Archives de catégorie : Anglicismes

Passer un examen

Que comprenez-vous dans les phrases suivantes?

Emmanuel a passé un examen.

Emmanuel a passé son examen de français.

« Passer un examen » a une connotation générale; Cela peut vouloir dire qu’Emmanuel a subi un examen des poumons ou d’autre chose. Dans un sens scolaire, toutefois, les choses se compliquent quelque peu. Beaucoup comprendront qu’Emmanuel a réussi son examen de français.

On s’attendrait à une réponse claire des dictionnaires courants, mais là encore nous sommes déçus. L’entrée passer ne donne rien d’intéressant

Une petite plongée en apnée dans le Trésor de la langue française se révèle fructueuse. « Passer un examen » signifie Se présenter aux épreuves, subir les épreuves d’un examen. L’auguste ouvrage donne aussi la définition « Passer un examen avec succès », mais avec la mention vieilli ou littéraire. Ce sens a survécu au Canada, probablement sous l’influence de l’anglais.

Il ressort donc clairement que le verbe passer n’a habituellement pas le sens de réussir. D’ailleurs, Meertens, dans son Guide anglais français de la traduction, donne les solutions suivantes pour pass : réussir, être reçu (à l’examen), réussir, satisfaire à, subir avec succès (épreuve).

Donc passer un examen, au sens de le réussir, est un anglicisme, du moins de nos jours. Un anglicisme chargé d’ambiguïté puisqu’on ne sait pas toujours très bien si une personne a subi ou réussi une épreuve.

Le Petit Robert vient toutefois jeter le doute devant cette assertion en apparence irréfutable. On y mentionne en effet un examen de passage.

Dans ce cas précis, il faut comprendre que l’on passe d’un niveau à un autre. Dixit Le Petit Robert : « Examen de passage, que subit un élève pour tenter de passer dans la classe supérieure. »

L’expression populaire « obtenir la note de passage » trouverait ici son sens, si elle implique de passer d’un niveau à l’autre. Uniquement dans ce cas, cependant. Car on peut réussir un examen dans un cours, sans nécessairement réussir le cours au complet.

Il serait plus juste de parler de note de réussite.

À la question « As-tu passé l’examen? », il serait plus juste de répondre : « Oui, je l’ai passé mais j’ai échoué. »

Mais, avec l’anglais qui balaie tout sur son passage (!), cette réponse en forme d’oxymore sèmerait le désarroi. Bref, elle ne passerait pas la rampe.

Demandant

Votre métier est-il demandant? Celui de traducteur l’est, en tout cas.

Cet adjectif est l’enfant naturel du verbe demander, le problème étant que le verbe en question n’a pas le même sens en anglais et en français. Autre cas typique de faux ami.

To demand, en anglais, c’est exiger.

Par conséquent, l’adjectif demandant devient lui aussi un anglicisme.

Heureusement, cet anglicisme est facile à déjouer. Exigeant nous vient tout de suite à l’esprit. Selon le contexte, on pourrait ajouter éprouvant. Et, à partir de ces solutions, on peut facilement faire sortir d’autres lapins de notre chapeau.

Que diriez-vous de astreignant, contraignant, oppressant, pénible, asservissant? Traduire est un métier accaparant; c’est un art délicat. Bref, un travail difficile – tiens, personne n’y avait pensé. Comme l’œuf de Colomb (qui était caché dans le frigo, soit dit en passant…)

Certains avanceront que la traduction est un travail pointilleux.

Ceux qui voudront épater la galerie diront que c’est un métier assujettissant.

Dans certains contextes, on pourra écrire qu’un projet est complexe, et non pas demandant.

Ai-je besoin d’en dire plus pour vous convaincre qu’on peut aisément se passer de ce somptueux anglicisme qu’est demandant?

Impacter

Impacter est le descendant direct d’impact, anglicisme qui a fait l’objet d’un billet dans ce blogue. Des mots nettement plus élégants comme effet d’entraînement, contrecoup, répercussions, etc. ont été balayés du vocabulaire courant.

Obnubilés par impact, les rédacteurs en sont venus à utiliser le verbe impacter, en parfaite harmonie avec l’anglais, pour qui substantif et verbe se confondent souvent.

Un bel exemple : « Les services ont été impactés par les compressions budgétaires. » On peut pêcher d’autres exemples du genre dans les eaux troubles de la Grande Toile.

Le verbe pertinent, dans cet exemple, serait affectés. Un coup d’œil au dictionnaire nous montre que ce terme peut avoir une connotation négative. Avec un peu d’imagination et surtout plus d’adresse, le rédacteur aurait pu donner plus de couleur à sa phrase : « Les compressions budgétaires ont chambardé, chamboulé la prestation de service. »

Vous ne trouvez pas que c’est mieux? Tout à coup, on parle français.

On le voit, le recours à des anglicismes passe-partout appauvrit le vocabulaire et la capacité d’expression. La paresse bouleverse le style, elle l’étrille, le charcute, etc. – elle ne l’impacte pas.

Impacter, tout comme son géniteur impact, est un terme fort. Derrière lui se cache l’idée d’un choc violent. Cette idée s’est diluée dans le raz de marée d’impacts qui envahit nos textes. N’importe quelle conséquence devient un impact. Le même danger guette impacter.

 

Review

Le verbe review n’est pas aussi simple à traduire qu’on veut bien le croire. Ceux qui s’adonnent à la traduction servile le rendent par passer en revue, un terme militaire qui constitue le plus souvent un faux sens.

En anglais, review a plusieurs cordes à son arc; toutefois son sens très courant est étudier, examiner, se pencher sur. L’autre sens fréquent est de critiquer un film, un livre ou une pièce de théâtre.

Si on demande à un rédacteur de faire une review d’un texte, on veut tout simplement qu’il soit relu.

On conviendra que passer en revue un rapport, un programme, est quelque peu forcé. Passer des troupes en revue, soit; passer en revue les diverses options pour régler un problème peut certainement convenir. À la rigueur, disons, sous forme de métaphore.

Mais justement, il ne faut pas abuser de cette métaphore et aller au fond de la question.

Comme la traduction passe par l’interprétation des idées, il est intéressant de se demander ce qu’a en tête l’auteur lorsqu’il parle de review. Pensons aux priorités gouvernementales. Sont-elles révisées, examinées, étudiées, réévaluées? Selon le contexte, toutes ces réponses sont plausibles. Une traductrice habile parlera d’entamer une réflexion sur les priorités du gouvernement. Bref, ces priorités seront analysées.

Elles seront analysées parce qu’on en aura fait l’inventaire.

Chers traducteurs et réviseurs, sortons des rangs de l’armée et mettons à profit les ressources du français pour traduire review.

Zone de confort

Dans l’expression zone de confort, il y a tout d’abord le mot confort. Celui-ci est un emprunt de l’anglais, datant de 1815. Nul ne songerait à le dénoncer aujourd’hui comme anglicisme; de toute façon, le mot vient de l’ancien français … confort.

Il faut dire que l’expression en l’objet a gagné beaucoup de popularité ces derniers temps, sûrement à cause de l’influence de l’anglais.

Toujours est-il que l’expression est répertoriée dans les deux grands dictionnaires que sont le Larousse et le Robert. Définition du Robert pour zone de confort de quelqu’un :

L’ensemble des situations qui font partie de ses habitudes. Oser sortir de sa zone de confort.

Et le Larousse :

Ensemble des habitudes des croyances intégrées, des savoir-faire maîtrisés qui procurent à quelqu’un un sentiment de sécurité.

Sommes-nous enchainés à cette zone de confort? Pas du tout. Ceux qui souhaitent y échapper n’ont qu’à puiser dans leur imagination.

Imaginons un politicien qui ne veut pas sortir de sa zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie? Le plus souvent, il a contourné la question; il a refusé de répondre; il n’a pas voulu se prononcer; il n’a pas voulu s’aventurer plus loin.

Vous êtes sorti de votre zone de confort. Vous avez osé. Vous vous êtes aventuré à faire telle chose. Et pourquoi pas? Vous êtes allé un petit peu plus loin, vous avez pris des risques.

En poussant la réflexion, on peut vouloir sortir de son cocon, de ses rituels, faire les choses autrement, faire preuve d’imagination, etc. Bref, s’avancer.

Dans certains cas, on pourra employer la bonne vieille expression sortir des sentiers battus.

On voit que le contexte nous aide à reformuler. Penser en français aussi.

Vous n’êtes pas dans votre zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie en mots simples?

(Temps de réflexion.)

« Je suis mal à l’aise. »

Tout simplement.

Partager le délire

Dans ce délire collectif qu’on appelle « usage », le verbe partager a pris son envol dans un tourbillon stratosphérique qui défie tout entendement. La contamination par l’anglais n’est plus un simple symptôme, mais une pandémie.

Dans le Devoir d’aujourd’hui, on rapporte le commentaire de la ministre Julie Boulet à propos de la procureure Sonia Le Bel qui défendra les couleurs de la CAQ aux prochaines élections. La ministre soutient que Mme Le Bel n’a pas l’air sympathique et elle ajoute : « Tout le monde le partage. »

Obnubilée par l’omniprésent partager, la ministre a oublié le verbe penser. « Tout le monde le pense. » Une phrase toute simple, pourtant.

Autre exemple. L’amusant film De père en flic. L’inénarrable Louis-Josée Houde qui s’exclame : « Il me le partage! » après que son père lui eut confié un secret. Les scénaristes ont-il oublié l’existence du verbe dire? « Il me le dit, par dessus le marché! » Une belle phrase, bien appuyée, avec le bon verbe.

Mais c’était peut-être trop recherché, au fond. Le bon public n’y a probablement vu que du feu, abreuvé qu’il est par la prose médiatique dans laquelle ne semble plus exister le moindre filtre. Animateurs et rédacteurs nous bombardent de partager à tous les jours et à toutes les sauces.

On partage des récits, des commentaires, des images, etc. Pire encore, on se les partage.

Car l’usage a fini par adopter la forme réflexive qui, sans doute pour bien des gens, renforce le propos. Elle devient, en quelque sorte, partager sur les stéroïdes.

Entre amis, on partage une bouteille vin; est-ce que se la partager la rendrait plus gouleyante, plus tannique?

Les plus curieux voudront peut-être relire mon article initial sur ce mot, dont le sens véritable en français, on l’oublie de plus en plus, est de diviser en plusieurs parties.

Mais, au fond, ce rappel semble de nos jours complètement dépassé.

Donner sa langue au chat

La révolution informatique qui se déroule sous nos yeux a transformé notre façon de vivre. Je me désole d’accourir à mon téléphone intelligent dès que j’entends l’alerte d’un nouveau courriel, d’un texto ou d’un j’aime sur Facebook (pour le plus grand plaisir de toutes les entreprises qui m’espionnent).

J’ai l’impression d’être un chien qui réagit à l’appel de son maitre. Suis-je devenu un cyberzombie?

Les lecteurs européens s’étonneront, voire s’amuseront, des expressions imprimées en gras. Devant ces termes énigmatiques, ils seront tentés de donner leur langue au chat. Ce sont pourtant les termes que l’on utilise au Québec pour smartphone, email, SMS et like.

Le mot chat lui-même pose maintenant problème. De côté-ci de l’Atlantique, ce mot renvoie à un félin, alors qu’en Europe il désigne une conversation en direct entre internautes. Bref, un envoi rapide de courriels. Ce qu’on appelle au Québec le clavardage.

Clavardage est un ingénieux mot-valise. Il combine clavier et bavarder. Or, quand on chatte, on bavarde justement par claviers interposés. Courriel relève de la même logique : courrier électronique.

Mais voilà, ce ne sont pas des mots anglais et c’est pourquoi ils sont considérés comme des curiosités en Europe. Le Robert leur appose l’étiquette de « régionalismes ».

La traduction en français de néologismes est une spécialité au Canada. La survie du français en Amérique du Nord passe par la traduction systématique des expressions nouvelles issues du monde anglo-saxon. Et, ne soyons pas modestes, nos traductions sont souvent très inspirées.

Je le réitère : la situation est très différente en France, en Belgique et en Suisse; le besoin pressant de traduire y est beaucoup moins présent. En outre, l’anglais américain y brille de mille feux. On enfile les anglicismes dans la conversation comme des perles dans un collier.

Il est quand même triste de voir que nos efforts de traduction et de francisation suscitent aussi peu d’intérêt sur le Vieux Continent.

 

 

 

SMS

Le monde vibre aux textos, ces courts messages envoyés par téléphone portable. Nos appareils en ronronnent de plaisir.

Assez curieusement, les textes européens parlent surtout de SMS, autre anglicisme qui fait vibrer nos cousins d’outre-mer. Et surtout autre sigle dont le français pourrait se passer. Voir mon article sur l’invasion des sigles.

SMS est un sigle anglais signifiant Short Message Service. Ce terme se voit en anglais, certes, mais on parle aussi de text message, qui a donné le verbe to text.

Les entreprises de téléphonie utilisent l’expression messagerie-texte. En outre, on entend couramment dans les conversations texter un ami, j’ai reçu un texto. D’ailleurs, texto est inscrit au dictionnaire; il s’agit d’une marque déposée, lexicalisée, que l’on écrit avec la minuscule initiale. C’est bel et bien un mot français.

En somme, le SMS anglais n’est pratiquement pas utilisé au Québec et au Canada; sa prolifération en Europe étonne. Car il faut préciser que le sigle s’affiche aussi fièrement en allemand, espagnol, italien, turc, suédois…

SMS, heureusement ou malheureusement, ne se décline pas en verbe. Texter un ami devient quelque peu barbare si on recourt au sigle : je SMS(se) un ami. Quant à y être : je essemesse un ami. Je texte un ami devient nettement plus simple, mais il implique de parler de texto.

Une tempête dans un portable? Pas de quoi poster à sa mère? Peut-être. Mais une très bonne chose que SMS reste lettre morte de ce côté-ci de l’Atlantique. On n’en a vraiment pas besoin, point à la ligne.

Pin’s

Le mot pin’s est une curiosité. Tout d’abord, il n’est pas indispensable, car on peut dire épinglette, qui est la recommandation officielle et qu’on utilise couramment au Canada. Ensuite, l’apostrophe suivie du s étonne. Étonne beaucoup, même.

En anglais, cette apostrophe indique le possessif. Ce que l’on dit littéralement c’est « de l’épinglette ». Mais quoi au juste? La couleur, la taille?

Pas surprenant que le Robert qualifie pin’s de « faux anglicisme ». En effet, la faute n’échappe pas à toute personne qui parle anglais. Ce qui n’est pas le cas de toutes celles qui arborent fièrement « un pin’s ».

Il y a des emprunts à l’anglais qui sont beaucoup plus pertinents que pin’s. Et surtout moins ridicules.

 

 

Délivrer

Traductrices et traducteurs, soyons délivrés de… délivrer.

Non qu’il s’agisse d’un mal absolu, mais ce dangereux faux ami continue de faire des ravages.

Observons deux anglicismes populaires : délivrer un discours, délivrer un message.

Toute personne maîtrisant un tant soit peu le français a le réflexe de chercher les bonnes cooccurrences. Que fait-on avec un discours? On le prononce, on l’adresse; à tout le moins, on le fait.

Peut-on livrer un discours? Il semble bien que non. Cette expression ne figure pas dans le Dictionnaire des cooccurrences de Beauchemin pas plus d’ailleurs que dans le Trésor de la langue française.

Quant au message, on le communique, on le transmet ou on le lit, etc.

Le sens anglais de deliver offre de belles possibilités de calques, à commencer par une épicerie qui délivre… La ressemblance entre délivrer et livrer nous joue de mauvais tours.

Une brève consultation du Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, est éclairante. Le premier sens donné à deliver est libérer, délivrer, ce qui correspond au sens français de tirer de sa captivité. Mais très vite, on s’écarte du français. Pour des marchandises, on dit livrer; le courrier et les journaux sont distribués; un message est acheminé; des services sont offerts, fournis.

L’expression anglaise deliver the goods est un bel appât pour tous les francophones anglicisants. Combien de fois entend-on un peu partout livrer la marchandise? Calque grossier, énorme qui traduit aussi bien un asservissement à l’anglais qu’une certaine ignorance du français.

Certains malicieux objecteront que l’auguste Paul Claudel a bel et bien utilisé l’expression : « Les circonstances m’ayant introduit dans le métier diplomatique, j’ai considéré que l’honnêteté m’obligeait, comme disent les Américains, à « délivrer la marchandise », à donner le principal de mes forces au patron. »

Le futur Immortel a tout simplement commis une bourde de traduction qu’il a eu la sagesse de mettre entre guillemets. D’ailleurs, il se corrige tout de suite, flairant l’anglicisme.

Une personne tiendra ses promesses, respectera sa parole. Bref, comme le signale Luc Labelle dans son merveilleux ouvrage Les mots pour le traduire, elle a été à la hauteur des attentes.