Archives de catégorie : Anglicismes

Membership

Le terme s’est tellement bien implanté dans la prose journalistique qu’on s’imagine qu’il n’existe pas d’équivalent en français. Pourtant, membership est le parfait exemple de l’anglicisme inutile.

Le membership, c’est l’ensemble des membres d’une organisation, particulièrement d’un parti politique. On peut donc parler des membres, de l’effectif, des adhérents. Très facile de parler français quand on veut.

Le plus souvent, on parle du membership en termes quantitatifs. Par exemple, le membership de tel parti s’établit à 14 000 membres. Le membership a augmenté de 25 pour 100 l’an dernier. On peut aisément contourner la difficulté : Le parti compte 14 000 membres; le nombre de membres, l’effectif a augmenté de 25 pour 100 l’an dernier.

Membriété

Termium, la base de données terminologiques du Bureau de la traduction, relève l’expression originale membriété. On dit que ce terme est employé dans les provinces canadiennes. Personnellement, je ne l’ai jamais vu, mais le moteur de recherche anglais-français Linguee le relève dans de nombreux textes. Dans le Devoir du 21 mars 2017, on lisait membrariat.

Effectif ou effectifs?

On voit les deux, mais l’Office québécois de la langue française précise que le singulier s’impose lorsque le nombre précis d’adhérents est connu. Le pluriel s’emploie lorsqu’on ne connait pas le nombre précis de membres.

Exemples : un effectif de 225 membres; des effectifs de plusieurs centaines de personnes.

Une conclusion s’impose : on n’a pas besoin de membership en français.

Une langue québécoise?

Une citation de Ségolène Royal, ministre française de l’Environnement, datant de juin 2015 : « Nous sommes tous comptables de ce qui se passe. Personne ne pourra s’exonérer de sa responsabilité à l’égard du dérèglement climatique. »

On imagine mal pareille éloquence chez un ministre québécois. Nul doute que le mot comptables aurait été remplacé par l’omniprésent imputables, faute de langue déjà dénoncée dans cette chronique. Quant à la deuxième phrase, son lyrisme en aurait fait sourire beaucoup, ceux qui s’élèvent contre le soi-disant purisme des « ayatollahs de la langue ». Ceux qui prétendent parler une langue authentique, une langue « vraie ».

Ce qui est remarquable, voire unique, c’est que tant au Canada qu’au Québec, les élites s’expriment mal. Politiciens, gens d’affaires, avocats, notables en tous genres cherchent leurs mots; leurs phrases sont bancales, truffées d’anglicismes et de fautes de syntaxe.

Encore plus remarquable et inquiétant est le fait de voir certains d’entre eux défendre le charabia qu’ils utilisent dans leurs communications publiques. Eux parlent pour être compris, ils ne sont pas snobs.

Et voilà! Comme disent les Anglais, le chat sort du sac. Un bel exemple de l’anti-intellectualisme qui sévit au Québec et partout en Amérique du Nord. Nous vivons dans un continent de défricheurs. Ceux qui ont ouvert le chemin en colonisant de nouvelles régions, les bâtisseurs qui ont lancé des entreprises tiennent le haut du pavé. Les autres ne sont que des brasseurs de nuages.

Le contraste avec notre glorieuse mère patrie, la France, est saisissant. Sans vouloir idéaliser nos cousins, on peut dire sans risque de se tromper que les intellectuels y sont beaucoup plus prisés qu’ici. On les écoute, on les admire. Tout président français cherche à laisser un héritage culturel, souvent un musée, une salle de spectacle. Chirac a son musée de l’art autochtone, Mitterand a laissé une bibliothèque et un nouvel opéra. Les dignitaires français se targuent de lire des livres, peuvent discourir sur la littérature de leur pays.

Oublions l’épouvantail qu’était le triste premier ministre canadien à ce sujet. Nul doute que les Trudeau, Couillard, Marois, Charest, Bouchard, Landry et autres lisent de la littérature. Mais s’en vantent-ils? Leur a-t-on déjà demandé quels sont leurs auteurs favoris? En fait, cela n’intéresse à peu près personne. Bien plus facile de se moquer des locutions latines de Bernard Landry.

Les élites ayant mauvaise presse, alors pourquoi ne pas compenser toutes ces lacunes en soutenant que le français parlé au Québec est en fait une langue à part entière? On croit rêver : nos ignorances collectives élevés au rang de langue!

Une langue est un système organisé doté d’un vocabulaire répertorié dans des ouvrages et d’une grammaire appliquée par ses locuteurs. Si on a recensé les québécismes un peu partout – certains sont maintenant intégrés dans les grands dictionnaires français, on chercherait vainement une grammaire du québécois. Et où sont les ouvrages sur les règles de syntaxe de ce prétendu idiome?

De fait, le québécois n’est pas une langue véritable. Il a certes un vocabulaire pittoresque fleurant le terroir : batture, ouananiche, érablière, etc. Il a aussi ses expressions amusantes : grimper dans les rideaux, se faire passer un sapin.

Mais cela ne fait pas de notre français une langue à part entière. Les Suisses romans ont aussi leurs expressions régionales, tout comme les Sénégalais et les Belges. Or, jamais ne penserait-on à élever le wallon au rang de langue.

Le québécois est un dialecte français composé d’un enchevêtrement de régionalismes savoureux, certes, mais aussi de faux sens (imputabilité), de solécismes (débuter un projet) et d’anglicismes de toutes sortes (les témoins ont été rencontrés). Le tout dans une syntaxe souvent calquée sur l’anglais. Bref une langue déconstruite.

Faut-il s’en étonner? Bien sûr que non. J’aimerais bien voir les Français d’aujourd’hui baigner dans un océan anglophone. Eux aussi y perdraient leur latin et tous les repères essentiels pour parler une langue correcte.

À cause de la conquête de 1760, le français du Canada a été coupé des évolutions successives de la langue de la mère patrie. Nous avons gardé des accents et des prononciations de l’Ancien Régime. Sous les coups de boutoir de l’anglais, présenté par nos conquérants comme une langue supérieure émanant d’une civilisation supérieure, notre propre idiome s’est étiolé. Privé d’oxygène, quoi.

Mais il a survécu. Pour les Québécois et les autres francophones du Canada, parler français c’est exister. Et pour continuer d’exister, il ne faut pas que la langue d’ici devienne une sorte de créole, que certains essaient de faire passer pour une langue à part entière.

 

Item

Que veut vraiment dire le mot item? Si vous êtes comme la majorité des francophones du Canada, vous allez dire un article, un objet, un point à l’ordre du jour, que certains d’entre vous appellerez agenda.

En bon français canadien, vous êtes dans le champ gauche, pire, dans les patates… Bref, vous êtes à côté de la plaque.

Le sens que l’on attribue généralement à item est issu de l’anglais (surprise!). Au sens propre, ce mot signifie en outre. Il n’a pas du tout le même sens que dans la langue de Shakespeare, comme on a pu le voir ci-dessus.

Pour ce qui est de son sens français, le Larousse précise qu’il s’emploie dans les comptes et les énumérations. En psychologie, il s’agit des chacun des éléments d’un test.

Donc, rien à voir avec l’emploi généralisé au Canada français.

Ainsi, on parlera d’un article d’un contrat, et non d’un item. Un magasin vend tel article, tel produit, et non pas tel item. Une question à débattre, un point à l’ordre du jour, et non un item.

Il faut donc éviter ce mot dont l’emploi est très rare en français normatif.

 

Pompom girl

L’expression pompom girl est le genre d’anglicisme qui fait rugir les Canadiens, qui disent plutôt meneuse de claque. Probablement que cette traduction fait sourire les Européens…

Moi aussi d’ailleurs.

Pompom girl est absente des dictionnaires anglais les plus courants, que ce soit l’Oxford, le Collins ou le Webster. De fait, je ne me souviens pas d’avoir entendu cette expression de la bouche d’un anglophone.

Il y a donc anguille sous roche.

La seule source anglophone où je l’ai trouvée est l’Urban Dictionary, ouvrage quelque peu délinquant dans lequel les lecteurs peuvent voter pour ou contre un mot ou une expression qui y figure.

Les ouvrages traditionnels, eux, affichent le terme cheerleader. Le mot pompom est certes répertorié, mais il désigne un… pompon, ou encore un genre de fleur. L’exemple donné est pompom dahlia.

Quand on consulte les dictionnaires bilingues, on constate que pompom girl est absent du répertoire anglais. L’anglais cheerleader est cependant traduit par pompom girl.

Que faut-il conclure? Que l’expression a probablement existé mais qu’elle est aujourd’hui désuète. Sa présence dans le dictionnaire en ligne Urban Dictionary ne suffit pas à lui donner ses lettres de créance.

Il apparait donc que ce sont les Français qui maintiennent en vie une expression quasiment disparue en anglais.

Édifiant.

La balance du pouvoir

Les élections en Grande-Bretagne pourraient permettre au Parti national écossais de jouer un rôle inattendu au Parlement de Westminster. Le SNP, de son petit nom, pourrait en effet détenir ce que nos anglicisants appellent « la balance du pouvoir ».

On voit tout de suite le calque avec balance of power, que l’Oxford Dictionary définit ainsi :

The power held by a small group when larger groups are of equal strength.

Dans ce cas, le mot balance est un faux ami. En bon français, on pourrait dire que le parti indépendantiste pourrait faire pencher la balance, qu’il détient l’équilibre du pouvoir.

Voici une traduction trouvée dans le Hansard du Parlement canadien :

Some people believe that the workers of this country have the balance of power.

Selon certains, les travailleurs de ce pays ont le haut du pavé.

Une traduction créative; le traducteur a voulu éviter de marcher dans les ornières de l’anglais.

Toutefois, une petite surprise attend le langagier qui consulte les dictionnaires français. Le mot balance au sens figuré est défini ainsi : État d’équilibre. Les exemples ont de quoi surprendre : La balance des pouvoirs, la balance des forces.

Mais le contexte est différent dans ce cas-ci, car l’Oxford donne une autre définition du terme :

A situation in which the chief nations of the world would have equal power.

On remarquera en passant la définition beaucoup plus explicite en anglais. Si on veut éviter la balance des pouvoirs, on peut certainement parler de l’équilibre des forces, des puissances. Tout aussi pertinent : le rapport de force.

Si on parle de balance of power dans un groupe, le rapport de force pourrait être une bonne traduction.

Chose certaine, le parti écossais ne détiendra jamais la balance du pouvoir, mais peut-être l’équilibre du pouvoir. Nous le saurons bientôt.

Guatemala City

Cette ville n’existe pas. Elle n’a jamais existé et n’existera jamais. Sauf peut-être dans la tête de rédacteurs francophones anglicisés.

La capitale du Guatémala s’appelle en espagnol Guatemala Ciudad. L’ennui, c’est que le nom se confond avec celui du pays dans la langue de Molière. Nous avons donc deux Guatémala pour le prix d’un, ce qui peut engendrer une certaine confusion dans certains cas. Mais pas toujours.

La principale façon de différencier les deux noms est l’emploi de la préposition. Une personne vient DU Guatémala, elle vit AU Guatémala. Celle qui habite dans la capitale est À Guatémala. Même chose pour LE Panama, dont la capitale… est Panama, et non Panama City.

Le même phénomène touche la capitale du Koweït. Récemment, Radio-Canada nous a ressorti le monstre linguistique de Koweit City, autre nom imaginaire. La capitale de l’émirat n’est pas plus anglophone que celle du Guatémala. Là encore, sous l’influence de l’anglais, on cherche à régler un problème inexistant en français, car, le jeu des prépositions vole de nouveau à notre secours.

Les deux morts-vivants linguistiques ont fait une brève incursion dans le Petit Larousse au cours des années 1990, si je me souviens bien. Il y a belle lurette qu’ils ont été radiés des éditions récentes pour cause d’illogisme et de mode passagère.

Ceux qui tiennent à les utiliser devraient se poser la question suivante : faut-il écrire en français Quebec City pour bien faire la différence avec Québec, nom d’une province canadienne? Si Québec (ville) et Québec (province) se côtoient allègrement dans notre langue, pourquoi faut-il l’encombrer d’horreurs comme Guatemala City et Koweit City?

Et, quant à y être, que diriez-vous de Luxembourg City?

Charger

Un sénateur avide a chargé des dépenses personnelles à son employeur, argüant qu’il avait le droit de le faire. Le Sénat a défrayé les dépenses dudit sénateur sans poser de question.

Voilà deux exemples parfaits du mauvais usage de ces deux verbes au Canada.

Charger n’a pas le sens de facturer. Le sens réel de ce verbe est plutôt : faire porter un poids; donner une responsabilité à quelqu’un. Charger, c’est aussi mettre quelque chose dans un appareil : charger un appareil-photo, charger un révolver, si vous êtes aux États-Unis…

Notre sénateur goinfre a été défrayé de ses dépenses. On ne peut pas dire, cependant, que le Sénat a défrayé ses dépenses. La Chambre haute l’a remboursé, indemnisé, payé.

Les dictionnaires sont clairs à ce sujet. Dixit le Petit Larousse : « Payer à quelqu’un la dépense de quelque chose. On l’a défrayé de ses frais de voyage.»

Comme vous l’avez sans doute deviné, les deux exemples donnés en début de billet sont des calques de l’anglais.

 

Frapper

L’Airbus d’Air Canada qui s’est écrasé (et non crashé) à Halifax a frappé des fils électriques avant d’atteindre la piste. Pierre a frappé un mur quand il a demandé une mutation. Mireille a frappé le bord de la table en se rendant au salon.

Qu’est-ce qui cloche? Le verbe frapper, probablement inspiré de l’anglais hit.

Le sens véritable de ce verbe est de porter des coups à une chose ou à une personne. Le Robert donne battre, cogner, taper, poignarder, assommer comme synonymes.

Dans les exemples précédents, on pourrait dire que l’avion a percuté des fils, que Pierre est tombé sur un os et que Mireille a heurté le bord de la table.

Toutefois, il faut signaler que tant le Robert que le Larousse mentionnent le sens canadien de frapper. Ils appellent cela un régionalisme. Parmi les exemples donnés : frapper un arbre, un cycliste, un orignal. L’expression frapper un nœud est même répertoriée.

Le Larousse donne un sens très près de celui utilisé au Canada : venir heurter. Par exemple : Le ballon a frappé le poteau. Exemple européen, soit dit entre nous. Combien de fois la rondelle de certains joueurs des Canadiens de Montréal n’a-t-elle pas frappé le poteau…

Tout ceci nous amène à réfléchir sur la pertinence d’employer des canadianismes dans nos textes. Je suis conscient d’ouvrir une boite de Pandore…

Ils ne sont certes pas tous à bannir, mais il convient d’être prudent et conscient de ce qu’on écrit.

Crasher

Le verbe crasher est une horreur. Le réflexif se crasher est encore pire.

Deux parfaits exemples d’anglicismes parfaitement inutiles, puisque le français a déjà un verbe pour désigner cette action : s’écraser.

L’écrasement de l’Airbus de la Germanwings a défrayé la chronique de l’autre côté de l’Atlantique. Des médias comme France 2, Le Monde, Le Figaro, Libération, Paris Match (bien entendu) ont repris en chœur le mot crash.

Évidemment, le mot figure dans les dictionnaires; leurs portes sont toujours toutes grandes ouvertes aux anglicismes. Crash est même devenu l’alter ego du mot allemand krach : un crash boursier. L’informatique, grande importatrice d’anglicismes, l’utilise comme synonyme de détérioration du disque dur.

Il n’y a donc pas que les avions qui crashent, les ordinateurs aussi.

Mais, à bien y penser, puisque crasher est maintenant français, cela signifie qu’il peut être conjugué selon les normes en vigueur… Amusons-nous un peu.

Peu s’en est fallu que l’appareil crashât dans la tempête.

Ainsi, vous crashâtes dans les Alpes.

Crashez, il en restera toujours quelque chose.

 

Mieux vaut en rire.

Bon matin

« Bon matin! » On entend fréquemment cette salutation à la radio et ailleurs. Beaucoup n’y voient que du feu, car elle semble s’inscrire dans la logique de la langue.

Après tout, ne dit-on pas « Bonsoir »? Et « Bon avant-midi » ou « Bon après-midi »? Alors où est le problème?

Le problème est le suivant : Bon matin suit une double logique; la première, celle de l’anglais Good morning; la seconde, une logique naturelle. Je m’explique.

Dans un premier temps, on peut considérer l’expression comme un calque de l’anglais. Certains ne seront pas d’accord. Pourtant, les dictionnaires bilingues sont sans équivoque : ils traduisent good morning par bonjour. Pas de Bon matin nulle part. C’est un indice que cette expression ne s’emploie pas dans le reste de la francophonie. Si vous n’êtes toujours pas convaincu, faites une recherche dans Google.

Dans un second temps, on peut dire que Bon matin suit une certaine logique naturelle. Si on peut dire « Bonsoir », pourquoi pas « Bon matin! »? En effet.

Pour compliquer les choses, parlons un peu des termes avant-midi et après-midi. Là encore, une petite recherche vous permettra de constater que ces mots ne peuvent servir de salutation dans le reste de la francophonie.

Autre constatation, avant-midi est un régionalisme du Canada et de la Belgique. On parle plutôt de matinée ou de matin.

En conclusion, Bon matin s’inspire de Good morning; il s’agit d’un calque, comme il y en a tellement dans le français au Canada. Est-ce que aux oreilles de ceux qui l’utilisent il a plus de retentissement que bonjour? La question reste posée. Va-t-il s’incruster dans l’usage canadien au point de faire son apparition dans les dictionnaires? Cela reste à voir.

Les lecteurs consulteront avec intérêt la capsule linguistique du Bureau de la traduction à ce sujet.

D’ici là, je vous souhaite le bonjour.