Souvenirs de Radio-Canada : troisième partie

 

  1. Galerie de portraits

Un peu de parachutage de noms (name dropping…)

Durant mes quatre années à RC, j’ai croisé pas mal de gens connus. J’ai vite constaté que bien des vedettes étaient somme toute des personnes affables; curieusement, ce sont les plus obscurs qui étaient parfois les plus détestables à force d’agir comme des vedettes.

Pierre Trudeau

Je me souviendrai toujours de l’entrevue donnée par Pierre Elliott Trudeau à Madeleine Poulin. L’animatrice l’avait piqué en lui demandant s’il n’était pas un peu dépassé, parce qu’il contestait l’accord du lac Meech. Arrogant comme toujours, Trudeau l’avait humiliée en ondes en faisant ressortir que ses questions manquaient de substance. Il avait raison, comme je l’ai constaté plus tard, et madame Poulin n’avait pas le gabarit d’un Pierre Nadeau ou d’un Jean-François Lépine. Au jeu de la provocation, elle n’avait aucune chance. 

J’ai vu le personnage arriver à RC. Une meute de journalistes l’attendait et lui lançait des questions. Le prince ne cachait pas son mépris de la meute journalistique. Ignorant superbement toutes les questions qui fusaient, alors qu’il s’engageait dans l’ascenseur, il leur lança ce qui suit : « C’est-tu toutes des journalistes de Radio-Canada, ça? »

J’étais dans le studio et je voyais Madeleine Poulin qui parlait de ses problèmes personnels à un technicien. Ces vedettes sont d’abord et avant tout des êtres humains. Je suis remonté à la salle de rédaction et ai vu l’entrevue en circuit fermé. Trudeau a été fendant et les journalistes dans la salle voulaient tous le tuer.

J’éprouvais la même émotion. Mais en revoyant l’entrevue plusieurs années plus tard, je pus constater que l’animatrice ne cherchait pas vraiment à connaître les raisons de son opposition. Elle en a mangé toute une.

Bernard Derome

J’avais peu affaire avec les gens de la télé. Un jour, Bernard Derome parle de la ville d’Aachen en Allemagne. Je ne savais pas à l’époque que j’allais devenir traducteur et me spécialiser en terminologie géographique… Toujours est-il que je l’aborde poliment après le Téléjournal et lui explique que Aachen en allemand se traduisait par Aix-la-Chapelle.

Commençant à réfléchir après le début de ma phrase – j’étais jeune – je me dis qu’il allait sûrement me rabrouer, moi le blanc-bec qui ose le reprendre. Eh bien non! Il me remercie chaleureusement de mon intervention, s’en veut terriblement de s’être trompé… Un vrai pro et un gentleman.

Louise Arcand

J’ai côtoyé aussi Louise Arcand, brutalement congédiée du Téléjournal de 18 h parce qu’elle était « trop vieille » (sic) » Âgée de 40 ans, elle a poursuivi son employeur pour 400 000 $ et a eu gain de cause. Pour la punir, on l’a affectée aux nouvelles radio… La dame était gentille, bien que pas très chaleureuse. Néanmoins, elle ne s’est jamais impatientée quand je faisais mes premières armes comme chef de pupitre remplaçant et que j’avais de mal à assembler mon bulletin de nouvelles. « Trente secondes », me dit-elle un jour d’un ton calme.

Parfois, elle se plaignait de se sentir un peu mal, sans trop savoir pourquoi. Elle est décédée quelques années plus tard d’un cancer.

Charles Tisseyre

Tiré à quatre épingles, il lisait le téléjournal, de sa belle voix toujours mélodieuse. Un jour, faisant visiter les lieux à Sylvie, qui devint mon épouse, nous l’avons dérangé alors qu’il enregistrait un texte, sur le plateau du Téléjournal. Il avait été un peu contrarié. Je ne lui ai jamais parlé. Mais on devine un homme curieux et ouvert en le voyant animer Découverte. Lorsque je donnais des cours au Bureau de la traduction, je m’amusais à l’imiter.

Myra Cree

L’une des personnes les plus sémillantes fut Myra Cree. Elle était d’origine autochtone et lisait les nouvelles. Elle était notre lectrice un samedi matin et s’est amenée avec une bouteille de calvados pour « enrichir » le café matinal. Nous en avons tous pris pour le déjeuner…

L’horaire 4 h à midi était éprouvant. Prendre du calvados de bon matin n’est pas la meilleure idée… Le chef de pupitre, sonné, m’a relégué la tâche de faire le bulletin de nouvelles à sa place. Il est allé se coucher… Myra, elle, était fraîche comme une rose et a lu ses nouvelles de manière impeccable.

Louise Moreau

Nous rêvions tous de Louise Moreau. Séduisante jeune femme qui animait l’émission de musique classique du matin, sur la chaîne FM. Quand j’arrivais en studio avec mon lecteur de nouvelles, elle me faisait des bye bye de l’autre côté de la vitre. Elle fermait le micro et me criait « Allo André !».

Pendant ce temps jouait une sérénade de Mozart. On avait l’impression d’arriver dans un cocon, un monde irréel. Et Dieu qu’elle était belle.

Je l’ai vue complètement désarçonner un lecteur du bulletin des sports, en lui disant à la fin : « Vous avez été délicieux. » Et l’autre de répondre en ondes, éberlué, séduit : « Baaaaaaah… »

Paul-Émile Tremblay

Journaliste émérite, il est venu terminer sa carrière aux nouvelles radio, tout comme Jacques Fauteux, d’ailleurs, que j’avais trouvé aigri.

M. Tremblay était un érudit. Il avait voyagé partout dans le monde. Les conversations avec lui étaient passionnantes. Il ne méprisait pas les jeunes journalistes, au contraire il les appréciait, car nous avions fait des études, nous étions ouverts sur le monde. Bref, c’était un personnage attachant.

J’avais déjà la réputation d’être un des meilleurs rédacteurs de la salle. Mais M. Tremblay allait le signaler à grands traits.

C’était en 1985 ou 1986, à l’époque du dégel soviétique, appelé la glasnost. La situation était complexe, alors écrire un texte relativement court sur la situation relevait de l’exploit.

Comme d’habitude, j’ai mis la nouvelle dès la première phrase. Dans les développements, je glissai quelques incises ici et là pour expliciter le contexte, afin que l’auditeur comprenne bien ce qui se passait. J’ai réussi à boucler le tout en 12 lignes.

M. Tremblay est venu me voir en brandissant mon manuscrit. « Ce texte est un pur chef-d’œuvre, c’est le meilleur que j’aie lu. » Venant de cet homme qui avait interviewé René Lévesque, c’était tout un compliment.

J’ai aussi côtoyé Céline Galipeau, elle aussi surnuméraire, mais du côté de la télé. C’était une personne froide; mais elle n’avait pas le ton pincé qu’elle affiche aujourd’hui. Elle a fait du chemin et a gagné le respect de tout le monde.

Aussi, Julie Miville-Deschêne, haute comme trois pommes, charmante, devenue une grande reporter, ensuite présidente du Conseil du statut de la femme et nommée récemment sénatrice.

Une personne sympathique, Marie-José Turcotte, qui a fait sa marque aux sports en couvrant une multitude de jeux olympiques.

Stephan Bureau

Il était déjà une vedette en devenir quand il a atterri à la salle des nouvelles. On lui promettait un bel avenir et il avait de l’expérience derrière le micro. Un personnage exubérant qui mettait beaucoup de vie dans la salle.

Un jour, il allait interviewer la pulpeuse Maruschka Detmers, qui avait joué dans le film érotique Le diable au corps. Chanceux va.

Il allait bientôt devenir chef d’antenne du TVA Nouvelles et plus tard remplacer Bernard Derome. Je trouve bien dommage qu’il ait tout lâché pour bifurquer du côté de l’humour. Il vaut plus que cela.

Yves Desautels

Il fait l’hélicoptère circulation à la radio, encore de nos jours. Un autre boutentrain qui faisait rire tout le monde. J’ai joué au golf avec lui et avec mon chef de pupitre hyper-nerveux que j’avais fait péter. Un beau souvenir. Tout le monde pestait après sa balle, mais au moins on n’épluchait pas tous les cancans de la salle de rédaction.

Michel Benoit

Il animait Génie en herbe et lisait les nouvelles tant à la radio qu’à la télé. Un grand professionnel. Il n’est pas tombé dans le piège quand je lui ai mis une fausse nouvelle écrite en charabia, en tête du bulletin. Rendu en studio, il a vu l’imposture et a écarté la fausse nouvelle sans dire un mot.

Et Jacques, ce grand journaliste déchu, en fin de carrière, mis sur la voie de garage des nouvelles radio. Complètement désabusé, il écrivait ses textes n’importe comment au point qu’ils étaient parfois sans queue ni tête…

Un jour, regardant en direction d’un groupe de rédacteurs souffrant tous de problèmes psychologiques – on les appelait méchamment « l’aile psychiatrique » – il grommela : « Moi, en tout cas, ils ne me rendront pas fou. »

C’était pathétique, cette femme qui souffrait d’une psychose paranoïaque. Elle voyait des monstres dans son garde-robe, affichait un comportement un peu bizarre, me parlait de son chum imaginaire… De temps en temps, elle faisait une crise, par exemple d’avertir la salle de ne rien écrire sur l’Union soviétique, car nous risquions de déclencher une guerre mondiale…

Elle disparaissait ensuite pour huit mois, en institution, et elle revenait, « guérie ». Profondément triste.

Quelques collègues surnuméraires sont parvenus à percer le plafond de verre auquel se heurtaient les jeunes journalistes. Hughes De Roussan, devenu reporter à la radio et qui a couvert le drame de Polytechnique, entre autres; Robert Verreau, qui a œuvré de longues années à Radio-Canada; Marie-Louise Séguin, plus tard candidate du Parti québécois dans Soulanges. Sans oublier Isabelle Poulin qui a trouvé le moyen de se frayer un chemin derrière le micro.

Quelques comédiens croisés…

Se promener dans les corridors immenses de l’édifice nous faisait rencontrer bien des gens. Dominique Michel à la cafétéria, des comédiens d’une émission jeunesse déguisés en renard et qui tentaient de manger sous leur maquillage imposant…

Aussi, le sympathique Roger Lebel, aujourd’hui décédé. Quand j’étais enfant, j’avais trouvé le moyen de l’appeler au téléphone, à CKLM, où il travaillait, pour lui dire que j’étais malade… Il avait écrit une lettre à ma mère et m’avais envoyé une caricature de Jean-Pierre Coallier, qui faisait des dessins à l’époque. M. Lebel ne se rappelait plus de cet épisode mais il m’a serré la main.

Aperçu aussi Gilles Latulippe et Suzanne Lapointe. Également Albert Millaire coiffé d’un haut-de-forme, pour interpréter Wilfrid Laurier. Avec lui Zoé, en robe à crinoline, Monique Miller. Ils allaient à la petite caisse.

Aperçu aussi Jacques Languirand dans son surprenant studio kaléisdoscopique. Un grand mystique, mais il cachait un terrible secret révélé par la suite.

Tous ces gens ne se souviennent pas nécessairement de ma petite personne. J’ai été une étoile filante qui a atterri sous d’autres cieux. Mais chacune d’entre elles illumine le firmament de mes souvenirs.

Prochain article : moments forts

5 Thoughts on “Souvenirs de Radio-Canada : troisième partie

  1. Danielle Brien on 28 juin 2018 at 10:52 said:

    Bonjour,

    Je suis abonnée et je suis avec intérêt vos gazouillis sur Twitter.

    J’aimerais connaître votre opinion sur les pages web du gouvernement fédéral.

    Marc Laurendeau commentait il n’y a pas si longtemps à la radio de Radio-Canada la qualité du français des communications de notre premier ministre.

    Au plaisir de vous lire,
    Danielle Brien

  2. Julie Bergeron on 28 juin 2018 at 21:56 said:

    Quarante ans, ce n’est pas si vieux, il me semble. Jamais on aurait congédié un lecteur de nouvelles parce qu’il était trop vieux. (À quel âge a-t-il pris sa retraite, Bernard Derome, déjà?) Quel sexisme! Quand va-t-on cesser de juger une femme selon son apparence plutôt que son mérite?

    • Andre Racicot on 29 juin 2018 at 08:01 said:

      On a aussi dit à une journaliste qu’elle n’avait pas besoin d’augmentation de salaire puisque son mari pouvait la faire vivre.

      • Julie Bergeron on 29 juin 2018 at 12:00 said:

        Oui, hélas, c’était la mentalité de l’époque. Pourtant, à travail égal salaire égal non? Ce n’est pas une question de nécessité, mais de droit. Le travail accompli par une femme vaut bien celui accompli par un homme. Comme si une femme ne pouvait pas exister sans la présence d’un homme dans sa vie et comme si les femmes n’avaient d’autre ambition que de se faire vivre par un mari. C’est comme si la société encourageait la dépendance des femmes à l’égard des hommes. Et les femmes célibataires elles, que faisaient-elles? Heureusement, les temps ont changé.

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