Souvenirs de Radio-Canada : quatrième partie

  1. Moments forts

Air India

En 1985, je faisais le quart 4 h à midi, un samedi. Tout était tranquille. Le fil de presse nous apprend qu’un Boeing 737 d’Air India a explosé en plein vol, au-dessus de l’Atlantique. OK, on suit ça de près. Mais assez rapidement nous voyons que l’avion avait décollé de Montréal, ce qui change tout.

Cette affaire prend une autre dimension. Le chef de pupitre alerte la télévision et ensuite les directeurs de l’information. En moins d’une heure les deux salles de nouvelle deviennent une véritable ruche. Les affectateurs sont pendus au téléphone; d’autres chefs de pupitre sont entrés. On se croirait en pleine semaine.

Ce jour-là, on m’a collé un dossier que je devais suivre en compagnie d’un reporter. Je pense que c’était Christine Saint-Pierre, aujourd’hui ministre. J’ai terminé ma journée vers 14 h. J’étais galvanisé. J’aurais pu passer la soirée là. J’étais journaliste.

Démission de René Lévesque

L’autre moment où j’ai vu la salle remplie de bon matin était le jour de la démission du premier ministre du Québec. Tellement contrarié par les journalistes, il leur avait réservé un chien de sa chienne. Démissionner en pleine nuit, après l’heure de tombée du bulletin de 22 heures était une bonne façon d’embêter les scribes.

J’arrive vers 4 heures et demie… il y a plein de monde. Ça bourdonne… Un instant, je me demande s’il n’est 16 heures 30… Suis-je mêlé dans mes papiers? Un journaliste me montre la une du Devoir : Lévesque démissionne.

Les Tamouls

Le problème des réfugiés n’est pas nouveau. En 1986, des milliers de Tamouls se présentent sur les côtes canadiennes, causant une crise politique. On découvre que certains auraient peut-être transité par l’Allemagne.

Or je reviens d’un séjour d’un an à l’Université de Bonn. Or je parle allemand.

Un reporter me demande de faire enquête auprès des autorités portuaires de Brême. Je suis un peu éberlué… Je suis habitué de taper des textes, pas de faire des enquêtes à l’étranger. Il m’indique comment faire un appel à l’étranger et j’ouvre ma petite enquête en remontant jusqu’au responsable de la sécurité au port de Brême…

J’interroge le responsable dans le plus pur allemand, que tout le monde entend dans la salle, car je dois parler assez fort. J’obtiens les renseignements voulus et les transmets à mon journaliste, très content de mes services.

Les viandes froides…

Peu de gens le savent, mais les journalistes préparent à l’avance des reportages retraçant la carrière de personnalités connues, et ce quand elles sont encore vivantes. Cela explique que dans les minutes suivant le décès d’un comédien connu, par exemple, on diffuse un reportage étoffé sur l’ensemble de sa carrière.

Si je me souviens bien, on appelait ce genre de topo des « viandes froides ». Un jour, j’ai trouvé le tiroir où les topos en question étaient rangés. Ainsi, j’ai pu écouter la nécrologie du cardinal Paul-Émile Léger, de Pierre Bourgault avant qu’ils ne décèdent. Une expérience étrange.

L’envers du décor

L’un des aspects amusants de travailler à Radio-Canada est de se promener un peu partout dans l’édifice. La tour est fort pratique le soir pour regarder les feux d’artifice… On monte au 23e étage et les bureaux déserts offrent un magnifique point de vue.

Un souvenir émouvant pour moi est l’entrepôt des costumes que la direction actuelle a eu l’étourderie de dilapider, parce qu’il n’y aura pas assez de place dans le nouvel immeuble. Quel manque d’envergure! Tout doit être rentable en cette triste époque du néolibéralisme. À présent, la collection est éparpillée. Bravo.

Je me suis promené entre les robes victoriennes et les costumes de clown. Des rangées de perruques de toutes les couleurs s’alignaient sur les étagères. Des chaussures à l’infini, aussi. Sans compter tous les accessoires, que ce soit des épées ou des cages d’oiseau… On aurait dit un conte de fées.

Les décors de téléroman avec leur sempiternelle cuisine étaient là également. Amusant de voir que derrière les portes se cachait tout simplement un mur. Les armoires de cuisine étaient vides. Un peu plus, et on voyait surgir Juliette Huot ou Janette Bertrand.

Le studio 42 où sont enregistrés Tout le monde en parle, Les enfants de la télé, etc. ressemble à un amphithéâtre romain. Les gradins supérieurs arrivent au niveau du rez-de-chaussée. J’ai aussi vu le service de l’informatique, celui qui concoctait l’ouverture Star Wars du Téléjournal.  

Dans le sous-sol, où se cachaient une bonne partie de ces merveilles, il fallait rouler en voiturette électrique pour gagner du temps. J’adorais y faire de longues marches et aller fouiner partout. J’étais fasciné par tout ce que je voyais.

Au rez-de-chaussée, on pouvait consulter la discothèque, également impressionnante. Les réalisateurs à la recherche d’une musique spécifique, d’un thème d’ouverture, pouvaient consulter des musicologues. Je connaissais l’une d’entre elles, Denise Martin. Nous avions suivi des cours d’allemand ensemble.

  1. Désillusions et départ

Un collègue m’avait fait le commentaire suivant : « Quand j’ai commencé à Radio-Canada, on m’a dit que le fait que je sois d’origine polonaise et que je parle polonais nuirait à mes chances de promotion. Je ne le croyais pas, mais aujourd’hui je sais que c’est vrai. »

Une des choses les plus surprenantes que j’ai constatées, c’est l’anti-intellectualisme qui régnait dans la salle des nouvelles. Cela peut paraître surprenant quand on pense à des gens comme Jean-François Lépine qui a fait une brillante carrière. L’institution projetait une image de distinction en bonne partie vraie, quand on la comparait à des réseaux privés. Mais cette image ne reflétait pas tout-à-fait la réalité.

Dès mon arrivée, en 1984, j’ai vite constaté que les journalistes n’étaient pas tous des intellectuels. Beaucoup ont monté à la force du poignet, sans faire de longues études. Ils avaient trimé dans un hebdo local, certains étaient passés par les journaux à potins, un autre avait couvert les chiens écrasés avant de faire sa marque. Ils avaient du métier et savaient comment aller chercher de l’information et faire un reportage.

Je me souviendrai toujours de ce chef de pupitre solide qui n’avait pourtant aucune idée de ce qu’il mettait en ondes. Vrai de vrai. Ses bulletins étaient toujours construits de la même manière : tout d’abord des nouvelles canadiennes et québécoises; ensuite un peu d’international en se fiant sur ce qui semblait faire le plus de bruit; ensuite d’autres nouvelles canadiennes, peut-être un fait divers à la fin. Il ne prenait aucun risque.

Bref il jouait de la musique sans connaître le solfège et la plupart du temps ça marchait. Ses bulletins n’avaient aucune originalité, mais ils étaient solides.

Un jour, pourtant, il m’a donné une dépêche sur les Sikhs pour parler des troubles en Cisjordanie…

Les surnuméraires dérangeaient. Ils avaient fait science po, philo, littérature française, avaient de bonnes connaissances générales. Ils avaient sillonné l’Europe, l’Asie… Bref, leur parcours était différent et la relève que nous étions mettait mal à l’aise certains chefs de pupitre, mais surtout les directeurs.

David Murphy, le collègue fanfaron dont j’ai parlé, déplorait ce mur qu’on dressait devant les surnuméraires qui, après tout, étaient l’avenir de la salle de rédaction.

Les choses n’étaient pas faciles pour nous. La direction de Radio-Canada était un vivier en soi. Pour avoir vu comment les choses se passaient, je ne suis pas très surpris de voir tous les ratés qu’a connus cette prestigieuse organisation au fil des ans. Trop souvent, des incompétents notoires étaient évacués vers le haut, par le biais d’une promotion, pour se débarrasser d’eux.

L’un de ces directeurs m’avait convoqué à son bureau parce que je parlais allemand. Il y avait un vague projet de faire traduire des reportages allemands pour les diffuser à la télé et à la radio. Je pourrais être l’homme de la situation. Enthousiaste, je me suis mis à poser des questions pour ne recevoir que des réponses vagues… Je n’en ai plus entendu parler.

En 1985, je me suis vu décerner une bourse par le DAAD, l’Office allemand d’échanges universitaires, pour passer un an à Bonn, capitale de l’Allemagne de l’Ouest. Je voyais là une belle occasion de faire des reportages à l’étranger.

J’entre donc dans le bureau d’un directeur, Daniel McGinnis, et lui annonce fièrement l’obtention de ma bourse. Il n’interrompt brutalement : « Bon, que c’est que tu veux? » Bien… suivre quelques cours de pause de voix en vue de mes reportages. Agacé, il me dit que j’en aurai un et me chasse du bureau. Je n’ai jamais eu ce cours avec le linguiste Jacques Laurin. Vous ai-je dit que le journalisme est un panier de crabes?

Malgré tout, j’ai quand même transmis quatre reportages à la radio pendant mon séjour, grâce à la complicité du chef de pupitre Pierre Brisson, qui avait beaucoup de respect pour moi; et c’était réciproque.

L’évaluation d’un journaliste est forcément subjective. Durant mon séjour, j’ai constaté que ceux qui avaient la cote étaient souvent des personnes sûres d’elles-mêmes, qui n’hésitaient pas à s’imposer. Nouer des relations stratégiques était la meilleure façon de monter, peu importe le talent.

L’image que dégageait une personne servait d’évaluation. Or, à ce jeu, je ne pouvais gagner. Mon travail de formateur qui s’adresse à une douzaine de personnes peut donner l’impression que j’ai un égo surdimensionné. Pourtant il n’est rien. Dans la salle de rédaction, j’étais une personne discrète qui faisait son travail consciencieusement. Ce n’était pas suffisant et je l’ai compris bien trop tard.

Certains collègues surnuméraires se sont malgré tout hissés vers un poste permanent, non pas parce qu’ils étaient des manipulateurs ou des grosses têtes, mais peut-être plus persévérants que je ne l’ai été.

Je venais d’avoir 30 ans et j’aspirais à un poste permanent. Ma vie de surnuméraire me condamnait à enchaîner des horaires chaotiques : un jour c’était de 16 h à minuit, le lendemain de midi à 20h, deux jours plus tard de 4 h à midi, etc. En plus, j’avais dégringolé dans la liste d’appel des surnuméraires à cause de mon séjour à Bonn. Je travaillais moins qu’avant.

Deux postes se sont finalement libérés. L’ennui, c’est qu’on savait déjà qui les obtiendrait : Marie-Louise Séguin, très compétente et intelligente, et Monique Laberge, également très douée. Elles n’avaient besoin de manigancer pour monter.

Comparé à d’autres personnes, j’étais tranquille. Je ne trainais pas dans les bureaux de directeurs, pas plus que je n’essayais de me mettre en vedette, de sorte que les directeurs ignoraient qui j’étais et ce que j’accomplissais dans la salle de rédaction. Les chefs de pupitre m’appréciaient : je rédigeais vite et bien, j’étais passionné par ce que je faisais.

J’ai pu constater l’indifférence de la direction lorsque j’ai quand même postulé pour les deux postes. Je voulais d’abord et avant tout faire des nouvelles internationales, devenir affectateur local ou international. « Ce n’est pas ce qu’ils veulent entendre » m’a dit un chef de pupitre qui savait exactement comment les choses marchaient. Il m’a quand même donné quelques conseils pour l’entrevue.

Et quelle entrevue! Les directeurs ont appris que j’avais séjourné à Bonn l’année précédente; que j’étais considéré comme un des meilleurs rédacteurs de la salle. L’un d’entre eux, un petit baveux typique que l’on croise parfois dans la jungle journalistique, me demande ce qui suit : « Ouain, tu trouves pas que ton affaire ça fait pas mal science politique? » Qu’est-ce que je pouvais répondre à pareille connerie? Tout était dit.

 

Un autre d’enchaîner avec cette question cruciale : j’avais transmis des reportages depuis Bonn, mais est-ce que j’avais déjà dévissé le couvercle d’un récepteur de téléphone pour y brancher un magnétophone pour transmettre un extrait audio? Non, monsieur, j’appelais directement la salle de rédaction depuis mon appartement et il n’y avait pas d’extrait audio. Il en a pris bonne note. Je venais de perdre des points…

Bien entendu, j’ai été recalé, comme je l’ai été à TVA, CKAC, CJMS, toujours pour les mêmes raisons : pas assez d’expérience pratique et trop de connaissances universitaires.

Peu de temps avant de partir, j’ai vu un commis, je dis bien un commis, qui manœuvrait en vue de se faire passer pour un rédacteur. Lui savait tirer les ficelles. Un chef de pupitre détestable l’a pris sous son aile et il a fini par devenir rédacteur, le poste dont je rêvais. Le seul ennui : il écrivait comme un pied.

Après le concours, j’ai compris que j’en aurais pour des années avant de pouvoir à nouveau présenter ma candidature, sans garantie de réussite. J’avais le cœur brisé. Passer aussi près du but…

Dégoûté, j’ai commencé à regarder les petites annonces. Comme j’aimais bien les langues étrangères, un poste de traducteur à Ottawa me paraissait fort intéressant, d’autant plus que j’adorais le cachet britannique de la capitale fédérale. Une nouvelle vie m’attendait.

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