Pallier à

« Les prépositions sont les mines antipersonnel des langues », écrivais-je en février 2016. C’est toujours vrai.

À un point tel que l’une d’entre elles parvient, avec temps et obstination, à tracer son sillon dans la pierre de l’usage. Ainsi en est-il de pallier à. André Gide a commis cette erreur dans un de ses livres, en 1911. Est-ce suffisant pour l’adouber? Pas vraiment.

Maurice Rouleau, dont on ne saurait contester l’autorité en matière de prépositions, dénonçait cette erreur cent ans plus tard, en 2010.

Pallier est un verbe transitif direct : on pallie quelque chose et non à quelque chose. C’est du moins ce que tous les ouvrages disent. On explique cette construction par son étymologie. Pallier vient du latin pallium (= manteau), et quand on jette un manteau sur quelque chose, on cache, on dissimule ce quelque chose.

En bas latin, palliare voulait dire « proprement recouvrir d’un manteau », nous informe Le Figaro.

Pourtant, la construction pallier à fait recette. Un peu partout, on pallie à des problèmes, à des inconvénients… Pourquoi?

La confusion semble venir du petit cousin remédier à. On remédie à un problème, par exemple.

L’ensemble des sources contemporaines condamnent pallier à, d’autant plus que les dictionnaires ne répertorient pas l’expression, y compris le Trésor de la langue française.

L’accumulation des erreurs finira-t-elle par inscrire l’expression dans l’usage? L’avenir le dira, mais pour l’instant mieux vaut s’abstenir.

One Thought on “Pallier à

  1. Serge Allard on 11 novembre 2019 at 21:27 said:

    Ce que je trouve le plus curieux dans cette histoire de l’usage critiqué du verbe «pallier» – et de son proche parent «suppléer» -, c’est qu’en parle encore en 2019 ! En effet tous les ouvrages de référence, tous les guides du bon usage et tous les grammairiens sont unanimes pour dénoncer l’usage de pallier avec la préposition à. Voir par exemples cette chronique du journal Le figaro du 1 avril 2017:

    «Pallier» ou «Pallier à»? Ne faites plus la faute!
    https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/2017/04/01/37003-20170401ARTFIG00005-pallier-ou-pallier-a-ne-faites-plus-la-faute.php

    Cette même chronique mentionne également l’utilisation dite fautive de «pallier à» par André Gide dans son roman Isabelle en 1911.

    Alors, si tout le monde semble être d’accord pour dire que cette une faute majeure, pourquoi est-ce qu’elle existe encore ? C’est que vraisemblablement, pour beaucoup de gens ce n’est pas une faute. Il est fort probable même que la forme «pallier à» soit perçue comme plus logique par la majorité des locuteurs qui ignorent les considérations étymologiques.

    Je signale d’ailleurs le traitement exhaustif de cette question dans le Juridictionnaire du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral canadien.

    https://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2guides/guides/juridi/index-fra.html?lang=fra&lettr=indx_catlog_p&page=9yUjBJ4eKA2s.html

    Après avoir repris les mêmes arguments de ce blogue, cet article de TERMIUM Plus fait le constat suivant:

    «Bien que l’emploi des verbes pallier et suppléer en construction transitive indirecte soit critiqué, il fait l’objet de maints constats dans les textes de bonne tenue. Ainsi écrit-on que l’adjectif supplétif qualifie tout ce qui, dans l’ordre des prescriptions juridiques, permet de combler ce qui manque, autrement dit d’y suppléer (on eût pu écrire de le suppléer) pour assurer complétude et suffisance à un objet privé d’un attribut.

    Et encore : « L’officier de l’état civil ne doit mentionner dans les actes que les déclarations, même mensongères, des parties sans suppléer à leur silence par ses renseignements personnels » (= même observation).
    « Afin de pallier au vide juridique que créerait une pure déclaration d’invalidité, la déclaration sera initialement erga omnes pour une période de six mois. »»

    Qu’est-ce qu’on peut conclure ? C’est un faux problème. En effet, bien que l’usage de «pallier à» soit critiqué par les grammairiens, ce même usage est très répandu dans le public et chez de très bons auteurs. Après tout, André Gide a reçu le prix Nobel de la littérature en 1947. Ce n’est pas rien. Donc, il n’y a pas grand mal à dire «pallier à».

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