Nègre

Nègre. Voilà, le mot est lancé. Celui qu’il ne faut pas prononcer.

Le mot nègre n’est plus neutre, en supposant qu’il ne l’ait jamais été. En effet, il traîne avec lui un lourd passé colonial et esclavagiste, qui le rend de nos jours inacceptable.

Le Robert formule des observations particulièrement précises :

« Terme raciste sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes. » C’est clair.

Quant au Larousse, il suggère comme équivalent le mot noir et, dans un registre soigné, personne de couleur. Cette dernière expression est plus vague, car les gens de couleur ne sont pas uniquement des Noirs, quand on y pense un peu.

À cela, j’ajouterais qu’il convient d’éviter l’anglicisme ridicule black, dont j’ai parlé dans un article précédent.

De fait, le mot nègre persiste, mais dans un sens plutôt différent, pour désigner un auteur fantôme, par exemple un journaliste qui écrit la soi-disant autobiographie d’un athlète. Généralement, les éditeurs précisent le nom de la personne qui a recueilli les confidences du sportif. Un nègre peut également être l’auteur caché d’un livre attribué à une autre personne.

À mon sens, il ne fait aucun doute que le mot nègre pris dans ce sens restrictif est appelé à disparaitre, surtout s’il hérisse les Noirs.

Dany Laferrière serait-il un raciste qui s’ignore?

L’écrivain d’origine haïtienne Dany Laferrière, membre de l’Académie française, a écrit un livre intitulé Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer et aussi Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? Le titre étonne de nos jours avec la controverse qui vient d’éclater à l’Université d’Ottawa (voir la rubrique suivante).

Le terme, on vient de le voir, ne s’emploie pratiquement plus en français. Alors comment le célèbre écrivain justifie-t-il le titre de son ouvrage? Pour lui, tous les mots du dictionnaire doivent survivre; ils ont droit de cité; le plus important, c’est de voir quelle est l’intention de la personne qui glisse nègre dans un discours, un écrit. C’est l’intention qui compte.

On lira avec intérêt ses propos dans le site Livres Haïti.

Utiliser les mots en N ou pas?

À l’automne 2019, j’ai fait un exposé sur ces précisions linguistiques dans un cours de rédaction française, à l’Université d’Ottawa. Aucun étudiant n’a protesté et une étudiante haïtienne approuvait du chef tout ce que je disais. Tout le monde a compris que je parlais en termes linguistiques et qu’il n’y avait aucune intention malicieuse dans ce que je disais. Mes étudiants ont fait preuve de discernement.

Un sort bien différent attendait deux chargées de cours, l’une à l’Université Concordia de Montréal et l’autre à l’Université d’Ottawa. Les deux ont abordé le terme nigger dans des exposés qui ne défendaient aucunement le racisme. Le simple fait d’avoir osé utiliser le terme honni leur a valu une fronde de certains étudiants qui les ont forcées à présenter des excuses. Une pétition à Concordia a circulé pour faire bannir de l’enseignement la prof coupable d’hérésie. Elle avait tout simplement mentionné le titre anglais du livre de Pierre Vallières, White Niggers of America.

À ce sujet, il faut être conscient que le fameux mot est perçu comme une insulte par les Noirs anglophones. Comme le révèle un article paru dans l’International Journal of Society, Culture and Language, une forte majorité de Noirs s’opposent à l’emploi du fameux N-Word par toute personne et en toute circonstance. Citation :

This so-called “right” to use a word is central to the notion of language as a cultural identifier signaling identity (convergence) with and difference (divergence) from others. Use of a word or term by an outsider may be met with resistance and otherwise negative response from the in-group.

Il y a donc une sensibilité dont il faut tenir compte. Est-ce une raison pour bannir tant le terme anglais que le terme français? La discussion est ouverte, ou en tout cas, elle devrait l’être, et c’est là où le bât blesse.

Une nouvelle Inquisition?

L’ennui, c’est que certains étudiants ne veulent aucune discussion point à la ligne. Ceux qui ont porté plainte contre l’enseignante de Concordia ont refusé d’entendre de ses explications, certains d’entre eux voulant poursuivre le combat à l’extérieur de l’enceinte universitaire pour anéantir une fois pour toutes la chargée de cours. On ne faisait pas mieux au Moyen Âge.

À Ottawa, une autre enseignante a subi le même sort, a présenté des excuses mais a été suspendue. La direction de l’université ainsi que son recteur Jacques Frémont ont implicitement donné raison à une poignée d’étudiants indignés.

C’est la goutte qui a fait déborder le vase. L’association des professeurs à temps partiel a protesté de même qu’un groupe d’enseignants courageux. Courageux, parce que des appels ont été lancés dans Twitter pour que ces personnes soient harcelées sur Internet. Oui, vous avez bien lu.

De nombreux médias d’Ottawa, de Montréal et d’ailleurs ont fait état de cette situation, malheureusement pas aussi inhabituelle qu’on peut le croire.

Cette controverse met en lumière l’emprise croissante du politiquement correct dans le discours public, emprise dont on commence à peine à mesurer tous les dégâts. Elle soulève un bon nombre de questions fondamentales. Notamment : en vertu de quel principe une poignée d’étudiants se donne-t-elle le droit de censurer un professeur? D’imposer un vocabulaire précis? De faire des procès d’intention alors que ces étudiants savent très bien que l’enseignante n’a jamais affiché d’attitude raciste évidente? De refuser tout dialogue et de mener une chasse aux sorcières contre les enseignants jugés fautifs?

Il y a lieu de s’indigner, mais surtout de s’inquiéter pour la suite des choses.

Verra-t-on prochainement des buchers sur les campus pour bruler les hérétiques? Des autodafés de leurs écrits? Des procès en sorcellerie?

Pendant combien de temps encore allons-nous endurer ce genre d’Inquisition?

***

André Racicot vient de faire paraître un ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.  Ce livre accessible à tous est la somme de ses réflexions sur l’histoire et l’évolution de la langue française. L’auteur y met en lumière les trop nombreuses complexités inutiles du français, qui gagnerait à se simplifier sans pour autant devenir simplet. Un ouvrage stimulant et instructif qui vous surprendra.

On peut le commander sur le site LesLibraires.ca ou encore aux éditions Crescendo.

8 Thoughts on “Nègre

  1. Jean Bouchard on 19 octobre 2020 at 11:37 said:

    Merci d’avoir écrit ce texte.

  2. Chambaron on 19 octobre 2020 at 11:58 said:

    Bravo d’avoir osé attraper le taureau par les cornes (les opposants à la corrida ou aux courses de vachettes vont sans doute me trainer en justice !).
    Il ne s’agit d’ailleurs pas, comme vous le soulignez, d’un fait isolé : de stupides polémiques ne cessent d’être montées pour les raisons les plus futiles. Avant même de commencer à débattre, on est déjà épuisé de devoir franchir les mesures sanitaires en matière linguistique. Peu étonnant que l’on enfonce dans une inquiétante fracturation sociale dans laquelle chacun ne parle qu’à « son camp » et fait une crise au premier « bonjour » non orthodoxe…

  3. Alice on 19 octobre 2020 at 12:05 said:

    Article nauséabond. Il n’y a bien que les hommes blancs cis de +50 ans pour s’indigner de ça.

    • Daniel Jean on 19 octobre 2020 at 13:28 said:

      Comment peut-on défendre une cause (celle des Noirs), combattre un phénomène (le racisme) et rendre compte du passé (l’Histoire) si l’on banni du vocabulaire les mots qui s’y rapportent? À force de bien-pensance et de rectitude politique, on franchit rapidement les limites de l’absurde.

  4. Bertrand on 19 octobre 2020 at 12:51 said:

    Monsieur Racicot,

    – la folie a un coup d’avance puisque c’est pour la répétition d’un mot en mandarin sonnant comme ‘nigga’ qu’un enseignant d’une université californienne, Greg Patton, a fait l’objet de sanctions.

    – La question est-elle de savoir « en vertu de quel principe une poignée d’étudiants se donne le le droit de censurer », ou plutôt, surtout, uniquement ! de savoir pourquoi et comment une autorité, les autorités donnent droit à cette censure ?

    – Le harcèlement sur Internet peut certes pousser aux extrêmes les ados qui y vivent sans envisager de… débrancher mais est-il comparable au renvoi des gens de leur poste, à la perte de leur emploi ?

    – La formule du Robert est une perle : employé par un métis, le N-word est-il alors une demi-insulte raciste ?

    Merci pour ce texte stimulant malgré ces surprenants angles d’approche.

  5. Bertrand on 19 octobre 2020 at 12:57 said:

    Retour à la linguistique :
    est-ce que pour une fois, le français disposerait d’une palette de nuances supérieure à l’anglais aux 300000 mots avec les termes nègre, negro, Noir et (ne nous déplaise) black ?
    (Je la présente ici du plus infâmant au plus consensuel)

    B.

  6. Christian on 19 octobre 2020 at 13:09 said:

    Alice. Ça c’est de l’âgisme. Ce n’est pas mieux que le racisme. C’est certainement bien pire que la simple utilisation du mot nègre sans intentions racistes. Il faudrait peut-être demander des excuses ou partir une pétition… 🙂 C’est fou jusqu’où on peut se rendre quand on ne peut pas tolérer une opinion différente de la sienne sans tomber dans l’insulte. N’est-ce pas?

  7. Lyne on 19 octobre 2020 at 14:42 said:

    Merci pour ce texte. Mais je me demande : les « personnes à la peau foncée dont les ancêtres plus ou moins lointains viennent d’Afrique » sont-elles toutes de l’avis d’Alice?

    Je peux comprendre que le mot angais « n–ger » soit à proscrire. Il s’agit d’une déformation méprisante du mot « negro » en anglais. Mais le mot « nègre » en français n’a pas du tout la même connotation, enfin pas seulement. Que faire alors quand, en espagnol par exemple, le mot qui désigne la couleur noire est « negro »? Il existe dans toutes les langues des termes à connotation péjorative; c’est le contexte qui nous éclaire sur le sens voulu par la personne qui le prononce ou qui l’écrit.

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