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Subjonctif

Le subjonctif

Abolir le subjonctif? Vous n’y pensez pas?

La tentation existe, il faut bien l’avouer. On imagine mal le cortège de difficultés qu’il comporte pour toute personne apprenant le français. Il n’est pas toujours facile de percevoir qu’un verbe, qu’une locution exige le subjonctif. Parfois, son emploi est très subtil.

Mais pas toujours très logique, il faut bien l’avouer.

Prenons deux verbes, espérer et souhaiter. Leur signification est très semblable au point qu’on peut les interchanger sans trop de mal. Pourtant… Considérons les deux phrases suivantes :

J’espère que vous serez présent (indicatif).

Je souhaite que vous soyez présent (subjonctif).

Pourquoi deux régimes différents pour la même affirmation? Mystère.

Le subjonctif sert à exprimer le doute, la crainte. Tout naturellement, on dira :

Il me dit qu’il est amoureux.

La personne qui parle exprime un doute; elle n’est pas entièrement sûre des intentions réelles de son ami. Pourtant, la phrase est à l’indicatif. L’italien, lui, est plus logique :

Mi dice che sia amoroso.

Il me dit qu’il soit amoureux.

Bien entendu, cette dernière affirmation écorche nos oreilles de francophone, même si elle a finalement plus de sens.

Mais à quoi sert au juste le subjonctif?

Il marque la volonté et la préférence; le désir et le regret; le refus et l’acceptation; l’appréciation, qu’elle soit positive ou négative. Aussi : l’étonnement.

Le subjonctif imprime une nuance à notre discours, là où des langues germaniques comme l’anglais, l’allemand, le suédois y vont d’affirmations directes, brutales. Bien entendu, ces idiomes ont aussi leurs manières pour exprimer regret, refus ou préférence.

Outre les difficultés liées à l’apprentissage de toute une panoplie de conjugaisons, le subjonctif comporte des petits pièges qui viennent compliquer son utilisation.

En effet, certains verbes comme dire que, penser que, croire que, considérer que, supposer que… sont suivis de l’indicatif ou du conditionnel à la forme affirmative.

Je pense que c’est (ou serait) le moment.

Pourtant, on emploiera l’indicatif pour exprimer le futur.

Je crois que le président sera réélu.

Mais la forme interrogative ou la forme négative commande le subjonctif.

Pensez-vous que ce soit le moment?

Je ne crois pas que ce soit le moment.

Le verbe sembler exprime par définition un doute. Encore une fois, le subjonctif se fait discret… Il est réservé à la forme négative.

Il ne me semble pas que cette mesure soit exacte.

La forme positive, elle, requiert l’indicatif ou le conditionnel.

Il me semble que les étudiants sont moins attentifs en classe.

Il me semble qu’on pourrait interdire les téléphones en classe.

Le même illogisme surgit avec le verbe paraître.

Il paraît que vous avez obtenu la promotion.

Il paraît qu’il serait souffrant.

Il ne paraît pas qu’un accord soit possible.

Parfois, un verbe changera de sens selon le mode utilisé. Un exemple suffira : comprendre. À l’indicatif, ce verbe signifie se rendre compte, déduire.

Je comprends, à son air, qu’il est très déçu par ses résultats.

Au subjonctif, comprendre prend le sens de s’expliquer.

Après tous ces efforts, je comprends qu’il soit déçu par ses résultats.

On pourrait citer d’autres exemples.

À eux seuls, justifient-ils qu’on envoie le subjonctif à la casse?

Non, car les exemples précédents montrent que le français comporte toute une panoplie de nuances, selon le mode utilisé. Le subjonctif est imbriqué dans la langue française. Il est certes exigeant pour le locuteur, mais il est riche en nuances et infléchit le discours de manière subtile. L’éliminer serait une perte pour notre langue.

L’imparfait du subjonctif

Mais qu’en est-il de l’imparfait du subjonctif? Ne l’a-t-on pas fait passer à la trappe, lui?

Dans un sens, les francophones ont de la chance. En espagnol ou en italien, l’imparfait du subjonctif n’est pas tombé en désuétude. Ceux qui apprennent ces deux langues doivent s’atteler à un rude apprentissage de conjugaisons « déviantes ».

Elle sert même dans des phrases interrogatives commençant par si. Là où le français emploie l’imparfait, l’italien recourt à l’imparfait du subjonctif.

Si j’avais le temps – Se io avessi il tempo (si j’eusse le temps).

Si tu étais un auteur, tu écrirais des livres – Se tu fossi un scritore, scriverai dei libri (si tu fusses).

En français, il en va tout autrement. Dans les faits, cette forme passée du subjonctif s’est écroulée sous le poids de son ridicule. Le texte suivant texte suivant d’Alfred Allais met en relief les allures ronflantes que prend l’imparfait du subjonctif en français :

Ah fallait-il que je vous visse

Fallait-il que vous me plussiez

Qu’ingénument je vous le disse

Qu’avec orgueil vous vous tussiez

Fallait-il que je vous aimasse

Que vous me désespérassiez

Et qu’en vain je m’opiniâtretasse (sic)

Et je vous idolâtrasse.

Pour que vous m’assassinassiez.

Tant dans les journaux que dans les textes littéraires, force est de constater que cette forme du subjonctif a largement disparu. La traduction française du grand succès L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, ignore systématiquement l’imparfait du subjonctif.

Un peu partout, celui-ci surnage dans les eaux de l’indicatif à la troisième personne du singulier, moins ridicule que pour les autres personnes.

En effet, les graphies dût, pût, voulût, sût agacent moins que dussions, pussiez ou encore susse.

Qui a dit que le français n’évoluait pas?

 

 

Département

Le mot département a un sens aussi vaste en anglais qu’en français. Mais, dans les deux langues, l’usage a imposé certaines balises.

En anglais, department est très souvent utilisé au sens de ministère. Le Department of Agriculture devient dans notre langue le ministère de l’Agriculture. Quant au State Department, il est traduit par le département d’État. Certains crieront à l’anglicisme.

Respirons par le nez, comme on dit familièrement.

Il est vrai que département est rarement utilisé au sens de ministère. Une exception notable, la Suisse, où l’on trouve le département des Finances, le département de la Justice et de la Police. Nos amis helvétiques sont-ils en train de s’angliciser? Que nenni.

Dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle employait département au sens de ministère : département de la guerre, des affaires étrangères. Notons l’absence de majuscules.

Les sceptiques seront étonnés de lire le premier sens que donne le Petit Robert au mot département : « Chacune des parties de l’administration des affaires de l’État dont s’occupe un ministre. » L’ouvrage renvoie au mot ministère et donne comme exemples département de l’Intérieur, des Affaires étrangères.

Les plus futés auront vite saisi que l’anglais department vient du français. Nos amis anglophones l’emploient à toutes les sauces, mais, le plus souvent, le terme renvoie à une administration ministérielle. L’usage s’est imposé.

Est-ce à dire que l’anglais embrasse plus large? Pas vraiment. En français, un département est aussi une entité administrative. Les universités, les musées ont des départements. La France a des départements d’outre-mer.

L’anglais américain a un champ sémantique semblable. Le Collins donne les définitions suivantes pour department : « A separate part, division, or branch, as of a government, business, or school. » Par ailleurs, certains sens se distinguent du français : « A field of knowledge or activity; a specialized column or section appearing regularly in a periodical. »

***

Dans un article précédent, j’ai abordé la question de l’utilisation de la majuscule pour les appellations ministérielles. Retenons que l’usage au Canada est d’écrire ministère avec la minuscule et le spécifique avec la majuscule. Ce qui donne :

Le ministère des Transports, le ministère des Affaires mondiales.

Nation

S’il est un terme qui peut avoir une incidence décisive sur la politique, c’est bien le concept de nation.

Un exemple éloquent est la reconnaissance de la nation québécoise par le Parlement du Canada, le 28 novembre 2006. Les députés approuvent la motion déposée par le premier ministre Harper qui se lit comme suit : « Que cette Chambre reconnait que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. »

Cette déclaration peut être interprétée de plusieurs façons, selon que l’on est anglophone ou francophone.

Le Merriam-Webster définit nation comme une nationality. Il apporte toutefois la nuance suivante : « A politically organized nationality; esp : one having independent existence in a nation state. »

Voilà, le mot est lancé : État-nation. Le Collins précise : « … an individual country considered together with its social and political structure. »

Ce sens de pays est celui que l’on voit le plus souvent en anglais. On peut imaginer que les députés anglophones ont dû se boucher un peu le nez en votant pour cette motion.

Le français peut aussi considérer une nation comme un pays, mais c’est moins clair. Bien sûr, la notion de concert des nations, il y a deux cents ans, a bercé le congrès de Vienne… Et n’oublions pas les Nations unies…

Mais nous entrons ici dans une zone grise de la langue, une zone qui ouvre la voie à diverses interprétations. Bien des auteurs ont tenté de définir la nation en français.

D’ailleurs, cette question a fait l’objet d’une étude dans mon mémoire de maîtrise en science politique. La définition la plus classique est celle d’Ernest Renan. Il parle de « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » qui se traduit par « le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Un mot est absent de cette définition : pays. Une nation est-elle nécessairement un pays? Il semble bien que non. Le Robert étale sa définition du terme en quatre volets. La seconde ratisse large : « Groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité (historique, sociale, culturelle) et la volonté de vivre en commun. »

La troisième est plus explicite et rejoint la notion de pays : « Groupe humain constituant une communauté politique établie sur un territoire défini ou un ensemble de territoires définis, et personnifiée par une autorité souveraine. »

Comme on le voit, une nation n’est pas nécessairement un pays. Une communauté politique peut aussi bien être l’Inde, le Danemark ou l’Ouzbékistan. Mais aussi le Kurdistan, l’Écosse ou la Catalogne.

C’est pourquoi on peut considérer que le Québec est une nation, mais une nation faisant partie du Canada.

 

Délivrer

Traductrices et traducteurs, soyons délivrés de… délivrer.

Non qu’il s’agisse d’un mal absolu, mais ce dangereux faux ami continue de faire des ravages.

Observons deux anglicismes populaires : délivrer un discours, délivrer un message.

Toute personne maîtrisant un tant soit peu le français a le réflexe de chercher les bonnes cooccurrences. Que fait-on avec un discours? On le prononce, on l’adresse; à tout le moins, on le fait.

Peut-on livrer un discours? Il semble bien que non. Cette expression ne figure pas dans le Dictionnaire des cooccurrences de Beauchemin pas plus d’ailleurs que dans le Trésor de la langue française.

Quant au message, on le communique, on le transmet ou on le lit, etc.

Le sens anglais de deliver offre de belles possibilités de calques, à commencer par une épicerie qui délivre… La ressemblance entre délivrer et livrer nous joue de mauvais tours.

Une brève consultation du Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, est éclairante. Le premier sens donné à deliver est libérer, délivrer, ce qui correspond au sens français de tirer de sa captivité. Mais très vite, on s’écarte du français. Pour des marchandises, on dit livrer; le courrier et les journaux sont distribués; un message est acheminé; des services sont offerts, fournis.

L’expression anglaise deliver the goods est un bel appât pour tous les francophones anglicisants. Combien de fois entend-on un peu partout livrer la marchandise? Calque grossier, énorme qui traduit aussi bien un asservissement à l’anglais qu’une certaine ignorance du français.

Certains malicieux objecteront que l’auguste Paul Claudel a bel et bien utilisé l’expression : « Les circonstances m’ayant introduit dans le métier diplomatique, j’ai considéré que l’honnêteté m’obligeait, comme disent les Américains, à « délivrer la marchandise », à donner le principal de mes forces au patron. »

Le futur Immortel a tout simplement commis une bourde de traduction qu’il a eu la sagesse de mettre entre guillemets. D’ailleurs, il se corrige tout de suite, flairant l’anglicisme.

Une personne tiendra ses promesses, respectera sa parole. Bref, comme le signale Luc Labelle dans son merveilleux ouvrage Les mots pour le traduire, elle a été à la hauteur des attentes.

 

 

Silo

Les anglophones sont les peintres de la langue. Ils aiment dépeindre la réalité avec des couleurs réalistes. Leur langue est imagée, là où le français est abstrait. Quand nous disons imperméable, ils répondent raincoat. Une housse est un seat cover.

Lorsqu’ils veulent décrire un phénomène, ils l’illustrent. Ainsi en est-il de l’expression working in silo, rapidement devenue chez nous travailler en silo.

Calquer servilement l’anglais, sans jamais se poser de question, est un fléau chez tous les rédacteurs. Soyons honnêtes : la tentation est forte parce que l’anglais est descriptif, parfois percutant. En français on cherche le même effet.

Ce faisant, on s’écarte de l’esprit de notre langue. Obnubilés que nous sommes par l’image que nous propose l’anglais, nous n’arrivons plus à imaginer d’autre façon de nous exprimer.

Et pourtant, il y en a. Sortons le français du poulailler dans lequel silo nous enferme.

Une personne travaillant en silo travaille en vase clos, en isolement.

Lorsque plusieurs services d’une entreprise fonctionnent en silo, ils sont cloisonnés, isolés. On peut dire que ces services sont compartimentés. Les silos eux-mêmes peuvent être qualifiés de compartiments, à la rigueur des chasses gardées.

Un peu d’imagination ne fait pas de tort. Une traduction glanée sur Tradooit :

But we have to start thinking outside silos : mais nous devons commencer à sortir de notre tour d’ivoire.

Souhaitons qu’elle fasse école. Le français est une terre fertile.

Pathétique

Une personne est pathétique. Qu’est-ce que cela signifie au juste?

Une personne qui a subi un grave accident d’automobile et doit être amputée. Est-elle pathétique? Un président déséquilibré qui se prend pour un génie est-il pathétique?

Vous avez un texte incompréhensible à traduire, êtes-vous pathétique? À moins que ce ne soit le client…

Il est de ces expressions qui survolent notre ciel mais dont on n’arrive pas toujours à bien saisir le sens.

Le Petit Robert vient à notre secours : « Qui émeut vivement, excite une émotion intense, souvent pénible (douleur, pitié, horreur, terreur, tristesse). »

Donc, une personne amputée suscite sans aucun doute une émotion intense; on peut donc affirmer que sa situation est pathétique. Et elle aussi, par conséquent.

Quant à notre président à tous (la géopolitique étant ce qu’elle est…), je vous laisse décider.

Pensons à notre traductrice confrontée à un texte charabiesque, un torchon mal écrit et bourré de sigles. On peut penser qu’elle est pathétique si elle est complètement atterrée devant la tâche à accomplir… Mais que penser du client? Lui aussi, puisqu’il suscite une émotion intense mêlée d’horreur…

L’anglais reprend le sens du français, mais il en élargit le champ sémantique. Le Collins introduit la nuance suivante : « If you describe someone or something as pathetic, you mean that they make you feel impatient or angry, often because they are weak or not very good. »

L’observateur considérera une personne pathétique au sens anglais comme dérisoire, misérable, pitoyable.

You’re pathetic – Tu me fais pitié.

L’anglais est marqué par un jugement, une désapprobation marquée. Des excuses peuvent être pathétiques, des tentatives de s’exprimer en public.

La prudence s’impose lorsqu’on utilise cet adjectif.

Smartphone

Petite visite au royaume de ces naïfs de Québécois (selon bien des gens) qui essaient de tout traduire.

Tout le monde a pris conscience de l’esclavagisme numérique (et non digital, monsieur le Président de la République) qui frappe la Terre entière. Peu à peu, nous devenons des zombies errant dans les villes, le nez collé sur notre téléphone portable.

Ces appareils, appelés smartphones en anglais, ne sont plus vraiment des téléphones. À moins de spéculer à la Bourse, de brasser des affaires à l’échelle internationale, d’être courtier en immeuble, nous utilisons rarement cet appareil maléfique pour passer des appels.

La technologie en a fait un appareil multifonctions. Certains suggèrent d’ailleurs de l’appeler téléphone multifonctions. Grâce à lui, on peut prendre des photos, calculer le pourboire sur la note au restaurant, s’en servir comme lampe de poche, vagabonder sur la Grande Toile, jouer à des jeux en ligne, texter, etc.

Nous avons donc un téléphone qui sert rarement à appeler. Il est même un peu original, pour ne pas dire ringard, de l’utiliser ainsi. Tous les jeunes vous le diront, on ne s’appelle plus, on ne s’envoie même plus de courriels (traduction ingénieuse de l’affreux e-mail). Non, maintenant ce sont des textos. Ces phylactères parfois amusants qui font ronronner notre appareil. En Europe, on préfère le sigle anglais SMS. Ceux qui me lisent régulièrement savent que j’abhorre les sigles, qu’ils soient anglais ou français.

On objectera que texto est une marque. Et alors? Il rejoindra frigidaire, kleenex… et bien d’autres.

Dans les faits, le smartphone est un mini-ordinateur que l’on trimbale partout. En Europe, on a suggéré ordiphone, qui n’a aucune chance de percer.

L’anglicisme smartphone ne fait pas recette au Canada français. Comme il arrive souvent, les Canadiens ont commis l’hérésie de traduire, ce qui a donné téléphone intelligent, pour le meilleur et pour le pire. Bien entendu, il s’agit d’un calque servile de l’anglais.

Le problème tient au fait que cet appareil est officiellement un téléphone… alors qu’il n’en est plus un… du moins pas tout à fait. Mais dès que l’on cherche une appellation plus juste, on dérape. Que diriez-vous de miniterminal ou terminal de poche? Et pourquoi pas ordi de poche, cyberphone? J’aime bien ce dernier, mais soyons réaliste. Beaucoup voudront se faire couper la langue plutôt que de prononcer ce mot…

Dans l’usage québécois, on parle aussi de téléphone portable, étant entendu que ce type d’appareil est presque toujours… un smartphone. Technologie fait loi. Le mot portable s’emploie aussi pour un ordinateur, ce qui peut entraîner une certaine confusion.

 

Entrevue

L’anglicisme interview est utilisé au Québec, comme ailleurs dans la francophonie. Toutefois, le réflexe de survie typique de nos contrées nordiques a imposé une traduction que l’on voit plus souvent qu’interview : entrevue.

Alors si vous lisez dans un de nos journaux que le premier ministre Trudeau a accordé une entrevue au journal La Presse, il ne faudra pas vous en étonner. Il s’agit bel et bien d’une interview.

La traduction de ce terme avait d’ailleurs ravi Bernard Pivot, qui la trouvait rafraîchissante.

Mais, comme on dit, toute médaille a son revers. Si on peut affirmer que La Presse a interviewé Justin Trudeau, il serait cocasse de dire que les journalistes l’ont entrevu. À moins, bien entendu, de l’avoir croisé dans l’ascenseur.

Les efforts héroïques de ce côté-ci de l’Atlantique pour ériger des barrages pour contrer le déferlement de la terminologie anglaise ne sont pas toujours entièrement réussis.

Prochain article : smartphone, quand vous aurez fini de cuver votre vin… Joyeux Noël.

Faux amis

L’un des problèmes récurrents au Canada est l’emploi constant de faux amis. Ces « vrais ennemis » figurent, avec les calques syntaxiques, parmi les pièges les plus insidieux qui menacent le français canadien. On pourrait écrire une infinité d’articles sur le sujet.

Un faux ami est un mot commun à deux langues, mais dont le sens diffère en totalité ou en partie.

Petit tour d’horizon de ceux que l’on voit le plus souvent ici.

Le verbe adresser en est un exemple parfait. En français on adresse une lettre; on s’adresse à quelqu’un. En anglais, le verbe a le sens particulier (et non restrictif) de s’adresser à quelqu’un ou encore de s’attaquer à une question, un problème.

Le faux ami nous mène à des formulations comme adresser une question (pire, une issue). Adresser une audience (deux pour le prix d’un!). Variante aussi inspirée de l’anglais : s’adresser à un problème. Vous parlez à vos problèmes, vous?

J’ai suivi quelques cours de psychologie à l’université et il est courant de parler d’adresser une problématique. À virer fou, comme on dit chez nous.

Continuons notre visite guidée. (Les termes soulignés ont fait l’objet d’un article distinct.)

Chers journalistes, une législation n’est pas une loi. C’est un ensemble de lois. La loi sur les services rendus à visage découvert n’est PAS une législation. C’est une loi, point à la ligne.

Dans le même ordre d’idées, une juridiction est un tribunal, pas un ordre de gouvernement. Le Québec, la Jamaïque, le Népal ne sont pas des juridictions, ce sont des États. La Cour d’appel est une juridiction.

L’Église catholique verse parfois des compensations à des victimes de sévices sexuels. Il serait plus exact de parler d’indemnisations, un mot qui semble oublié par les rédacteurs.

Questionner en est un autre qui a la vie dure. En français, on questionne un témoin, un professeur. Si on n’est pas d’accord avec quelqu’un, on remet en question ce qu’il dit.

Autre couac trop souvent lu ou entendu : supporter une cause. Ce verbe a fait recette et engendré des rejetons. Celui qui encourage une équipe est un supporter, parfois francisé en supporteur.

En anglais, une personne qui ne veut pas se commettre hésite à se prononcer. Mais en français, la même construction a un sens plus péjoratif. Se commettre, c’est tremper dans une affaire louche.

Sur un mode ironique, on pourrait dire qu’un politicien (anglicisme passé dans l’usage) ne veut pas répondre à une question embarrassante, car il s’est déjà commis…

La nomenclature pourrait s’allonger.

Heureusement, on peut parfois constater certaines améliorations. Je pense à déportation, contre lequel je livre un combat sans merci depuis une trentaine d’années. La nuance avec expulsion semble échapper à la plupart des gens.

Toutefois, il semble que les médias aient enfin (parfois en tout cas) compris que l’on expulse des immigrants illégaux. Si on les déportait, il faudrait les envoyer construire des routes au Nunavut… Gardons le mot déportation pour les cas dramatiques, comme celui des Acadiens, des Juifs, etc.

Bien entendu, comme je l’ai souvent expliqué, le Canada est beaucoup plus vulnérable aux faux amis et calques syntaxiques à cause de l’omniprésence de l’anglais. Toutefois, une amie française me signalait la dégradation de la langue en France. Vocabulaire et syntaxes s’atrophient, semble-t-il. Les structures de l’anglais commencent à s’infiltrer.

Vu d’ici, ce n’est pas aussi clair. En tout cas, le phénomène est naissant et n’atteint pas les proportions épidémiques du Canada. Mais j’ai effectivement capté quelques calques ici et là dans la traduction de certains films et téléséries. Par exemple dans The Crown, on parle de l’engagement d’une princesse, au lieu de ses fiançailles.

J’ai aussi trouvé énormément de faux amis et de calques de structure dans un manuel de psychologie traduit en Belgique. Une variété de pour un grand nombre de; des évidences au lieu des preuves; des conditions rencontrées, et non pas atteintes ou respectées.

Ce sont des fautes que l’on voit couramment au Canada, mais jamais en Europe. J’étais très surpris.

Puisque nous sommes dans le monde de l’édition, je suis sûr que bien des lecteurs ont constaté, comme moi, que les maisons d’édition québécoises laissent passer pas mal plus de fautes qu’avant. Je ne parle pas de simples coquilles, mais des fautes de toutes sortes, particulièrement des faux amis et des calques qu’on aurait jamais vu auparavant.

Je me trompe?

Payeur de taxes

Les payeurs de taxes sont-ils trop imposés Payent-ils trop de taxes?

Cette question peut résonner différemment selon que l’on pense en anglais ou en français. Étant entendu que la mort et les impôts sont les deux seuls malheurs de la vie auxquels nul n’échappe.

L’abominable expression payeur de taxes est un calque grossier de l’anglais tax payer. Le français a un joli mot pour le dire : contribuable. Bien entendu, le calque a plus de force de frappe, il cogne dur, surtout dans la bouche d’un politicien populiste. Denis Coderre? Non, je n’ai rien dit.

La Canadian Taxpayers Federation envisageait d’adopter l’appellation « française » de Fédération canadienne des payeurs de taxes. Ce calque n’aurait pas détonné avec le paysage canadien des appellations anglicisées. Pensons à la défunte Corporation de disposition des biens de la Couronne…

Heureusement, la Canadian Taxpayers Federation a rectifié le tir pour devenir la Fédération canadienne des contribuables.

Le mot taxe peut aussi faire l’objet d’un calque quand on parle de taxe foncière au lieu d’impôt foncier.

J’espère qu’on ne me taxera pas d’incohérence en mentionnant que le mot taxe a un petit cousin germain appelé taxage. C’est celui qui a mal tourné dans la famille… Le taxage, c’est cette extorsion pratiquée dans les cours d’école aux dépens des élèves plus vulnérables. Jadis, les puristes condamnaient cette expression, lui préférant extorsion. Ils n’avaient pas entièrement tort, sauf que le taxage survient dans des conditions précises, alors qu’une extorsion a un sens plus large.