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Loger

 À quelle enseigne logez-vous? À celui des anglicismes si vous logez une plainte ou un appel. Rien à voir avec le véritable sens de ce mot qui signifie « habiter » ou « héberger », d’où la locution familière : à quelle enseigne logez-vous?

On peut donc loger à un hôtel, on peut loger quelqu’un chez soi et même loger une balle dans la cible, nous dit Le Robert.

 Toutefois, notre verbe doit être… délogé des expressions qui s’inspirent directement de l’anglais, d’autant plus qu’il est facile de trouver la bonne cooccurrence en français.

Loger une plainte : déposer une plainte.

Loger un grief : présenter, formuler un grief.

Loger une réclamation : faire une réclamation.

Loger un appel : faire un appel, téléphoner; appeler quelqu’un; passer un coup de fil à quelqu’un.

Dans un contexte juridique, loger un appel peut se rendre par interjeter appel, lorsqu’un avocat conteste la décision rendue par un tribunal.

 

 

 

 

Plusieurs

S’il est un mot qui est malmené un peu partout, c’est bien plusieurs. Son emploi abusif relève d’une ignorance généralisée quant à sa réelle signification, même chez les plus instruits.

Que signifie plusieurs? Robert et Larousse s’entendent sur la définition : plus d’un, un certain nombre. On voit tout de suite que ce mot n’a pas du tout le sens d’un grand nombre, de beaucoup, loin de là. Détail intéressant, la confusion est identique en anglais entre several et many.

 La distinction a son importance, car certaines phrases peuvent devenir absurdes quand on donne à plusieurs son sens véritable. Qu’on en juge :

Plusieurs Canadiens s’opposent à la réforme de l’assurance-emploi. Combien? Trois? Huit? Une douzaine?

Les Canadiens ont attiré plusieurs fans lors de leur séance d’entraînement ce matin. Une poignée seulement? Douteux.

Plusieurs Français ont combattu aux côtés du général de Gaulle pendant l’occupation de la France. On comprend qu’ils aient eu besoin des Alliés pour bouter les Allemands hors de France!

Certains auteurs font un rapprochement entre le terme en l’objet et quelques-uns. La question se pose : que signifie quelques-uns? On pourrait évidemment en discuter jusqu’à demain, mais une vérité s’impose : il est impensable de confondre cette expression avec beaucoup.

D’ailleurs si vous dites avoir passé plusieurs coups de fil ce matin, personne ne comprendra que vous en avez fait des centaines! Sinon, vous auriez dit beaucoup, un (très) grand nombre.

Ce qui amène une nouvelle question : où s’arrête la notion de quelques-uns et où commence celle de beaucoup? La question reste posée et elle fait l’objet d’un article détaillé dans le numéro d’hiver 2012 de L’Actualité langagière, sous la plume de Jacques Desrosiers, en page 26.

Chose certaine, il convient de tourner sa plume plusieurs fois dans l’encrier avant d’utiliser plusieurs.

Adresser

Le verbe adresser est source de multiples difficultés, à commencer par sa graphie, avec un seul D. L’écrire avec deux D revient à commettre un anglicisme morphologique (address en anglais, adresser en français).

Dans notre langue, on adresse une lettre, la parole à quelqu’un et on s’adresse à un auditoire. Adresser un auditoire est un autre anglicisme.

Dans le milieu des relations publiques, il est de bon ton d’adresser des problématiques. Rappelons qu’une problématique est un ensemble de problèmes et que ce terme est rarement pertinent lorsqu’on décrit une simple situation. Avis aux policiers.

Par ailleurs, l’expression adresser une question, adresser un problème, une situation relève de la phraséologie anglaise. On traite une question, on en discute; on s’attaque à un problème, on aborde un problème; on étudie une situation. Parfois le verbe anglais to address signifie résoudre, régler et seul le contexte peut indiquer la bonne traduction à adopter en français.

 

Agenda

Vous avez un agenda, il y a en un pour votre réunion de demain et même les partis politiques ont un agenda; bref tout le monde a un agenda, l’ennui étant que ce terme ne convient pas à tous.

Or qu’est-ce qu’un agenda? Rien d’autre qu’un carnet prédaté dans lequel on inscrit ses rendez-vous. Une réunion ne peut donc comporter un agenda, mais plutôt un ordre du jour. Tant pour les individus que les organisations, l’expression en l’objet ne peut convenir pour définir une ligne d’action. À moins de patauger dans le cloaque des anglicismes, il faut trouver un autre moyen de s’exprimer.

Les chroniqueurs politiques se délectent du mot agenda et il est bien difficile de les convaincre de jeter cette vilaine mâchée de gomme. Le plus souvent, les politiciens et leurs partis ont un programme, une liste des priorités. Le présent gouvernement a mis en tête de liste l’essor de l’économie, par exemple; il n’a pas d’agenda.

De même, on ne dira pas qu’une question est à l’agenda, elle est d’actualité, elle défraie la chronique.

Une expression qui revient souvent est avoir un agenda caché. Ici, un peu d’imagination ne nuit pas et la solution est beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine. Un gouvernement peut avoir des intentions cachées, des arrière-pensées, des desseins ou des projets secrets, des priorités secrètes. On pourrait dire également qu’il cache son jeu. Bref on peut se dispenser du hideux agenda caché. Avis aux intéressés, qu’ils inscrivent à leur agenda « À partir de demain, je n’emploie plus l’anglicisme agenda. »

Quitter

«Delphine vient de quitter, elle reviendra demain.  Josée a quitté pour la France hier soir. Après avoir passé vingt-cinq ans à La Baie, Martin a quitté sur un coup de tête.»

Voilà quelques exemples de phrases que l’on entend tous les jours, sans s’émouvoir. On le devrait, pourtant. Au Québec, le verbe quitter est employé systématiquement sans complément. Or ce genre de construction est non seulement fautif mais il peut aussi être porteur de confusion dans bien des cas.

En effet, si nos disons que tel sénateur au milieu d’une controverse a quitté, certains croiront qu’il vient enfin de démissionner, alors qu’il pourrait tout simplement être sorti de la pièce.

Il faut savoir que le verbe quitter est transitif, c’est-à-dire qu’il exige un complément. On ne quitte pas tout court, mais on quitte quelque chose. Revenons à nos phrases.

«Delphine vient de quitter le bureau, elle reviendra demain. Josée est partie pour la France hier soir. Après avoir passé vingt-cinq ans à La Baie, Martin a démissionné sur un coup de tête.»

Si le dernier cas est clairement un anglicisme, il me semble que les deux premiers s’inspirent aussi de l’anglais qui emploie to quit de manière intransitive. «He had to quit – il a dû partir.»

On retiendra de tout ceci que le verbe partir peut facilement remplacer quitter lorsqu’on est tenté de l’utiliser sans complément.

 

Livraison de services

Lu dans Le Devoir de ce matin (soupir).

On a beau être pressé par le temps (toujours?), il est un peu décourageant de lire ce genre de choses dans un journal de bonne tenue. Enfin.

J’imaginais le citoyen en train d’appeler le gouvernement et de commander une brochette de services… Vous faites la livraison?

C’est le mot prestation que l’on aurait dû utiliser, un mot trop souvent oublié.

Le monde du sport

Le merveilleux monde du sport est lourdement influencé par l’anglais et on a souvent l’impression que les commentateurs à la télé pensent tout simplement dans la langue de Shakespeare. Passons en revue quelques expressions populaires tout en attisant la nostalgie des défunts Expos de Montréal.

De retour dans la formation, Carter jouera sur une base régulière.

Construction typique de l’anglais, et inutile par-dessus tout. Carter jouera régulièrement, à tous les jours. Soit dit en passant, l’emploi abusif de sur une base + adjectif n’est pas propre au monde du sport.

Tim Raines est un joueur versatile.

Ah bon? Il est sujet aux changements d’humeur? Voilà un bel exemple de faux-ami. En fait, Raines est un joueur polyvalent.

Pedro Martinez est un fier compétiteur.

Autre calque de l’anglais. Martinez est un joueur fougueux, intense.

Les Expos sont très heureux de voir Al Oliver joindre les rangs de l’équipe.

L’erreur ne saute pas aux yeux, mais en français on dit plutôt rejoindre les rangs des Expos ou encore se joindre aux Expos.

Les balles cassantes sont l’un des atouts de Steve Rogers.

Calque de breaking balls, l’expression est tentante… comme une balle courbe, que certains commentateurs qualifient de décevante. Certains feront valoir qu’une balle à effet « casse » en arrivant vers le marbre, alors qu’en fait elle s’infléchit. Mais j’imagine mal les commentateurs en train de parler d’une balle infléchissante… Quant à décevante, le mot renvoie à deception… en anglais, qui signifie « tromperie ». La courbe de Rogers ne déçoit pas les frappeurs, elle les déjoue. Alors pourquoi ne pas parler d’une courbe efficace tout simplement?

Les Expos ont capitalisé sur les erreurs des Mets et ont disposé de l’équipe new-yorkaise par la marque de cinq à zéro.

On peut douter que les Expos aient vraiment converti leur victoire en capital, sens véritable de capitaliser, pas plus qu’ils n’ont mis les Mets à leur disposition… Ils ont profité des erreurs de l’adversaire et l’ont vaincu.

Significatif

On l’entend partout, ce qui lui donne des accents de vérité. Significatif est comme le monoxyde de carbone : il nous empoisonne à notre insu. Adjoint à un nombre, il en gonfle l’importance : des augmentations significatives du taux de chômage, entre autres exemples.

Le commun des mortels qui l’entend et le lit tous les jours sera sûrement étonné d’apprendre que significatif a un sens plutôt restreint dans notre langue : qui est porteur de signification, qui est révélateur, éloquent ou expressif.

Un geste significatif. Une défaite significative du parti au pouvoir dans un élection partielle (en ce sens qu’elle démontre son impopularité).

Ici nulle trace de quantité, contrairement à l’anglais significant, dont le terme en vedette est une mauvaise traduction.

On parlera donc d’une augmentation considérable, importante, des coûts, des inscriptions, des mises en chantier, etc. Faites passer le message.

Éventuellement

«Il est mort éventuellement.»  Voilà une phrase toute innocente que l’on pourrait lire un peu partout sans que la plupart des gens n’y voient de problème. Pourtant, cette affirmation est un non-sens, tout simplement parce qu’éventuellement n’a pas du tout le sens qu’on lui attribue en général.

Beaucoup s’étonneront d’apprendre que le terme en l’objet veut tout simplement dire… peut-être. D’une manière éventuelle, nous disent les dictionnaires, c’est-à-dire si certaines conditions sont réalisées, selon les circonstances.

Le eventually anglais a un sens plus vaste et peut signifier par la suite, à la longue, ultérieurement, etc. Donc He died eventually a du sens en anglais, mais pas en français.

L’ennui c’est que presque toutes les occurrences du terme en français canadien sont teintées d’anglais à un point tel qu’on ne sait plus ce que les francophones ont en tête lorsqu’ils l’emploient. Par exemple si une personne dit «Pierre viendra éventuellement au concert.», il n’est pas clair pour qui pense en français si Pierre fera acte de présence s’il en a le temps ou s’il est assuré qu’il assistera au concert.

Il est pourtant si facile de se rappeler qu’éventuellement ne veut rien dire d’autre que peut-être ou le cas échéant.

Disposer de quelque chose

Comment disposer des déchets organiques? On imagine très bien cette interrogation dans un journal canadien et personne ne sourcillerait… à peu près personne. Mais imaginons qu’un Français, un Belge, un Africain francophone lise la même phrase : il nous demanderait tout de suite pourquoi au juste voulons-nous avoir des déchets organiques à notre disposition?

En fait, pour comprendre ladite interrogation, il faut penser en anglais. Ce que l’on veut dire, ici, c’est se débarrasser de nos déchets organiques, les jeter. On peut certes en disposer… mais seulement en anglais.

Le mot disposer  a un sens plus restrictif en français. Deux exemples : « Le peuple kabyle doit disposer de lui-même. » « Le droit de disposer de son corps. » Tout le monde a compris que les Kabyles ne veulent pas se jeter aux poubelles, tandis qu’il est assez rare qu’une personne veuille se débarrasser d’elle-même…

En français, disposer signifie « avoir en sa possession » et « exercer son droit de propriété », ce qui implique, éventuellement, de se débarrasser d’un bien, mais le sens du mot ne peut se limiter à ce dernier sens.

Disposer de soi-même veut dire être libre et indépendant. On parle d’ailleurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La langue des sports est trop souvent teintée d’anglais. « Le Canadien dispose des Sénateurs. » est un autre emprunt à la langue de Shakespeare. Ici, vaincre, avoir raison de auraient été préférables.

Bien oui, il faut souvent travailler très fort dans les coins pour parler français correctement.