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La défrancisation des noms de villes

Les toponymes (noms de lieux) n’échappent pas à l’évolution de la langue. Les graphies changent, et pas toujours pour le mieux.

J’ai la chance de posséder un Larousse 1934 donné à ma mère, lorsqu’elle étudiait. Le feuilleter est à la fois un voyage dans le temps et une source d’étonnement. Les cartes de l’Europe et de l’Afrique sont particulièrement intéressantes, tout comme les articles sur la Grande Guerre, qui allait devenir la Première Guerre mondiale, ceux consacrés à l’Allemagne (plutôt hargneux), au jeune chancelier Adolf Hitler…

La consultation de cet ouvrage permet aussi de constater un certain révisionnisme toponymique qui étonne et déçoit. Le français recule, hélas.

En 1934, la ville principale de la Turquie était orthographiée Istamboul, forme francisée d’Istanbul. Soulignons, en passant, que le turc s’écrit en caractères latins, comme le français, et qu’il ne saurait donc être question de translittération. Istamboul était donc une traduction, aujourd’hui disparue. Assez curieusement, le gentilé (nom des habitants) Stambouliote se voit encore. Mais le nom de la ville est maintenant Istanbul, en français, en turc… et en anglais. Coïncidence ?

On observe le même phénomène avec la Nouvelle-Delhi maintenant anglicisée sous la forme de New Delhi. Certains feront valoir que l’anglais est un peu la lingua franca de l’Inde, mais il n’en demeure pas moins que nous avions une forme traduite du nom de la capitale indienne; pourquoi l’avoir abandonné ?

La capitale du Paraguay était autrefois appelée Assomption; à présent, nous parlons plutôt d’Asunción. Bien entendu, rien à voir avec l’anglais, cette fois-ci, mais un autre recul du français.

Le dictionnaire de ma mère affichait aussi la graphie Groënland pour cette grande île verte découverte par les Vikings. Curieusement, le tréma est disparu en cour de route, peut-être emporté par la fonte des glaciers.

Plus récemment, la capitale indonésienne Jakarta a (définitivement ?) perdu son D initial, que l’on retrouvait dans les dictionnaires français. Il faut donc savoir que le J initial se prononce à l’anglaise. Ce phénomène s’observe également pour la ville saoudienne Djeddah, dont le nom est translittéré à l’anglaise dans les textes français : Jeddah. Idem pour la capitale du Soudan du Sud : Juba, au lieu de Djouba.

Peu de gens savent que l’on orthographiait New-York avec un trait d’union. Cette graphie survit, involontairement, on s’en doute, sur un panneau à la sortie du pont Jacques-Cartier à Montréal qui annonce l’État du même nom. Je lui souhaite encore longue vie.

Il est peut-être compréhensible de voir la métropole américaine avec un nom anglais, mais ce l’est beaucoup moins quand on pense à Détroit, ville fondée par les Français, à l’endroit précis où la rivière du même nom rétrécit. Le Larousse de 1934 écrivait son nom à la française, et j’ignore quand au juste l’accent aigu a disparu et, surtout pourquoi. À ce que je sache, les Européens prononcent le nom à la française. Alors pourquoi l’écrire à l’anglaise ? La même question se pose pour Saint-Louis, ville baptisée en l’honneur d’un souverain de France, et dont le nom s’écrit à l’anglaise : St. Louis.

Le Larousse a rectifié le tir, depuis quelques années, et admet les graphies pour ces deux villes, de même que pour Bâton-Rouge. Mon article à ce sujet.

 

Traduire les noms de personnalités?

Faut-il franciser les prénoms, voire les noms de famille des personnalités publiques? Non évidemment. C’est du moins ce que l’on est tenté de répondre, après une brève hésitation.

Car hésitation il y a. On peut penser à des personnages historiques marquants dont les noms ont été traduits, en commençant par les empereurs romains (Jules César), suivis des rois et autres souverains  (Jean sans Terre, Catherine de Russie, le kaiser Guillaume II). Sans oublier les chefs de guerre (Tamerlan), les artistes, scientifiques et explorateurs (Léonard de Vinci, Nicholas Copernic et Christophe Colomb).

Pour ceux que ça intéresse, voici leur nom véritable : Julius Caesar, Iekaterina, Wilhelm II, Timur-Lang, Leonardo da Vinci, Mikolaj Kopernik, Cristoforo Colombo.

La traduction des noms de personnalités a fléchi au début du XXe siècle, mais elle a quand même persisté, du moins en ce qui a trait aux prénoms.

Traduction de certains prénoms

Pour des raisons mystérieuses, on a continué de traduire les prénoms de personnalités soviétiques au cours du siècle dernier. Le Petit Père des peuples, Joseph Staline s’appelait en réalité Iossif Djougachvili, son nom géorgien. Son collègue révolutionnaire Léon Trotski s’appelait Lev Bronstein. Pourtant, Lev Kamenev, exécuté après les procès de 1936, a conservé son prénom dans les livres d’histoire. Le cinéaste Serge Eisenstein s’appelait Sergueï, tout comme Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie, aujourd’hui.

On pourrait parler d’Alexandre Soljenitsyne, l’écrivain qui a dénoncé les goulags, dont le prénom correctement translittéré est Aleksandr. La différence avec le français est tellement ténue, qu’il est tentant de traduire.

La translittération

La translittération est la transcription dans les langues écrites en caractères latins de mots provenant de langues possédant un autre alphabet. Comme les sons ne sont pas écrits de la même manière en anglais et en français, les graphies de certains noms peuvent varier. Un bel exemple est Vladimir Poutine en français et Vladimir Putin en anglais[1]

Pour certaines langues, dont le japonais et l’hébreu, l’usage a consacré l’emploi des graphies anglaises, de sorte que les noms des premiers ministres israéliens sont habituellement écrits à l’anglaise. Qu’on en juge : Shimon Peres, Ariel Sharon, Ehud Barak. On remarquera le SH dans Shimon et Sharon, l’absence d’accent aigu et le U prononcé « ou » dans Ehud. Si on translittérait vers le français, il faudrait écrire : Chimone Pérès, Ariel Charone et Éhoud Barak.

Les noms de personnalités israéliennes sont généralement translittérés à l’anglaise lorsqu’ils viennent de langues ne s’écrivant en caractères latins.

Certains seraient tentés de tout translittérer dans notre langue, au nom de la défense à tout prix du français, mais ce serait une erreur, car il faut toujours tenir compte de l’usage, même s’il est parfois absurde.

Le cas Nétanyahou

 S’il était bien translittéré, le nom du premier ministre israélien devrait s’écrire ainsi : Benyamine Nétanyahou. Pourtant, c’est une graphie qu’on ne voit à peu près jamais.

Tout d’abord, il faut savoir que l’hébreu ne s’écrit pas en caractères latins et, comme le russe ou le grec, il faut translittérer les mots issus de cette langue.

Dans ce contexte, on pourrait s’attendre à ce que le nom du premier ministre actuel soit écrit à l’anglaise, c’est-à-dire Benyamin Netanyahu. Il s’agit effectivement d’une des graphies qui circulent, car, phénomène déroutant, on peut en récolter plusieurs, selon le dictionnaire, le journal ou le magazine que l’on consulte, aussi bien en anglais qu’en français.

Pourquoi autant de cafouillage autour de l’actuel premier ministre israélien? Mystère. La confusion semble totale et même les dictionnaires s’embrouillent. Le Robert écrit Netanyahou sans accent dans l’article sur le conflit israélo-arabe, tandis que l’on peut lire Nétanyahou dans la légende d’une photo du chef de gouvernement israélien.

Mais tout cela est de la petite bière si l’on compare les lexicographes aux journalistes. Des publications très bien écrites comme Le Monde, Le Figaro écrivent aussi bien Nétanyahou que Netanyahu, donc sans accent et avec un U à la place du OU. Même Le Monde Diplomatique, souvent cité en exemple pour la qualité de la langue, oscille entre Nétanyahou et Netanyahou.

Sans doute pour plaire à tout le monde, l’édition du Monde du 16 mars 2013 offre deux graphies : Nétanyahou et Netanyahu…

Cette valse hésitation se poursuit avec le prénom, écrit des manières suivantes : Benjamin, Binyamin, Benyamin…  Les anglophones semblent avoir retenu Benjamin, soit la même graphie que pour Benjamin Franklin ou Benjamin Disraeli, du moins si l’on se fie aux dictionnaires courants, comme le Merriam Webster et l’Oxford Dictionary. Les journaux anglais sont moins clairs, pourtant. On trouvera Benjamin Netanyahu dans le New York Times, le Times de Londres, le Boston Globe, et le Washington Post. Quant à Binyamin Netayahu, il se fait plus rare, mais on peut le lire dans le Jerusalem Post, the Guardian et aussi à la BBC.

Il semble donc que Benjamin soit la bonne graphie, mais il n’en est rien. Rappelons-nous que la translittération des noms hébreux doit refléter leur prononciation. Or, tout anglophone qui lit Benjamin sera porté à le prononcer à l’anglaise, alors que le nom original doit s’énoncer ainsi : benne-ya-mine. La graphie Benjamin n’est donc pas une translittération, mais une traduction.

Traduire les noms propres?

L’ennui, c’est que l’on ne traduit plus les noms et les prénoms des personnalités politiques depuis belle lurette. Si le Moyen Âge nous a donné Laurent le Magnifique, il serait impensable se risquer à ce petit jeu de nos jours. Pensez-y, comme il le faut. Imaginez-vous Francis Holland dans un journal britannique pour désigner le président de la France? Le premier ministre Stéphane Harpeur, ça vous dit?

Pour en revenir à Nétanyahou, il faudrait adopter une ligne de conduite claire. De deux choses l’une : ou bien on translittère correctement son nom, ce qui donne Benyamine Nétanyahou, ou bien on adopte la transcription anglaise, Benyamin Netanyahu, pour assurer l’uniformité avec le nom de ses prédécesseurs.

D’autres cas

Il est difficile de comprendre les raisons pour lesquelles l’usage se met soudain à tituber dans certains cas précis.

Les grands principes de la translittération ne sont pas appliqués pour toutes les langues. Les noms russes, arabes, bulgares, serbes, grecs, ceux du Caucase et de l’Asie centrale sont habituellement translittérés, mais pas ceux de l’Inde ou du Japon, par exemple.

C’est donc dire qu’il y a normalement une ligne de conduite à suivre dans une langue donnée, d’où  mon étonnement devant les variations pour le nom du premier ministre israélien actuel.

Ce cas n’est pas unique. Il y a aussi celui de l’ancien président du Pakistan, Pervez Moucharraf. Le Robert écrira Musharraf, donc à l’anglaise, tandis que le Larousse proposera Mucharraf, graphie à moitié translittérée. Là encore, cafouillage monstre dans les médias et sur Internet.

Mais rappelons-nous qu’il s’agit de cas exceptionnels.



[1] Voir mon article à ce sujet dans le volume 2, numéro 4 de 2005 de L’Actualité langagière.

Rencontrer

Il y a un tas d’endroits où l’on peut faire de mauvaises rencontres… notamment dans les textes français rédigés sous l’influence de l’anglais.

Bien entendu on peut rencontrer quelqu’un au café, ou par hasard dans la rue (et non sur la rue). Mais peut-on rencontrer un obstacle, une difficulté? Certains tiqueraient, mais si, on peut. Par exemple, telle mesure du gouvernement a rencontré beaucoup d’opposition. Il s’agit bien sûr d’un sens figuré, tout à fait admissible en français.

Le verbe peut également s’utiliser dans un contexte sportif; le Canadien rencontre les Maple Leafs ce soir au Forum Maurice-Richard (ainsi aurait-on dû baptiser le Centre Bébelle).

Là s’arrête cependant notre marge de manœuvre.

En français canadien on rencontre beaucoup de choses : des délais, des exigences, des conditions, des engagements et, comble de tout, des cibles.

« Pourquoi as-tu une flèche en plein front? », demande l’un. « J’ai rencontré ma cible. », de répondre l’autre. Scusez.

Anglicisme détestable, s’il en est, une cible n’est rien d’autre qu’un objectif, mot dont le cooccurrent n’est PAS rencontrer. On atteint un objectif.

Chacun des termes mentionnés ci-dessus possède un verbe qui lui va comme un gant : respecter des délais; satisfaire à des exigences; remplir des conditions; tenir des engagements.

Comment trouver le verbe qui convient? Consultez le dictionnaire, tout simplement : les exemples cités devraient suffire en temps normal. La Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française offre également d’intéressantes solutions. L’adresse électronique se trouve dans la page Sites linguistiques de ce blogue.

Opérer

Certains calques sont comme des fantômes : on ne les voit plus parce qu’ils se fondent dans l’air ambiant. Pensons à des expressions apparemment correctes comme Espace à louer, importation de Space to let, dont la véritable traduction est Bureau à louer.

Parmi les calques les plus insidieux : opérer, verbe français tout à fait correct, mais auquel l’usage populaire a ajouté un champ sémantique qui vient de l’anglais.

Opérer signifie pratiquer une opération, soit une suite ordonnée d’actes, bref, accomplir une action. Un synonyme serait exécuter. Bien entendu, le verbe a un sens médical qui n’échappe à personne. Par exemple, un chirurgien opère.

Nous tombons dans le bassin des anglophones lorsque nous disons qu’une personne opère un gîte du passant. On voit tout de suite qu’elle ne l’exécute pas, mais qu’elle l’exploite ou le gère.

De la même manière, un ouvrier ne peut opérer un tracteur, il le fait fonctionner, le conduit.

On se méfiera également du substantif opération. Les budgets, les coûts d’opération d’une entreprise, sont en fait des budgets et des coûts d’exploitation ou de fonctionnement.

Gouvernement et administration

La question se pose souvent : doit-on dire gouvernement ou administration? Une ville peut-elle avoir un gouvernement ? Pourquoi parle-t-on du gouvernement du Canada, mais de l’administration américaine ?

Qu’est-ce qu’un gouvernement ?

Un gouvernement dirige un État, soit une administration structurée dotée de pouvoirs spécifiques et exclusifs. Le Canada, le Québec et l’Ontario sont des États. On notera que le mot État s’écrit avec la majuscule initiale, dans ce contexte.

Les pays sont dirigés par des gouvernements. Les pays unitaires, comme la France, disposent d’un seul gouvernement; les États fédératifs, comme le Canada ou l’Allemagne, possèdent plusieurs ordres de gouvernement. Cela signifie que les provinces canadiennes, les Länder allemands, disposent de pouvoirs énumérés dans la constitution de leur pays. En théorie, le gouvernement fédéral ne peut empiéter sur ces pouvoirs.

L’anglais utilise le mot government de manière beaucoup plus libérale que le français et applique cette notion aux municipalités, qui, en français, sont dirigées par des administrations.

Qu’est-ce qu’une administration ?

Une administration est un groupe d’élus qui exerce certains pouvoirs de gestion  non exclusifs délégués par un gouvernement. Ces pouvoirs peuvent lui être retirés n’importe quand. Ainsi, une ville peut être mise en tutelle par le gouvernement d’une province, alors que le gouvernement fédéral ne peut dissoudre une province, par exemple.

Il est donc fautif de parler d’un gouvernement municipal.

Le terme administration s’emploie couramment quand on parle du gouvernement des États-Unis. Il s’agit d’un anglicisme passé dans l’usage. On parle de l’administration Obama, de l’administration américaine. Parfois, le gouvernement est désigné en fonction du tandem président/vice-président qui le dirige : l’administration Kennedy-Johnson.  Évidemment, rien ne vous empêche de parler du gouvernement américain ou états-unien.

Le mot administration est un particularisme de nos voisins du sud : jamais on ne verra des expressions comme l’administration australienne, l’administration manitobaine.

En anglais canadien, le même mot est considéré comme un américanisme. On peut certainement parler de la federal administration, au sens de l’ensemble des pouvoirs publics, mais jamais de la Harper administration pour désigner le gouvernement actuellement au pouvoir.

 

 

 

 

Les noms de lieu aux États-Unis

Pour les vacances, beaucoup prendront la route de l’Amérique des États-Unis. De la toponymie en Amérique… petit divertissement pour langagiers en goguette.

Lorsque j’ai rédigé un lexique sur les noms géographiques, j’ai vite constaté que la traduction des noms de lieux n’avait rien de logique. Bien entendu, on a traduit en français les toponymes des pays voisins de la France, soit l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique… mais pas l’Angleterre, pour cause de guerre de Cents Ans, probablement. À part Londres et Édimbourg, les grandes villes britanniques restent telles quelles : Manchester, Birmingham, Liverpool, Glasgow… Même les noms de régions font l’objet de bien peu d’attention.

Le même phénomène s’observe aux États-Unis. Petite question : quelles sont les deux seules villes dont le nom est traduit en français?

La réponse ne vient pas spontanément, n’est-ce pas? Philadelphie et La Nouvelle-Orléans.

Deux autres villes possédaient des graphies francisées : New-York et Détroit. La première a perdu son trait d’union, tandis que l’autre a été dépouillée de son accent aigu. Très fâchant, soit dit entre nous, car Détroit porte un nom français, parce que fondée par les Français.

Nos cousins ont exploré une bonne partie du territoire états-unien : personne n’a oublié que la Louisiane a été vendue par Napoléon; le ville de Saint Louis a été baptisée en l’honneur d’un roi de France, même si sa graphie a été anglicisée. D’ailleurs, le pays regorge de toponymes français : Juneau, Pierre, Racine, Providence, Maine, Vermont, etc. Soit dit en passant, certains noms semblent provenir du français, mais il n’en est rien. Ce sont des formes francisées de noms amérindiens; un bel exemple : l’Illinois. Ces mots sont aujourd’hui prononcés à l’anglaise, bien entendu, mais on ne peut les considérer comme des traductions.

Car traductions il y a. Notamment les noms d’États, Californie, Floride, Pennsylvanie, Nouveau-Mexique… Ici apparaît une première incongruité : pourquoi n’a-t-on jamais traduit New Jersey et New Hampshire? Il aurait été tout aussi facile de les transposer en français que pour des noms comme la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Dakota du Nord, le Dakota du Sud.

Deuxième incongruité, celle-là toute québécoise, la prononciation des nasales inexistantes dans Wisconsin, Michigan, et Boston, que nos cousins européens s’escriment à prononcer à l’anglaise, dans la mesure de leurs moyens… Wisconnesinne, Michiganne et Bostonne… Pourtant, Houston, Oakland ne subissent pas de semblables altérations au Canada; on les prononce à l’anglaise. Pourquoi les trois premiers, mais pas les deux derniers? Mystère. En revanche, les Européens francophones prononceront la nasale dans Clivelande… pour Cleveland, cette fois-ci prononcé correctement par les francophones canadiens.

Morale de cette histoire : ne pas chercher de logique. L’usage est un méandre irrationnel et malheureusement incontrôlable.

Le plus amusant, dans tout cela, c’est qu’un plus grand nombre de toponymes états-uniens ont finalement été traduits en français que de toponymes britanniques. Il faut dire qu’il existe une relation de complicité entre la France et les États-Unis qui peut expliquer ce phénomène.

 

 

Les Amériques

Depuis de nombreuses années, il est de coutume de parler DES Amériques, plutôt que de l’Amérique, pour désigner notre continent. Ce pluriel pourrait à la rigueur se justifier en soulignant la pluralité des cultures américaines, le grand nombre d’États qui existent sur notre continent, etc. Mais ce raisonnement n’est rien d’autre qu’un magnifique sophisme, car, à bien y penser, on pourrait aussi parler DES Asies, DES Europes…

Il faut chercher l’origine de ce pluriel chez nous voisins du sud, pour qui le terme America ne renvoie pas au continent – sauf lorsqu’il est question de Christophe Colomb qui « découvre » l’Amérique… En fait, America est le diminutif de United States of America. Nous connaissons la propension des anglophones à tout réduire… y compris leur prénom (quand on pense qu’un président se faisait appeler Bill, au lieu de William…). America en est donc venu à désigner la colonie en rupture de ban avec la Grande-Bretagne et, conséquence logique, le gentilé American a été adopté pour désigner ses habitants.

Ce qui nous a donné Américain en français, faux sens qui s’est imposé, qu’on le veuille ou non. Devant ce phénomène, les francophones plus soucieux de la langue ont introduit États-Uniens, que d’aucuns condamnent, le considérant comme un barbarisme, ce qu’il n’est nullement, puisqu’il figure dans les grands dictionnaires depuis plusieurs décennies. Le terme n’est ni ironique, ni péjoratif, contrairement à ce que l’on croit souvent ; il qualifie les habitants des États-Unis. Les détracteurs d’États-Uniens (aussi écrit Étasuniens) auraient intérêt à regarder du côté du monde hispanique, où Estadounidense est d’usage courant.

Revenons à America. Puisque ce mot est uniquement employé pour parler du pays, il fallait bien en trouver un autre pour désigner le continent et on a eu l’idée de mettre le toponyme au pluriel, the Americas. Le français a fini par être contaminé il y a déjà un bon bout de temps. Pensons au roman de Kafka, Amérique, dans lequel il n’est nullement question du continent. Pensons aussi à Tocqueville, De la démocratie en Amérique, dans lequel il analyse le système politique états-unien. Un simple coup d’œil dans la presse française nous montre qu’Amérique est employé à profusion pour parler de la première puissance mondiale. Le risque de confusion avec le nom du continent croît avec l’usage. Les francophones ont donc adopté la solution états-unienne de mettre le nom du continent au pluriel, d’où les Amériques.

Et d’où un certain flou artistique dans la presse et les publications francophones, les rédacteurs employant Amérique tantôt pour désigner le continent, tantôt pour parler du pays.  Le plus simple, en fin de compte, n’est-il pas de dire les États-Unis?

 

 

Les informaticiens et le français

Parlez-vous klingon? Vous y avez intérêt, car le jargon des informaticiens est impénétrable.

Erreur 401, RAM, HDMI, LCD une prolifération de sigles incompréhensibles, comme si les réalités informatiques ne pouvaient s’exprimer en langage normal.

Derrière ce langage kabbalistique, on devine le sabir du slang anglo-américain, l’obsession des sigles pour tout raccourcir. Mais surtout cette conviction que l’utilisateur normal en sait autant qu’eux.

D’où ces messages d’erreur incompréhensibles. Vous n’avez pas accès à une page, mais on ne vous dit pas pourquoi…

Ce sont hélas les informaticiens qui conçoivent les logiciels de traitement de texte… et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la convivialité est souvent laissée de côté, surtout quand il s’agit de respecter la langue française.

Commençons par les accents. L’obstacle le plus important dans la dactylographie française, ce sont les accents. D’innombrables mots prennent un accent. Or, seul le E accent aigu possède une touche distincte permettant de le taper d’un seul coup. Dès que vous désirez taper un mot comme révèle, vous devez utiliser le caractère accentué de l’accent grave et ensuite le E. Deux frappes pour une lettre. Idem pour l’accent circonflexe, qui a au moins le mérite d’être plus rare, voire d’être presque éliminé, si vous avez adopté la nouvelle orthographe. Seuls les heureux possesseurs d’un ordinateur Apple bénéficient de touches distinctes pour le À, È, le Ù et le Ç. On se demande pourquoi les autres entreprises n’offrent pas le même choix aux francophones. Si vous avez un PC, sachez qu’il faut sélectionner le clavier canadien multilingue pour obtenir les touches accentuées À et È, sauf qu’elles ne sont pas indiquées sur le clavier, mais on s’habitue vite. Bien beau tout ça, mais pourquoi faut-il donc ruser avec son ordi pour avoir ce que l’on veut?

Quand on pense que nos amis anglophones ne tapent jamais de signes diacritiques…

Deux signes de ponctuation reviennent constamment dans nos textes : le tiret et l’apostrophe. Le français exige une grande quantité d’apostrophes et nous devons continuellement les taper à l’aide de la touche Majuscule et celle de la virgule. Cette gymnastique devient vite lassante lorsqu’on tape un long texte. Les anglophones utilisent la touche réservée à l’accent grave pour taper d’une seule frappe toutes les apostrophes. Avantage Anglos, encore une fois.

Mais nos charmants voisins souffrent autant que nous de l’absence du tiret dans les claviers (et Dieu sait qu’ils adorent en saupoudrer leurs textes). Une aberration ! Utiliser le trait d’union à la place du tiret constitue une faute de typographie. Mais où est donc le tiret ? Dans les caractères spéciaux, voyons ! Pour le taper, vous devez aller dans le menu prévu à cet effet (compliqué) ou encore connaître la formule kabbalistique Alt + nombre, à moins que vous ne soyez prêts à faire le grand écart : touche Contrôle et trait d’union du pavé numérique…  C’est finalement la méthode la plus simple. Le Mac n’est pas mieux à cet égard, à moins que la touche ne soit cachée quelque part… J’ai fait une macro dans Word, faute de mieux.

Les correcteurs orthographiques signalent sans cesse que le OE dans «œuvre» doit être ligaturé. Pourquoi n’a-t-on pas prévu de touche à cet égard? Pour ne pas devenir fou, il faut créer une macro pour taper cette double lettre ou s’en remettre au correcteur automatique.

Mais à quoi pensent au juste les informaticiens ? Le plus bête, c’est que des symboles comme < et  > sont à portée de la main sur le clavier. Je ne les ai jamais utilisés. Il me semble qu’on aurait pu y insérer les deux types de tiret, cadratin et demi-cadratin. Trop simple. D’ailleurs, les informaticiens ne connaissent pas de tels mots savants… qui deviendraient sans doute des sigles comme CDT et 1/2CDT… Je suis méchant, mais ça fait du bien.

Et pourquoi pas une touche pour insérer une espace insécable ? Pardon, je fabule.

Autre problème : lorsque les Québécois collent le point-virgule, le point d’interrogation et le point d’exclamation sur la lettre précédente, ils commettent une faute de typographie, car ces signes requièrent une demi-espace, appelée espace fine. Tout bon éditeur respectera cette règle en vertu de laquelle le point-virgule, par exemple, est légèrement distancé de la lettre précédente. L’espace fine permet de « décoller » le point d’exclamation de la lettre précédente, ce qui le met plus en évidence. Croyez-le ou non, mais cet espace n’existe pas sur nos claviers, et les Européens le remplacent par une espace complète, ce qui n’est pas très joli. À l’heure où nos ordinateurs sont gonflés aux stéroïdes se conjuguant en méga, en giga et en téra-octets, il est toujours impossible de faire une demi-espace en tapant…

La logique des développeurs n’est jamais la même que celle des utilisateurs. Et je ne vous parle même pas des appareils photos.

 

 

 

 

Joindre

La faute est courante et passe inaperçue : tel sénateur déchu joint la firme d’experts-conseils Swindler, Bribery and Associates. Au sens propre, joindre signifie ajouter, mettre ensemble ou établir une communication. Il est donc clair que ce verbe est mal employé lorsqu’une personne rejoint les rangs d’un groupe, d’une entreprise, d’une équipe sportive. Encore une fois, nous marchons sur les traces de l’anglais.

Le verbe joindre, dans ce sens, se conjugue à la forme pronominale, se joindre à. Par exemple : telle personnalité se joint au Parti libéral du Canada. On peut aussi dire qu’elle adhère à cette formation, qu’elle s’y associe, s’y inscrit ou qu’elle en devient membre. Elle fait maintenant partie des effectifs du parti en question, et non pas de son membership, anglicisme pourtant facile à remplacer.

Une autre expression souvent employée est joindre les rangs. Autre anglicisme. En français, on rejoint les rangs, expression toute militaire, soit dit en passant, qui va de pair avec rentrer dans le rang, qui signifie accepter la discipline d’un groupe. Par analogie, on peut donc rejoindre les rangs d’un parti.

Une belle formulation serait aussi grossir les rangs d’un parti.

Pendant qu’on y est, précisons que si vous cherchez à rejoindre quelqu’un, c’est probablement parce que vous lui courez après ! Votre amie a eu l’idée saugrenue de fermer son cellulaire, de se couper du monde vivant ? Si elle reprend ses sens, vous lui direz plus tard que vous avez cherché à la joindre au téléphone. Rejoindre quelqu’un au téléphone est un non-sens.

Impact

« Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient atteints. » C’est un peu ce que l’on pourrait écrire au sujet de cette véritable épidémie d’impacts qui dévaste la langue journalistique depuis plusieurs années. Il n’est pas rare de l’entendre deux fois et plus dans la même phrase. La chef d’antenne du Téléjournal l’emploie sans relâche.

Pourtant les synonymes existent : retentissement, effets, conséquences, contrecoups, etc.

Malheureusement, les médias contaminent le public, ce qui mène à un appauvrissement du vocabulaire. Nous avons des impacts partout : en économie, en politique, en environnement, dans les services sociaux, dans les transports en commun, etc.

Il faut être conscient qu’un impact est un choc violent : l’impact d’une collision entre deux véhicules; l’impact d’une balle de pistolet dans un mur. Normalement, le terme devrait être réservé à ce genre de circonstances. Bien entendu, on peut l’employer sous forme de métaphore ou d’hyperbole, pour amplifier notre propos, et c’est justement ce à quoi nous assistons depuis plusieurs années, sous l’influence de l’anglais, il va sans dire.

L’ennui, c’est qu’à force d’utiliser impact dans tous les contextes, il finit par s’émousser. Surtout quand n’importe quelle conséquence devient un impact.

Avec un peu d’imagination, on peut pourtant remplacer cet envahisseur par un verbe. Quelques suggestions : se répercuter sur, avoir un retentissement sur, faire sentir ses effets sur, influer sur, retentir sur, avoir des répercussions…

Soulignons que le mot fait maintenant partie d’expressions consacrées, comme impact médiatique, impact environnemental, étude d’impact environnemental. On aurait pu trouver mieux.

Impact a malheureusement enfanté un monstre : impacter. En français, on dit influer sur. Pas mal plus joli, non?