Pluriel des noms adjectivés

De plus en plus, certains noms sont juxtaposés à un autre substantif, lui-même employé comme adjectif. La question de l’accord se pose dès que l’on introduit une forme plurielle. En effet, comment forme-t-on le pluriel des expressions suivantes?

Projet pilote; liaison satellite; secteur clé; maison modèle.

Les meilleurs rédacteurs hésitent. Pourtant la règle est très simple et elle nous vient de l’Académie française : « Le nom apposé varie uniquement si on peut établir une relation d’équivalence entre celui-ci et le mot auquel il est apposé. »

Donc, une maison qui est comme un modèle devient, au pluriel, des maisons modèles. Par contre, une liaison n’est pas un satellite; alors des liaisons satellite.

Lorsque l’on peut intercaler une préposition entre les deux substantifs, il n’y a pas d’accord. Ainsi : des cafés (à la) crème; des chaussures (de) sport.

En fin de compte, ce n’est pas si compliqué. Pourtant, un mot semble résister à cette logique.

Des bénéfices record? Des bénéfices records?

Le croiriez-vous, mais la réponse n’est pas simple. Des bénéfices qui sont comme des records? Donc le pluriel? Pas si sûr…

Les dernières éditions du Petit Robert et du Petit Larousse préconisent encore  l’invariabilité du mot lorsqu’il est employé comme adjectif. Colin, dans Les difficultés du français, va dans le même sens. Pourtant, d’autres auteurs comme Hanse (Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne) et Thomas (Dictionnaire des difficultés de la langue française) prêchent en faveur de l’accord.

Pourquoi cette confusion? Probablement parce que le mot est d’origine anglaise et que le français hésite parfois à appliquer ses règles grammaticales aux mots récemment lexicalisés. D’ailleurs, le même problème se pose pour standard, mot qui vient pourtant du français étendard.

Quand on considère ces deux derniers mots, record et étendard, on se demande si cela vaut vraiment le coup de les garder invariables. Le français a-t-il vraiment besoin de nouvelles exceptions à une règle pourtant si simple? Poser la question, c’est y répondre.

10 Thoughts on “Pluriel des noms adjectivés

  1. Des bénéfices records, des matériels standards

    La variation en nombre n’est pas irraisonnable, mais alors, pourquoi pas aussi la variation en genre :

    Des performances recordes/Des réactions standardes ?

    Le but (louable) étant d’éliminer des exceptions inutiles, pourquoi s’arrêterait-on à mi-chemin ? JR

    • PS . Je rêve d’un « dictionnaire des facilités du français » recensant les exceptions inutiles, empêcheuses de tourner en rond, qui nuisent à la promotion de notre langue.

      Mais peut-être existe-t-il déjà ?JR

  2. Mathieu on 7 janvier 2014 at 00:39 said:

    Selon cette logique, dans l’exemple « secteur clé » cité ci-dessus, « clé » demeurerait invariable au pluriel. L’usage contredit largement cette règle, il me semble. Même chose pour satellite, standard et de nombreux autres, on peut les accorder en nombre, selon moi. Mais surtout et plus objectivement, il n’y a aucune raison de prendre comme du cash l’opinion de l’Académie, puisqu’elle semble loin de faire l’unanimité dans le milieu.

    En passant, merci André pour ce blogue très intéressant.

  3. « Secteur clé »

    C’est bien un secteur « qui est comme une clé » : la pratique relevée par Matthieu (variation en nombre) est donc conforme à la règle définie par André.

    Par contre, je me rends compte grâce à cet exemple que la variation en genre (voir mon message antérieur), par exemple « villes clées* », soulèverait un autre ordre de problème et que mon commentaire antérieur sur ce point était aventuré : mieux vaut admettre l’existence d’une règle (peut-être enocre non formalisée dans les grammaires ?) correspondant à un usage constant, à savoir que les noms adjectivés ne sont jamais variables en genre. JR

    • Andre Racicot on 8 janvier 2014 at 11:38 said:

      Merci de vos commentaires intéressants et pertinents. Moi aussi je rêve d’un dictionnaire des facilités du français. Il verra le jour lorsque les francophones auront enfin le courage de simplifier leur grammaire et d’en éliminer toutes les exceptions tordues et inutiles.

  4. « Les années bonheur »

    Merci, André.

    Je reviens sur cette question du pluriel des noms adjectivés.

    Dans cet exemple (« Les années bonheur », titre ou sous-titre d’une émission de Patrick Sébastien populaire sur TV5 ), pas question me semble-t-il de mettre au pluriel.

    Je finis par me demander si le singulier ne serait pas préférable dans tous les cas de nom adjectivé. Par « maison modèle » on peut certes comprendre « qui est comme un modèle », mais on peut comprendre aussi « maison qui suit un modèle » : alors, « maisons modèle » serait tout à fait logique.

    Pardon de changer d’avis comme de chaussettes ! JR

  5. pascale on 29 décembre 2014 at 05:42 said:

    écririez vous visites mystère ou visites mystères?

    • Andre Racicot on 29 décembre 2014 at 17:11 said:

      Comme la visite n’est pas un mystère en soi, je serais porté à l’écrire au singulier.

      • « Visite mystère »

        Cette solution a pour elle des exemples du type « visites éclair ».

        Mais ne pourrait-on pas concevoir des visites qui soient des mystères ? Le pluriel paraîtrait alors assez logique : « visites mystères ». JR

  6. Les échanges de 2014 sur ce site sont intéressants et montrent que ce sujet délicat contribue au halo de confusion entourant la bonne pratique de notre langue. Je voudrais ajouter quelques remarques :
    — vous parlez régulièrement de « nom adjectivé ». Cela entraîne une mauvaise perception grammaticale. En France, on parle plutôt de « nom en apposition », ce qui est plus logique. Cela évite notamment le problème de l’accord en genre.
    — ce type de formation est relativement récent (fin XXe siècle) mais s’est répandu rapidement sous l’influence de la publicité et du journalisme. Visiblement, l’Académie ou d’autres autorités n’ont pas encore digéré cette nouveauté et y répondent avec une ambigüité insatisfaisante.
    — nombreuses sont les tournures où les deux noms peuvent être joints par un trait d’union (mot clé ou mot-clé). On pourrait donc facilement appliquer le même principe d’accord au pluriel, celui préconisé par l’Académie : les deux au singulier (au singulier) ou les deux au pluriel (au pluriel) : « une réponse miracle, des réponses miracles », comme celle-ci, qui évite de nombreuses migraines inutiles !

    Une fois de plus, je ne peux qu’encourager vos velléités de voir le français rationalisé : le pays de Descartes doit s’accommoder d’une langue dont les beautés lexicales et syntaxiques n’ont d’égal(es) que la cacochymie orthographique. Puisse la « Nouvelle France », souvent prise ici comme exemple de vitalité de la Francophonie, nous y aider !

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