Écrire et réécrire

Lorsque vous regardez une partie de tennis, vous pouvez avoir l’impression de pouvoir vous en tirer aussi bien que Milos Raonic ou Eugenie Bouchard. Voyons! Exécuter un revers a l’air si facile… Je pourrais faire la même chose. Bon sang, comment a-t-il fait pour rater cette balle?

Le lecteur qui dévore un roman historique de Ken Follet a l’impression qu’il l’a écrit d’un seul trait. Tout s’enchaîne merveilleusement bien, on tourne les pages et le temps file…

(Ironiquement, j’imagine le même Follet présentant son manuscrit à un éditeur : bof, trop long, les personnages ne sont pas assez développés, récit plutôt invraisemblable, style trop racoleur, allez voir ailleurs…)

En réalité, vous pouvez être certain que l’auteur de n’importe quel roman a sué sang et eau avant d’en arriver à la version finale. Et cette version n’est qu’un pâle reflet de ce que l’auteur avait prévu dans son plan.

Car tout le monde vous le dira : il faut un plan. Votre histoire doit être un papier à musique que vous suivez aveuglément; bref l’auteur est une sorte de piano mécanique qui égrène les notes.

Ce n’est pas tout à fait exact. Les anglophones disent souvent que le diable est dans les détails.

Pourtant, tout était clair dans votre tête. Le train partait de Montréal et il allait à Toronto. Mais très rapidement, votre prose s’anime sous vos mains, elle vous échappe et le convoi dévie. Pourquoi? Les péripéties exponentielles dont vous agrémentez votre chef-d’oeuvre forment bientôt un nœud inextricable : tel évènement vient en télescoper un autre, de sorte que tel développement ne tient plus. Et tout le reste, si clair dans votre esprit, devient tout à coup fragile, comme un château de sable léché par la mer.

Le doute vous tenaille, tel un spectre. En promenant votre chien, vous essayez de démêler les fils d’une intrigue qui apparaissait si simple au départ. Vous commencez à vous méfier des idées de génie qu’une muse perfide vous suggère. Vous hésitez à prendre des chemins de traverse qui pourraient vous conduire vers le néant.

L’inspiration étouffe sous le poids de vos hésitations; peut-être que tout votre récit n’a aucun sens, en fin de compte. L’impensable se produit : vous êtes tentés de tout laisser tomber. Incapable d’en sortir, vous chassez l’histoire de votre esprit, en pensant que vous n’avez pas la trempe d’un écrivain.

Pendant quelques semaines, vous délaissez votre projet. Tourner en rond vous exaspère, démêler les fils de votre propre histoire est trop frustrant.

Puis… l’illumination.

Tuer tel personnage mène à une impasse; par contre en éliminer un autre est nettement plus intéressant. Tiens! Pourquoi pas? Votre histoire ressuscite après une longue hibernation. Les muses reviennent vous hanter dans vos promenades et vous susurrent de nouveaux développements prometteurs. Le personnage principal est une musulmane née au Québec; pourquoi l’une de ses amies ne serait-elle pas une catholique pratiquante, pour faire contrepoids avec une autre copine agnostique?

L’espoir renaît. Alors, petit tâcheron, vous saupoudrez le récit de petites précisions qui en renforcent l’armature. Vos personnages deviennent plus nuancés. Ils s’emparent de l’auteur et lui dictent de nouveaux passages. Fébrile, vous relisez votre œuvre, rattrapant des passages devenus caducs, éliminant longueurs et redites. Le récit prend du tonus; il devient prometteur. Le train repart pour Toronto.

Pour la cinquième fois, vous réécrivez le synopsis : la fin est légèrement modifiée (il y avait trois possibilités); tel personnage prend du galon, un autre s’efface avec humilité.

Mais il y a encore un nœud. Un personnage envoûté par sa religion doit changer d’attitude, mais comment? Il est trop obtus pour évoluer et tout revirement risque de verser dans l’invraisemblance. Vous devez trouver une solution… sinon il faut changer la fin.

L’équilibre du récit repose sur une ribambelle de détails; aucun lien logique ne doit être négligé. Vous êtes à la merci de la moindre distraction. Tout doit se tenir. Et soyez assuré que la moindre faille n’échappera pas à l’œil inquisiteur de l’éditeur.

Vous vous relisez une dernière fois. Toutes les incohérences du roman ont été gommées… du moins vous l’espérez. Un personnage a cessé de changer de nom au fil du récit. Un changement global irréfléchi vous a conduit à baptiser Laurence et Charlotte du même nom que l’héroïne… difficile de démêler les trois Safia qui dialoguent en même temps! L’histoire se tient, elle est logique et crédible. Les lieux communs sur les musulmans ont été évités, vos personnages sont nuancés et approfondis. Vous les sentez, ils vibrent dans votre cœur. Le comité de lecture va aimer ça.

Gonflé d’espoir, vous envoyez votre précieux manuscrit à quelques éditeurs.

 

Prochain article : Envoyer un manuscrit.

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