L’Académie et la féminisation

L’Académie française vient d’arriver en ville, comme on dit au Québec. Après des siècles de résistance, elle fait une entrée fracassante dans le XXIe siècle en acceptant le principe de la féminisation des titres.

Non sans avoir résisté.

Une résistance farouche

Un article paru dans l’hebdomadaire L’Express claironne la bonne nouvelle. Il signale l’avant-gardisme du Québec en la matière et la résistance forcenée, épidermique de l’Académie devant la féminisation.

Dorénavant, une ambassadrice sera une femme dirigeant une ambassade, et non plus l’épouse de l’ambassadeur.

À mon avis, deux facteurs expliquent ce recul historique (oui, pour une fois, le mot est justifié). Premièrement la vigueur qu’a pris ces dernières années le courant féministe et la recherche de l’égalité pour les femmes ; deuxièmement, l’usage, tout simplement. Si le Québec a ouvert le chemin, suivi assez rapidement par la Belgique et la Suisse, la France, par contre, s’est insurgée contre la féminisation des titres de profession. Avec la même hargne aveugle, irrationnelle et délirante dont elle a fait preuve envers la très timide réforme de l’orthographe de 1990.

On pourrait ajouter un troisième facteur : l’absurdité de la position de l’Académie a fait le reste.

Madame le ministre

L’hostilité des Immortels envers les femmes a été bien documentée. Il a fallu attendre 400 ans avant qu’une femme, Marguerite Yourcenar, fasse son entrée au Quai Conti. Comme le signale l’article précité, l’historien Pierre Gaxotte s’opposait à l’élection d’une femme, parce qu’elle conduirait éventuellement à celle d’un nègre (sic)…

Encore aujourd’hui, la secrétaire perpétuelle de l’Académie, Hélène Carrère d’Encausse, insiste pour se faire appeler Madame LE secrétaire perpétuel. Parce que oui, certaines femmes s’élèvent contre la féminisation, reprenant les arguments des grammairiens réactionnaires et misogynes du XVIIe siècle.

On a observé la même résistance envers l’appellation Madame LA ministre.

En 1997, le premier ministre Alain Juppé nomme une douzaine de femmes ministres; elles insistent toutes pour être appelées « Madame la ministre », ce qui entraîna immédiatement une polémique. C’est le scandale des Jupettes…

Nadeau et Barlow, dans leur livre Le français, quelle histoire !, rapportent l’anecdote suivante :

À cette époque, le journaliste Jean-François Lisée interviewa le secrétaire perpétuel de l’Académie, Maurice Druon, et lui posa une colle : “Doit-on dire “Madame la ministre est bien bon“ ou “Madame la ministre est bien bonne“? Coincé, Druon s’en tira par une pirouette en répondant “Bonne à quoi[

Atterrant.

Éradication des titres féminins

L’Académie française revient de loin. Elle a jadis éradiqué des titres féminins, comme médecine, autrice, inventrices ou philosophesse…

Pratiquant le sophisme, elle a fait valoir que le masculin était le genre générique en français. Donc pas besoin de médecine, puisque médecin englobait les deux genres.

Pendant des siècles, on a invoqué ce prétexte pour s’opposer à toute féminisation.

Cette règle grammaticale n’était nullement sexiste : elle relevait du génie de notre langue.  

L’ennui, c’est que le genre générique s’appelait… le masculin. L’argument aurait été plus convainquant si on avait parlé du genre A et du genre B. Appeler les deux genres féminin et masculin n’est-il pas porteur de sens ?

En outre, le fait d’énoncer au masculin les titres touchant des professions nobles comme la médecine, l’écriture, la philosophie était révélateur. Comme le fait observer Éliane Viennot, autrice de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin : « Ils ne se sont pas attaqués aux basses fonctions ou aux fonctions traditionnellement féminines. » Autrement dit, on n’a pas éliminé la blanchisseuse, par exemple.

Pour tout résumer, le recul de l’Académie est une grande victoire pour les femmes et la logique élémentaire, quoi qu’en pensent certains.

On lira avec intérêt mon article sur l’écriture inclusive.


[1] Nadeau et Barlow, op. cit., p. 486.

3 Thoughts on “L’Académie et la féminisation

  1. Philippe Riondel on 20 février 2019 at 12:10 said:

    1. C’est une excellente nouvelle. Enfin. À vrai dire, les gens de la rue féminisait souvent spontanément les titres en France, et c’était souvent les gens éduqués qui mettaient un point d’honneur (par snobisme? par souci de ce qui était considéré comme le bon français?) à maintenir des « Mme le ministre »… ou à reprendre les autres.
    2. C’est évidemment subjectif, mais je déteste autrice, et quitte à me faire reprendre, une écrivaine restera pour moi une auteure, quelles que soient les justifications en faveur d’autrice. C’est bien plus joli. Il est vrai qu’autrice a le mérite pour les féministes de s’entendre davantage et d’affirmer plus fort le parti pris pour la féminisation des titres. Auquel je souscris sans réserve, inutile de le préciser.
    3. J’espère qu’on s’arrêtera là et qu’on nous épargnera les délires comme l’imprononçablee (j’ai même lu ce matin quelque part une argumentation fumeuse selon laquelle la langue écrite et la langue parlée étaient déconnectées l’une de l’autre!) et graphiquement hideux « lecteur·rice·s ». De toute façon, la force de l’usage nous en débarrassera rapidement.

  2. Philippe Riondel on 20 février 2019 at 12:12 said:

    Oups… « féminisaient »

  3. Je suis tout à fait d’accord avec vous quand vous parlez de genre A et de genre B. Je soutiens depuis longtemps qu’il faudrait trouver un moyen de faire disparaître les appellations de genre féminin et de genre masculin qui contribuent à idéologiser le débat. La position des académiciens (et structuralistes) Lévi-Strauss et Dumézil était tout à fait défendable mais uniquement du point de vue grammatical ou syntaxique (c’est-à-dire les règles d’accord: le terme non marqué, qu’il s’agisse du genre, du nombre ou du temps, peut toujours s’employer à la place du terme marqué). Leur esprit de système leur a malheureusement fait étendre cette règle à la désignation des personnes, ce qui heurtait de plein fouet le mouvement d’émancipation des femmes. En gros, on aurait dû se contenter d’intervenir uniquement dans le domaine des accords. Et même sur ce dernier point, il pourrait y avoir des discussions puisqu’on veut maintenant (ré)introduire l’accord de proximité.

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