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Sotchi ou Sochi?

Les Jeux olympiques d’hiver ont pris leur envol à Sotchi. Curieusement, ce mot s’écrit Sochi en anglais et c’est la graphie retenue par le Comité international olympique pour le logo officiel des jeux.

Pourquoi cette différence de graphie?

Le russe s’écrit en caractères cyrilliques et il faut transposer les sons originaux en caractères latins pour qu’anglophones, francophones, hispanophones, etc. puissent lire le nom correctement. Or, le système graphique de ces langues varie. Le TCH, par exemple, s’écrit CH en anglais et en espagnol, tandis que l’allemand l’orthographie TSCH. C’est donc dire que Sotchi écrit Sotschi en allemand.

Les lecteurs plus curieux consulteront mon article sur l’écriture des noms russes en français. Dans un autre article, vous trouverez une liste de noms russes courants dont la graphie française diffère de l’anglaise.

Certains s’interrogent sur l’omniprésence de la graphie Sochi dans des sites web français et à Radio-Canada. Cette graphie est erronée, sauf s’il s’agit du logo officiel des Jeux d’hiver. Il faut alors voir ce Sochi comme un dessin. Je sais, c’est irritant, mais c’est encore l’anglais qui triomphe.

Mais sachons que tout texte français de bonne tenue devrait comporter la seule vraie graphie : SOTCHI.

Le singular they

 

Il est toujours délicat pour un francophone de se prononcer sur une question de syntaxe anglaise, mais je ne puis m’en empêcher.

La question du singular they suscite encore beaucoup la controverse chez nos amis anglophones, même si l’usage penche nettement en sa faveur. Mes réflexions valent ce qu’elles valent; ce sont celles d’un francophone qui parle une langue analytique et plus abstraite que l’anglais.

D’emblée, il faut préciser que le singular they comble une lacune de l’anglais qui n’a pas de pronom neutre englobant he et she… d’ailleurs pas plus que le français quand on y pense, pour il et elle.

Notre langue employait jusqu’à tout récemment le pronom il en partant du principe (contesté) que le masculin l’emporte sur le féminin. Certains font d’ailleurs valoir que le genre masculin doit être considéré comme neutre et que, par conséquent, la féminisation des titres est vaine, puisque le masculin est épicène.

Je réfute cette argumentation. Il suffit de lire les textes du XVIIe siècle pour constater que le masculin a été choisi en raison de la supériorité du mâle sur la femelle, comme on disait à l’époque…

L’anglais a aussi utilisé le he en tant que pronom neutre. Je relisais les règles d’un jeu de diplomatie acheté il y a une trentaine d’années. Le pronom pour the player était he; parions qu’aujourd’hui ce serait they.

L’anglais a une grammaire moins contraignante que le français. De plus, il est plus près de la réalité, comme en témoigne la phrase suivante :

The police was called immediately. They arrived within two minutes.

En français, il serait facile de contourner la difficulté en disant les policiers. Toutefois, s’il fallait utiliser un pronom, nous aurions la traduction suivante :

On a appelé la police immédiatement et elle est arrivée en moins de deux minutes.

La logique grammaticale prévaut. En anglais, on voit plutôt la police comme un groupe de personnes et il devient alors logique de recourir à un pronom masculin. C’est donc dire que des ensembles de personnes, comme une direction, un comité, une entreprise seront ensuite désignés par le pronom they.

À ce sujet, le ministère de la Justice du Canada recommande d’employer le singular they pour remplacer les pronoms suivants : anybody, everybody, no one, nobody, every one, every body, person, every applicant, any officer, every judge, manufacturer, officer, taxpayer.

Pour un francophone, il est toujours curieux de lire des phrases comme :

The officer examines the request and they provide an answer in the next two weeks.

Les défenseurs du singular they font valoir que, dans ce cas, le pronom they remplace le he et le she, qu’il permet d’éviter le disgracieux hiatus he/she. Le pronom est neutre et singulier.

Je veux bien, mais quelle drôle d’idée de prendre un pronom existant qui est pluriel par surcroît. En outre, si le pronom en question est singulier, pourquoi le verbe, lui, reste-t-il au pluriel? Ne devrait-on pas dire :

The officer examines the request and they provides an answer in the next two weeks.

Cette fois-ci, ce seront les anglophones qui auront l’oreille écorchée.

Il n’en demeure pas moins que, neutralité ou pas, la première phrase déraille sur le plan grammatical, puisque le premier verbe examines est clairement un singulier, tandis que le second, provide, est un pluriel. À mon sens, il est un peu difficile de soutenir que le singular they représente un singulier, alors que le verbe qui suit ne l’est pas.

On pourrait bien sûr employer le it, singulier et neutre, mais il semble que cette solution n’ait jamais été envisagée sérieusement. Alors ne reste plus qu’à créer un tel pronom, pour éviter l’illogique singular they, mais je ne me fais pas trop d’illusions…

En effet, des auteurs réputés comme Shakespeare l’ont employé. Un ouvrage comme le Cobuild Advanced Learner’s Dictionary l’emploie continuellement, sans compter les journaux, les magazines et les auteurs en général.

Les articles qui encensent le singular they ne manquent pas. Je vous signale entre autres celui-ci : http://motivatedgrammar.wordpress.com/2009/09/10/singular-they-and-the-many-reasons-why-its-correct/

 

 

Faire face à la musique

Lorsqu’une personne est dans une situation difficile, on dit souvent qu’elle doit faire face à la musique. Quand on y pense bien, cette expression est quelque peu absurde et, par-dessus le marché, elle vient de l’anglais, autre raison de s’en méfier. Avez-vous déjà fait face à la musique, au sens propre?

Pourtant, le climat canadien devrait mieux nous inspirer : affronter la tempête est à mon sens beaucoup plus expressif. Relever la tête serait également une solution intéressante, de même qu’affronter la réalité, prendre ses responsabilités, selon le contexte, évidemment.

La première ministre Marois, dans un récent voyage à Paris, disait que les propos de son homologue français étaient de la musique à ses oreilles. Music to my ears, aurait-elle pu dire, pour exhiber le peu d’anglais qu’elle possède.

Cette faute est un parfait exemple de la pénétration de l’anglais au Québec chez les personnes qui ne le parlent pas. Ici, c’est la syntaxe qui est attaquée, phénomène beaucoup plus grave que les anglicismes bruts que l’on peut entendre tant ici que de l’autre côté de l’Atlantique.

Le français, langue analytique, recourt beaucoup moins aux images que l’anglais. Mme Marois aurait tout simplement pu dire qu’elle était ravie d’entendre les propos de Jean-Marc Ayrault

La règle de droit

L’arrivée au pouvoir du regretté Nelson Mandela a permis à l’Afrique du Sud de devenir un État de droit. Qu’est-ce que cela signifie? Un pays où des élections libres ont lieu régulièrement; un pays où les jugements des tribunaux sont respectés et rendus en toute indépendance du pouvoir exécutif.

Tant chez les journalistes que chez les juristes, on entend dire que tel pays pratique la règle de droit. Le Canada, par exemple, maintiendrait la règle de droit… Toutes ces personnes pensent en anglais, et traduisent sans se poser de question le concept de rule of law par règle de droit.

Une simple recherche sur le Net montre que la règle de droit est un concept juridique, une façon d’interpréter la loi. Dans telle cause, par exemple, on dira que la règle de droit est tel ou tel principe. De fait, l’expression anglaise rule of law est un redoutable faux ami, lorsqu’il est question de politique, et les meilleurs traducteurs peuvent tomber dans le piège.

Voyons un exemple où le terme anglais est correctement traduit :

Il y a là refus d’une procédure régulière, ce qui contrevient au principe fondamental de la règle de droit.

This is a denial of due process, a violation of the basic principle of the rule of law

Voici maintenant un exemple où, à mon avis, le terme est mal rendu.

… à un ordre international plus juste fondé sula règle de droit et sur la sécurité collective…

…a fairer international order founded on the rule of law and collective security…

Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas vraiment d’une règle d’interprétation juridique, mais plutôt de la primauté du droit. Le traducteur a calqué l’anglais.

Un État de droit, tel que défini au début de l’article, applique la primauté du droit; celle-ci va bien au-delà de simples interprétations des lois, mais englobe l’ensemble des principes régissant une société démocratique. Cette réalité est rendue en anglais par rule of law, terme qui s’applique aussi bien au monde juridique qu’au monde politique.

Pour en revenir à l’Afrique du Sud, on pourra dire qu’il s’agit maintenant d’un État de droit, ou d’un pays qui respecte la primauté du droit.

L’anglais est-il une langue imprécise?

Toute personne qui traduit la prose fédérale officielle est rapidement agacée par les maladresses des rédacteurs, dont les textes sont obscurs, mal construits et redondants. Je me souviens d’une note de service d’une page et demie sur l’importance d’être concis dans les communications…

Force est de constater que les textes bien rédigés, et donc clairs, sont rarissimes. On pourrait évoquer toutes sortes de raisons qui expliquent une maîtrise de la langue de plus en plus chancelante et ces raisons seraient les mêmes pour les francophones.

Pourtant, certains traducteurs finissent par proclamer que l’anglais est par essence une langue imprécise. Qu’en est-il vraiment? Je pense qu’ils ont en partie raison.

Certains sauteront vite aux conclusions en me taxant d’anglophobie. Pourtant, critiquer n’est pas détester. Comme toutes les langues, l’anglais possède des qualités évidentes, mais aussi quelques faiblesses. Essayons de les départager.

Les faiblesses de l’anglais

L’anglais est une langue de juxtaposition, en ce sens qu’il met les mots les uns à côté des autres, sans préciser leurs liens par une préposition. Dans la très grande majorité des cas, le contexte est suffisamment éclairant sans qu’il y ait besoin d’expliciter. Mais pas toujours.

Imaginons que vous lisez l’expression the teacher’s document dans un texte assez long, sans qu’il n’y ait de référence précise à ce sujet. Si le contexte est peu éclairant, le lecteur pourrait penser ce qui suit : 1) le document présenté par le professeur; 2) le document remis au professeur. Il peut donc y avoir ambigüité.

Bien sûr, la deuxième occurrence est improbable et un anglophone à la plume mieux affûtée aurait sûrement précisé : the document given to the teacher. Mais nous jouons encore sur les probabilités. Par conséquent, il est clair que ce manque d’articulation entre les éléments peut représenter un problème.

Les traducteurs sont également confrontés à l’abus de mots génériques comme community, issues, area, item, identify, pattern, etc. Ils sont employés à toutes les sauces, à tel point qu’on ne sait souvent pas ce qu’ils veulent dire au juste. Une issue, par exemple, peut aussi bien être un sujet à l’ordre du jour, un problème, une question débattue. De fait, le mot peut finir par être étiré dans tous les sens et devenir un dossier à l’étude.

Je travaillais récemment à un document dans lequel il était question d’un nouveau formulaire (form), qui, dans le corps du texte devenait un pluriel (forms), et ensuite un package — autre mot passe-partout. Après un décryptage serré, il est apparu qu’il s’agissait en fait d’une trousse de nouveaux formulaires. Ouf! Mais package possède plusieurs cordes à son arc. Lors des négociations constitutionnelles de 1992, le package n’était rien d’autre que l’accord de Charlottetown. Parler de deal ou d’accord aurait sûrement été plus précis, mais, là encore, on y allait par approximation en se fiant au contexte pour que les gens comprennent.

L’anglais supprime souvent des mots et ces ellipses peuvent elles aussi conduire à des ambigüités, comme dans cette résolution des Nations Unies qui enjoint Israël à se retirer des territoires occupés — c’est du moins le libellé français. L’anglais est moins clair : « to withdraw from occupied territories ». Se retirer de certains territoires ou de tous les territoires? Dans ce cas précis, l’économie de mots peut avoir des conséquences graves. Et pour comprendre le sens exact de la résolution, il faut lire le texte français.

Faut-il en conclure que l’autre langue officielle du Canada est un ramassis d’approximations? Ce ne serait pas lui faire justice.

Les subtilités de l’anglais

Tout d’abord, sur le plan lexical, il faut reconnaitre que l’anglais est nettement plus descriptif, puisqu’il se situe sur le plan du réel, alors que le français est plus abstrait. Par exemple, si on me dit que je trouverai un seat-cover dans ma voiture, je comprends tout de suite qu’il s’agit d’une housse, alors que ce dernier mot n’évoque rien pour un anglophone.

Les cas où l’anglais est limpide sont nombreux : drinking water, dog show, family tree, etc. Leurs équivalents français sont plus obscurs : eau potable, exposition canine, arbre généalogique.

On dit qu’en inuktitut il existe des dizaines de façons de désigner la neige, tandis qu’il y en aurait tout autant en arabe pour parler du désert. Ainsi en est-il de l’anglais dans bien des cas. Là où le français utiliserait le verbe briller, l’anglais module son vocabulaire en fonction de l’élément qui brille : surface polie : glisten; métal : glint, shine; un diamant ou de l’eau : glitter; une étoile : twinkle; une ampoule, le ciel qui rougeoie : glow.

Les emprunts quasiment sans entrave que fait l’anglais aux autres langues lui permettent de raffiner son vocabulaire. Parfois, ces emprunts aboutissent à une certaine polysémie, par exemple prison et jail.

Le français a été langue de la monarchie britannique pendant trois cents ans, à la suite de la Conquête normande, en 1066, de sorte que de nombreux mots français ont pénétré l’anglais, autrefois une langue plus purement germanique. Le vieil anglais, avait en effet de nombreux traits communs sur le plan lexical avec l’allemand et le néerlandais. De nos jours, l’origine latine et française de beaucoup de mots transparait et distingue l’anglais des autres langues germaniques. On dira, par exemple, transport en anglais, mais Verkehr en allemand, vervoer en néerlandais.

Au Moyen Âge, cette cohabitation amène l’apparition de doublets, soit un mot d’origine latine, employé par les élites administratives, et un mot d’origine germanique, que la population en général comprend.

Ce double vocabulaire permet de nuancer l’anglais de façon considérable. Ainsi, on dira begin something dans la langue de tous les jours; mais lorsqu’on voudra élever le discours, on pourra employer commence.

Les doublets font partie de l’anglais et renforcent son discours. Trust and confidence en est un bel exemple.

Cette dichotomie mots germaniques/mots latins s’observe en gastronomie, où il vaut mieux manger des escargots que des snails…

Enfin, les verbes à particule offrent aux locuteurs de l’anglais un bassin quasi illimité grâce auquel ils peuvent moduler leur discours, alors que le français devra souvent recourir à des périphrases. Par exemple : We must phase out the program qui devient Nous devons éliminer progressivement le programme.

L’outil de traduction automatique de Google dit tout simplement : Nous devons éliminer le programme. Il y a perte de sens, preuve qu’il vaut toujours mieux s’adresser à un vrai traducteur…

 

L’anglais langue universelle?

Il existe plusieurs mythes au sujet de l’anglais, notamment celui selon lequel il s’agirait d’une langue facile, dénuée de grammaire, une sorte d’espéranto, quoi. Rien n’est plus faux.

Certes, l’anglais possède une grammaire moins tatillonne que le français — ce n’est pas très difficile —, mais il y a quand même des règles à respecter. Il en va de même avec la syntaxe. Si l’anglais est si facile, pourquoi est-ce que tant de gens ont du mal à l’apprendre?

Les Québécois et les francophones du Canada sont encerclés par quelque trois cents millions d’anglophones; ils représentent environ deux pour cent de la population nord-américaine (Canada et États-Unis). Pourtant, bon nombre d’entre eux baragouinent à peine la langue de Shakespeare, même si elle constitue souvent la toile de fond de leur existence.

La situation en Europe est différente, car l’emprise de l’anglais y est moindre. Si les peuples germaniques comme les Allemands, les Scandinaves et les Néerlandais parlent souvent un anglais potable et même parfois excellent, il en va tout autrement des autres peuples, notamment les Français, Wallons, Suisses romans, Espagnols, Italiens et Portugais. Certains acquièrent une certaine maîtrise du vocabulaire, s’expriment avec une relative facilité, mais, généralement, leur accent est très mauvais. Cette lacune s’explique facilement par le fait qu’ils ne sont pas autant exposés à l’anglais, à sa sonorité, à ses intonations, que les francophones nord-américains.

De fait, l’orthographe de l’anglais est particulièrement déroutante. Elle a souvent peu à voir avec la prononciation réelle, sans compter que certains groupes de lettres se prononcent différemment selon le mot. Un joli casse-tête.

Tout cela pour dire que l’anglais n’est pas si simple qu’on le croit. Il est donc erroné de l’élever au rang de langue universelle, sous prétexte qu’il serait aisé de l’apprendre. De fait, la prétendue universalité de l’anglais tient davantage à des raisons économiques et politiques, que linguistiques.

J’aimerais vous signaler un intéressant article paru à ce sujet dans L’Express. Le linguiste Claude Hagège y remet les pendules à l’heure.

http://tinyurl.com/cru4lre

 

 

Faut-il réformer l’orthographe française?

Vaste sujet pour un court billet et, surtout, sujet controversé. Le français a connu une réforme de son orthographe en 1990 qui a fait couler beaucoup d’encre et, même si environ soixante pour cent des rectifications sont passées dans l’usage, elle demeure encore aujourd’hui fortement contestée.

Pourtant, les méandres de l’orthographe, l’arbitraire de celle-ci, font rager les francophones depuis des siècles; on peut alors s’étonner de l’énorme résistance rencontrée depuis plus de vingt ans à faire accepter des modifications qui avaient pour but de simplifier les règles d’écriture et d’éliminer les nombreuses incohérences de l’orthographe traditionnelle.

Le présentateur de la télé française François de Closets y va d’une déclaration lapidaire : « Les défenseurs du français sont obnubilés par l’orthographe, devenue la ligne de démarcation entre le licite et l’illicite. C’est la seule de nos institutions qui ne soit jamais contestée, jamais ridiculisée. »

Ceux qui s’opposent à une réforme du français ne manquent pas d’arguments :

  • Inaccessibilité de la littérature classique.
  • Dévalorisation de la langue.
  • Oralité de la langue.
  • Générations futures déculturées.
  • Anarchie grammaticale.
  • Appauvrissement culturel.
  • Nivellement par le bas.

Ces arguments font long feu, si l’on regarde du côté des autres langues européennes. À commencer par l’allemand, qui a éliminé son double S, le ß, comme dans Straße (rue). On continue?

Le néerlandais a opéré une réforme orthographique en 1995. Le portugais a supprimé certaines redondances dues à une épellation étymologique; il a aussi réduit le nombre de mots marqués de signes diacritiques et rapproché les orthographes brésilienne et portugaise. Au début du vingtième siècle, les Catalans ont uniformisé leur orthographe. Quant au grec, il a fait le ménage de bon nombre d’archaïsmes. En 1948, les Danois ont décidé de suivre les autres peuples scandinaves et de délaisser la capitalisation des noms communs (qui existe toujours en allemand); ils ont aussi fait du W une lettre à part entière. De son côté, le suédois a changé la terminaison de certains adverbes et adjectifs pour la rendre plus logique. Enfin, quatre lettres devenues inutiles ont été éliminées du russe.

À ce que je sache, toutes ces langues n’en sont pas sorties dévalorisées. Ont-elles sombré dans l’anarchie grammaticale?

On pourrait aussi parler de la réforme lancée aux États-Unis pour rationaliser l’épellation de certains mots en la rendant plus phonétique. Quelques exemples : centre-center; agonise-agonize; draught-draft. Certes, ces graphies n’ont pas cours en Grande-Bretagne, mais elles sont largement diffusées, même au Canada anglais, qui se veut de tradition britannique.

De fait, l’anglais et le français ont en commun une orthographe capricieuse, déroutante pour les étrangers, parce qu’elle se base sur des mots latins et grecs dont l’origine serait trahie si on changeait l’épellation.

Ceci dit, les mots filosofia (italien) et fenómeno (espagnol) viennent du grec, mais n’arborent pas le ph de philosophie et de phénomène, si présent en français.

Malgré ces deux exemples, l’idée d’écrire le français de manière entièrement phonétique est difficilement concevable, car ce seraient non seulement les graphies issues du grec qui se verraient transformées, mais aussi une multitude d’autres. Beaucoup de mots deviendraient absolument méconnaissables.

En français, on peut recenser une quinzaine de façons d’écrire le son O…Imaginons de quoi auraient l’air des mots comme eau, paletot, étau, chaud, trop, etc., si le son O était ramené à une seule voyelle : o, paleto, éto, cho, tro, etc. La suppression de l’accent circonflexe sur le O a déjà suscité un tollé, alors imaginez l’uniformisation des graphies. « O poto! », crierait-on.

La quasi-majorité des francophones s’y opposeraient. D’ailleurs, certains textes farfelus et convaincants circulent sur Internet pour dissuader tous ceux qui pencheraient vers cette solution.

Pourtant, certaines langues s’écrivent presque totalement de manière phonétique; pas besoin de chercher bien loin : l’italien, l’espagnol, le portugais, le finnois et le serbe. Sur le continent asiatique, le coréen possède un alphabet parfaitement phonétique…

Donc, sans chercher nécessairement à raboter notre langue de toutes ses aspérités orthographiques, il convient de poursuivre les efforts de rationalisation entrepris en 1990. Il est clair que le français devra toujours vivre avec certains caprices orthographiques, dont le O est un exemple. Mais on peut certainement envisager une diminution du nombre de doubles consonnes pour simplifier encore davantage notre langue.

PROCHAIN ARTICLE : FAUT-IL RÉFORMER LA GRAMMAIRE FRANÇAISE?

 

Légende urbaine

J’ai déjà lu dans un journal que les disques compacts allaient s’effacer spontanément au bout de dix ans… Les miens semblent en avoir décidé autrement, puisque mes collections de Beethoven et de Mozart, achetées il y a une vingtaine d’années, continuent de m’enchanter… comme la flûte de Mozart, justement.

Ce genre de rumeur, parfois présentée comme un fait véridique, et véhiculée dans les médias sociaux ou traditionnels, s’appelle une légende urbaine. Le terme vient de l’anglais, bien entendu, mais est-ce une raison valable de le rejeter? Pas nécessairement, car certains emprunts enrichissent la langue, parce qu’ils ne remplacent pas un mot ou une expression consacrée. C’est le cas de légende urbaine.

Ceux qui tiennent à l’écarter proposent des solutions bancales, qui s’écartent du sens véritable de l’expression. Certains proposent légende, un récit populaire traditionnel ou encore une représentation déformée de la réalité. C’est le mot qui se rapproche le plus d’une légende urbaine, sans en avoir tout à fait le sens.

D’autres suggèrent de dire affabulation. Mais, selon le Petit Robert, il s’agit plutôt d’un « arrangement de faits constituant la trame d’un roman, d’une œuvre d’imagination ». Là encore, ça ne colle pas.

Une rumeur, alors? Un bruit qui court, sans que l’on puisse en attester la véracité. Peut-être, pourquoi pas?

De fait, bien des mots français « traditionnels » pourraient être substitués à l’expression. Pensons à fable, un récit à base d’imagination, une anecdote ou une allégation mensongère; pensons aussi à conte une histoire invraisemblable ou mensongère.

L’ennui, c’est que l’expression légende urbaine s’est solidement implantée dans l’usage et que dictionnaires et sites linguistiques en sont venus à la consigner telle quelle. Difficile de revenir en arrière.

L’expression a fait son entrée dans le Robert et le Larousse; le Robert-Collins traduisait déjà urban legend par légende urbaine. Enfin, l’expression obtient ses lettres de noblesse dans la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française :

Histoire étrange et spectaculaire, apparemment véridique, souvent inspirée d’un fait divers, qui fait le tour du monde, circulant par bouche à oreille, par courriel ou via Internet, qui est racontée de bonne foi par des gens sincères, déformée ou amplifiée par chaque narrateur, mais qui, la plupart du temps, se révèle totalement fausse.

Ce n’est donc pas une légende urbaine de dire qu’elle est maintenant largement acceptée.

Détroit, avec un accent

Je reviens sur la défrancisation des noms de villes. Le cas des villes fondées par les Français en terre américaine est probablement le plus choquant. Les noms de Détroit et de Saint-Louis ont été repris tels quels par les États-Uniens, qui, en toute logique, ont choisi d’en angliciser la graphie.

Or le français traduit déjà un certain nombre de toponymes anglais — sans compter tous ceux qui viennent de l’espagnol, de l’italien et du néerlandais, entre autres. On peut donc se demander pourquoi les francophones en sont venus à choisir des graphies anglaises pour ces deux villes fondées par les Français. Il est probable qu’on n’en trouvera jamais la raison et, en fin de compte, cela importe peu.

On dit souvent que les dictionnaires recensent l’usage. Si les graphies Detroit et Saint Louis ont été adoptées, c’est qu’elles étaient les plus utilisées. Mais l’usage évolue, par définition; on n’écrit plus de la même manière qu’à l’époque de Rabelais. Il est donc possible de ramener les vraies graphies de Détroit et Saint-Louis en les propageant dans nos écrits, tout simplement. À l’heure du Web, tout est possible.

Soit dit en passant, l’article français de Wikipédia sur la Ville de l’Automobile affiche la graphie française Détroit… Vous voyez?

Le cas de New York est semblable même si cette ville a été fondée par les Néerlandais. La graphie anglaise est plus excusable, certes, mais n’écrit-on pas Tel-Aviv avec le trait d’union? Pendant longtemps, la graphie de la métropole américaine a été francisée et personne n’en est mort. Alors, croquons joyeusement dans la pomme : vive New-York!

Des explorateurs français ont sillonné le territoire états-unien et y ont fondé un grand nombre de villes, qui portent toujours des noms français. Il suffit de lire une carte du pays pour découvrir les Montpelier, Racine, Juneau, Pierre, etc. Le nom le plus pittoresque est Baton Rouge, capitale de la Louisiane, que l’on pourrait certainement orthographier Bâton-Rouge en français. C’est d’ailleurs ce que fait Wikipédia…

Les lecteurs qui ont apprécié cet article liront avec intérêts mes deux billets précédents sur la défrancisation des noms de villes.

Documenter

Un petit rappel : le verbe documenter ne signifie pas autre chose qu’étayer à l’aide de documents ou encore fournir des documents à quelqu’un.

Le sens le plus souvent employé, soit consigner dans un document, est un anglicisme.

On dira donc : « Une thèse bien documentée »,  et  « Le recherchiste a bien documenté l’avocat sur cette affaire. »

Mais on ne pourra dire que « Les enquêteurs ont documenté cette affaire dans un rapport. » On commet alors un anglicisme.