La nouvelle orthographe

Vrai ou faux?

  • On peut maintenant écrire les chevals?
  • La graphie nénufar est une faute introduite par la nouvelle orthographe?
  • On peut maintenant écrire filosofie?
  • Toutes les anciennes graphies sont maintenant erronées?

Si vous avez répondu oui à l’une des questions précédentes, vous êtes victime d’un des nombreux préjugés entourant les rectifications de 1990. Tous ces énoncés sont faux.

Je donne un atelier sur les nouvelles tendances du français. Presque à tout coup, un ou deux participants m’attend avec une brique et un fanal, lorsque j’aborde l’épineuse question de la nouvelle orthographe. En posant quelques questions à mon auditoire, je constate assez vite que la plupart des détracteurs des rectifications n’en connaissent pas la teneur. Les rumeurs tiennent souvent lieu d’opinion et c’est dommage.

Revenons aux énoncés précédents :

  • On n’écrit pas chevals. La seule modification de la grammaire concerne le verbe laisser, invariable lorsqu’il précède un infinitif : Elles se sont laissé mourir.
  • Nénufar s’écrivait ainsi jusqu’à ce qu’une faute de transcription en 1935 altère son orthographe en nénuphar. Seuls les mots venant du grec prennent le ph. Nénufar vient de l’arabe nînûfar.
  • Philosophie continue de s’écrire ainsi parce que c’est un hellénisme.
  • Les « anciennes graphies » sont toujours valides.

 

Une réforme?

À peine 1400 mots sont touchés par la nouvelle orthographe. Dans un texte courant, un mot sur deux pages change de graphie. Il s’agit le plus souvent d’un accent circonflexe qui disparaît… disparait.

Alors pourquoi tout ce tollé? Le conservatisme grammatical et orthographique du français. Une mauvaise chose? Pas toujours. Beaucoup trouvent que l’anglais moderne devient un sabir et qu’on peut dire n’importe quoi. Cette tolérance peut être source de confusion, par moment. Mais quel dynamisme, par ailleurs! On ne se demande pas si telle chose se dit, on le dit tout simplement.

Le français, au contraire, est trop souvent dans ses vieilles pantoufles et met du temps à accueillir les néologismes. Chaque nouveau mot est soupesé; ce n’est pas dans les dictionnaires; ce n’est pas français. Le francophone se torture avant d’écrire ou de parler.

L’évolution des dictionnaires est pachydermique, même si on salue chaque année les nouveaux termes qui viennent peupler Larousse et Robert. Parfois l’évolution ne se fait pas. Un exemple? La locution lors de, couramment employée au futur ou dans un sens intemporel. Aucun ouvrage ne signale cette évolution.

On a parlé de réforme en 1990. Ce n’en est pas une. On pourrait plutôt parler d’une série de demi-mesures, comme si l’Académie avait craint d’aller trop loin. À cause de cette prudence, beaucoup d’anomalies persistent, ce qui déçoit bien des gens.

Donc, on supprime l’accent circonflexe sur le u et le i, mais pas sur le a et le o.

Nous voilà encore pris avec syndrome… mais symptôme. Âtre, mais psychiatre.

Les doubles consonnes persistent, et l’illogisme qui l’accompagne.

Raisonner mais rationaliser. Aggraver mais agriculture. De fait, seuls les mots de même famille ont été raccordés : pomme, pommiculteur; souffler, boursouffler.

Certains noms composés sont soudés : extrafort, contrevérité, mais pas garde-côte, néo-zélandais.

L’usage du tréma demeure surprenant : aigüe, au lieu de aiguë. Mais on n’en ajoute pas un à bilinguisme.

Les graphies avec an et en demeurent arbitraires. Leur normalisation aurait des effets considérables sur l’orthographe, entre autres sur les noms propres. On comprend les réticences des académiciens. Et on continuera d’écrire le son O d’une quinzaine de manières différentes : Renault, charriot, Pernod, nautique, roseau… Dire que la réforme rendra le français phonétique est totalement inexact.

 

Des protestations exagérées

On comprend d’autant plus mal les cris d’orfraie qu’on entend toujours à propos de la nouvelle orthographe.

Voici les principaux arguments avancés :

  • Inaccessibilité de la littérature classique.
  • Dévalorisation de la langue.
  • Oralité de la langue.
  • Générations futures déculturées.
  • Anarchie grammaticale.
  • Appauvrissement culturel.
  • Nivellement par le bas.

Aucun d’entre eux ne tient la route.

Les Espagnols ont modernisé leur langue et continuent pourtant de lire Cervantes. En français, on lit Jean de Lafontaine dans une version plus moderne; personne ne s’en plaint. D’ailleurs, des ouvrages du XIXe siècle voient certains mots écrits à la moderne. Même Camus n’y échappe pas.

Est-ce que l’allemand ou l’italien, qui s’écrivent presque phonétiquement, n’ont aucune valeur culturelle? Et le coréen, entièrement phonétique? La richesse de la langue tient-elle à la complexité de son orthographe? Ça ne tient pas debout.

Les langues latines se sont simplifées; tout comme le suédois, le néerlandais, le russe… A-t-on parlé de la déchéance de ces idiomes?

De l’autre côté du globe, le chinois, le japonais, l’indonésien ont fait de même.

Est-ce que les générations actuelles qui parlent ces langues sont des nigauds par rapport à leurs ancêtres? La disparition de certaines lettres désuètes en russe a-t-elle entraîné le naufrage de la langue de Tolstoï?

De fait, TOUTES les langues évoluent, le plus souvent pour se simplifier. Stopper cette évolution équivaut à les embaumer vivantes.

Les rectifications aujourd’hui

On estime que 60 pour 100 de celles-ci figurent maintenant dans les dictionnaires. Mais cela ne signifie pas qu’elles soient d’usage courant. Beaucoup hésitent encore.

La presse canadienne aussi bien qu’européenne les ignore superbement. Les éditeurs des deux côtés de l’Atlantique n’en tiennent pas compte, de sorte que la littérature conserve ses graphies traditionnelles.

Les manuels scolaires français tiendront comptes des rectifications à compter de l’automne 2016. Mais le conservatisme de nos cousins semble inébranlable. Un mur de conservatisme qui n’a plus sa place au XXIe siècle.

2 Thoughts on “La nouvelle orthographe

  1. Philippe Lemaire on 23 novembre 2015 at 22:03 said:

    Je distingue mal le verbe « aller » dans « Elles se sont laissé mourir ». 😉

  2. « On ne se demande pas si telle chose se dit, on le dit tout simplement. »
    Cette phrase me paraît très dangereuse, car elle peut justifier tout et n’importe quoi… 🙂

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