La nouvelle orthographe

Elle a fait beaucoup jaser; on l’a conspuée, décriée, maudite…

La fameuse réforme de l’orthographe de 1990. Bien mal nommée, en fait, car elle touche environ 2400 mots, soit un mot dans un texte de deux pages. C’est pourquoi il serait plus juste de parler de rectifications de l’orthographe.

La levée de boucliers, il y a déjà 25 ans, n’est pas justifiée. Le français a connu plusieurs réformes de son orthographe et beaucoup d’anomalies et d’anachronismes ont pu être corrigés. Il n’y a qu’à lire des textes de Rabelais ou de Jean de La Fontaine pour se rendre compte qu’on n’arrête pas l’évolution d’une langue.

Prenons un extrait des Fables de La Fontaine :

Une grenouïlle vid un Bœuf,

Qui luy sembla de belle taille.

Elle qui n’estoit pas grosse en tout

Comme un œuf…

Mon correcteur orthographique rugit… Qui songerait à revenir à de pareilles graphies au nom de la pureté de la langue?

Le débat sur les rectifications de 1990 était tout sauf rationnel. Que de sottises a-t-on entendues…

  • L’écriture va devenir phonétique.
  • La littérature classique deviendra inaccessible.
  • L’anarchie grammaticale règnera.
  • On nivèle par le bas.

 

L’un des grands mythes propagés est que l’on pourra désormais écrire chevals au lieu de chevaux. Faux! Les rectifications ne comportent qu’un seul élément grammatical : l’invariabilité du verbe laisser lorsqu’il précède un infinitif.

Une mise en perspective s’impose.

Des langues sœurs comme l’espagnol, l’italien et le portugais s’écrivent de manière presque entièrement phonétique. D’ailleurs, l’espagnol est allé très loin en éliminant pratiquement toutes les doubles consonnes, en substituant le t simple au th, et en remplaçant le ph par le f.

Ainsi, on dit el teatro et la filosofía dans la langue de Cervantes. Le téâtre et la filosofie, vous avez vu ça quelque part en français?

En fait, les principaux changements concernent l’accent grave appliqué à des mots dont l’accent aigu était justement prononcé comme un accent grave. Cas connus : évènement, règlementation et… cèleri.

Ce dernier, l’usage ne l’a pas digéré… Mais on estime à 60 pour 100 la proportion des modifications intégrées dans les dictionnaires. C’est impressionnant quand on considère la résistance forcenée que l’on observe dans les publications de tout ordre.

La nouvelle orthographe introduit un peu de logique dans notre façon d’écrire. Une bonne partie des graphies du français résulte de décisions arbitraires; ce sont parfois des erreurs qui se répandent dans l’usage et sont ensuite consignées dans les dictionnaires. La supposée rationalité de l’orthographe française est un mythe.

Un bel exemple d’illogisme est le cure-dents. Le s est au singulier. Soit. Mais pourquoi un cure-ongle, sans s? Le français a justement besoin de ce genre dépoussiérage.

Les rectifications permettent aussi de raccorder des familles de mots aux graphies divergentes. Quelques exemples :

  • Bonhommie, comme bonhomme;
  • Charriot comme charrue;
  • Chaussetrappe comme trappe;
  • Combattivité comme battre;
  • Imbécilité comme imbécile;
  • Persiffle comme siffler;
  • Relai comme essai.

 

Malgré tout, la nouvelle orthographe laisse en plan plusieurs problèmes. Si on a éliminé l’accent circonflexe sur le u et le i, il est maintenu sur le o. On écrira donc symptome et syndrôme… À moins que ce ne soit le contraire…

Malgré les raccordements précités, les mystères de la double consonne persistent.

On continuera d’écrire raisonner et raisonnement, mais rationaliser

On a cité le malheureux nénufar comme un exemple des « bouleversements » que la nouvelle orthographe infligeait au français. Or cette graphie est exacte; c’est plutôt nénuphar qui est une faute. En effet, ce mot n’est pas un hellénisme — ce qui aurait justifié le ph. Le mot dérive de l’arabe nînûfar et non pas du grec.

Alors d’où vient nénuphar? D’une erreur de transcription survenue en 1935. Pourtant, des détracteurs de la nouvelle orthographe étaient prêts à défendre nénuphar bec et ongles, en faisant valoir que la fausse graphie avec ph était plus poétique…

Il reste encore bien du chemin à faire avant les prochaines rectifications.

 

2 Thoughts on “La nouvelle orthographe

  1. Personnellement, je trouve que cure-dents se justifie, puisqu’on utilise cet instrument entre deux dents, alors qu’un cure- ou coupe-ongle n’agit que sur un ongle à la fois.

    Cela dit, je trouve très critiquable la réforme du pluriels des noms composés dont le premier élément est un verbe. Si les changements sont parfois logiques, ils n’ont tout simplement aucune justification pour des mots comme gratte-ciel (gratte-ciels) quand il n’y a à l’évidence qu’un ciel, de grille-pain quand il s’agit de griller du pain (avec un article partitif – j’ai essayer d’y entrer un pain entier, mais rien à faire), coupe-froid (car c’est bien connu, il y a différents types de froid) et pas mal d’autres. Cela me paraît effectivement relever du nivellement par le bas (nivèlement, quelle horreur), car on ne fait plus du tout appel à la réflexion et au bon sens de la personne qui écrit pour se demander combien il peut y avoir de ciel ou si l’appareil sert à couper du pain, de l’herbe ou le froid plutôt que des pains, des herbes et des froids.

  2. Oups! Mon « pluriels » est décidément très pluriel.

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