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Tueries aux États-Unis : quand vont-elles cesser?

La tuerie d’Orlando n’est que la dernière d’une longue litanie. Chaque fois, une vallée de larmes, des veillées aux chandelles sont suivies d’appels au contrôle des armes à feu.

Et survient une autre tuerie, dans la rue, sur un campus universitaire, quand ce n’est pas un jeune enfant qui abat sa mère par mégarde en saisissant un pistolet qui traînait quelque part…

Les chiffres sont aussi étourdissants que l’aveuglement des Américains. Chaque jour, en moyenne, est ponctué par une tuerie. Il y en a tellement qu’on n’en parle même plus.

Cette année, environ 5000 personnes ont été tuées par des armes à feu chez nos voisins du Sud. On peut donc prévoir qu’un nombre égal de personnes périront jusqu’à Noël. Durant les dix prochaines années, plus de 100 000 Américains seront tués par des pistolets, des carabines, des fusils d’assaut et autres engins du genre.

Pourtant rien ne change. On entend encore et toujours les mêmes sophismes : ce ne sont pas les armes qui tuent, ce sont les gens. Ou encore : si tout le monde était armé, ce genre d’incident n’arriverait plus.

On reste pantois que des adultes vaccinés puissent avancer de telles âneries.

Quant à y être, devrait-on fournir un arsenal aux bambins dans les garderies pour qu’ils puissent se défendre contre un éventuel forcené???

L’impuissance du président Obama devant cette hécatombe est pathétique. Pourquoi en est-on rendu là?

Pour arriver à comprendre il faut considérer deux éléments : la mentalité américaine et l’histoire des États-Unis.

La violence banalisée

Les États-Unis sont un pays malade de violence.

C’est un lieu commun de dire que la violence est aussi américaine que la tarte aux pommes. Pourtant, ce pays a été fondé dans la violence.

L’emploi de la force n’est donc pas nécessairement condamnable. En fait, la violence imprègne beaucoup de comportements. Par exemple, la manière brutale dont le système socio-économique américain écarte tous ceux qui n’arrivent pas à s’enrichir.

Il y a dans ce pays une sorte de darwinisme social impitoyable. Si vous ne réussissez pas, c’est votre faute, alors n’attendez pas d’aide de l’État. Fondez une entreprise, gérez-la bien, et le succès viendra.

D’où l’hérésie ressentie devant l’avènement d’un régime d’assurance-maladie étatisé mis de l’avant pas le président Obama, comme on en voit partout en Occident. Bien des parlementaires américains en ont juré la perte; ils en font une question de principe.

Violence aussi dans les rapports avec des pays amis : pensons à cette interminable épreuve de force avec le Canada sur le bois d’œuvre. Le Canada est pourtant un pays ami.

Regardons aussi le traitement honteux que les policiers américains réservent aux Noirs américains.

La violence éclabousse les productions américaines et personne ne semble s’en inquiéter outre mesure. Quand j’étais plus jeune, je regardais le Bugs Bunny and Roadrunner Hour. Devenu adulte, j’ai été sidéré de constater qu’on se tire dessus à qui mieux mieux. Mais personne ne meurt! Non Daffy Duck a le visage roussi quelques secondes, puis il se porte très bien.

C’est ce qu’on montrait aux enfants. Tirer sur quelqu’un, c’est pas grave.

Alors, comment se surprendre que certains individus en viennent à vouloir régler les problèmes à coups de fusil?

Je me se souviens de ces paroles d’un membre du Congrès américain au sujet du Parti québécois, à l’époque où René Lévesque était premier ministre : « Ici, on les passerait tous par les armes, après on s’expliquerait. » Imagine-t-on pareils propos au Canada?

Le Second Amendement

Les Américains sont donc un peuple violent. (Quatre présidents tombés sous les balles pourraient en témoigner.)

Ils sont aussi un peuple obsédé par les armes à feu. En fait, ils les adorent et ils les vénèrent. On reste consterné de voir partout des foires d’armes à feu auxquelles des parents invitent leurs enfants. Au Canada, on les amène à l’aréna.

Pourquoi cette fascination?

Les Américains se sont libérés de l’emprise britannique par le fer et le sang; ils ont spolié les Amérindiens à coups de carabine, les chassant comme des bisons de leurs terres ancestrales.

Le pistolet, le fusil sont instruments d’avancement, de libération. Ils symbolisent le droit fondamental qu’a l’individu de se défendre.

Le culte des armes est donc un des mythes fondateurs de la Révolution américaine, à un point tel qu’un des premiers amendements votés à leur Constitution était justement de garantir le droit d’en posséder.

En fait, le texte n’est pas aussi clair. Il se lit comme suit : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. »

Une milice ? Ce texte doit être compris dans un contexte où l’on repoussait sans cesse la frontière occidentale des USA. Les nouveaux territoires conquis devaient être défendus par des milices armées de citoyens américains. À la longue, on a fini par interpréter très librement le Second Amendement, compris comme le droit inaliénable de tout Américain de posséder des armes à feu.

Ce droit est devenu un véritable dogme politique. La puissante National Rifle Association, en est le héraut et défend farouchement le maintien du Second Amendement. Toute tentative de réglementer le commerce des armes est perçue comme une attaque visant un des droits fondamentaux des Américains. Être contre les armes, c’est être contre les États-Unis, contre la liberté individuelle, et on ne badine pas avec ça. Essayez de discuter du Second Amendement avec un Américain, et il s’emporte très vite.

Même la tuerie de Sandy Hook, au Connecticut, en 2012, lors de laquelle 20 enfants d’une école primaire ont été massacrés, n’a rien changé. Le Congrès n’a pas bougé.

La méfiance envers l’État

Un autre mythe fondateur des États-Unis est la méfiance envers le pouvoir d’État, que l’on perçoit facilement comme abusif. Le président Reagan illustrait très bien cet état d’esprit lorsqu’il disait : « Le problème, c’est le gouvernement. »

On oublie trop vite l’attentat d’extrême droite commis à Oklahoma City, en avril 1995. Un forcené a fait exploser un camion piégé devant un édifice fédéral pour protester contre le gouvernement tyrannique des États-Unis.

La Révolution américaine est le résultat d’une révolte contre le pouvoir jugé abusif par les colons américains du roi britannique George III. Les pères de la démocratie américaine se sont efforcés de mettre sur pied un gouvernement étroitement encadré par le Congrès et la Cour suprême. Le but étant d’empêcher un pouvoir dictatorial de s’imposer. C’est d’ailleurs pour cela que les Américains confient au Collège électoral le rôle d’élire officiellement le président des États-Unis. La population pourrait finir par élire un despote… Ce n’est pas une blague.

Le résultat, c’est que le président n’est pas le monarque tout-puissant que l’on imagine. Ses pouvoirs sont bien plus limités qu’on le croit et il doit continuellement négocier avec le Congrès pour faire avancer ses projets. Voilà pourquoi Obama ne peut intervenir. Toute initiative de sa part sera bloquée par le Congrès.

Mais que pensent donc les parlementaires américains ? Ne voient-ils pas ce qui se passe ?

Bien sûr. Mais l’influence des lobbies, dont la National Rifle Association, et la peur de violer le Second Amendement sont autant d’éléments paralysants.

Dans ce dossier, les Américains se démarquent clairement de toutes les autres nations occidentales.

Ce qui va de soi au Danemark, en Australie ou au Canada n’est pas compris aux États-Unis. En fait, les Américains n’ont aucune idée de la manière dont ces pays se gouvernent et ils ne s’en soucient pas.

C’est justement là le problème. L’ignorance généralisée des réalités étrangères les empêche de faire des comparaisons. Les Américains sont incapables de prendre du recul et de réfléchir à leurs politiques, parce qu’ils n’en connaissent pas d’autres. Ils deviennent alors prisonniers de leurs traditions, de dogmes politiques présentés comme des vérités éternelles, surtout quand ils sont coulés dans le béton de leur Constitution

C’est l’impasse.

Quand les tueries vont-elles cesser ?

À mon avis, ce n’est pas demain la veille.

L’idée commence à faire son chemin de restreindre l’achat d’armes à feu pour des personnes soupçonnées de terrorisme. On croit rêver. Cette restriction, considérée comme une percée prometteuse chez nos voisins du Sud, relève de l’évidence pour toute personne normalement constituée.

Mais le champ reste libre pour tous les autres individus. Récemment, une journaliste américaine est parvenue à acheter EN SEPT MINUTES un fusil d’assaut semblable à celui utilisé à Orlando.

Alors, si vous n’êtes pas l’une des quelques centaines de personnes soupçonnées de terrorisme, vous pouvez encore vous procurer sans problème une arme semi-automatique tirant des dizaines de balles à la minute.

Vos antécédents, le genre de personne que vous êtes importent peu. Votre droit inaliénable d’acheter une arme à feu ne doit pas être entravé et l’emporte sur toute autre considération. Vous souffrez de problèmes mentaux ? Vous êtes un caractériel violent ? Vous voulez régler son compte à votre voisin bruyant ou vous amuser à tirer sur la foule ? Pas de problème. On ne veut pas le savoir.

Il est possible, toutefois qu’on vous retire le droit de voyager en avion ou de conduire un véhicule. Mais pas celui d’acheter un pistolet.

Alors quand tout cela va-t-il cesser ?

Ma réponse en étonnera beaucoup.

Le jour où vous pourrez aller dans un cinéma américain et visionner un film français, suédois ou tchèque qui n’aura pas été refait au complet avec des acteurs américains. Je blague? Pas du tout. Parce que ce jour-là, cela voudra dire que les Américains se seront enfin ouverts au monde et auront commencé à s’intéresser à ce qui se passe ailleurs.

Et qu’ils auront peut-être remis certaines choses en question.

Car c’est justement l’ignorance dont je parlais tantôt qui est à la source de tous les maux.

Pour l’instant, des millions d’Américains s’apprêtent à voter pour Donald Trump à la présidence des États-Unis. Il est trop simple de le dépeindre comme un matamore hors norme. Justement pas. Des dizaines de membres du Congrès pensent exactement la même chose que lui, sauf qu’ils ne sont pas fantasques comme le milliardaire républicain.

Ce sont eux qui veulent garder intact le Second Amendement. Ce sont eux qui défendent mordicus la vente libre d’armes à feu.

Et qui vote pour ces parlementaires? Qui soutient les extrémistes du Tea Party? Les électeurs américains.

 

États-Unis : pluriel ou singulier?

On peut observer qu’en anglais, les États-Unis appellent toujours un verbe au singulier. Singulier en effet.

The United States is heralded as Canada’s premier partner in the Arctic.

Bien entendu, Google Traduction tombe dans le piège :

Les États-Unis est annoncé comme le partenaire par excellence du Canada dans l’Arctique.

Autre raison de se méfier des logiciels de traduction automatique diront beaucoup de gens.

Avec notre esprit francophone cartésien, on peut se demander quelle mouche a piqué les Américains. En fait, se cache derrière tout ceci un motif politique, qui date de la Guerre de Sécession (graphie que je recommande). Parce qu’avant celle-ci, on employait bel et bien le pluriel, comme en français.

C’est lors d’un discours, prononcé en 1862, je crois, que le président Abraham Lincoln décida de recourir au singulier, pour monter le caractère indivisible des États-Unis. Depuis lors, tout le monde emploie le singulier.

Le français, lui, s’en tient à la logique grammaticale. Deux exemples :

Les États-Unis sont la première puissance mondiale.

Les Pays-Bas sont situés en-dessous du niveau de la mer.

 

Trump : Que va-t-il se passer?

Trump président? Cela paraissait inconcevable il y a quelques mois… et pourtant, le voici propulsé à la Maison-Blanche.

Mais l’exercice du pouvoir pourrait s’avérer beaucoup plus ardu que ne le croit le nouveau président.

La crainte du despotisme

Tout le système politique américain est construit en réaction au despotisme perçu du roi anglais George III qui n’a pas tenu compte des doléances des colons américains. Cela a conduit à la Révolution américaine. Dans le nouveau pays, la crainte de porter au pouvoir un despote est devenue une obsession nationale.

En 1787, les Américains élaborent ce qui est devenu la Constitution des États-Unis. Le premier garde-fou dressé est le Collège électoral. En gros, ce sont des représentants des États qui désignent officiellement le président des États-Unis. Ce sont eux que les électeurs américains choisiront en novembre, car ils ne votent pas directement pour le président.

Le Collège est censé protéger les électeurs contre leur propre étourderie. En théorie, il doit barrer la route à tout candidat qui cherche à devenir un dictateur. Bien entendu, ce filtre est une illusion, car il repose sur le principe que les grands électeurs du Collège seraient plus avisés que la majorité de la population.

Or, les grands électeurs ne sont pas un corps de philosophes, loin de là. Ce sont des personnalités désignées par les partis : de vieux militants, des collecteurs fonds, des personnes bien en vue. Mais certainement pas de grands penseurs. Comme ils sont étiquetés démocrates ou républicains, il est peu probable qu’ils voteront contre leur propre candidat. En fait, certains États interdisent le changement d’allégeance.

Depuis la fondation des États-Unis modernes, en 1787, seul une dizaine ont changé d’avis.

Le Collège électoral ne joue donc pas le rôle qu’on lui a attribué à l’origine.

Un président entravé

Une fois au pouvoir, le président n’est pas au bout de ses peines, tant s’en faut. Tout ce qu’il fait est scruté à la loupe par le Congrès et ce dernier peut lui mettre des bâtons dans les roues et entraver toutes les initiatives qui lui déplaisent.

On aurait tort de comparer le président états-unien au premier ministre canadien. Au risque d’en surprendre quelques-uns, c’est le second qui a plus de pouvoir. En effet, le chef du gouvernement canadien peut faire nommer les sénateurs, les juges à la Cour suprême et choisir les ambassadeurs à peu près comme bon lui semble.

Rien de semblable pour le président américain. Il doit obtenir l’imprimatur du Sénat.

Le système américain repose sur le  jeu de poids et de contrepoids. Personne n’a les coudées franches. Le Congrès surveille tout ce que fait le président, mais ne peut le renverser. Le président peut toutefois opposer son véto à toute loi qu’il juge abusive. La Cour suprême s’assure que la présidence et les parlementaires n’outrepassent pas leurs pouvoirs.

Le président américain n’a rien à voir avec un chef de parti canadien. Il est désigné par une convention, mais n’est pas chef de parti. S’il perd ses élections, il ne revient sous la forme d’un chef de l’opposition. Il s’éclipse.

Il a donc relativement peu d’ascendant sur les membres du Congrès. Ces derniers siègent parfois depuis de longues années et ne doivent rien au président nouvellement élu. En plus, la discipline de vote telle qu’on la connaît au Canada n’existe pas. Le président ne jouit pas d’une majorité asservie qui vote automatiquement pour lui à tout coup.

Au Congrès, les majorités se font et se défont à chaque vote. Des républicains voteront contre le président Trump et des démocrates pourront l’appuyer dans certains cas. Le président Trump devra donc continuellement négocier avec le Congrès pour que ses initiatives deviennent force de loi. Il risque de trouver cela très difficile. Pas question de mettre à la porte les représentants et les sénateurs… En effet, le président ne peut dissoudre le Congrès. Il doit vivre avec…

De plus, l’un des rôles du Congrès est justement de surveiller tout ce que fait le président. Ce dernier n’a pas les coudées franches, bien au contraire.

Pour compliquer les choses, un président ne peut présenter directement de projet de loi, car il ne siège pas au Congrès. Certains parlementaires pourront le faire en son nom. Mais, par la suite, rien n’est gagné d’avance.

Le Congrès pourra défaire le projet de loi présidentiel. Le chef d’État n’est pas tenu de démissionner et la vie continue.

Le Congrès peut non seulement contrecarrer les initiatives présidentielles, mais s’opposer systématiquement à lui. On l’a vu clairement avec le président Obama, incapable de faire adopter une législation plus restrictive dans le commerce des armes à feu.

Le Congrès exerce surtout un rôle de surveillance. Un président qui essaierait de le bousculer, de lui forcer la main sans arrêt, se heurterait à une farouche opposition.

Le vieux réflexe américain de se méfier de tout pouvoir absolu pourrait bien jouer.

Un éventuel président Trump qui chercherait à aller trop loin en ne respectant pas les limites strictes de son pouvoir, en refusant de tenir compte du Congrès et en essayant de gouverner par décret déclencherait une crise. Il pourrait voir le Congrès se dresser contre lui et le destituer.

Destitution du président

Les pères de la Constitution de 1787 ont voulu s’assurer que jamais un président ne puisse intimider le Congrès pour le forcer à adopter des lois abusives. La Constitution prévoit une procédure en destitution appelée impeachment. Elle permet la mise en accusation du président s’il est formellement accusé de crime grave (high crime) et de délit (misdemeanor).

Ce sont là deux termes très vagues, soit, mais les parlementaires n’hésiteraient pas à qualifier de crime grave, voire de trahison, toute action d’un président qui pencherait vers une forme ou une autre de pouvoir personnel.

Qu’arriverait-il? La destitution, tout simplement.

Dans ce processus complexe, la Chambre des représentants peut adopter un acte d’accusation appelé Bill of Impeachement. Celui-ci énonce des chefs d’accusation. La Chambre passe le relai au Sénat qui se prononce sur les chefs d’accusation. Si l’un d’entre eux est retenu à la majorité des deux tiers, le président est destitué.

Cela n’est jamais arrivé. Nixon n’a jamais été destitué, mais les représentants avaient décidé de le mettre en accusation. Il a préféré démissionner.

Il est bien sûr trop tôt pour prédire un tel scénario. Mais il est très clair que tout politicien qui entend jouer au matamore une fois rendu à la Maison-Blanche se heurtera très vite à l’ensemble de la classe politique américaine. Et la possibilité que les tribunaux s’en mêlent est aussi très réelle.

En fin de compte, l’élection de Trump pourrait constituer un test capital et révélateur de la solidité des institutions américaines.

Géorgie ou Georgie?

Comme tout le monde le sait, l’État américain de Georgie s’écrit sans accent, tandis que le pays caucasien Géorgie prend l’accent. C’est d’ailleurs la meilleure façon de les distinguer, sur le plan de la graphie.

Malheureusement, il s’agit d’un mythe. On écrit Géorgie tant pour l’État américain que pour le pays du Caucase. Que le nom de l’État américain dérive de celui d’un roi anglais appelé George (sans accent) ne change rien.

Dans les deux cas, on a tout simplement francisé le nom en lui donnant un accent aigu. D’ailleurs, les dictionnaires le confirment.

Soit dit en passant, bon nombre de pays voient leur nom francisé : Éthiopie, Inde, Mongolie. La Géorgie du Caucase fait partie de ce groupe. (Son nom en géorgien est Saqartvelo.) D’autres, au contraire, gardent le même nom, comme le Bangladesh.

Le Géorgie rejoint un certain nombre d’États américains dont  le nom a été traduit en français : la Californie, le Nouveau-Mexique, la Floride, entre autres.

Les cas de polysémie dans les toponymes sont plutôt rares. On peut penser à la Macédoine, région de la Grèce, mais aussi ex-république yougoslave devenue souveraine en 1993. Suite aux protestations du gouvernement hellénique, cette dernière a pris le nom de Macédoine du Nord.

Les institutions américaines

Dans des articles précédents, je me suis penché sur les expressions Amérique et Américain ainsi que sur États-Uniens. J’y faisais état de l’influence de nos voisins du sud sur la langue française.

On oublie souvent que le vocabulaire politique américain a aussi déteint sur notre langue; c’est ce qu’on appelle des américanismes. Certains d’entre eux sont passés dans les dictionnaires.

État des lieux

On lit constamment dans les médias l’expression l’administration américaine, l’administration Trump-Pence, bien qu’on parle très peu du vice-président. Le fait de désigner un gouvernement sous le vocable d’administration est clairement un anglicisme. Bien entendu, il est tout à fait correct de parler de l’administration publique en général, mais, en français, un gouvernement est un gouvernement.

Autre anglicisme qui a la cote : la convention républicaine, démocrate. Il s’agit plutôt d’un congrès. Mais là encore, l’expression est passée dans les dictionnaires.

Parlant de congrès, comment ne pas souligner que le Parlement des États-Unis s’appelle justement le Congrès? Il est divisé en deux chambres : la Chambre des représentants et le Sénat. Quant au président, il réside à la Maison-Blanche.

Un faux raisonnement

La grande question qui se pose, lorsqu’on traite des États-Unis, est la traduction des noms d’organismes officiels. On entend souvent le raisonnement suivant : il ne faut pas traduire ces noms parce que le français n’est pas langue officielle aux États-Unis. Voilà un raisonnement spécieux qui ne tient pas la route, quand on y pense bien. Tous les noms mentionnés ci-dessus sont des traductions officieuses; traductions essentielles, parce qu’autrement il faudrait parler de la White House, du American Congress, du president of the United States…

Le français n’est pas non plus la langue officielle du Japon. Faudrait-il énoncer les noms de partis japonais, les termes premier ministre, empereur en langue nipponne, sous prétexte qu’il n’existe aucune traduction officielle? On voit bien que ça ne fonctionne pas. Depuis des siècles, nous utilisons des traductions officieuses pour décrire les réalités étrangères. Et cela vaut pour les États-Unis.

Revenons à notre question : faut-il traduire les noms d’organismes américains. Oui certes, mais il faut tenir compte de l’usage. Certains d’entre eux se traduisent couramment : les Centres de contrôle et de prévention des maladies; la Réserve fédérale américaine; le Bureau du représentant américain au commerce.

Par contre, d’autres expressions restent en anglais : l’inénarrable Surgeon General, une sorte de directeur général de la santé. On pourrait aussi penser à l’Office of Management Budget, qui est un peu le Conseil du Trésor de nos voisins.

De fait, la majorité des noms d’organismes états-uniens restent en anglais. Les exceptions sont généralement bien connues.

Certains noms s’énoncent avec des sigles, eux aussi bien connus. Pensons à la CIA, au FBI et à la NASA. Ces organismes voient parfois leur appellation traduite de manière approximative : l’Agence spatiale américaine, la Police fédérale, l’Agence (centrale) de renseignement.

Et les majuscules?

Se pose la question des majuscules. J’entends souvent dans mes salles de cour la réflexion suivante : « Il ne faut pas mettre la majuscule à ces noms, parce qu’ils ne sont pas officiels. » Faux raisonnement, encore une fois. Procédons par l’absurde : le congrès américain, le parti démocrate, la maison blanche…

Ces exemples suffisent, je crois.

Il est pratique courante, en français, de mettre la majuscule initiale aux noms d’institutions. S’abstenir de le faire pour les organismes étrangers revient à créer deux catégories d’appellations, ce qui nous place parfois devant des choix difficiles, et nuit à l’uniformité des textes.

Pour une fois, faisons les choses simplement.

Les noms de lieu aux États-Unis

Pour les vacances, beaucoup prendront la route de l’Amérique des États-Unis. De la toponymie en Amérique… petit divertissement pour langagiers en goguette.

Lorsque j’ai rédigé un lexique sur les noms géographiques, j’ai vite constaté que la traduction des noms de lieux n’avait rien de logique. Bien entendu, on a traduit en français les toponymes des pays voisins de la France, soit l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique… mais pas l’Angleterre, pour cause de guerre de Cents Ans, probablement. À part Londres et Édimbourg, les grandes villes britanniques restent telles quelles : Manchester, Birmingham, Liverpool, Glasgow… Même les noms de régions font l’objet de bien peu d’attention.

Le même phénomène s’observe aux États-Unis. Petite question : quelles sont les deux seules villes dont le nom est traduit en français?

La réponse ne vient pas spontanément, n’est-ce pas? Philadelphie et La Nouvelle-Orléans.

Deux autres villes possédaient des graphies francisées : New-York et Détroit. La première a perdu son trait d’union, tandis que l’autre a été dépouillée de son accent aigu. Très fâchant, soit dit entre nous, car Détroit porte un nom français, parce que fondée par les Français. Voir mon article à ce sujet.

Nos cousins ont exploré une bonne partie du territoire états-unien : personne n’a oublié que la Louisiane a été vendue par Napoléon; le ville de Saint Louis a été baptisée en l’honneur d’un roi de France, même si sa graphie a été anglicisée. D’ailleurs, le pays regorge de toponymes français : Juneau, Pierre, Racine, Providence, Maine, Vermont, etc. Soit dit en passant, certains noms semblent provenir du français, mais il n’en est rien. Ce sont des formes francisées de noms amérindiens; un bel exemple : l’Illinois. Ces mots sont aujourd’hui prononcés à l’anglaise, bien entendu, mais on ne peut les considérer comme des traductions.

Car traductions il y a. Notamment les noms d’États, Californie, Floride, Pennsylvanie, Nouveau-Mexique… Ici apparaît une première incongruité : pourquoi n’a-t-on jamais traduit New Jersey et New Hampshire? Il aurait été tout aussi facile de les transposer en français que pour des noms comme la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Dakota du Nord, le Dakota du Sud.

Deuxième incongruité, celle-là toute québécoise, la prononciation des nasales inexistantes dans Wisconsin, Michigan, et Boston, que nos cousins européens s’escriment à prononcer à l’anglaise, dans la mesure de leurs moyens… Wisconnesinne, Michiganne et Bostonne… Pourtant, Houston, Oakland ne subissent pas de semblables altérations au Canada; on les prononce à l’anglaise. Pourquoi les trois premiers, mais pas les deux derniers? Mystère. En revanche, les Européens francophones prononceront la nasale dans Clivelande… pour Cleveland, cette fois-ci prononcé correctement par les francophones canadiens.

Morale de cette histoire : ne pas chercher de logique. L’usage est un méandre irrationnel et malheureusement incontrôlable.

Le plus amusant, dans tout cela, c’est qu’un plus grand nombre de toponymes états-uniens ont finalement été traduits en français que de toponymes britanniques. Il faut dire qu’il existe une relation de complicité entre la France et les États-Unis qui peut expliquer ce phénomène.

États-Uniens ou Américains?

Tout le monde s’entend pour dire que le terme Américains, pour désigner les habitants des États-Unis, est une impropriété, dans la mesure où son sens véritable qualifie les habitants de l’Amérique, vue en tant que continent et non de pays.

L’usage en a cependant décidé autrement. Dès la naissance des États-Unis, la question du nom des habitants s’est posée avec acuité, car, quand on y songe bien, il est difficile de construire un nom d’habitants avec un terme qui décrit le régime politique d’un pays. Habituellement, un pays possède un nom propre. Les colons se sont donc rabattus sur le nom du continent, pour le meilleur et surtout le pire….

À défaut de mieux, Americans s’est donc implanté, tout comme le mot America qui en est venu à désigner le pays, au lieu du continent. De fait, nos voisins du Sud utilisent America au sens de continent uniquement quand ils parlent de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb; autrement, America est le nom de leur pays, point à la ligne et coup de pistolet au plafond.

L’erreur a fini par déborder sur d’autres langues, dont le français. Et certains ont également fini par se révolter, à bon droit.

L’expression États-Uniens, ou Étasuniens ou Étazuniens, est apparue en français en 1955, si l’on se fie au Petit Robert. Contrairement à ce que l’on peut croire, états-unien employé comme gentilé ou comme adjectif n’a rien de saugrenu ou de péjoratif, bien au contraire. On peut le voir régulièrement dans certains médias, dont Le Devoir, dans lequel il remplace avantageusement américain.

Il ne faut donc pas hésiter à l’employer.