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Écosystème

On entend par écosystème un milieu défini à l’intérieur duquel des organismes vivants (animaux et végétaux) interagissent avec la matière inerte dans une relation d’étroite interdépendance pour former une unité écologique.

Cette définition de l’Encyclopédie canadienne ne saurait être plus claire. Mais force est de constater que le mot écosystème a pris son envol pour visiter d’autres cieux que ceux de la biologie.

Le mot a tout d’abord essaimé vers le monde informatique. Un ensemble d’appareils électroniques reliés entre eux devient un écosystème. Par exemple, on parle souvent de l’iPhone, de l’iPad et d’un ordinateur Macintosh qui forment un écosystème. L’écosystème d’Apple, dit-on. Vous entrez un rendez-vous dans votre planificateur sur votre téléphone et il est inscrit sur votre Mac.

Nous avons donc un écosystème digital ou numérique, si on veut éviter cet anglicisme populaire en Europe. Olivier Philippot le définit ainsi :

Un ensemble d’entités qui interagissent et collaborent entre elles dans un environnement technologique durablement pérenne et stable.

Philippot donne comme exemple les fabricants de matériel photographique Nikon et Canon qui s’arrangeaient pour que les objectifs soient utilisables uniquement sur des boitiers Reflex. On peut dire que leur technique a fait recette…

Mais la notion a fertilisé d’autres fleurs. Ainsi parle-t-on aussi d’écosystème d’affaires que certains appellent un écosystème d’entreprises.

Un mémoire de maîtrise présenté à l’Université du Québec à Montréal s’intitule L’écosystème d’une firme : une stratégie de gestion de l’innovation ouverte. Une recherche plus poussée sur la Grande Toile permet de découvrir d’autres notions concomitantes, comme écosystème d’innovation, écosystème des compétences.

Il fallait s’y attendre, écosystème a fini par coloniser d’autres contrées, et la liste n’en finit plus de s’allonger. Pensons aux médias. La concentration de la presse amène la notion d’écosystème des médias. Un écosystème menacé, comme bien d’autres, il faut bien l’avouer.

Le regroupement de certains médias au sein de conglomérats a eu de nombreuses répercussions, notamment l’intégration de certaines fonctions pour permettre aux entreprises de réaliser des économies d’échelle.

Le mot écosystème a probablement de beaux jours devant lui parce qu’il est évocateur… et touche l’écologie, un sujet majeur de préoccupation. Nul doute que les médias et les organisations diverses continueront de le propager.

Revenir du Japon

On ne revient jamais indemne du Japon. Mes amis m’avaient prévenu ; tous rêvaient de retourner au pays du Soleil-Levant.

Résumer le Japon est impossible. Un pays ultramoderne qui donne l’impression de jouer dans un film de science-fiction. Des villes futuristes hérissées de gratte-ciel modernes. Mais tout à côté un salon de thé avec des tables basses ; des femmes qui font leurs emplettes en kimono.

Je m’attendais à plus d’exotisme, mais ce n’est pas dans les grandes villes comme Tokyo, Kyoto, Osaka qu’on le trouve vraiment. C’est plutôt dans notre assiette. Là on est loin de l’Occident. Et pourtant, des gigantesques automates offrant une variété infinie de boissons et de mets se dressent sur les trottoirs, samouraïs des temps modernes.

La modernité ce sont des réseaux de transport en commun impeccables. C’est surtout le formidable Shinkansen, ce train rapide capable de rouler à plus de 300 à l’heure. J’en ai pris trois et lorsque ce bolide accélère, on se croirait à bord d’un avion. J’en ai vu un filer à travers une gare comme une flèche.

Saisir le Japon, le résumer dans un modeste billet est une tâche impossible. Je me sens écrasé à la simple idée de le faire, du moins d’essayer. Je me contenterai de saisir certains aspects du Japon pour en tracer un portrait sommaire bien en deçà de la réalité.

La politesse

Dire que les Japonais sont polis est un euphémisme. Ils sont polis parce qu’ils vous respectent et ils s’attendent à ce que vous fassiez de même. Au Japon, on ne donne jamais de pourboire parce que ce geste est perçu comme une insulte. Du directeur de banque au simple concierge tout le monde a le droit au respect.

Ce qui signifie que vous devez saluer toutes les personnes avec qui vous avez un contact. Et n’oubliez pas de sourire. Votre interlocuteur fera de même et pourrait même s’incliner devant vous. Ce formalisme étonne mais séduit rapidement. Il nous paraît vite normal, essentiel.

Tout voyageur qui revient du pays du Soleil-Levant vit un choc culturel. Les Occidentaux manquent très souvent de manière et sont parfois carrément mal élevés. Vous savez ces secrétaires médicales qui font semblant de ne pas vous voir au comptoir et prennent bien leur temps avant de répondre ? Ces gens qui travaillent dans le public et qui ont des airs de bœuf ? Ces personnes qui ne disent jamais merci ? Au Japon, on les chasserait à coup de balai bien mérités.

Le visiteur est souvent un peu déboussolé par autant de déférence. J’ai demandé à une hôtesse dans un musée s’il convenait de s’incliner lorsqu’on dit bonjour à quelqu’un. « C’est variable. », m’a-t-elle répondu. Je l’ai remerciée de son aide, elle a souri, m’a remercié à son tour et m’a fait une révérence.

Au Japon, on salue le chauffeur d’autobus en descendant du véhicule, on dit bonjour à l’hôtesse d’un restaurant qui vous attend à la porte ; on la remercie de desservir. C’est encore mieux quand on le fait en japonais : le sourire de votre hôte s’ouvre comme une fleur au printemps. Parler japonais à des Japonais est une marque de respect et comme tous les peuples, ils apprécient nos efforts.

J’ai donc appris quelques formules dans la langue de Mishima, dont la plus flatteuse : « Nihon ga skides. – J’aime le Japon. »

La politesse passe par la propreté. Les trottoirs sont immaculés, tout comme les rues. Pas un papier par terre. Pas une poubelle non plus. Chacun traîne ses ordures et les jette à la maison. Comparées à Tokyo ou à Osaka, nos villes ont parfois l’air de soue à cochons.

À cet égard, on peut trouver les Japonais quelque peu obsessifs. Lorsqu’on entre dans une maison, on se déchausse, car il serait impensable d’apporter avec soi la poussière de la rue. Dans les sanctuaires shintos on enlève aussi ses souliers. Là, la politesse se confond avec la propreté.

Les jardins

Raffinement, beauté, harmonie, voilà ce qui peut définir le Japon. Tout est joli. On cherche sans cesse l’équilibre. Que ce soit dans la présentation des plats que dans l’organisation des jardins.

On connaît les jardins secs, faussement appelés jardins zen. On peut y pratiquer la méditation devant des rochers reposant sur du sable étalé au râteau. Le sable symbolise l’eau et les roches la terre.

Plus intéressants sont les jardins de promenade. J’en ai visité deux et leur beauté était exceptionnelles, particulièrement celui de Kanazawa. Dans un jardin de promenade il n’y a pas de fleurs. Tout repose sur l’équilibre parfait entre les arbres et les plans d’eau. Les arbres sont parfaitement taillés, jamais trop petits, jamais trop gros. De douces collines bordent les étangs et l’ensemble du jardin compose un tableau harmonieux. En se promenant, le visiteur découvre sans cesse de nouveaux points de vue ; le paysage évolue au fil de sa marche. Le jardin en recèle une multitude d’autres qui se dévoilent au fur et à mesure que l’on poursuit sa promenade. C’est fascinant, que l’on contemple le jardin sous un angle ou sous un autre, la vue est toujours parfaite. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau.

En mai, les tons de vert tendre mettent en valeur la couleur plus foncée des autres arbres. Les pins sont taillés comme des bonsaïs et prennent la forme de chandeliers géants. Les érables japonais ont des feuilles bien différentes de ceux du Canada et paraissent moins massifs. Leur élégance ravit.

Au moment de ma visite, les cerisiers avaient perdu leurs fleurs, sauf en montagne, mais les azalées et les glycines resplendissaient.

Ryokan et onsen

Les eaux thermales sont une sorte de religion au Japon. Le pays repose en partie sur des volcans et dans certaines régions on peut admirer les fumerolles qui filtrent du flanc des montagnes. Prendre les eaux, ce que l’on appelle le onsen, est donc une pratique courante.

Le baigneur doit se laver rigoureusement avant d’entrer nu dans le bassin. Hommes et femmes prennent les eaux chacun de leur côté. Ces eaux sont particulièrement chaudes mais offrent une détente inégalée.

Résider dans une auberge traditionnelle, un ryokan, est une expérience unique. Les spartiates apprécieront, car les chambres sont d’un dénuement parfaitement zen. Évidemment, on se déchausse, le sol étant recouvert d’un tatami. Pas question de l’égratigner avec nos chaussures, sans parler de la saleté qu’on répandrait partout.

L’ameublement est minimal, souvent réduit à une table basse avec des coussins. La chambre est sommairement décorée. En soirée, une hôtesse vient étaler le futon par terre et c’est là qu’on fait dodo.

Les clients se promènent partout en kimono, qui devient une sorte d’uniforme. Même au restaurant, même à la boutique…

La cuisine

Les personnes en quête d’exotisme le trouveront dans leur assiette. La cuisine japonaise est l’une des meilleures au monde et se distingue par sa richesse et sa subtilité.

Les Japonais vivent de la mer parce qu’ils disposent de peu d’espace pour s’adonner à l’agriculture et à l’élevage. Les fruits de mer sont donc omniprésents. D’ailleurs, il est particulièrement fascinant de visiter un marché aux poissons : la variété des espèces est époustouflante.

La présentation des mets est en harmonie avec la recherche de la beauté. Un plat doit non seulement être délicieux mais joli. Un repas traditionnel se compose de plusieurs mets, à commencer par une soupe au soja fermenté, le miso, qu’on assaisonne avec des poireaux et des algues. On trouvera parfois des sushis qui, soit dit en passant, ne sont pas le plat national du Japon. Le sushi était jadis un repas de pauvre.

Les meilleurs sushis sont ceux au thon, une viande très populaire au Japon. Mais on en trouvera à la dorade, au saumon, à l’anguille, au calmar. Parfois des œufs de poisson accompagnent le tout.

Il va sans dire qu’on mange avec des baguettes. Leur manipulation pose problème à bien des Occidentaux, mais je puis vous garantir qu’on finit par y arriver !

La cuisine japonaise est parfois déroutante. Le tofu est présent dans plusieurs plats. Ça on connaît. Mais ce sont les textures qui étonnent parfois. Des cubes gélatineux au thé vert, par exemple. À moins que vous ne préfériez la bière au wasabi, ce raifort vert rappelant la moutarde.

Je ne mangeais pas de sushi avant d’aller au Japon ; pour moi, la marche était haute. Je l’ai franchie parce que tout est bon, en fin de compte, même si certains mets peuvent surprendre. Il faut s’ouvrir à la culture nipponne et se laisser séduire, C’est ce que j’ai fait.

La religion

Autre source de dépaysement, la religion. Nous sommes en Orient et les grandes religions monothéistes occidentales sont des curiosités. Ne cherchez pas les clochers d’église, les grandes cathédrales, il n’y en a pas.

Le Japon est le confluent de plusieurs religions. Rien de symbolise davantage ce fait que le shintoïsme. À l’instar de l’hindouisme, il aligne une multitude de divinités. On peut leur rendre hommage dans des sanctuaires, dont l’entrée est souvent ornée d’un portique, appelé torii. Il symbolise notre passage dans un autre monde.

Les Japonais se purifient avant d’entrer au sanctuaire. Avec une louche, ils mouillent la main gauche d’abord, puis la droite, avant de verser un peu d’eau dans la main et de se rincer la bouche. Ils égouttent ensuite la louche dans le puits où elle reposait.

On sonne parfois une cloche dans le sanctuaire pour attirer l’attention des dieux. On peut aussi claquer des mains deux fois. On se penche pour faire sa prière et on fait deux révérences.

Des boutiques vendent toutes sortes de porte-bonheur. J’en ai acheté un. Les marchands du temple…

Le shintoïsme est à l’enseigne du syncrétisme : il a fait du Bouddha une de ses divinités. Ce qui fait que les Japonais peuvent être aussi bien bouddhistes que shintoïstes… On est loin du dogmatisme, disons…

Les temples bouddhistes sont nombreux. Certains sont spectaculaires, dont le fameux pavillon d’or près de Kyoto ; un autre aligne des centaines de statues dorées du Bouddha. Sans compter le Bouddha géant près d’Osaka qui mesure une quinzaine de mètres de haut.

On peut y allumer un bâtonnet d’encens et réciter une prière.

L’Occidental que je suis a vu bien des points communs avec nos religions. Les dieux de l’agriculture me rappelaient nos patrons catholiques. Et ces prières adressées aux dieux ne ressemblent-elles pas aux nôtres ? Les prières gravées sur des morceaux de bois affichés près des temples me rappelaient les papiers que les juifs glissent entre les pierres du mur des Lamentations à Jérusalem.

Non, on ne revient pas indemne du Japon. J’y suis encore.

Traduire les toponymes

La traduction des toponymes ne va pas de soi. On en recense quelque milliers en français, surtout les noms venant de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, des États-Unis, des Pays-Bas, de la Belgique flamande. Pour le reste de l’humanité, il en reste bien peu. Un Adélaïde perdu en Australie et bien d’autres qui ont perdu leur francité. La Nouvelle-Delhi, ça vous dit quelque chose?

Il faut aussi traduire le nom des habitants. Parfois, les appellations sont multiples : Qatari ou Qatarien ? Émirati ou Émirien? Burkinabé ou Burkinais? Et le féminin? Gazane ou Gazanne… Nos dictionnaires nous laissent bien vite tomber, car ils ne donnent pas la forme féminine. Ne comptez pas sur eux pour vous révéler qu’on a des Grecques et des Turques (notez les graphies légèrement différentes).

Ces ouvrages se contredisent parfois ou restent vagues. Qu’en pensez-vous : doit-on dire à Bahreïn ou au Bahreïn? À moins que ce ne soit en Bahreïn. Vous ne savez pas? Ne comptez pas sur le Larousse ou le Robert pour vous donner la réponse.

Ces sujets, et bien d’autres, sont abordés dans une entrevue donnée à la traductrice Angela Benoit, pour le compte de l’Association américaine des traducteurs. Je vous invite à écouter cette discussion passionnante sur le site en lien.

Nippon

Un nouvel empereur est monté sur le trône du Japon, ce qui marque le début d’une nouvelle ère, baptisée Reiwa (nouvelle harmonie). Naruhito succède à Akihito. Il est monté sur ce que l’on appelle poétiquement le trône du Chrysanthème. Le pays lui-même est surnommé le pays du Soleil-Levant. D’ailleurs, son drapeau blanc est frappé d’un disque rouge symbolisant le soleil.

L’adjectif nippon est parfois utilisé à la place de Japonais. On voit aussi le terme plus savant de nihon, qui correspond à une prononciation plus exacte du nom japonais original. Le mot Japon est en fin de compte une déformation occidentale du nom japonais, ou nippon, si vous préférez. C’est ce qu’on appelle un exonyme.

On peut donc appeler les habitants du Japon des Nippons. Les habitantes seront évidemment des Nipponnes; toutefois, il existe une variante avec un seul n, ce qui donne Nippones. Les joies subtiles du français.

Le Japon a longtemps été fermé à la culture occidentale. De notre côté du Pacifique, nous connaissions bien peu de choses de ce pays fascinant. Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon a été occupé par les Américains, qui ont maintenu l’empereur sur le trône, tout en supprimant son caractère divin. Par la suite, le pays est devenu une puissance économique et a renoncé à la constitution d’une armée. Comme on peut l’imaginer, il s’oppose fermement à la prolifération des armes nucléaires.

La réconciliation entre l’Occident et le pays du Soleil-Levant a permis une certaine pénétration de la culture japonaise dans les pays européens et américains.

Bon nombre d’expressions nippones ont pénétré le français, dont beaucoup sont liées à la cuisine et aux arts martiaux. En voici un aperçu :

  • Karaté : technique d’autodéfense.
  • Judo : idem.
  • Ikébana : arrangement floral japonais.
  • Sushi : plat de poisson cru servi sur du riz.
  • Saké : boisson de riz fermenté servie tiède ou froide.
  • Sashimi : tranche de poisson cru servie avec des assaisonnements.
  • Bonsaï : arbre miniature conservé dans un pot.
  • Tatami : tapis traditionnel dans les maisons japonaises.
  • Wasabi : raifort japonais.

Bien entendu certains mots occidentaux ont fait le chemin inverse. On n’a qu’à penser à biru, une déformation de… bière. Les amateurs de houblon connaissent sûrement la Sapporo, vendue sous nos latitudes.

On n’a pas fini d’entendre parler du Japon puisque sa capitale, Tokyo, accueillera les Jeux olympiques d’été de 2020. Parions qu’après cette célébration sportive, la culture nippone gagnera encore plus de terrain chez nous.

Traduire les toponymes

La traduction des toponymes ne va pas de soi. Des milliers d’entre eux trouvent une niche en français, mais un nombre encore plus grand demeure sans traduction. Quels sont les pays et les langues pour lesquelles (accord de proximité) on trouve le plus d’équivalents en français?

Voilà un aperçu des réflexions que j’ai livrées lors d’une entrevue en balladodiffusion (podcast) donnée à Angela Benoit pour le compte l’Association des traducteurs américains.

Vous pouvez l’écouter en vous rendant sur le site de l’Association.

Des fanals?

Le français ressemble parfois à une litanie d’exceptions à une règle qui, au départ, semblait d’une grande simplicité.

Le cas du pluriel des mots finissant par –al en est un bel exemple. Pour bien des mots rentrant dans cette catégorie, le pluriel s’impose comme une évidence :

Des animaux, arsenaux, chenaux, hôpitaux, journaux, etc.

Mais quel est le pluriel de mots comme cérémonial, narval, récital? Doit-on dire des cérémoniaux, des narvaux, des récitaux,? Le doute nous saisit.

Tous les mots précédents font leur pluriel en –als. Donc, on dira des cérémonials, des narvals, des récitals.

Mais en vertu de quelle logique au juste? Si on avait décliné le pluriel de ces mots avec le –aux qui semblait être la règle au départ, que serait-il arrivé? Rien. On n’y aurait vu que du feu.

Ce qui m’amène au mot fanal. En entamant la rédaction de cet article, j’étais convaincu qu’on disait des fanals. Mal m’en prit, car mon correcteur surlignait le mot fautif d’un trait de sang. J’étais pris en défaut.

Maintenant, voyons voir si je peux arriver à vous prendre en défaut… Quelle est la bonne formulation?

Des liens causals/causaux.

Des examens finals/finaux

Des œufs pascals/pascaux

Vous avez peut-être compris que les deux formes sont acceptées. Ce qui signifie que nous devons les mémoriser aussi. Voilà donc une troisième catégorie, qui réunit aussi les mots suivants : bitonal, marial, idéal, choral.

En fin de compte, ne serait-il pas plus simple de décider que tous les mots finissant en –al font leur pluriel d’une seule et même manière?

Ce qui pourrait donner ceci :

            Des animals, arsenals, chacals, chenals, chevals, festivals, hôpitals, journals, etc.

Ou encore cela :

            Des animaux, arsenaux, chacaux, chenaux, chevaux, festivaux, hôpitaux, journaux, etc.

Les finales en -ou

Si l’on souhaite un jour simplifier le français, il faudra bien s’attaquer à ces pluriels à deux volets, en mettant fin aux exceptions.

Tiens, on pourrait commencer par cette nomenclature ridicule qui nous donne des joujoux et des poux.

Tout francophone se doit de mémoriser cette célèbre énumération aux allures de comptine : bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou, pou, qui font leur pluriel en mettant un –x final. En fait, il s’agit d’une erreur venant du Moyen Âge.

On disait à l’époque un chol, des chous. Les scribes remplaçaient certaines finales en us par un x pour économiser du papier. Ils écrivaient donc chox. Ils ont par la suite ajouté le u pour faire choux.

Grevisse, que l’on ne peut certainement pas comparer à un maoïste de la langue, ne voyait aucune raison de traiter chou autrement que fou. D’ailleurs, peu de gens le savent, mais l’Académie avait condamné ces pluriels ridicules en 1908 et avait proposé les graphies suivantes : bijous, caillous, chous, genous, hibous, joujous, pous.

Je reprends cette proposition.

Notre-Dame de Paris

Les flammes ont failli détruire ce grand chef-d’œuvre qu’est Notre-Dame de Paris. Cette cathédrale est pour moi un témoin personnel, elle a pris pour moi une allure symbolique. Elle marque la différence entre le niveau de culture générale d’un Nord-Américain et celle d’un Européen. Je m’explique.

La première fois que j’ai vu Notre-Dame, j’avais vingt ans. Je lisais beaucoup, j’étais curieux, je voulais tout apprendre. Mais je ne savais pas grand-chose.  Devant ce monument j’étais bouche bée, bouche bée parce que je comprenais rien de ce que je voyais. Ce n’était pas les majestueux beffrois qui m’écrasaient, c’était mon ignorance. Pendant une bonne partie de ma vie j’ai pesté devant la pauvreté de la formation générale offerte dans les écoles polyvalentes du Québec. J’aurais adoré suivre le cours classique mais il n’existait plus. J’étais donc condamné au régime public aminci.

Donc Notre-Dame me toisait; elle me dévisageait et semblait me dire « Est-ce tu y comprends quelque chose? » Eh bien non. Pendant toutes mes études secondaires et collégiales, mes professeurs ne m’avaient pas enseigné les notions d’architectures les plus élémentaires. Je n’avais pas suivi de cours d’histoire de l’art non plus. Durant toute ma formation, on n’avait jamais abordé l’histoire du Québec, du Canada, de la France ou de la Grande-Bretagne. À peine avait-on parlé de littérature québécoise. Pour le reste, le néant.

J’aurais été incapable de dire de quel style était la basilique Notre-Dame de Montréal, alors celle de Paris…

En fin de compte, j’ai bâti ma culture générale pierre par pierre, comme tous ces charpentiers, maçons et artisans qui ont érigé Notre-Dame de Paris. J’ai lu le roman du même nom de Victor Hugo quelques années après mon rendez-vous raté avec Notre-Dame. J’étais fasciné et dépassé par la prolifération des détails sur l’histoire de la cathédrale, qui servait de toile de fond au drame de Quasimodo et d’Esméralda.

Puis j’ai enfin commencé à voyager intensivement en Europe. J’ai sillonné l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Autriche, la Suisse, le Luxembourg, la France et j’ai parfait ma culture en dévorant les guides Michelin.

C’est la mascotte Bibendum qui m’a enseigné l’architecture, les écoles de peinture, bref les arts en général. J’ai découvert le gothique, le rococo, le baroque. Michelin n’était pas un guide touristique, mais bel et bien un tuteur qui m’expliquait tout ce que je voyais, avec force détails.

Bref, Bibendum s’était substitué à mes professeurs et à mes écoles qui m’avaient tenu dans l’ignorance de toutes ces merveilles. Sauf pour un seul professeur d’art plastique, en secondaire II, qui nous avait montré des toiles impressionnistes. Excellent pédagogue, il nous amenait à faire la différence en un Monet et un Pissarro. Une faible lueur dans la caverne.

Je suis retourné voir la cathédrale Notre-Dame dix ans après ma première visite. Je savais à présent ce qu’était le style gothique pour avoir vu des dizaines d’églises du genre en Allemagne. La cathédrale de Cologne, massive, un véritable mammouth duquel il fallait s’éloigner de 300 mètres pour pouvoir en discerner les flèches. La vertigineuse cathédrale d’Ulm, celle de Fribourg-en-Brisgau. Le gothique flamboyait comme la musique de Wagner.

À présent, Notre-Dame de Paris me considérait avec amusement. Goguenarde, elle me demandait « Qu’est-ce que tu en penses, maintenant? » Ébloui, je mesurais tout le chemin parcouru.

Je contemplais cette merveille. Ses deux tours légèrement asymétriques, juste assez élevées pour en imposer, mais sans jamais écraser le visiteur. Cette magnifique rosace sur le fronton qui ajoutait une touche de couleur discrète. Une façade parfaitement équilibrée, aux dimensions idéales.

Sur les côtés, des arcs-boutants venaient soutenir les murs, de gentilles parenthèses élégantes. J’admirais les contreforts discrets eux aussi, la finesse des remplages sur les fenêtres en ogive. Pour emprunter un lieu commun, de la dentelle de pierre. Le gothique pouvait revêtir des habits plus subtils que ce que j’avais vu en Allemagne.

Comme tout le monde, j’ai grimpé les escaliers de pierre. Au pied des beffrois, j’entendais presque Quasimodo se glisser le long des poutres pour m’observer. « Encore toi? » Les gargouilles lançaient des regards de feu vers la ville. Tout en bas, les touristes semblaient à portée de voix.

Notre-Dame offrait la plus belle vue de la Ville Lumière. J’étais au cœur de Paris, à une hauteur humaine qui me permettait d’admirer la capitale dans toute sa splendeur. Rien à voir avec les hauteurs démesurées de la tour Eiffel.

J’ai revu Notre-Dame en 1992 et encore en 2011, comme si je rendais visite à une vieille amie. Hier, lorsque les flammes dévoraient le toit, j’avais l’impression de perdre un être cher. Mais Notre-Dame renaîtra et j’espère pouvoir verser mon écot à la souscription publique qui s’annonce. J’aurai l’impression de glisser ma toute petite pierre dans l’édifice de la connaissance. Pour qu’il continue de rayonner pour les siècles des siècles.

Hutus et Tutsis

Le drame du Rwanda s’est produit voilà un quart de siècle et il marque encore les esprits. Houtous et Toutsis se sont mutuellement livrés à des massacres. L’objet de ce billet n’est pas de départager les torts, mais plutôt de traiter la question sous l’angle linguistique.

Les lecteurs attentifs auront remarqué les graphies incongrues utilisées dans le premier paragraphe; certains se préparent peut-être déjà à m’écrire pour me signaler les deux coquilles. Pourtant elles n’en sont pas vraiment.

Il s’agit en fait d’orthographes désuètes, abandonnées depuis longtemps par les grands ouvrages et les médias. Bref, ce sont des graphies francisées que l’on utilisait pour désigner les deux ethnies du Rwanda.

En géographie, les graphies anglicisées ne sont pas nouvelles. J’en ai déjà parlé dans des articles sur la défrancisation des noms de ville, notamment. Un cas africain intéressant est celui d’Addis-Abeba, jadis écrit comme suit : Addis-AbÉba, avec l’accent.

Malheureusement, l’anglicisation des toponymes et des ethnonymes a fait beaucoup de ravages en français. La volonté de corriger la situation semble inexistante.

Commençons par le Rwanda lui-même. Son nom était écrit de trois façons dans le Petit Larousse de 1969 : Rouanda, Ruanda et Rwanda. Cette dernière orthographe penche dans le sens de l’anglais et c’est elle, bien sûr, que les francophones ont retenue…

Le pays s’appelait jadis le Ruanda-Urundi.

Il faut dire, d’ailleurs, que les autorités rouandaises ont choisi de donner priorité à l’anglais dans les langues officielles, du pays au détriment du français. Le Rwanda en possède trois, le rwanda, l’anglais et le français.

Les ethnies rwandaises ont également vu leur orthographe être anglicisées. Le Petit Larousse de 1969 parlait déjà de Hutus et de Tutsis. Il y a donc un bon bout de temps que les noms mentionnés au début de ce texte ont été relégués aux oubliettes de l’histoire.

Si les dernières éditions du Larousse ont rectifié certaines graphies anglicisées de noms français aux États-Unis, comme Détroit, Saint-Louis et Bâton-Rouge, il y a loin de la coupe aux lèvres pour d’autres toponymes. Quant aux noms d’ethnies, on peut se demander si des graphies plus françaises seront un jour rétablies. Je me permets d’en douter.

Germanismes en français

La France et l’Allemagne sont des voisins dont les relations ont été tumultueuses. Néanmoins, le français a quand même emprunté un certain nombre de mots à l’allemand. Certains d’entre eux ont conservé leur forme d’origine, tandis que d’autres se sont fondus dans le décor.

Les emprunts directs

Zeitgeist, l’esprit du temps, au sens littéral, est un terme à la mode. C’est d’ailleurs le titre de la chronique de Josée Blanchette, dans le journal Le Devoir. Le Zeitgeist, c’est la mentalité générale d’une époque, les idées qui ont cours.

L’Allemagne nous a donné de brillants philosophes, dont Schopenhauer, Nietzsche ou Marx. Ils ont tissé leur vision du monde, leur Weltanschauung. Bien sûr, le mot n’est pas indispensable, puisqu’on peut l’exprimer facilement avec des termes français, mais il est nettement plus chic…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les conservateurs n’éprouvent aucune sympathie pour Justin Trudeau. Ils se réjouissent de ses déboires, ce que l’on appelle en allemand Schadenfreude. Littéralement : joie du malheur.

Pendant l’occupation allemande, en France, bien des produits courants devinrent rares. Notamment le café, remplacé par un ersatz, un succédané. Le Robert précise qu’un ersatz peut être un produit de remplacement de qualité inférieure. Pendant l’occupation, le café était souvent remplacé par de la chicorée.

Bien entendu, la Seconde Guerre mondiale a amené son lot d’emprunts à l’allemand, dont ces chars d’assaut appelés Panzer. On oublie que le Führer avait pris le pouvoir en toute légalité, en 1933. Toutefois, il avait tenté dix ans plus tôt de renverser le gouvernement de Bavière; c’est que l’on appelle le putsch de la brasserie. Le mot putsch est resté et il cohabite avec l’expression coup d’État.

Bien avant Hitler, le chancelier Bismarck avait appliqué une politique pragmatique nommée Realpolitik. Elle était basée sur la défense des intérêts stratégiques du Reich et sur la neutralisation d’ennemis potentiels, comme la France, la Russie et la Grande-Bretagne.

Bismarck a également mené un combat contre l’Église catholique afin de diminuer son influence en Allemagne, ce que les historiens appellent le Kulturkampf.

Les germanismes déguisés

Certains emprunts à l’allemand ont fini par être francisés. Ils ont revêtu des habits français qui font oublier l’origine véritable du terme.

On appelle souvent chenapan un petit garnement. Ce mot dérive de l’allemand Schnapphahn.

On frappe à votre porte? Vous regardez par le judas pour voir s’il s’agit d’un démarcheur ou d’une amie? Vous utilisez un vasistas, mot qui vient de l’allemand Was ist das. Littéralement, qu’est-ce que c’est?

Une ritournelle vous trotte dans la tête? Vous avez un ver d’oreille, terme qui s’inspire du germanisme Ohrwurm.

Ce n’était qu’un aperçu; il y en a bien d’autres. Tschuss!

Cornouailles

La Cornouailles est une région du sud-ouest de l’Angleterre. Dotée d’un microclimat, elle abrite des palmiers à certains endroits.

Le nom d’origine est Cornwall, l’un des rares toponymes britanniques qui soient traduits en français. Certains auteurs se laissent berner par le s et écrivent les Cornouailles.

Il faut dire que, comme d’habitude, les dictionnaires français ne font rien pour aider le lecteur en indiquant succintement que le nom est féminin, mais sans préciser s’il s’agit d’un pluriel et s’il faut employer l’article ou pas.

La Cornouailles est une région gaélique, tout comme le pays de Galles et l’Écosse. On y parlait un dialecte, le cornique, qui est maintenant disparu. On oublie souvent que l’Angleterre était peuplée de Celtes, avant les invasions anglo-saxonnes du Ve siècle. On appelait la grande île la Bretagne. L’arrivée de peuples germaniques a tout bouleversé et les populations celtiques furent refoulées en Écosse, au pays de Galles et en Cornouailles.

Bien des Celtes prirent la fuite et allèrent s’établir dans cette jolie région française, que l’on appelle maintenant… la Bretagne. Évidemment, son nom n’est pas dû au hasard. On ne sera pas surpris d’apprendre que la province bretonne compte une région appelée Cornouaille, dont la graphie se rapproche de sa sœur britannique, à la différence qu’elle ne prend pas de s muet.

Nous sommes donc à un s près de renvoyer les Bretons à leur terre d’origine.

L’existence de deux territoires portant le nom de Bretagne a certainement posé des problèmes. L’avènement des Stuarts en 1603 a fini par amener un changement dans la toponymie. C’est en effet un souverain écossais, Jacques VI, qui monte sur le trône de l’Angleterre sous le nom de Jacques 1er. En 1707, l’Acte d’union unit les deux monarchies anglaise et écossaise. On parle désormais de la Grande-Bretagne, pour éviter toute confusion avec la région française.

En clair, la Grande-Bretagne est constituée de l’Angleterre, del’Écosse, du pays de Galles et, accessoirement, de la Cornouailles. Pourquoi accessoirement? Parce qu’on ne parle que très rarement de la Cornouailles. Quant au Royaume-Uni, il englobe aussi l’Irlande du Nord.