-Rouge en français. C’est d’ailleurs ce que fait Wikipédia…

Les lecteurs qui ont apprécié cet article liront avec intérêts mes deux billets précédents sur la défrancisation des noms de villes.

Documenter

Un petit rappel : le verbe documenter ne signifie pas autre chose qu’étayer à l’aide de documents ou encore fournir des documents à quelqu’un.

Le sens le plus souvent employé, soit consigner dans un document, est un anglicisme.

On dira donc : « Une thèse bien documentée »,  et  « Le recherchiste a bien documenté l’avocat sur cette affaire. »

Mais on ne pourra dire que « Les enquêteurs ont documenté cette affaire dans un rapport. » On commet alors un anglicisme.

Le bout du tunnel

L’anglais et le français se sont mutuellement influencés, tant dans leur vocabulaire que dans leurs expressions. Parfois, une chatte aurait du mal à y retrouver ses petits.

Les emprunts à l’anglais pour des expressions courantes sont d’autant plus insidieux qu’ils revêtent leurs plus beaux atours, soit des mots tout ce qu’il y a de plus français.

Ainsi, lorsque vous êtes découragés, vous lancez la serviette. On y imagine facilement le geste; pourtant, en français, on jettel’éponge, allez savoir pourquoi. Mais il ne faut jamais abandonner et plutôt mettre l’épaule à la roue. Deuxième prise. En clair, on veut s’atteler à la tâche, mettre la main à la pâte. On pourra à la rigueur pousser à la roue, ce qui signifie aider quelqu’un à réussir, faire évoluer un processus.

Si nos efforts sont couronnés de succès, on pourra dire qu’on voit la lumière au bout du tunnel. L’anglais est une langue descriptive, ne l’oublions pas, et il énonce parfois des évidences. Pensons à ces boutons d’ascenseur Press for alarm; un bouton, c’est fait pour peser, non? Revenons à notre tunnel : qu’est-ce qu’on voit au bout d’un tunnel, sinon la lumière? Donc, voir le bout du tunnel suffit amplement en français.

Nous voyons défiler à la Commission Charbonneau de paisibles citoyens qui prennent un café et jouent aux cartes avec les deniers publics. Parfois, le chat sort du sac, expression savoureuse, s’il en est. Le français se veut plus abstrait que l’anglais : la vérité apparaît, on connaît le fin mot de l’histoire.

Nos paisibles citoyens ajoutent l’insulte à l’injure en tentant de nous faire prendre des vessies pour des lanternes (autre expression imagée, mais bien française, celle-là). Disons tout simplement qu’ils vont trop loin, dépassent la mesure. Dans certains cas, on peut aussi dire comble de tout.

Il faudrait bien prendre le taureau par les cornes. Encore de l’anglais? Pas vraiment, car les deux langues tiennent parfois le même discours. Donc, vérifier dans un dictionnaire bilingue avant de proclamer l’anglicisme et de verser de l’huile sur le feu (add fuel to the flames).

Tout ce qui vient de l’anglais n’est pas nécessairement à rejeter, je tiens à le préciser. Il faut manifester assez d’ouverture pour donner le feu vert aux expressions qui viennent enrichir notre langue. La plus savoureuse est incontestablement ce n’est pas ma tasse de thé, dont le cachet britannique est irrésistible.

Identifier

Comme les feuilles à l’automne, il en tombe partout dans les discours des intervenants, acteurs, joueurs, intéressés; bref, il est chic de tout identifier. Et pourquoi d’ailleurs s’en priver, puisque le verbe est français?

Un peu comme la malbouffe, il ne faut pas trop en consommer.

Nous avons affaire encore une fois à un faux ami, dont le champ sémantique est beaucoup plus vaste en anglais que dans notre langue.

On peut identifier la marque d’un véhicule grâce à ses caractéristiques; on peut identifier une plante en précisant sa nature; on peut enfin identifier une personne vivante ou décédée.

Peut-on s’identifier soi-même, lorsqu’on se présente à un guichet? Même pas, car cette locution signifie devenir identique, et non pas décliner son identité.

Les usages erronés d’identifier pullulent. Le plus fréquent est celui de déterminer, sélectionner, définir.

Identifier des avenues de solution pour adresser une problématique, dit-on dans ce sabir moderne, qui ferait reculer Gengis Khan. De fait, le verbe identifier est l’un des piliers de cette parlure chic que nous débitent un grand nombre de porte-paroles pour masquer leurs carences linguistiques.

Déterminer les solutions possibles à un problème a l’avantage d’être clair, en plus de respecter la langue française.

Identifier peut aussi avoir le sens de mentionner, décrire. Ainsi, Les problèmes identifiés dans le rapport devient Les problèmes décrits, mentionnés, signalés, dans le rapport.

Les verbes répertorier, constater, énumérer recenser, dresser la liste de… peuvent également remplacer identifier.  Ainsi, Le directeur a identifié les trois défis qui confrontent sa corporation devient Le directeur a recensé les trois difficultés que son entreprise devra surmonter.

La langue anglaise comporte beaucoup de mots passe-partout comme identify, issues, community, area, mots qu’il ne faut surtout pas importer en français, au risque d’appauvrir notre langue. Comme on le voit, il suffit de posséder un peu de vocabulaire, de maîtriser les expressions consacrées, pour se débarrasser de calques pernicieux comme identifier.

On peut aussi ouvrir un dictionnaire. Avis aux intéressés.

Les anglicismes inventés

Les emprunts systématiques à l’anglais irritent beaucoup les francophones du Canada. Les Européens y voient un phénomène passager qui ne menace en rien la survie du français, ce qui est en grande partie exact.

De ce côté-ci de l’Atlantique, par contre, la situation est tout autre, car les francophones représentent seulement deux pour cent de la population. Un ilot de francité qui baigne dans un océan anglo-saxon. Parler français est pour nous un acte de survie, d’où un accent plus marqué sur la traduction.

Les emprunts inutiles à l’anglais, comme email, sniper, discount, master, senior, low cost, etc., suscitent des réactions hostiles au Canada, sans parler de la prononciation épouvantable des noms anglais que l’on entend dans les émissions doublées en France.

L’un des aspects les plus déroutants de cette fascination pour l’anglais est l’invention pure et simple de mots anglais par les francophones européens. On ose à peine imaginer la réaction à la fois amusée et outrée de nos cousins d’outre-mer si les Britanniques inventaient des mots français. Par exemple : Je suis allé faire du piétage dans le parc. C’est pourtant ce que l’on dit quand on parle de footing en français. Ce mot existe bel et bien en anglais, mais il a un sens, disons plus ludique… Et si on allait faire une promenade pour oublier tout cela?

Tournons nos yeux vers le tennis. On dira que Rafael Nadal est un grand tennisman, alors qu’en anglais il sera plutôt question de tennis player. En fait, Nadal est un grand joueur de tennis.

L’une des inventions les plus surprenante est pin’s. Certes, le mot existe en anglais (pin), mais nous avons ici affaire à un possessif symbolisé par l’apostrophe et le S. Pin’s signifie littéralement de l’épinglette. Faux anglicisme et faute de grammaire par-dessus le marché.

Vous arborerez peut-être votre épinglette sur un smoking, tuxedo en anglais états-unien, dinner jacket en anglais britannique. Le smoking est en fait un veston. Le mot vient de smoking jacket. SI vous dites à un anglophone que vous porterez un smoking pour le dîner de ce soir, il ne comprendra pas de quoi vous parlez.

Lorsque vous vous présenterez au ticketing de l’aéroport, vous apprendrez avec consternation que votre transporteur a fait du surbooking, ce qui signifie que votre siège a été vendu à quelqu’un d’autre. Les deux mots sont une pure invention des francophones européens. Il n’y pas si longtemps, on parlait de l’embarquement et de surréservation, mots qui se suffisaient à eux-mêmes.

Assez souvent, les francophones européens emploient des mots anglais peu usités. C’est le cas de pompom girls, terme absent du Merriam Webster et du Oxford English Dictionary en ligne. De fait, c’est plutôt le mot pom-pom que l’on voit en anglais, défini comme suit par le Webster : « a handheld usually brightly colored fluffy ball flourished by cheerleaders ». Un pompon, quoi.

Le terme le plus souvent utilisé est donc cheeleader, traduit par meneuses de claque.

Les emprunts à l’anglais sont souvent passagers, comme je l’ai dit, et il en est de même pour les mots inventés. Ne voyait-on pas Guatemala City et Koweit City dans les dictionnaires francophones, il y a de cela une quinzaine d’années? Ces villes n’ont jamais porté de nom anglais, évidemment, et ces deux termes ridicules ont disparu.

Les anglicismes inventés, tout comme les emprunts inutiles, procèdent bien entendu de la domination de la langue de Shakespeare à l’échelle mondiale. Mais ils peuvent aussi s’expliquer par le peu de volonté de traduire les réalités britanniques et états-uniennes.

Les amateurs de séries cultes britanniques se souviendront d’Amicalement vôtre, habile traduction de Friendly Persuaders ou de Chapeau melon et bottes de cuir pour The Avengers. De nos jours, il est facile d’imaginer que ces émoustillants titres anglais seraient gardés tels quels; on dirait probablement qu’ils sont impossibles à traduire. Pensons à un titre aussi simple que Revenge, qui reste en anglais dans les pays francophones européens, tandis qu’il est traduit au Canada par Vengeance.

Point tournant

Tel pays est à un point tournant de son histoire. L’expression se glisse aisément dans le discours et semble correcte. Pourtant, elle ne l’est pas.

Il s’agit d’un autre anglicisme insidieux, celui-ci inspiré de turning point. Comme bien d’autres calques, il a toutes les allures de l’innocence, revêt la cape d’une fausse respectabilité, qui échappe à l’attention de bien des rédacteurs et rédactrices.

Pourtant, les ouvrages de langue sont sans appel : pas de point tournant dans le Robert, le Larousse, le Trésor de la langue française; rien non plus dans les dictionnaires bilingues qui rendent l’expression turning point par tournant, moment décisif.

D’ailleurs, le Robert donne la définition suivante de tournant : «Moment où ce qui évolue change de direction, devient autre. Il est à un tournant de sa carrière. Expression intéressante mise en évidence par l’ouvrage : «Prendre le tournant : opérer une reconversion, un changement complet d’orientation. Il a bien su prendre le tournant

Un autre traduction intéressante serait point de bascule, mais celle qui pourrait finir par s’imposer est moment charnière. 

Sur une base…

L’inflation qui grimpe de deux pour cent «sur une base annuelle ». Tel attaquant du Canadien qui joue «sur une base régulière». Embaucher une personne «sur une base permanente». Glanée sur Internet, cette horreur : «dormir sur une base de demi-pension». Il y aurait plusieurs façons de décrire ce phénomène : ignorance du génie de la langue française; manque flagrant de style; copie servile de la phraséologie de l’anglais; enflure stylistique pour se donner de l’importance. Vous savez, quand tout devient une problématique?

Je vous laisse le soin de choisir votre explication, mais ce qui est certain, c’est que cette tournure est à la fois hideuse et encombrante.

Connaissez-vous les adverbes? Certains disent qu’il ne faut pas en parsemer son discours, mais, avouons-le, ils ont leur utilité. Quand l’adverbe n’est pas de mise, on étoffe, tout simplement.

L’inflation qui grimpe de deux pour cent par année. Tel attaquant du Canadien qui joue régulièrement. Embaucher une personne de façon permanente. Dormir à telle auberge en payant une demi-pension.

Comme on le voit, parler français est souvent plus simple qu’on ne le croit.