Discriminer (suite)

Dans un récent article sur les mots orphelins, je faisais état des problèmes que suscite le verbe discriminer. Un verbe que les rédacteurs cherchent souvent à éviter, alors qu’ils emploient volontiers le substantif discrimination pour désigner cette pratique de mettre un groupe social à part.

Aucun dictionnaire ne donne un exemple incontestable comme «Telle société discrimine tel groupe.» Les concordanciers anglais-français témoignent des hésitations des traducteurs : se révéler discriminatoire; exercer de la discrimination; être discriminatoire; défavoriser, etc. Ce balai sémantique, digne des meilleurs politiciens, étonne.

Pourtant, le journal Le Devoir se montre moins réticent, comme en témoignent les titres suivants :

La SPCA accuse Outremont de discriminer les pit-bulls.

Québec est accusé de discriminer les travailleurs agricoles.

Le projet de loi discrimine les femmes de 42 ans et plus.

Le Québec discrimine les médecins étrangers.

Certains feront valoir que ces exemples proviennent du Québec, où l’on mêle allègrement les mots et structures des deux langues. Et pourtant…

Discriminer les habitants de zones sensibles devient illégal. (Le Monde)

Peut-on discriminer «positivement» des groupes défavorisés? (L’Express)

L’étudiant accuse Oxford de discriminer par l’argent. (Le Figaro)

Comme on le voit, la presse française ne recule pas devant la structure discriminer + complément direct. On notera aussi l’emploi du verbe de manière absolue, comme dans l’exemple du Figaro.

On comprend d’autant plus mal la frilosité du Larousse 2015 qui définit le verbe en question de la manière suivante : faire la distinction entre deux choses. Le Robert, quant à lui, mentionne la forme absolue du verbe : recruter sans discriminer, mais ne donne aucun exemple avec un complément.

Le dictionnaires sont prudents, mais est-ce justifié?

3 Thoughts on “Discriminer (suite)

  1. Philippe Riondel on 3 mars 2015 at 11:33 said:

    Intéressant.
    La logique veut que, si on accepte discriminer comme verbe transitif direct, l’on puisse valablement employer une construction comme « la discrimination des minorités », « la discrimination des femmes », etc. Or on parle généralement de « discrimination envers tel ou tel groupe » ou « … à l’égard de … ». Simple remarque en passant, car je n’ai pas creusé la question et n’y ai pas vraiment de réponse.
    Mais j’aurais donc plutôt tendance à être réticent envers discriminer + COD.

    Cela dit, Le Petit Robert propose « discriminer des sons » comme exemple dans son sens 1 (sans indication de domaine d’usage particulier). La construction est bien transitive directe, et rien ne semble y interdire d’employer la même construction lorsqu’il s’agit de discrimination envers d’un groupe (sens 2.).
    Par ailleurs, le Hanse Blanpain indique clairement v. tr. dir.
    Rien dans Grévisse, et rien dans Thomas.
    Enfin, le verbe étant absent du Littré, on peut supposer qu’il est apparu assez (relativement) récemment…

    • Jacques Falquet on 18 décembre 2015 at 12:04 said:

      L’invocation du Robert pour justifier l’emploi transitif ne vaut que si le verbe discriminer a bien le sens d’opprimer en plus de celui de différencier. Or, ce sens n’est pas encore reconnu, même si on comprend l’intérêt d’utiliser un verbe correspondant au mot « discrimination ». Cela viendra sans doute.

      En attendant, à mon avis, l’existence du sens d’infliger un traitement inégal, qui explique l’emploi absolu, ne suffit pas pour légitimer l’usage du complément d’objet direct; logiquement, il devrait plutôt appeler un complément d’objet indirect.

  2. « Discriminer » vient du latin «  »discriminare » : séparer, mettre à part, diviser.

    Je ne vois donc aucune aucune difficulté de principe à la formule « discriminer quelqu’un », seulement celle de l »usage.

    Pourquoi l’usage hésite-t-il encore devant la construction transitive?

    Il me semble que l’explication tient en effet à ce que le substantif « discrimination » (fréquent en emploi absolu) a précédé dans l’usage courant le verbe « discriminer », et que le verbe, encore ressenti comme un néologisme, met du temps, comme c’est naturel, à développer toutes ses potentialités (ici, la transitivité).

    L’usage n’est rien d’autre que la coutume, qui regimbe toujours devant ce qui est nouveau : souvent à juste titre, parfois non. On rendrait service à la langue en lui faisant admettre une formule comme « discriminer les minorités ». JR

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