Archives de catégorie : Anglicismes

Fun

« Le fun est pris dans la cabane. » A priori, il est certain qu’un Européen ne comprendrait pas un traitre mot à cette phrase saugrenue. En êtes-vous certain? Québécois et francophones canadiens sont convaincus d’être les importateurs exclusifs de ce mot anglais, alors qu’il a cours outre-Atlantique.

Une petite promenade dans le Larousse et le Robert nous amène à l’entrée fun. Le fun est cassé.

Comme on peut le deviner, le terme est défini comme un synonyme d’amusement, de plaisir. Le Robert donne quelques exemples : « C’est le fun ! » et « Jouer pour le fun. » On se croirait au Québec.

L’usage diverge cependant lorsque fun est employé comme adjectif invariable. « Des aventures fun… De l’ambiance fun. » Par chez nous, on dirait plutôt : « Des aventures le fun. »

En effet, au Québec on joue juste pour le fun.

Le croiriez-vous, Victor Hugo avait du fun lui aussi. Stupéfiante citation de l’auteur de Notre-Dame de Paris : « Elle ne haïssait point le fun, la farce taquine et hostile. »

Amusant, parce que j’ai toujours cru que le mot en question était une importation canadienne exclusive; les Français et les autres Européens nous l’avaient dérobé. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le génial Victor vient de gâcher mon fun.

Mpox

Ces jours-ci, on entend de plus en plus parler d’une nouvelle maladie qui menace les populations africaines et, par ricochet, celles du reste de l’humanité.

On l’appelle mpox; en langage courant il s’agit de la variole simienne ou encore de l’orthopoxvirose simienne. L’adjectif simienne vient du mot « singe », parce que ces primates ont été les premiers vecteurs de la transmission de cette maladie aux humains.

Alors que vient faire le M dans mpox? Il vient de l’anglais monkey. Encore une fois, la langue de Shakespeare s’impose comme un vecteur universel… L’appellation est proposée par l’Organisation mondiale de la santé afin d’avoir une désignation universelle de la maladie dans toutes les langues.

Il va sans dire que la facilité l’emporte dans la francophonie. En effet, mpox s’impose un peu partout, car il est nettement plus aisé d’adopter ce terme que de s’écarteler en parlant de l’orthopoxvirose simienne. Pourtant, il me semble que variole simienne fait très bien l’affaire.

D’ailleurs, l’Office québécois de la langue française nous dit : « L’emploi de l’emprunt intégral à l’anglais monkeypox est déconseillé. En effet, il est formé de deux noms anglais et ne s’intègre pas aisément au français. »

Encore une fois, le français singe l’anglais.

Campagne

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la campagne électorale américaine nous réserve toutes sortes de surprises. Désistement de Biden, irruption de J.D. Vance… On ne s’ennuie pas. L’une de ces surprises est le sens donné au mot « campagne » lui-même.

Dans les médias francophones on lit régulièrement des phrases comme : « La campagne de Kamala Harris a réagi aux propos de Donald Trump. » Cette formulation étonne. La campagne étant l’ensemble des activités pour promouvoir la candidature de Mme Harris. La campagne n’est pas une personne en soit, ni une organisation.

On peut voir dans ce cas une petite ellipse pour éviter de dire les responsables de la campagne ou encore l’équipe de campagne. Certains tiqueront, car l’ellipse en question ne correspond pas aux définitions habituelles données dans les ouvrages de langue.

Certains y verront un autre cas d’influence de l’anglais, langue flexible par excellence. Car chez nos voisins États-Uniens, parle couramment de la campagne de la vice-présidente qui organise les rassemblements, publie des communiqués, réplique au camp Trump, etc.

Avouons-le, l’ellipse est séduisante parce que concise. Comment lui résister? Un peu comme avec Mme Harris…

Tag

On en voit partout, sur les murs, sur les portes et même sur les viaducs. Que d’acrobaties pour laisser sa trace dans les lieux publics.

Les tags pullulent. Ils sont une forme de graffiti apposée un peu partout qui composent une sorte de signature. Le tag se veut décoratif.

Ceux qui tracent des tags sont des tagueurs.

Plusieurs se demanderont quelle est la différence avec un graffiti, terme le plus souvent employé au Québec et dans le reste du Canada. Les grands dictionnaires y voient un dessin ou une inscription sur un mur ou sur un monument. Le mot en question est donc plus générique. On avouera que la nuance est assez mince.

Ceux qui tracent des graffitis sont des graffiteurs.

Graffiti est le pluriel italien de graffito. On pourrait conserver le pluriel italien en français et écrire graffiti, mais le mot est bien acclimaté dans notre langue, de sorte qu’on peut écrire graffitis avec le pluriel français, un peu comme on le fait avec spaghettis, un autre pluriel italien qui s’écrit sans S dans la langue de Dante.

Les Européens emploient aussi le terme graff pour désigner une fresque murale, plus élaborée que le tag. Voilà bien des nuances pour tous ces barbouillages, parfois réussis, mais pas toujours.

.

Batte

Les amateurs de baseball du Québec l’ignorent, mais le mot batte existe bel et bien en français. Pourtant, c’est souvent l’anglicisme bat qui est utilisé. Le plus ironique dans tout cela, c’est que le mot anglais vient fort probablement du français… batte.

La langue anglaise a été durablement influencée par le français après la Conquête normande de 1066. Le français est devenu la langue de la Couronne et de l’administration pendant 300 ans. On estime à 60 pour 100 la proportion de mots d’origine française ou latine en anglais. C’est pourquoi il est logique de penser que bat est la version anglaise de batte.

Comme je l’ai indiqué dans un précédent article, le vocabulaire du baseball a été entièrement francisé au Québec, alors qu’on ne compte plus le nombre de fausses balles dans les traductions françaises d’outre-mer.

Ici, c’est le mot bâton qui est utilisé pour traduire bat. Selon le Robert, un bâton est un « long morceau de bois rond que l’on peut tenir à la main. », tandis qu’une batte se définit comme suit : « Large bâton pour renvoyer la balle (au cricket, au baseball). »

Encore une fois, on voit que les lexicographes français ne comprennent rien au baseball. La batte est effectivement large au cricket, mais pas au baseball. Fausse balle.

Alors bâton ou batte? Les deux mots peuvent s’utiliser, mais il serait plus juste de parler de batte.

Prononciation

La question devient encore plus intéressante quand on sait que les Québécois utilisent parfois le pseudo-anglicisme bat pour décrire l’instrument entre les mains du frappeur. Et le mot se prononce… batte.

Batteur

En toute logique, le joueur qui tient la batte est un batteur. Rien à voir avec Ringo Starr… Au Québec, c’est un frappeur, mais aussi un batteur, qui s’inspire non pas du français, mais bien de l’anglais batter, prononcé à l’américaine.

Plusieurs expressions familières ont germé sur le field of dreams.

  1. Passer au bat : passer un mauvais quart d’heure.
  2. Aller au bat : s’engager, régler un problème.
  3. Batter quelqu’un : lui donner une correction.

Neuvième manche

Pour ajouter au pittoresque de cet article, sans doute ésotérique pour un public européen, mentionnons qu’un projet de nouveau stade de baseball à Montréal portait le nom bucolique de Stade Labatt… Ça ne s’invente pas.

Traductions évidentes

Les emprunts à l’anglais ne sont pas tous répréhensibles; ils viennent enrichir notre langue. Et il est compréhensible que le français puise dans l’anglais américain, comme il s’est jadis abreuvé dans la vasque du vocabulaire italien.

Ce qui est moins acceptable, cependant, c’est de voir des mots ou des expressions facilement traduisibles, mais qui ne le sont pas à cause de la fascination qu’exerce la langue américaine sur les francophones un peu partout dans le monde.

Des traductions évidentes

Il y a en effet des cas où la traduction de l’anglais est tellement simple qu’on se demande pourquoi on ne la fait pas tout simplement. Voici quelques cas :

QR code : le code QR. Tout le monde comprend au Canada. L’anglais n’apporte rien dans ce cas.

Rubik’s cube : le cube de Rubik. Celui-ci est un Hongrois. Alors pourquoi désigner son invention par l’expression anglaise?

Mobil-home : une maison mobile, tout simplement.

Room service : le service aux chambres.

D’autres exemples où la traduction est moins transparente.

Steward : agent de bord. C’est joli et c’est français; délaissons les hôtesses de l’air et les stewards. Horribles tous les deux.

Airbag : coussin gonflable, recommandation officielle. C’est ce qu’on dit couramment au Québec. On pourrait dire aussi coussin de sécurité.

Prompteur : télésouffleur. Un autre mot ridicule inventé par les Québécois. « Prompteur » n’est pas véritablement un mot français, malgré les apparences. Il vient de l’anglais prompter. Bien sûr, il passe mieux. La traduction s’inspire du mot « souffleur », la personne qui souffle leurs répliques aux comédiens à la mémoire défaillante.

Langues empruntent les unes aux autres

On s’entend pour dire qu’il n’existe aucune langue « pure ». Au fil des siècles, un idiome emprunte à ses voisins, au fil des guerres, des invasions ou de l’avènement d’une grande civilisation, comme la Grèce ou l’Empire romain.

Sur cette tribune, j’ai beaucoup discuté de l’anglicisation du français en Europe. Certains m’ont fait valoir que ce phénomène était normal et compréhensible, à cause de la domination des États-Unis dans le monde. C’est exact, mais cela ne justifie pas tous les emprunts.

Les emprunts devraient être réservés à des notions qu’il est plus difficile de rendre en français, des notions qui appellent une périphrase. Il ne faudrait toutefois pas ériger une muraille de Chine entre le français et l’anglais, mais une certaine retenue s’impose. Hélas, la volonté de traduire semble disparue en Europe.

Passé date

Le lait est suri, il est passé date. C’est ce qu’on entend couramment au Québec et au Canada français. Je ne suis pas certain que nos amis européens, africains ou asiatiques comprendraient. Passé date n’est pas français, c’est du franglais caillé.

L’expression serait un amalgame de deux phrases en en anglais : past due et out of date.

En clair, le lait a dépassé sa date de péremption, sa date de conservation. Bref, il est périmé.

Démodé

L’expression s’emploie aussi au sens de démodé. « Selon le contexte, on la remplacera entre autres par les expressions ou les termes suivants : dépassé, passé, vieux, vieilli, archaïque, démodé, ancien, etc. », nous l’Office québécois de la langue française.

Roland Garros en anglais

Le tournoi Grand Chelem de Roland Garros, à Paris, nous ramène à une réalité linguistique brutale : la domination de l’anglais dans le monde du sport.

Tout d’abord une belle surprise de constater que les arbitres donnent le pointage en français, soit la langue du pays où est présenté le tournoi. C’est habituellement ainsi dans les autres pays : en Espagne les arbitres indiquent le score en espagnol. Toutefois, il arrive assez souvent que le pointage soit également dit en anglais.

Parler français demande un effort spécial de la part des arbitres qui représentent plusieurs nationalités. Il faut apprendre certains nombres (15, 30, 40), des chiffres allant de 1 à 6, et au-delà. Ensuite certaines expressions doivent aussi être maitrisées, comme égalité, avantage.

Un milieu international

Le plus souvent, les joueurs et joueuses de diverses nationalités s’expriment en anglais, qu’elles soient polonaises, comme Iga Świątek, ou biélorusses comme Aryna Sabalenka. Certains joueurs sont polyglottes. Pensons à Novak Djokovic qui parle l’anglais et le français, en plus de l’allemand et de l’italien; pensons aussi aux deux sœurs Williams, Serena, qui parlait français et Venus, qui maitrisait l’italien.

La grande vedette de Roland-Garros est incontestablement Rafael Nadal. Le joueur espagnol, maintenant retiré, parlait bien l’italien et un peu le français. Son anglais, par ailleurs, était abominable, rappel des efforts que doivent consentir les joueurs pour le parler.

Néanmoins, qu’on le veuille ou non, la lingua franca au tennis est l’anglais. C’est ainsi que l’Italien Jannik Sinner arrive à converser avec le norvégien Casper Ruud.

Lingua franca ou pas, il est quand même déplorable de constater que le site officiel rolandgarros.com est en anglais; idem pour le compte X @rolandgarros. Mais que voulez-vous, l’anglais est bel et bien la langue de communication du tennis international.

Comble de tout, le commanditaire du tournoi, BNP Parisbas, possède un site, We are tennis, dont le titre est anglais lui aussi. Heureusement, le contenu est en français… du moins pour l’instant.

Petite consolation : un arbitre a annoncé un jeu décisif au lieu de l’agaçant tie-break annoncé au tableau. Un petit smash aux anglophiles.

Penser en dehors de la boite

« Penser en dehors de la boite » est l’un des calques de l’anglais les plus hideux qu’on puisse imaginer. On reconnait bien là la démarche de l’anglais, c’est-à-dire d’illustrer un concept abstrait par une image.

Certaines expressions imagées de l’anglais passent assez bien en français, comme « Le chat est sorti du sac. » On comprend aisément. Mais transposer Think outside the box en français, sans chercher à l’adapter, est une pure catastrophe. Penser en dehors d’une boite est un non-sens dans la langue de Vigneault.

Une journaliste du Devoir a pourtant plaqué l’expression en page éditoriale, incapable, semble-t-il, de la traduire. Ce n’était pourtant pas si compliqué.

  • Quelques idées.
  • Sortir des sentiers battus.
  • Penser autrement.
  • Sortir d’un cadre précis.
  • Innover.
  • Prendre du recul.
  • Voir plus grand.
  • Être créatif, original.
  • Penser différemment du lot.
  • Sortir des schémas établis.
  • Faire preuve d’imagination.
  • Voilà, il aurait suffi de faire preuve d’imagination. Et de cesser de croire que l’anglais est plus expressif, alors que le français est sans ressource. C’est cela penser différemment.

Langue de la radio

La qualité de la langue d’ici est le fil conducteur de ce blogue.

Marie-Josée Olsen, enseignante à l’École supérieure en art et technologie des médias du cégep de Jonquière, s’est justement penchée sur la qualité de la langue à la radio, particulièrement dans les émissions diffusées en direct.

La chercheuse a recensé un nombre considérable d’anglicismes, d’expressions familières et de jurons.

Des expressions familières comme « char », « frette », « niaisage », « pogner » ou encore « cossins » étaient utilisées en ondes. D’ailleurs, le langage familier se retrouve dans TOUTES les émissions écoutées. Comble de tout, Mme Olsen a découvert que, dans 38 émissions sur 40, on note des impropriétés de langage. (Grosse surprise, soit dit entre nous.)

Ce n’est guère édifiant, quand on songe que les médias sont des propagateurs efficaces d’expressions et de mots erronés. Comme je l’ai souligné à maintes reprises, il est très difficile de les convaincre de se corriger et le grand public ne fait que répéter ce qu’il entend partout. Si on le dit à Radio-Canada, à TVA ou on l’écrit dans La Presse, ça doit sûrement être correct, non?

Circulez, il n’y a pas d’enjeu…

On lira avec intérêt l’article du Devoir à ce sujet.

Une langue largement contaminée

Il faut aussi lire l’ancien maire de Gatineau Maxime Pedneaud-Jobin qui, dans un brillant article, expose l’étendue des dégâts. Nous sommes tellement serviles envers l’anglais que nous en devenons incapables de nous exprimer clairement dans notre propre langue. Un désastre.

À force de glisser des mots anglais partout, on en vient à penser que notre langue ne vaut rien, qu’elle est incapable d’exprimer la réalité aussi facilement que l’anglais. Ce qui est faux.

La vulgarité

Ce qui est nouveau, c’est la vulgarité, cette fiente qui éclabousse de plus en plus la langue des médias. Il n’y a pas si longtemps, on exerçait une certaine retenue dans les médias. Les jurons et les propos vulgaires étaient censurés; maintenant, ce n’est plus le cas. La vulgarité est maintenant décomplexée. Il faudrait même créer un nouveau trophée pour nos galas, le Vulgaritas.

Il faut ici rendre un hommage spécial à Guy A. Lepage, qui a donné ses lettres de bassesse aux sacres en ondes à son émission du dimanche soir. Sa contribution à ce chapitre est inestimable et lui vaut un Vulgaritas d’or. Si jamais il me lit, il dira qu’il s’en câlisse. Voilà le problème.

Saluons aussi Chantal Lamarre, à qui nous attribuons un Vulgaritas marron pour ses allusions scatologiques à l’émission du jeudi soir. Elle n’est pas la seule, hélas.

Comment ne pas penser à nos valeureux humoristes? Une émission récente rendait hommage à Yvon Deschamps. Réentendre ses monologues sensibles m’a fait réaliser à quel point l’humour au Québec a dégringolé (a pris une maudite débarque, dirait sans doute un chroniqueur). Deschamps ne jurait pas tout le temps et réfléchissait finement sur la vie. Mais il employait parfois des gros mots, comme nègre et nigger, mais pour se moquer des racistes. Aujourd’hui, Deschamps serait censuré et mis au ban.

Pour le remplacer par qui? Martin Matte?

Ouvrons une petite lucarne dans notre maison empestée et écoutons Boucar Diouf et André Sauvé, qui eux aussi nous amènent à nous interroger, loin du pipi-caca et des blagues sexuelles.

On me permettra de conclure par ce proverbe mongol que je trouve pertinent :

Le sage parle des idées, l’intelligent des faits, le vulgaire de ce qu’il mange.

***

Ce billet renvoie à la réflexion que j’ai développée sur la survie du français en Amérique du Nord. Notre langue décline. Pouvons-nous nous permettre de la massacrer en ondes sans se poser de question?

Survivre en français I

Survivre en français II