Archives de catégorie : Anglicismes

Quitter

«Delphine vient de quitter, elle reviendra demain.  Josée a quitté pour la France hier soir. Après avoir passé vingt-cinq ans à La Baie, Martin a quitté sur un coup de tête.»

Voilà quelques exemples de phrases que l’on entend tous les jours, sans s’émouvoir. On le devrait, pourtant. Au Québec, le verbe quitter est employé systématiquement sans complément. Or ce genre de construction est non seulement fautif mais il peut aussi être porteur de confusion dans bien des cas.

En effet, si nos disons que tel sénateur au milieu d’une controverse a quitté, certains croiront qu’il vient enfin de démissionner, alors qu’il pourrait tout simplement être sorti de la pièce.

Il faut savoir que le verbe quitter est transitif, c’est-à-dire qu’il exige un complément. On ne quitte pas tout court, mais on quitte quelque chose. Revenons à nos phrases.

«Delphine vient de quitter le bureau, elle reviendra demain. Josée est partie pour la France hier soir. Après avoir passé vingt-cinq ans à La Baie, Martin a démissionné sur un coup de tête.»

Si le dernier cas est clairement un anglicisme, il me semble que les deux premiers s’inspirent aussi de l’anglais qui emploie to quit de manière intransitive. «He had to quit – il a dû partir.»

On retiendra de tout ceci que le verbe partir peut facilement remplacer quitter lorsqu’on est tenté de l’utiliser sans complément.

 

Livraison de services

Lu dans Le Devoir de ce matin (soupir).

On a beau être pressé par le temps (toujours?), il est un peu décourageant de lire ce genre de choses dans un journal de bonne tenue. Enfin.

J’imaginais le citoyen en train d’appeler le gouvernement et de commander une brochette de services… Vous faites la livraison?

C’est le mot prestation que l’on aurait dû utiliser, un mot trop souvent oublié.

Article plus complet sur la question ici.

Significatif

On l’entend partout, ce qui lui donne des accents de vérité. Significatif est comme le monoxyde de carbone : il nous empoisonne à notre insu. Adjoint à un nombre, il en gonfle l’importance : des augmentations significatives du taux de chômage, entre autres exemples.

Le commun des mortels qui l’entend et le lit tous les jours sera sûrement étonné d’apprendre que significatif a un sens plutôt restreint dans notre langue : qui est porteur de signification, qui est révélateur, éloquent ou expressif.

Un geste significatif. Une défaite significative du parti au pouvoir dans un élection partielle (en ce sens qu’elle démontre son impopularité).

Ici nulle trace de quantité, contrairement à l’anglais significant, dont le terme en vedette est une mauvaise traduction.

On parlera donc d’une augmentation considérable, importante, des coûts, des inscriptions, des mises en chantier, etc. Faites passer le message.

Éventuellement

«Il est mort éventuellement.»  Voilà une phrase toute innocente que l’on pourrait lire un peu partout sans que la plupart des gens n’y voient de problème. Pourtant, cette affirmation est un non-sens, tout simplement parce qu’éventuellement n’a pas du tout le sens qu’on lui attribue en général.

Beaucoup s’étonneront d’apprendre que le terme en l’objet veut tout simplement dire… peut-être. D’une manière éventuelle, nous disent les dictionnaires, c’est-à-dire si certaines conditions sont réalisées, selon les circonstances.

Le eventually anglais a un sens plus vaste et peut signifier par la suite, à la longue, ultérieurement, etc. Donc He died eventually a du sens en anglais, mais pas en français.

L’ennui c’est que presque toutes les occurrences du terme en français canadien sont teintées d’anglais à un point tel qu’on ne sait plus ce que les francophones ont en tête lorsqu’ils l’emploient. Par exemple si une personne dit «Pierre viendra éventuellement au concert.», il n’est pas clair pour qui pense en français si Pierre fera acte de présence s’il en a le temps ou s’il est assuré qu’il assistera au concert.

Il est pourtant si facile de se rappeler qu’éventuellement ne veut rien dire d’autre que peut-être ou le cas échéant.

Autre article : À toutes fins pratiques

Disposer de quelque chose

Avez-vous l’intention de disposer de vos vieux meubles? Le Canadien peut-il disposer des Sénateurs d’Ottawa au compte de sept à deux?

Ces deux phrases seraient correctes en anglais, mais pas en français. Dans les deux cas, le verbe disposer revêt un sens très courant dans les écrits journalistiques au point que le lectorat n’y généralement que du feu.

Disposer, dans le sens de se débarrasser de quelque chose

De fait, disposer signifie « avoir à sa disposition » et il n’a nullement le sens de défaire, de se débarrasser de.

Longtemps, il existait au gouvernement fédéral un monstre linguistique appelé Corporation de disposition des biens de la Couronne. Deux anglicismes pour le prix d’un; c’est ce qui arrive quand des fonctionnaires s’imaginent qu’ils n’ont pas besoin de traducteurs professionnels. Dans ce cas précis il aurait été plus pertinent de parler de l’aliénation des biens de l’État. En effet, aliéner a le sens plus noble de « se défaire de quelque chose ».

Disposer en français

En français, disposer signifie « avoir en sa possession » et « exercer son droit de propriété », ce qui implique, éventuellement, de se débarrasser d’un bien.

Le mot disposer se voit aussi dans le sens d’être capable de prendre ses propres décisions, d’être libre et indépendant. On parle d’ailleurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Le peuple québécois a le droit de disposer de lui-même.

Toute personne a le droit de disposer de son corps.

Dans le monde du sport

La langue des sports est trop souvent teintée d’anglais. « Le Canadien dispose des Sénateurs. » est un autre emprunt à la langue de Shakespeare. Ici, vaincre, défaire, l’emporter sur, avoir raison de auraient été préférables.

Bien oui, il faut souvent travailler très fort dans les coins pour parler français correctement. Disposer est un faux ami redoutable.

Législation

Il est très courant dans les médias d’employer législation comme un parfait synonyme de loi. Pourtant les journalistes font fausse route.

Avouons qu’il est facile de tomber dans le piège, puisque, encore une fois l’anglais, a un champ sémantique plus vaste que le français pour certains mots. C’est le cas pour legislation, qui peut désigner une loi en particulier.

La définition du dictionnaire Collins : “consists of a law or laws passed by a government.”

En français, la législation est l’ensemble des lois d’un pays. Par extension, une législation peut être un ensemble de plusieurs lois dans un domaine précis.

Il ne saurait donc être question d’une loi en particulier. La Charte de la langue française, la Loi sur la laïcité de l’État ne sont pas des législations.

On pourrait par exemple parler de la législation en environnement, étant entendu qu’il existe plusieurs lois dans ce domaine.

Il est encore plus erroné de parler d’une législation pour un projet de loi déposé au parlement. En effet, un projet de loi n’est pas une loi, puisqu’il n’a pas encore été approuvé par les députés, ni sanctionné par le chef d’État. Bien entendu, il est encore plus absurde de le qualifier de législation.

London, Ontario

L’un des nombreux indices montrant que les Québécois et francophones du Canada parlent en français mais pensent trop souvent en anglais est cette précision inutile pour la ville ontarienne de London. Pensons-y bien. La confusion entre la capitale britannique et cette ville n’existe qu’en anglais, car, dans notre langue, elles sont désignées par deux noms distincts : Londres et London.

Certains feront valoir qu’il est commode de préciser le nom de la province, parce qu’il n’est pas clair pour tous que London est située en Ontario. Peut-être, mais il faut alors se demander si on ferait la même chose avec Peterborough, Niagara Falls, St. Catharines ou Thunder Bay ou Toronto, quant à y être. Cela ne me semble pas si clair.

En tout cas, il faudrait se poser la question avant d’écrire systématiquement London, Ontario.

Coupures budgétaires

S’il est une expression qui a la tête dure, c’est bien coupures budgétaires. Voilà un bel exemple d’impropriété, car, en français, une coupure n’est rien d’autre qu’une blessure, une interruption de courant ou encore un article découpé. Pas une diminution de budget ou de personnel.

Le gouvernement veut mettre de l’ordre dans les finances publiques, alors il réduit les budgets, supprime des postes, sabre dans les programmes. On peut aussi dire que le gouvernement tranche dans le vif, qu’il révise les budgets à la baisse, quand il ne les ampute pas.

Comme on le voit, il est facile de supprimer le verbe couper quand on veut vraiment s’en donner la peine et éviter de continuellement paraphraser l’anglais.

Ceux qui s’opposent aux politiques gouvernementales pourront parler  de véritable saignée dans les services publics, et non de coupures sévères.

On hésite à employer le mot coupe, qui, lui, est pourtant bien français. Deux expressions ressortent : coupe sombre et coupe claire. Il est d’ailleurs facile de les confondre. Une coupe sombre est, selon le Robert, une «opération qui consiste à n’enlever qu’une partie des arbres pour permettre l’ensemencement de nouveaux arbres». Une coupe claire, elle, éclaircit la coupe sombre pour donner plus de lumière aux jeunes arbres. Elle est donc plus draconienne.

Quant à ceux qui veulent éviter à tout prix le mot coupe parce qu’il ressemble trop à l’anglais, ils pourront toujours parler de réductions, de compressions, de diminutions.

Le verbe couper est plus délicat, car si on effectue des coupes il devient logique de dire que l’on coupe dans le personnel. Pourtant, on peut facilement éviter ce calque en recourant à des expressions idiomatiques. Par exemple, on ne coupe pas le personnel, on le réduit, on le comprime, voire on le supprime; on ne coupe pas dans les dépenses, on les réduit, on les comprime, on rogne dans les dépenses.

Pas si compliqué que cela de parler français quand on le veut bien.

 

Washington (DC)

Il semble aller de soi d’inscrire la sempiternelle mention DC après la ville de Washington, puisque c’est ce que nous voyons continuellement, mais il faudrait peut-être se demander s’il est vraiment utile de le faire. En effet, si je vous dis que je pars pour Washington demain, personne ne va se poser de question : il est évident que je m’en vais visiter la capitale états-unienne. Si je me dirigeais vers l’État de Washington, il va sans dire que je le préciserais. En fait, cette habitude de toujours indiquer le DC vient de l’anglais et ce qui est superflu en français est tout aussi inutile en anglais, du moins la plupart du temps.

Nos voisins du Sud ont pris l’habitude de mentionner l’État avec la ville, même dans les cas où cela va de soi : Détroit, Michigan, Los Angeles Californie et, le nec plus ultra, New York, New York.  Dans certains cas, il peut cependant être justifié de préciser l’État, notamment pour les villes dont le nom n’est pas unique, par exemple Salem, Massachusetts, pour ne pas la confondre avec son homonyme en Orégon. Bien d’autres noms, comme Rome ou Spingfield existent en effet dans plusieurs États.

Autrement, allons-y pour Washington tout court.

Académique

Le Canada est rempli d’académiciens, le saviez-vous? C’est en tout cas ce qu’il faut déduire, si l’on en juge par le nombre de fois que le mot académique se pointe le nez dans les écrits portant sur le monde de l’enseignement.

N’en jetez plus, la cour est pleine : formation académique, année académique, dossier académique, etc.

Au Québec, en Belgique et en Suisse

En fait, il est question d’une formation universitaire et collégiale.

Pourtant, le terme en question désigne tout ce qui a rapport à une académie; c’est ce que dit  l’Académie française. Il faut donc considérer son usage abusif, à moins que nos universités et collèges ne soient tous devenus des académies, ce dont je doute.

On observera toutefois que académique est employé par nos amis belges et suisses au sens d’universitaire. Le sens est donc un peu plus restrictif qu’ici en Amérique. S’agit-il d’un anglicisme? Apparemment oui, mais je suis loin d’être convaincu que nos cousins wallons et helvètes se soient inspirés de l’anglais. Peut-être que certains lecteurs pourront me renseigner à ce sujet.

En France

On pourra objecter qu’on décerne en France les palmes académiques, une distinction qui récompense les services rendus à l’université. Il faut toutefois être conscient que nos cousins d’outre-mer emploient le mot académie dans un sens bien particulier, qui n’a pas cours chez nous : circonscription de l’enseignement.

Conclusion

Certains avanceront que tout ceci est un débat… académique, c’est-à-dire un débat un peu trop conventionnel. Peut-être l’avenir leur donnera-t-il raison et que académique est là pour rester au Québec et au Canada.

Et il ne s’agit pas d’un débat académique théorique.  D’ailleurs, la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française présente un article intéressant sur la question.