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Donner sa langue au chat

La révolution informatique qui se déroule sous nos yeux a transformé notre façon de vivre. Je me désole d’accourir à mon téléphone intelligent dès que j’entends l’alerte d’un nouveau courriel, d’un texto ou d’un j’aime sur Facebook (pour le plus grand plaisir de toutes les entreprises qui m’espionnent).

J’ai l’impression d’être un chien qui réagit à l’appel de son maitre. Suis-je devenu un cyberzombie?

Les lecteurs européens s’étonneront, voire s’amuseront, des expressions imprimées en gras. Devant ces termes énigmatiques, ils seront tentés de donner leur langue au chat. Ce sont pourtant les termes que l’on utilise au Québec pour smartphone, email, SMS et like.

Le mot chat lui-même pose maintenant problème. De côté-ci de l’Atlantique, ce mot renvoie à un félin, alors qu’en Europe il désigne une conversation en direct entre internautes. Bref, un envoi rapide de courriels. Ce qu’on appelle au Québec le clavardage.

Clavardage est un ingénieux mot-valise. Il combine clavier et bavarder. Or, quand on chatte, on bavarde justement par claviers interposés. Courriel relève de la même logique : courrier électronique.

Mais voilà, ce ne sont pas des mots anglais et c’est pourquoi ils sont considérés comme des curiosités en Europe. Le Robert leur appose l’étiquette de « régionalismes ».

La traduction en français de néologismes est une spécialité au Canada. La survie du français en Amérique du Nord passe par la traduction systématique des expressions nouvelles issues du monde anglo-saxon. Et, ne soyons pas modestes, nos traductions sont souvent très inspirées.

Je le réitère : la situation est très différente en France, en Belgique et en Suisse; le besoin pressant de traduire y est beaucoup moins présent. En outre, l’anglais américain y brille de mille feux. On enfile les anglicismes dans la conversation comme des perles dans un collier.

Il est quand même triste de voir que nos efforts de traduction et de francisation suscitent aussi peu d’intérêt sur le Vieux Continent.

 

 

 

SMS

Le monde vibre aux textos, ces courts messages envoyés par téléphone portable. Nos appareils en ronronnent de plaisir.

Assez curieusement, les textes européens parlent surtout de SMS, autre anglicisme qui fait vibrer nos cousins d’outre-mer. Et surtout autre sigle dont le français pourrait se passer. Voir mon article sur l’invasion des sigles.

SMS est un sigle anglais signifiant Short Message Service. Ce terme se voit en anglais, certes, mais on parle aussi de text message, qui a donné le verbe to text.

Les entreprises de téléphonie utilisent l’expression messagerie-texte. En outre, on entend couramment dans les conversations texter un ami, j’ai reçu un texto. D’ailleurs, texto est inscrit au dictionnaire; il s’agit d’une marque déposée, lexicalisée, que l’on écrit avec la minuscule initiale. C’est bel et bien un mot français.

En somme, le SMS anglais n’est pratiquement pas utilisé au Québec et au Canada; sa prolifération en Europe étonne. Car il faut préciser que le sigle s’affiche aussi fièrement en allemand, espagnol, italien, turc, suédois…

SMS, heureusement ou malheureusement, ne se décline pas en verbe. Texter un ami devient quelque peu barbare si on recourt au sigle : je SMS(se) un ami. Quant à y être : je essemesse un ami. Je texte un ami devient nettement plus simple, mais il implique de parler de texto.

Une tempête dans un portable? Pas de quoi poster à sa mère? Peut-être. Mais une très bonne chose que SMS reste lettre morte de ce côté-ci de l’Atlantique. On n’en a vraiment pas besoin, point à la ligne.

Pin’s

Le phénomène des anglicismes en Europe francophone ne cesse de prendre de l’ampleur. Les communicateurs s’efforcent sans arrêt de glisser des mots anglais qu’ils arrivent très mal à prononcer, d’ailleurs. Les titres de séries de télévision américaines et anglaises ne sont plus traduits, tandis que des films voient leur titre original retraduit en anglais parisien. Le ridicule ne tue pas. Ce n’est pas un serial killer.

Certains anglicismes prennent leur place dans notre langue parce qu’ils comblent une lacune : raid, snob, leadership, hamburger, timing, camping. Ils se joignent à tout un cortège de mots que le français a empruntés à l’espagnol, l’allemand, l’arabe, le turc, le russe, etc. Ils sont les bienvenus dans notre langue. D’autres anglicismes sont inutiles et déclassent des mots français, comme sniper, listing, planning.

Le mot pin’s est une curiosité. Tout d’abord, il n’est pas indispensable, car on peut dire épinglette, qui est la recommandation officielle et qu’on utilise couramment au Canada. Ensuite, l’apostrophe suivie du s étonne. Étonne beaucoup, même.

En anglais, cette apostrophe indique le possessif. Ce que l’on dit littéralement c’est « de l’épinglette ». Mais quoi au juste? La couleur, la taille?

Pas surprenant que le Robert qualifie pin’s de « faux anglicisme ». En effet, la faute n’échappe pas à toute personne qui parle anglais. Ce qui n’est pas le cas de toutes celles qui arborent fièrement « un pin’s ».

 

Des chevals

Une des rumeurs les plus persistantes concernant les rectifications orthographiques de 1990 concerne le mot cheval. Bien des gens, y compris des enseignants, sont convaincus que le pluriel chevals serait maintenant accepté. Devant autant d’ignorance, il y a de quoi ruer.

Faut-il le répéter, les propositions de l’Académie française visaient l’orthographe, pas la grammaire. Il n’a jamais été question de changer le pluriel des mots finissant en -al. Pourtant on devrait. Voici pourquoi.

Une cinquantaine de mots font leur pluriel en –aux : journal, amiral, bocal, capital, éditorial, général, hôpital, mal signal, tribunal, parmi d’autres.

L’ennui c’est qu’on peut recenser quelque 70 autres maux, pardon mots, qui, eux, requièrent le –als au pluriel. Pensons à étal, floréal, narval, pascal, rétinal, santal, virginal.

Qui d’entre nous n’a pas hésité avant d’écrire « des congés pascals. »? Est ce que des congés pascaux auraient paru si surprenants? Probablement pas; bien des francophones n’y auraient vu que du feu, tandis que d’autres auraient ouvert le dictionnaire.

Et les personnes ayant ouvert le dictionnaire auraient découvert que les formes pascals et pascaux sont admises. Ce qui jette un doute sur tous les autres mots…

Un peu de ménage s’impose dans cette écurie. Former le pluriel des mots en –al revient à jouer à la roulette russe, à moins d’avoir une mémoire d’éléphant dans cette compétition équestre qu’est la grammaire française. Les obstacles ne manquent pas et le francophone se retrouve souvent les quatre fers en l’air.

Henni soit qui mal y pense.

Peu de gens le savent, mais la graphie de cheval au pluriel résulte d’une erreur de scribe. On écrivait chevals mais on prononçait chevausse, qu’on finit par écrire chevaus. Des scribes voulant gagner du temps et de l’espace commencèrent à remplacer le us par x, ce qui donna chevax. Celui-ci en vint à être prononcé chevau. Ne restait plus qu’à ajouter le u à chevax…

Le même raccourci des scribes explique les graphies marginales de bijoux, hiboux, genoux, joujoux. Une part importante de l’orthographe française résulte de caprices de grammairiens, d’erreurs de transcription et de toutes sortes d’usages illogiques.

Compte tenu que l’on recense un nombre égal de pluriel en –als et en –aux, ne serait-il pas plus simple, pour une fois, de simplifier les règles et d’adopter le pluriel en –als pour tous les noms finissant par –al?

 

 

 

Noms composés

Les incohérences du français me tuent. Comme moi, vous en avez sûrement assez de voir procès-verbal cohabiter avec compte rendu. De devoir accepter qu’on écrive portefeuille mais porte-monnaie.

Bienvenue dans le monde ésotérique des noms composés – ou devrais-je écrire noms-composés, pour être un tantinet plus logique.

Les exemples cités viennent d’un ouvrage méconnu, Libérons l’orthographe ! paru en 2006 sous la plume de Maryz Courberand. Cette rédactrice répertorie les illogismes orthographiques de la langue française. Son ouvrage est un réquisitoire implacable pour la modernisation de l’orthographe de notre langue.

Courberand observe, avec justesse, que les règles du français ne sont pas véritablement des règles, mais des régularités porteuses d’un cortège d’exceptions le plus souvent illogiques et que tout francophone est obligé d’apprendre par cœur.

Cette constatation se vérifie pour les noms composés, un champ de mines pour tout rédacteur.

Qui n’a pas hésité devant le terme petit déjeuner? Faut-il l’écrire avec le trait d’union? Certains le font : petit-déjeuner. Est-ce une faute? En tout cas, c’est dans le Robert.

Idem pour faux ami : j’ai souvent été tenté de l’écrire avec le trait d’union : faux-ami. Bien des lecteurs n’y auraient vu que du feu. Le Robert écrit faux ami.

Il semblerait que le nom composé est soudé quand son sens diffère des mots qui le composent. Ainsi, un portefeuille ne porte pas des feuilles tandis qu’un porte-monnaie porte de la monnaie. Combien d’entre vous connaissaient cette pseudo-règle?

Et que dire d’un portemine? Ne porte-t-il pas des mines? Alors? Une autre exception à mémoriser?

Bien des concepts sont exprimés par des mots séparés. Liste non exhaustive : compte rendu, clin d’œil, pomme de terre, clé de voûte, etc.

Devrait-on les écrire avec le trait d’union? D’après Courberand, on mettrait le trait d’union quand il y a métaphore. Par exemple œil-de-bœuf. L’œil ne représente pas un œil, pas plus que le bœuf ne représente un bœuf.

Donc la métaphore amène le trait d’union (ou trait-d’union?); pas de métaphore, pas de trait d’union.

Cette règle serait très connue des correcteurs professionnels, mais pas du public. Est-ce surprenant?

Mais alors, qu’en est-il d’arc-en-ciel? Il s’agit bien d’un arc dans le ciel. On devrait donc écrire arc en ciel comme on écrit pomme de terre. Mais non, encore une faute de logique qu’il nous faut gober.

Le pluriel

Continuons de tourner le fer dans la plaie.

Il y a eu longtemps confusion entre cure-dent et cure-dents, coupe-ongle et coupe ongles. Tout rédacteur est saisi par le doute : coupe-t-on un ongle ou des ongles? Le Robert est maintenant sans équivoque et met les deux expressions au singulier, le s étant réservé au pluriel.

Parlons-en du pluriel.

Mettre au pluriel un nom composé requiert logique et réflexion. Des connaissances aussi. Et un bon dictionnaire. Récent, si possible. À moins que vous souhaitiez absolument passer par les fourches caudines des règles pointilleuses du français.

Bien entendu, les éléments invariables du nom(-)composé… demeurent invariables. Ce sont notamment les adverbes, les préfixes, etc.

Des arrière-petits-enfants

Bien sûr, les éléments variables varient…

Des belles-sœurs, des gardes-barrières

Un adjectif employé comme adverbe devient invariable.

Des nouveau-nés

Le nom reste invariable s’il n’est pas dénombrable.

Des sans-gêne

Pour simplifier le tout, certains noms composés possèdent deux graphies au pluriel :

Des stations-service, des stations-services

Les rectifications de 1990 sont venues mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm. Désormais, c’est le dernier mot de l’expression qui reçoit la marque du pluriel. Simple? Oui. Logique? La plupart du temps.

Des porte-documents, des avant-midis, des essuie-mains, des garde-côtes

Que diriez-vous de prie-dieux? Les loustics feront observer que nous changeons de religion… Cette graphie plurielle n’a pas été retenue. Heureusement aussi, on a conservé l’invariabilité de trompe-la-mort. Le néologisme trompe-les-morts serait quelque peu terrifiant.

Malheureusement, certains nouveaux pluriels infléchissent le sens de l’expression originale.

Chasse-neiges, gratte-ciels, chauffe-eaux

Chasse-t-on plusieurs neiges? Non, la neige tout simplement. Les édifices grattent le ciel et non plusieurs ciels en même temps. Notre appareil chauffe l’eau et non les eaux.

Ce petit périple dans l’univers des noms composés nous rappelle que toute modernisation du français est une entreprise complexe. Faut-il pour autant se rallier aux traditionalistes qui, depuis des siècles, freinent toute évolution de notre langue?

Non. À mon sens, le français est condamné à se simplifier. Pourquoi faut-il qu’il soit à tout prix une des langues les plus difficiles du monde?

Subjonctif

Le subjonctif

Abolir le subjonctif? Vous n’y pensez pas?

La tentation existe, il faut bien l’avouer. On imagine mal le cortège de difficultés qu’il comporte pour toute personne apprenant le français. Il n’est pas toujours facile de percevoir qu’un verbe, qu’une locution exige le subjonctif. Parfois, son emploi est très subtil.

Mais pas toujours très logique, il faut bien l’avouer.

Prenons deux verbes, espérer et souhaiter. Leur signification est très semblable au point qu’on peut les interchanger sans trop de mal. Pourtant… Considérons les deux phrases suivantes :

J’espère que vous serez présent (indicatif).

Je souhaite que vous soyez présent (subjonctif).

Pourquoi deux régimes différents pour la même affirmation? Mystère.

Le subjonctif sert à exprimer le doute, la crainte. Tout naturellement, on dira :

Il me dit qu’il est amoureux.

La personne qui parle exprime un doute; elle n’est pas entièrement sûre des intentions réelles de son ami. Pourtant, la phrase est à l’indicatif. L’italien, lui, est plus logique :

Mi dice che sia amoroso.

Il me dit qu’il soit amoureux.

Bien entendu, cette dernière affirmation écorche nos oreilles de francophone, même si elle a finalement plus de sens.

Mais à quoi sert au juste le subjonctif?

Il marque la volonté et la préférence; le désir et le regret; le refus et l’acceptation; l’appréciation, qu’elle soit positive ou négative. Aussi : l’étonnement.

Le subjonctif imprime une nuance à notre discours, là où des langues germaniques comme l’anglais, l’allemand, le suédois y vont d’affirmations directes, brutales. Bien entendu, ces idiomes ont aussi leurs manières pour exprimer regret, refus ou préférence.

Outre les difficultés liées à l’apprentissage de toute une panoplie de conjugaisons, le subjonctif comporte des petits pièges qui viennent compliquer son utilisation.

En effet, certains verbes comme dire que, penser que, croire que, considérer que, supposer que… sont suivis de l’indicatif ou du conditionnel à la forme affirmative.

Je pense que c’est (ou serait) le moment.

Pourtant, on emploiera l’indicatif pour exprimer le futur.

Je crois que le président sera réélu.

Mais la forme interrogative ou la forme négative commande le subjonctif.

Pensez-vous que ce soit le moment?

Je ne crois pas que ce soit le moment.

Le verbe sembler exprime par définition un doute. Encore une fois, le subjonctif se fait discret… Il est réservé à la forme négative.

Il ne me semble pas que cette mesure soit exacte.

La forme positive, elle, requiert l’indicatif ou le conditionnel.

Il me semble que les étudiants sont moins attentifs en classe.

Il me semble qu’on pourrait interdire les téléphones en classe.

Le même illogisme surgit avec le verbe paraître.

Il paraît que vous avez obtenu la promotion.

Il paraît qu’il serait souffrant.

Il ne paraît pas qu’un accord soit possible.

Parfois, un verbe changera de sens selon le mode utilisé. Un exemple suffira : comprendre. À l’indicatif, ce verbe signifie se rendre compte, déduire.

Je comprends, à son air, qu’il est très déçu par ses résultats.

Au subjonctif, comprendre prend le sens de s’expliquer.

Après tous ces efforts, je comprends qu’il soit déçu par ses résultats.

On pourrait citer d’autres exemples.

À eux seuls, justifient-ils qu’on envoie le subjonctif à la casse?

Non, car les exemples précédents montrent que le français comporte toute une panoplie de nuances, selon le mode utilisé. Le subjonctif est imbriqué dans la langue française. Il est certes exigeant pour le locuteur, mais il est riche en nuances et infléchit le discours de manière subtile. L’éliminer serait une perte pour notre langue.

L’imparfait du subjonctif

Mais qu’en est-il de l’imparfait du subjonctif? Ne l’a-t-on pas fait passer à la trappe, lui?

Dans un sens, les francophones ont de la chance. En espagnol ou en italien, l’imparfait du subjonctif n’est pas tombé en désuétude. Ceux qui apprennent ces deux langues doivent s’atteler à un rude apprentissage de conjugaisons « déviantes ».

Elle sert même dans des phrases interrogatives commençant par si. Là où le français emploie l’imparfait, l’italien recourt à l’imparfait du subjonctif.

Si j’avais le temps – Se io avessi il tempo (si j’eusse le temps).

Si tu étais un auteur, tu écrirais des livres – Se tu fossi un scritore, scriverai dei libri (si tu fusses).

En français, il en va tout autrement. Dans les faits, cette forme passée du subjonctif s’est écroulée sous le poids de son ridicule. Le texte suivant texte suivant d’Alfred Allais met en relief les allures ronflantes que prend l’imparfait du subjonctif en français :

Ah fallait-il que je vous visse

Fallait-il que vous me plussiez

Qu’ingénument je vous le disse

Qu’avec orgueil vous vous tussiez

Fallait-il que je vous aimasse

Que vous me désespérassiez

Et qu’en vain je m’opiniâtretasse (sic)

Et je vous idolâtrasse.

Pour que vous m’assassinassiez.

Tant dans les journaux que dans les textes littéraires, force est de constater que cette forme du subjonctif a largement disparu. La traduction française du grand succès L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, ignore systématiquement l’imparfait du subjonctif.

Un peu partout, celui-ci surnage dans les eaux de l’indicatif à la troisième personne du singulier, moins ridicule que pour les autres personnes.

En effet, les graphies dût, pût, voulût, sût agacent moins que dussions, pussiez ou encore susse.

Qui a dit que le français n’évoluait pas?

 

 

Département

Le mot département a un sens aussi vaste en anglais qu’en français. Mais, dans les deux langues, l’usage a imposé certaines balises.

En anglais, department est très souvent utilisé au sens de ministère. Le Department of Agriculture devient dans notre langue le ministère de l’Agriculture. Quant au State Department, il est traduit par le département d’État. Certains crieront à l’anglicisme.

Respirons par le nez, comme on dit familièrement.

Il est vrai que département est rarement utilisé au sens de ministère. Une exception notable, la Suisse, où l’on trouve le département des Finances, le département de la Justice et de la Police. Nos amis helvétiques sont-ils en train de s’angliciser? Que nenni.

Dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle employait département au sens de ministère : département de la guerre, des affaires étrangères. Notons l’absence de majuscules.

Les sceptiques seront étonnés de lire le premier sens que donne le Petit Robert au mot département : « Chacune des parties de l’administration des affaires de l’État dont s’occupe un ministre. » L’ouvrage renvoie au mot ministère et donne comme exemples département de l’Intérieur, des Affaires étrangères.

Les plus futés auront vite saisi que l’anglais department vient du français. Nos amis anglophones l’emploient à toutes les sauces, mais, le plus souvent, le terme renvoie à une administration ministérielle. L’usage s’est imposé.

Est-ce à dire que l’anglais embrasse plus large? Pas vraiment. En français, un département est aussi une entité administrative. Les universités, les musées ont des départements. La France a des départements d’outre-mer.

L’anglais américain a un champ sémantique semblable. Le Collins donne les définitions suivantes pour department : « A separate part, division, or branch, as of a government, business, or school. » Par ailleurs, certains sens se distinguent du français : « A field of knowledge or activity; a specialized column or section appearing regularly in a periodical. »

***

Dans un article précédent, j’ai abordé la question de l’utilisation de la majuscule pour les appellations ministérielles. Retenons que l’usage au Canada est d’écrire ministère avec la minuscule et le spécifique avec la majuscule. Ce qui donne :

Le ministère des Transports, le ministère des Affaires mondiales.

Nation

S’il est un terme qui peut avoir une incidence décisive sur la politique, c’est bien le concept de nation.

Un exemple éloquent est la reconnaissance de la nation québécoise par le Parlement du Canada, le 28 novembre 2006. Les députés approuvent la motion déposée par le premier ministre Harper qui se lit comme suit : « Que cette Chambre reconnait que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. »

Cette déclaration peut être interprétée de plusieurs façons, selon que l’on est anglophone ou francophone.

Le Merriam-Webster définit nation comme une nationality. Il apporte toutefois la nuance suivante : « A politically organized nationality; esp : one having independent existence in a nation state. »

Voilà, le mot est lancé : État-nation. Le Collins précise : « … an individual country considered together with its social and political structure. »

Ce sens de pays est celui que l’on voit le plus souvent en anglais. On peut imaginer que les députés anglophones ont dû se boucher un peu le nez en votant pour cette motion.

Le français peut aussi considérer une nation comme un pays, mais c’est moins clair. Bien sûr, la notion de concert des nations, il y a deux cents ans, a bercé le congrès de Vienne… Et n’oublions pas les Nations unies…

Mais nous entrons ici dans une zone grise de la langue, une zone qui ouvre la voie à diverses interprétations. Bien des auteurs ont tenté de définir la nation en français.

D’ailleurs, cette question a fait l’objet d’une étude dans mon mémoire de maîtrise en science politique. La définition la plus classique est celle d’Ernest Renan. Il parle de « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » qui se traduit par « le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Un mot est absent de cette définition : pays. Une nation est-elle nécessairement un pays? Il semble bien que non. Le Robert étale sa définition du terme en quatre volets. La seconde ratisse large : « Groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité (historique, sociale, culturelle) et la volonté de vivre en commun. »

La troisième est plus explicite et rejoint la notion de pays : « Groupe humain constituant une communauté politique établie sur un territoire défini ou un ensemble de territoires définis, et personnifiée par une autorité souveraine. »

Comme on le voit, une nation n’est pas nécessairement un pays. Une communauté politique peut aussi bien être l’Inde, le Danemark ou l’Ouzbékistan. Mais aussi le Kurdistan, l’Écosse ou la Catalogne.

C’est pourquoi on peut considérer que le Québec est une nation, mais une nation faisant partie du Canada.

 

Délivrer

Traductrices et traducteurs, soyons délivrés de… délivrer.

Non qu’il s’agisse d’un mal absolu, mais ce dangereux faux ami continue de faire des ravages.

Observons deux anglicismes populaires : délivrer un discours, délivrer un message.

Toute personne maîtrisant un tant soit peu le français a le réflexe de chercher les bonnes cooccurrences. Que fait-on avec un discours? On le prononce, on l’adresse; à tout le moins, on le fait.

Peut-on livrer un discours? Il semble bien que non. Cette expression ne figure pas dans le Dictionnaire des cooccurrences de Beauchemin pas plus d’ailleurs que dans le Trésor de la langue française.

Quant au message, on le communique, on le transmet ou on le lit, etc.

Le sens anglais de deliver offre de belles possibilités de calques, à commencer par une épicerie qui délivre… La ressemblance entre délivrer et livrer nous joue de mauvais tours.

Une brève consultation du Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, est éclairante. Le premier sens donné à deliver est libérer, délivrer, ce qui correspond au sens français de tirer de sa captivité. Mais très vite, on s’écarte du français. Pour des marchandises, on dit livrer; le courrier et les journaux sont distribués; un message est acheminé; des services sont offerts, fournis.

L’expression anglaise deliver the goods est un bel appât pour tous les francophones anglicisants. Combien de fois entend-on un peu partout livrer la marchandise? Calque grossier, énorme qui traduit aussi bien un asservissement à l’anglais qu’une certaine ignorance du français.

Certains malicieux objecteront que l’auguste Paul Claudel a bel et bien utilisé l’expression : « Les circonstances m’ayant introduit dans le métier diplomatique, j’ai considéré que l’honnêteté m’obligeait, comme disent les Américains, à « délivrer la marchandise », à donner le principal de mes forces au patron. »

Le futur Immortel a tout simplement commis une bourde de traduction qu’il a eu la sagesse de mettre entre guillemets. D’ailleurs, il se corrige tout de suite, flairant l’anglicisme.

Une personne tiendra ses promesses, respectera sa parole. Bref, comme le signale Luc Labelle dans son merveilleux ouvrage Les mots pour le traduire, elle a été à la hauteur des attentes.

 

 

Silo

Les anglophones sont les peintres de la langue. Ils aiment dépeindre la réalité avec des couleurs réalistes. Leur langue est imagée, là où le français est abstrait. Quand nous disons imperméable, ils répondent raincoat. Une housse est un seat cover.

Lorsqu’ils veulent décrire un phénomène, ils l’illustrent. Ainsi en est-il de l’expression working in silo, rapidement devenue chez nous travailler en silo.

Calquer servilement l’anglais, sans jamais se poser de question, est un fléau chez tous les rédacteurs. Soyons honnêtes : la tentation est forte parce que l’anglais est descriptif, parfois percutant. En français on cherche le même effet.

Ce faisant, on s’écarte de l’esprit de notre langue. Obnubilés que nous sommes par l’image que nous propose l’anglais, nous n’arrivons plus à imaginer d’autre façon de nous exprimer.

Et pourtant, il y en a. Sortons le français du poulailler dans lequel silo nous enferme.

Une personne travaillant en silo travaille en vase clos, en isolement.

Lorsque plusieurs services d’une entreprise fonctionnent en silo, ils sont cloisonnés, isolés. On peut dire que ces services sont compartimentés. Les silos eux-mêmes peuvent être qualifiés de compartiments, à la rigueur des chasses gardées.

Un peu d’imagination ne fait pas de tort. Une traduction glanée sur Tradooit :

But we have to start thinking outside silos : mais nous devons commencer à sortir de notre tour d’ivoire.

Souhaitons qu’elle fasse école. Le français est une terre fertile.