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Le trait d’union

Trait d’union devrait-il prendre un trait d’union? Que diriez-vous de trait-d’union?

En fait, combien d’entre vous auraient tiqué en lisant cette dernière graphie? Beaucoup auraient douté, certes, mais cette graphie serait quand même logique, avouez-le.

À quoi sert le trait d’union?

Tout d’abord, il ne faut pas le confondre avec le tiret. Comme le signale Bescherelle, dans Le français pour tous, « Le trait d’union est un signe qui sert à réunir des mots, soit pour montrer qu’ils ont un lien dans la phrase, soit pour indiquer qu’ils forment ensemble un seul mot composé. »

Le trait d’union s’utilise notamment dans les inversions entre le verbe et le pronom sujet.

Il faudrait simplifier le français, n’est-ce pas?

Faut-il confier la traduction à des machines?

On en insère entre le pronom et le verbe à l’impératif.

Allons-y maintenant.

On l’utilise aussi pour les adverbes de lieu et de temps avec ci et .

Ces jours-ci, cet homme-là est fatigué.

Le trait d’union est fréquent dans les noms d’immeubles, de ponts, les odonymes.

L’immeuble Jules-Léger

L’aréna Maurice-Richard

Le pont Jacques-Cartier

La rue Sainte-Catherine

Certains adverbes, comme entre-temps, exigent le trait d’union; toutefois, la nouvelle orthographe admet la soudure : entretemps.

Noms composés

La question du trait d’union amène celle des noms composés. Nous entrons dans un univers complexe. Ainsi, mi, demi et semi exigent le trait d’union.

Mi-chemin, demi-journée et semi-remorque.

Les mots composés avec non prennent aussi le trait d’union, mais pas les adjectifs.

La non-conformité d’un document, et un document non conforme.

Comme le signalent les Clefs du français pratique, bon nombre de concepts exprimés par deux ou plusieurs mots prennent le trait d’union.

Mot-clé

Chez-soi

Tente-roulotte

Nid-de-poule

Malheureusement, l’utilisation du trait d’union dans les noms composés suit une logique pour le moins échevelée. Certains préfixes sont toujours soudés, d’autres le sont généralement. En clair, le langagier va finir par buter sur des exceptions. Donc, assailli par le doute, il devra fréquemment tourner les pages de son dictionnaire.

Les rectifications de l’orthographe de 1990 ont mis un peu d’ordre dans les écuries, mais encore faut-il qu’elles soient appliquées. Un tableau récapitulatif dans la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française donne un bon aperçu des changements intervenus. Le trait d’union sert surtout à éviter des hiatus.

Illogismes

Comme je l’ai souvent mentionné dans mes billets, l’orthographe française est souvent un spectacle de haute voltige à l’enseigne de l’arbitraire, d’erreurs passées dans l’usage et d’illogismes.

Nous avons vu que la graphie trait-d’union est erronée. Mais on aurait pu en décider autrement et suivre le modèle de point-virgule et deux-points.

Prenons un autre cas. Vous faites le procès-verbal d’une réunion pour ensuite en rédiger le compte rendu. Voilà pourtant deux mots semblables dont la graphie diverge.

Entretemps, la Terre continue de tourner. Pardon ! On écrit maintenant entre-temps. La première graphie est pourtant utilisée par Racine. La nouvelle orthographe la reprend.

Tout le monde sait que sur-le-champ, c’est-à-dire s’écrivent avec le trait d’union. Mais certaines locutions amènent leur lot d’interrogations. On écrira au-dessous et par-dessous, mais attention à en dessous.

Dans la même veine, on ne pas confondre un a priori avec un à-propos. Vous voilà averti.

Les locutions adverbiales et prépositives donnent des mots de tête à tout francophone bien portant, même le plus érudit. Surtout lorsque certaines d’entre elles acceptent aussi bien le trait d’union que son absence : Au delà et au-delà. Pensons aussi à par-delà, qui perd son trait d’union dans Nietzsche Par delà le bien et le mal. Si le célèbre philosophe allemand a perdu la raison, c’est peut-être parce qu’il a tenté de percer de la logique grammaticale du français…

Pourquoi pas un trait d’union?

Nous avons vu mot-clé, faisons maintenant connaissance avec mots croisés qui aurait très pu s’écrire mots-croisés. Les termes suivants ne prennent pas non plus le trait d’union. Pourtant, ils désignent bel et bien un concept, un mot d’un seul tenant.

Parti pris

Moyen Âge

Quant à soi

La liste pourrait s’allonger. En passant, on écrit quant-à-soi…. Vous l’aviez sans doute remarqué.

Rectitude politique

La rectitude politique…

Tout le monde en parle, certains la dénoncent à leurs risques et périls, mais combien tentent de la définir?

Ses retombées sur la langue courante sont considérables, pour le meilleur pour le pire. Pour le meilleur parce que bien des expressions insultantes sont bannies du vocabulaire; pour le pire parce que tout le monde sans exception finit par s’autocensurer. La crainte du faux pas est une obsession palpable tant dans le discours public que dans les conversations privées.

Dans cet article, je me pencherai sur le côté linguistique de la rectitude politique.

Définition

On peut aisément circonscrire le phénomène. Éviter, adoucir ou changer toute formulation pouvant heurter un certain public, notamment quand il est question d’ethnies, de cultures, de religions, d’infirmités, de classes sociales ou de préférences sexuelles.

« Vaste programme », aurait dit de Gaulle.

Les anglophones appellent la rectitude politique political correctness. On parle parfois de propos politiquement corrects en français. Il s’agit évidemment d’un calque.

Intégration

La rectitude politique est tellement intégrée dans le vocabulaire courant, qu’on tend à l’oublier. Sa manifestation la plus frappante est la féminisation des titres, qui, bien sûr, relève aussi du féminisme. Terme qui, en soi, ne devrait pas être considéré comme péjoratif, quoi qu’en pensent certaines femmes.

Le Québec a été à l’avant-garde de la francophonie en dressant une liste féminisée des titres de professions. Les pays francophones européens ont par la suite emboîté le pas. Seuls certains académiciens protestent encore…

La neutralisation de certains termes constitue un phénomène secondaire :

Chairperson pour chairman

Native American pour Indians

African Americans pour Blacks

Le français a lui aussi cheminé, puisque président a été féminisé en présidente; Autochtones a remplacé Indiens et Afro-Américain désigne les Noirs des États-Unis.

Les Noirs

Il va sans dire que les termes negro et nègres ne sont pratiquement plus employés. Jadis, le mot nègre constituait déjà une avancée, car il remplaçait sauvage. Au Canada, c’est ce mot que l’on employait pour désigner les Autochtones, d’ailleurs récemment rebaptisés Indigenous en anglais.

Le Robert précise que nègre est un « terme raciste, sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes ».

Certains lui ont substitué l’expression personnes de couleur. Ce n’est pas un choix très heureux. Un Marocain, un Bangladais peuvent être considérés comme des personnes de couleur. Pourtant, ce ne sont pas des Noirs.

D’ailleurs, parler des Noirs est-il plus insultant qu’employer des mots comme Asiatiques, Caucasiens, Sud-Américains ?

Le ridicule ne tuant pas, on parle maintenant des blacks en Europe francophone…

Le monde médical

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on. Bon nombre d’expressions employées il y a une quarantaine d’années étaient franchement blessantes. Que l’on pense aux personnes souffrant de déficience intellectuelle : malades mentaux, handicapés mentaux, arriérés, débiles, mongoliens, mongols, déséquilibrés, malades, etc.

À présent, on parle de personnes souffrant de déficience intellectuelle, de déficients intellectuels.

L’appellation scientifique de trisomique est moins percutante que ce qu’on entendait il y a quarante ans, mais elle ne couvre pas tout le spectre des maladies mentales. Signe des temps, des appellations comme hyperactif, autiste, asperger sont apparues. Les personnes que l’on qualifiait de maniaco-dépressives sont maintenant appelées bipolaires.

Moins défendables sont les expressions qui évacuent des termes non offensants. On y voit l’empreinte de la bureaucratie. La liste s’allonge sans cesse…

Aveugle – non-voyant, malvoyant

Sourd – malentendant

Infirme – personne à mobilité réduite

Handicapé – personne handicapée

Patient – bénéficiaire

Amis, famille – aidants naturels

Cancer – longue maladie

Hôpital – centre hospitalier, pire : CISSS

Hospice – CHSLD

Beaucoup de gens veulent bannir le verbe souffrir pour le remplacer par un autre soi-disant plus neutre : avoir. Vous ne souffrez plus du cancer, du diabète, vous avez le cancer, vous vivez avec le diabète.

Une transformation radicale du vocabulaire

La peur d’insulter, d’exclure un groupe de personnes prend une ampleur démesurée. Au point où l’on assiste à un lessivage en règle du vocabulaire. Pour certains, le but est d’épurer le vocabulaire de toute trace réelle ou perçue de préjugé. Pour d’autres, la rectitude politique ne connaît plus de limite et étouffe la liberté d’expression.

Les exemples suivants illustrent à divers degrés ce phénomène :

Chômeur – sans-emploi, chercheur d’emploi

Misère, pauvreté – dénuement, exclusion

Avortement –interruption volontaire de grossesse

Mensonge – contre-vérité, demi-vérité

Réfugié – demandeur d’asile (qui n’est pas un synonyme véritable)

Vagabond, clochard – itinérant, sans-abri

Pornographique – au contenu explicite, pour adultes

Prostituée – travailleuse du sexe

Personnes âgées – troisième âge, aînés

Obèse – personne enveloppée, personne ayant une surcharge pondérale, personne épanouie (!)

Bien entendu, toutes ces substitutions ne sont pas à condamner, notamment lorsqu’elles permettent l’introduction de néologismes créatifs comme itinérant. Mais elles relèvent sans conteste du phénomène plus vaste de la rectitude politique.

L’orientation sexuelle

S’il est un domaine dans lequel les insultes pullulent, c’est bien celui de l’orientation sexuelle. Oublions les termes les plus dégradants que nous connaissons tous.

L’avancée la plus marquante à ce sujet est l’avènement du terme gai, bien sûr orthographié à l’anglaise en Europe.

Peu de gens en connaissent l’origine. San Francisco est depuis longtemps La Mecque des homosexuels. Lorsqu’une personne voulait entrer en contact avec ses semblables, elle demandait à un passant s’il connaissait un endroit gai. C’était une question codée. Les initiés en comprenaient immédiatement le sens réel. À la longue, le mot gai en est venu à désigner les homosexuels. Le terme lesbienne a en partie disparu au profit du féminin gaie, bien qu’on le voie encore.

Depuis, on essaie à tout prix de couvrir le spectre complet de la diversité sexuelle. Ainsi prolifèrent les transgenres, les bisexuels, les personnes en questionnement, etc. Autant de réalités que les anglophones ont tenté de rassembler sous le sigle abominable de LGBTQ2… Nouveau délire de la siglite aiguë qui a fait l’objet d’un billet dans ce blogue.

D’ailleurs, les néologismes prolifèrent dans le domaine : queer, two-spirited, questioning, intersex, asexual, ally, pansexual, agender, pangender, gender variant, etc.

En français, pour mettre de l’ordre dans cette écurie d’Augias, on commence à parler d’intersexualité. À suivre.

Mais c’est l’évolution du mot genre qui demeure la plus intéressante. L’anglais gender a fini par influencer le français, et ce pour les bonnes raisons. Le Robert définit genre de la manière suivante : « Construction sociale de l’identité sexuelle. »

Ce néologisme – certains crieront à l’anglicisme – vient nuancer le français. L’adjectif sexuel était quelque peu maladroit pour traduire certaines expressions. Pensons à gender issues, gender specialist, etc.

Conclusion

Que retenir de tout cela? Que les langues évoluent, certains mots prenant la poussière, d’autres épousant de nouveaux sens. Les dictionnaires sont remplis de mots qui ont fini par suivre un cours nouveau. En outre, les néologismes soulèvent parfois la controverse avant d’être adoptés.

On ne peut cependant manquer de relever un certain appauvrissement du vocabulaire quand des mots neutres sont jetés aux ordures et remplacés par des expressions plus vagues.

Il faut rester vigilant et dénoncer ces dérives, même au risque d’essuyer les critiques offensées de certains.

L’accent circonflexe

Pendant longtemps, j’ai écrit « bâilleur de fonds », probablement inspiré par « bâiller ». Un bâilleur est celui qui bâille. Mais un bailleur de fonds ne bâille pas.

J’étais tout aussi convaincu que j’étais un homme fûté. Eh bien, je ne le suis pas tant que cela, puisqu’il fallait écrire futé, sur le modèle d’affûté. Dans les deux cas, il fallait retrancher l’accent circonflexe.

Et combien de fois voit-on le passé simple « fut » transmuté en « fût »? Même par des auteurs avertis.

L’accent circonflexe est l’un des pièges les plus insidieux de l’orthographe française, d’autant plus que son emploi défie souvent toute logique.

Avant de condamner sans procès cet élément décoratif pittoresque du français, examinons-en l’origine.

L’accent qui remplace une lettre

C’est à la fin du seizième siècle que cet accent est apparu. Il remplace souvent une lettre qui précisait la prononciation de la lettre précédente. Par exemple dans tête qui s’écrivait teste – ce qui a donné l’anglicisme test, importé du français.

L’accent circonflexe signalait aussi des prononciations précises, dont beaucoup ont aujourd’hui disparu. L’Office québécois de la langue française affirme qu’en France « la distinction entre a et â et entre è et ê est pratiquement disparue ».

Alors pourquoi avoir conservé cet accent? Il faut toujours garder en tête que notre langue respecte l’étymologie. C’est pourquoi nous écrivons théâtre avec le h et philosophie avec le ph grec. Or l’accent circonflexe s’explique en partie par l’étymologie.

Mots semblables

Malgré cette filiation, l’emploi de l’accent circonflexe ne repose sur aucune règle précise. Les graphies contradictoires foisonnent, toutes autant de pièges tendus.

Vous pouvez faire une promenade en bateau et y manger un gâteau. Vos ordures domestiques vous causent du dégoût? N’allez pas les jeter dans les égouts.

Vous aimez les épîtres de Paul? Elles forment une sorte de chapitre de la Bible.

Certains mots appellent de tous leurs vœux un accent circonflexe qui, hélas ne vient pas : dévot, boiter (mais boîte), toit, fibrome, havre, motel (mais hôtel), racler, pupitre, etc.

L’étymologie ne pardonne pas… Que fait donc ce toit sans toît?

Et que dire des deux jumeaux symptôme et syndrôme…? Lequel, au juste, rejette l’accent? (Réponse ci-dessous.)

Les puristes feront valoir que beaucoup de ces graphies trouvent leur explication dans l’histoire de la langue. Certes. Mais, au vingt et unième siècle, ces considérations échappent quelque peu au bon sens commun.

Mots de même famille

La cause de l’accent circonflexe devient pratiquement impossible à défendre quand on compare des mots de même famille. Nous avons vu symptôme… eh bien je vous présente symptomatique, qui a perdu son accent en chemin!

Qui n’a pas écrit déjeûner une fois dans sa vie? Celui qui ne déjeune pas… jeûne. Surtout s’il est à jeun.

Vous me trouvez infâme? Il est vrai que mes articles écorchant la logique tordue du français peuvent être infamants aux yeux de certains.

La nouvelle orthographe

On comprend que l’Académie ait voulu simplifier les choses.

Cette orthographe est vouée aux gémonies en Europe, pas toujours pour les bonnes raisons. Mais on peut certainement lui reprocher de ne pas avoir suivi sa logique jusqu’au bout. L’Académie propose l’abolition de l’accent circonflexe sur le u et le i. Pourquoi pas sur les autres lettres? Il n’est pas plus essentiel sur le a ou le o. Et pour le e… Nous avons déjà l’accent grave, n’est-ce pas?

Peut-on envisager un jour la disparition de l’accent circonflexe? Certainement pas dans un avenir immédiat, mais qui sait?

 

La crise des majuscules

Le français vit une crise des majuscules qui n’a pas son égal dans d’autres langues. Cette parcimonie dans l’utilisation de la capitale a peut-être fait son temps.

Pour compliquer le tout, le français se livre à un déroutant jeu de bascule qui fait varier la position de la majuscule en fonction du type d’entité dont il est question. Est-ce vraiment utile?

Le point sur la question.

Victor Hugo disait que la majuscule est un coup de chapeau. Elle souligne à grand trait l’importance d’une lettre, d’une expression. Toute personne qui maitrise l’anglais, l’allemand ou des langues latines constate rapidement un écart avec le français.

Sur le plan des majuscules, la langue de Shakespeare joue les pères Noël : la capitale tombe dans le discours comme la première neige.

Et pour cause! Le rôle de la majuscule, c’est justement de mettre en évidence. La prolifération des capitales en anglais ne doit pas laisser croire qu’il y a plus d’éléments à souligner qu’en français. C’est plutôt notre langue qui est timide, trop timide diront certains.

Les toponymes

La façon d’écrire les toponymes en est un bel exemple. En français, on écrit la mer Adriatique. Le générique mer ne prend pas la capitale, car il s’agit d’une mer parmi d’autres dont le nom est Adriatique. Pour le francophone, le nom propre commence à l’élément spécifique.

Pourtant, l’anglophone écrit Adriatic Sea et ne s’en porte pas plus mal. En toute logique, on peut avancer que l’appellation constitue un tout et doit s’écrire avec les majuscules. Pourquoi dissocier le générique du spécifique? Les deux vont ensemble, donc double majuscule.

D’autres langues latines suivent la logique du français. Ainsi, l’italien écrit mar Adreatico et l’espagnol mar Adriático.

Monuments et édifices publics

Cette logique est également respectée pour les monuments et édifices publics, du moins en français.

La statue de la Liberté

La chapelle Sixtine

Il faut avouer que ces graphies étonnent. Le réflexe naturel n’est-il pas de désigner une entité en commençant par la majuscule? On serait porté à écrire la Statue de la liberté, la Chapelle sixtine.

Ici, les langues sœurs ne suivent pas l’exemple du français. En italien :

La Statua della Libertà

La Cappella Sistina

Espagnol et italien s’encanaillent même au point d’adopter la double majuscule, impensable en français. En effet, des graphies comme la Statue de la Liberté et la Chapelle Sixtine seraient considérées comme fautives et dignes d’un article glané dans les bas-fonds de la Grande Toile (double majuscule).

Les voies de communication

On observe en français les mêmes réticences en ce qui a trait aux voies de communication.

Le boulevard des Forges

La rue des Champs-Élysées

Encore une fois, espagnol et italien s’entendent comme larrons en foire :

La Calle de Recoletos

El Paseo del Prado

La Via Veneto

Il Canal Grande

Les entités administratives

Les exemples précédents ne sont pas représentatifs de la logique du français. Dans l’immense majorité des cas, notre langue attribue une capitale au premier mot, soit à l’élément générique.

Tout naturellement, on écrira la Direction de la correspondance. La forme elliptique sera la Correspondance. Ainsi, on peut différencier l’ensemble du courrier de la direction qui s’en occupe. Certains ouvrages, dont Le français au bureau et le Ramat de la typographie font valoir que la majuscule, dans ce cas, est superflue. Bien entendu, si on dit que la correspondance a fait des heures supplémentaires, on comprend tout de suite que ce ne sont pas les lettres qui ont travaillé tard…

Les noms de ministères

Compte tenu de ce qui précède, on s’attendrait à lire le Ministère des affaires étrangères. Pourtant ce n’est pas l’usage au Canada. On assiste encore une fois à un cas de logique inversée. En fait, il y a plusieurs logiques possibles.

Le ministère des Affaires étrangères (Gouvernement fédéral).

Le Ministère des Affaires étrangères (Académie française).

Le ministère des affaires étrangères (Journal Le Monde)

Le Ministère des affaires étrangères (Journal Le Figaro)

Intéressant de noter que l’Académie recommande la double majuscule… Cette double majuscule qui apparaît pourtant impensable ailleurs…

Le Figaro ne fait qu’appliquer la logique retenue pour d’autres entités administratives. En effet, pourquoi enlever la majuscule au générique quand il s’agit d’un ministère, alors qu’elle s’applique pour un service?

Quant au journal Le Monde, il a décidé d’aller dans le sens de la simplicité. Son étêtage des noms de ministères va dans le sens de la simplicité – à mon sens outrancière – qu’il pratique en écrivant la seconde guerre mondiale. Simplicité reprise en chœur par les médias français qui écrivent sans majuscule le nom des formations politiques – qui sont pourtant bel et bien des organisations officielles : le parti démocrate, le parti communiste.

Autres hiatus

Je pourrais dresser une longue liste de hiatus quant à l’utilisation de la majuscule en français, mais la lecture de ce billet en deviendrait fastidieuse. Pour résumer, on peut soutenir qu’illogisme et arbitraire règnent en maitre.

Pour cette dernière rubrique, contentons-nous de quelques amuse-gueules…

Le mot État, lorsqu’il désigne un gouvernement, prend la majuscule initiale, alors qu’en anglais on écrit souvent state sans majuscule… Dans ce cas, la majuscule trouve son utilité en distinguant le substantif de synonymes plus généraux.

Les titres de lois, règlements, décrets prennent la majuscule. Il en va de même avec accord. Par exemple, l’Accord de libre-échange nord-américain… En toute logique, on devrait écrire le Traité de l’Atlantique Nord. Eh bien non, c’est le traité de l’Atlantique Nord. Oui, vous avez bien lu.

L’Organisation du traité de Varsovie allait dans le même sens, sa forme populaire faisant l’économie de la majuscule initiale : le pacte de Varsovie. Nous avons donc un Accord, un traité et un pacte…

En français, l’arbitraire a ses caprices. On rogne sans cesse sur la majuscule; pourtant, des appellations officielles n’hésitent pas à se dévergonder. Pensons à l’Organisation internationale du Travail; à l’Organisation mondiale de la Santé.

Plus près de chez nous, la Banque Nationale a certainement plus de gueule sur une marquise ou dans un contrat que la timorée Banque nationale, qui perd son élan novateur au premier coin de rue. Ici, rien d’original, les raisons sociales ayant tendances à adopter plusieurs majuscules.

Les hiatus deviennent folie furieuse sur la planète Web, où l’on ne sait plus où donner de la majuscule. Les amateurs de variations sur un même thème apprécieront la multiplicité des graphies pour le mont du Temple, décliné en quatre saveurs : Mont du temple, Mont du Temple, mont du temple… Essayez l’esplanade des Mosquées, c’est également très divertissant.

Simplifier le régime des majuscules

Comme on l’a vu dans les exemples précédents, les cas de double majuscule sont plus fréquents que les ouvrages de typographie peuvent le laisser croire. Les francophones prennent des libertés avec le corset des règles capricieuses imposées dans les grammaires et les ouvrages de typographie.

Certaines organisations commerciales ou officielles se livrent à des acrobaties dignes du Cirque du Soleil (encore une double majuscule!) pour contourner les règles officielles et donner un peu de relief à leur nom.

Comme je l’ai souvent dit dans mes cours, en français, tout ce qui pourrait être simple est compliqué; et tout ce qui est compliqué l’est encore plus que vous ne le croyez.

Pourtant des solutions simples pourraient être adoptées, si seulement la moindre velléité de simplifier le français ne se heurtait pas à une fin de non-recevoir en Europe.

La solution la plus simple serait de mettre la majuscule au premier mot d’une appellation quelle qu’elle soit. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans l’immense majorité des cas. Les toponymes, noms de monuments, etc., emboiteraient le pas.

Nous aurions ainsi :

L’Océan Pacifique

Le Mont Blanc

La Mer Morte

La Rue des Hirondelles

La Place de l’Opéra

L’Église du Saint-Sépulcre

La Fontaine de Trevi

Vous ne trouvez pas que ces graphies ressortent davantage que les versions amputées proposées dans les ouvrages de typographie?

En adoptant la double majuscule, le français se moderniserait de deux façons.

1) Il cesserait ce ridicule jeu de bascule qui met la majuscule tantôt au premier mot, tantôt au deuxième et parfois nulle part (Le Service de la comptabilité, le monument aux Morts, la guerre froide).

2) Certaines appellations comporteraient plusieurs majuscules. Et alors? Cela se fait en anglais, en portugais, en allemand, en suédois, etc. Où est le problème?

En fait, la vraie question à se poser est la suivante : qu’est-ce que l’économie de majuscule apporte au français? Plus de précision? Plus d’élégance?

La réponse est simple : rien.

Les distinctions subtiles qui frappent les majuscules en français compliquent la grammaire inutilement. En y mettant un terme, le français rejoindrait enfin les autres langues occidentales.

***

Autres articles sur la majuscule :

Les noms de guerres, de révolutions et de périodes historiques

Les partis politiques.

 

Confrontation

On entend souvent parler d’une confrontation entre un joueur et son entraineur, d’une confrontation entre un mari et une femme. L’image qui nous vient est celle d’un affrontement violent, avec éclats de voix, etc.

Ce sens est toutefois largement critiqué en français.

« Contrairement à l’anglais confrontation, en français confrontation n’est pas synonyme des mots affrontement, conflit, dispute, différend. » nous dit la Banque de dépannage linguistique.

Une confrontation est plutôt une comparaison. Par exemple, on met en présence deux personnes pour comparer leurs témoignages; on confronte deux écritures.

Jusqu’ici, les choses semblent claires, la cause est entendue.

Peut-être pas autant qu’on pense.

Le Grand Robert parle de mettre face à face des personnes ou des groupes pour un débat.

Le Petit Larousse donne plusieurs exemples intéressants : confrontation des points de vue; confrontation armée. Dans ce dernier exemple, l’ouvrage donne à confrontation le sens d’un conflit entre deux pays.

Voilà qui semble un peu s’écarter des définitions plus classiques.

Le Trésor de la langue française en rajoute : « À l’idée de face à face s’ajoute celle d’affrontement, d’antagonisme, de conflit. »

Que faut-il conclure? Que le Multidictionnaire de la langue française et la Banque de dépannage linguistique errent?

J’hésiterais avant de leur lancer la pierre. Il me semble plus probable que confrontation a perdu le sens d’affrontement au fil des siècles, mais que l’anglais a conservé cette acception.

Conclusion : mieux vaut faire preuve de prudence en… confrontant conflit et confrontation.

Vous lirez avec intérêt l’article sur le verbe confronter.

L’accord de proximité

Titre du journal Le Monde, le 26 mars 2017 : Russie : l’opposant Alexeï Navalny et des centaines de personnes arrêtées lors d’une manifestation.

D’après la direction du journal, l’accord au féminin du verbe arrêter n’a pas suscité de commentaire négatif. Il semble que, pour une fois, des centaines de femmes ont fait pencher la balance du côté de l’accord au féminin, malgré la présence d’un seul homme.

Comme tout le monde le sait, le masculin fait office de genre neutre. D’où la lutte farouche menée par certains académiciens pour s’opposer à la tournure «Madame la ministre».

Quant à la règle donnant préséance au masculin dans l’accord du participe passé et de l’adjectif, elle amène son lot de hiatus, comme : «Les traducteurs et traductrices sont intuitifs.» «Les garçons et le filles de ce quartier sont beaux.»

C’est au prix d’une double pirouette arrière que l’on peut remédier cet irritant grammatical : «Les filles et les garçons de ce quartier sont beaux.»

Beaucoup pensent que l’accord de proximité a sa place en français. En tout cas, il ne s’agit pas d’une hérésie inventée par des féministes soucieuses de gommer la domination du genre masculin dans la grammaire française.

Qu’on l’aime ou pas, il faut reconnaitre que l’accord de proximité est plus euphonique. Maurice Grevisse signale que «La langue du Moyen Âge pratiquait ordinairement l’accord avec le donneur le plus proche.» Selon lui, les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles suivaient assez souvent cet usage.

Alors pourquoi le masculin en est-il venu à déclasser le féminin? D’aucuns soutiennent que cette prépondérance n’a rien à voir avec les deux sexes. Le masculin serait un genre neutre et n’aurait rien à voir avec le sexe. Vraiment? Alors pourquoi l’appelle-t-on masculin?

Pourtant, le grammairien Nicolas Beauzée disait en 1767 : «Le genre masculin est réputé le plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle.»

L’idée de rétablir l’accord de proximité fait son chemin, malgré la résistance bétonnée et peu surprenante que l’on observe en Europe. Des organisations féministes ainsi que d’autres voix estiment que cet accord serait un moyen d’intégrer à la langue française la révolution que constitue l’égalité hommes-femmes.

L’Office québécois de la langue française signale que l’accord de proximité n’est pas incorrect grammaticalement parlant.

Le journal Le Monde mentionne d’ailleurs les avancées réalisées au Québec, où des expressions comme écrivaine, auteure ont droit de cité depuis longtemps.

Ces termes suscitaient jadis railleries et mépris de l’autre côté de l’Atlantique. Or, les pays francophones européens ont commencé à dresser leurs listes de noms de profession féminisés. Le Robert estime que mairesse au sens d’épouse du maire est vieilli et donne la définition suivante : «Femme exerçant les fonctions de maire.» Il ajoute toutefois la mention RARE. Pas au Québec, en tout cas.

Comme on le voit, la résistance à la modernisation du français est toujours bien présente sur le Vieux Continent, même si on observe certains progrès. Ce n’est donc pas demain la veille que l’accord de proximité va s’imposer. Mais on a bien le droit d’espérer.

Thématique

« Une nuit sous la thématique de l’alcool », titre La Presse du 19 août 2013. « Une thématique féminine pour la programmation d’Artv ». Titre du Devoir en 2005.

Plus près de nous, dans le Figaro du 10 février 2017 : « Travailleurs indépendants : une thématique au cœur de la présidentielle. »

Les rédacteurs s’en donnent à cœur joie : il est beaucoup plus chic qu’une exposition, un spectacle aient une thématique plutôt qu’un thème. Cet abus du mot thématique fait partie d’un style – j’allais dire d’une stylistique… – que j’ai qualifié de charabia chic, dans un article précédent.

Le doute s’insinue. Est-ce qu’une thématique serait la même chose qu’un thème?

Eh bien non. Une thématique, nous dit le Robert, est un « ensemble, système organisé de thèmes. » L’analogie avec le tandem problématique-problème saute aux yeux.

La plupart du temps, les rédacteurs voulant amplifier leur discours transforment un simple thème en thématique. L’effet est garanti, du moins le croient-ils.

Justement pas.

Une pièce de théâtre, un essai ont pour thème telle ou telle chose, à moins d’avoir une structure complexe qui aborde une multitude de thèmes à la fois. C’est plutôt rare.

Décret migratoire

Le décret migratoire du président américain nous arrive dans sa deuxième mouture. L’expression fait sourciller surtout pour le contenu raciste qu’elle suggère, mais semble acceptée par tous les rédacteurs.

Elle cache toutefois une petite faille. Posons-nous la question : un décret peut-il être migratoire? Idem pour le code criminel. Le code est-il vraiment criminel?

Et les fameux délais judiciaires. Tout d’abord ce ne sont pas des délais, mais bien des retards, délai étant un anglicisme qui semble indéracinable dans les médias. Ensuite, il serait préférable de parler des retards de la justice.

Quand on y réfléchit bien, ce genre de construction n’est pas tout à fait logique. On sent que l’emploi de l’adjectif est quelque peu forcé.

En fait, il faut distinguer l’adjectif qualificatif de l’adjectif de relation.

L’adjectif qualificatif

Il s’agit d’un adjectif qui exprime une manière d’être ou une qualité de l’être.

Une personne intelligente.

Un train rapide.

On peut graduer un adjectif qualificatif.

Une personne très intelligente.

Un train assez rapide.

L’adjectif qualificatif peut être antéposé :

Une jolie maison.

On peut aussi le séparer par un autre adjectif qualificatif.

Une jolie petite maison

L’adjectif de relation

Il exprime plutôt un rapport d’appartenance, de dépendance ou d’exclusion. Les exemples sont multiples :

Un pain français.

Le voyage papal à Cuba.

Un centre sportif.

Gérald Filion, journaliste économique.

Jacques Duval, chroniqueur automobile.

Quelque chose cloche, manifestement. La baguette ne cause pas de politique, elle ne fait pas de raisonnements; le voyage n’est pas vraiment papal, le centre ne fait pas de sport, Gérald Filion ne fait pas économiser de l’argent à Radio-Canada, Jacques Duval n’a pas quatre roues.

De plus, impossible de graduer ces adjectifs.

Un pain plutôt français

Un centre particulièrement sportif

Pourquoi l’adjectivite?

L’adjectivite, c’est l’emploi abusif de l’adjectif. Le décret de Trump ne migre pas; il ne peut donc pas vraiment être qualifié de migratoire. Même chose pour la clause dérogatoire; la clause en question ne déroge pas de la Constitution : elle permet de s’y soustraire.

Malgré ces failles de logique, les adjectifs de relation se multiplient, pour la simple et bonne raison qu’ils sont utiles. Sans eux, il faudrait continuellement étoffer notre discours; les périphrases en alourdiraient la teneur.

Un bel exemple : que fait-on de Jacques Duval? Un chroniqueur en matière d’automobiles?

Le raccourci est tentant et les journalistes y recourent très souvent, tout comme la population en général. Pensons à autobus scolaire, congé parental, crise cardiaque, etc.

Certaines constructions sont toutefois douteuses : l’accident a fait deux blessés graves. La syntaxe en prend pour son rhume. Il faut reformuler. Deux personnes ont été grièvement blessées.

L’adjectivite est partout, on le voit avec le décret migratoire. Facile de le critiquer, plus difficile de le reformuler. Le professeur Charles LeBlanc de l’Université d’Ottawa suggère le décret-loi sur l’immigration. Verra-t-on un jour cette solution dans les médias? Les paris sont ouverts…

 

 

 

Oscar et César

Voilà deux récompenses emblématiques des cinémas états-uniens et français.

Mais la question de la graphie entre tout de suite en scène : majuscule ou pas? Et le pluriel?

Oscar et César sont deux noms propres. Habituellement, les noms propres ne prennent pas la marque du pluriel, bien que les exceptions abondent. Auteurs et grammairiens ne s’entendent pas à ce sujet. Certains écrivent les Tudors, les Romanovs, d’autres pas. Même flottement avec les Corées et les Corée.

Les dictionnaires

Alors que font les dictionnaires avec les deux trophées?

Tant le Robert que le Larousse mettent la minuscule à l’entrée. Curieusement, la majuscule apparaît dans les explications et les exemples. Le Robert donne ce qui suit : La cérémonie des Oscars. Il a reçu l’Oscar du meilleur acteur.

Quant au Larousse, il donne aussi la minuscule à l’entrée principale pour les deux mots. Mais, dans les deux cas, le dictionnaire se contredit en renvoyant le lecteur à la « liste des lauréats des césars », dont le titre, en fin de volume est « Le César du meilleur film. »

Apparemment, le Larousse fait la distinction entre le singulier, qui requiert la majuscule, et le pluriel qui deviendrait un nom générique.

Avouons que le français n’a pas son pareil pour compliquer ce qui pourrait être simple dès le départ.

Les deux ouvrages s’entendent cependant pour mettre la marque du pluriel.

La presse

Dans la presse française, c’est moins clair. On voit aussi bien les César que les Césars. Mais la majuscule prédomine.

Au Québec, l’usage semble plus constant. La majuscule est de mise, puisqu’il s’agit de noms propres. D’ailleurs, d’autres prix semblables existent ici : les Juno, les Jupiter, les Olivier, etc.

Le réflexe est de conserver la majuscule initiale. Le journal La Presse écrit les Oscars, tandis que Le Devoir conserve la majuscule mais ne met pas de s au pluriel. L’article de Christian Rioux, paru le 26 janvier 2016, est révélateur. On y lit : Les Oscar et les César.

Conclusion

La Banque de dépannage linguistique observe ce qui suit :

L’usage en la matière est fluctuant; la majuscule et la minuscule restent parfois en concurrence dans certains cas. Les noms de trophées devenus des noms communs prennent la marque du pluriel au besoin.

 

La majuscule semble s’imposer, même si les dictionnaires ont lexicalisé le nom des trophées. Pour ce qui est du pluriel, beaucoup éprouvent un malaise à mettre la marque du pluriel à un nom propre, mais l’usage n’est pas clair à ce sujet. Donc difficile de condamner La Presse. Mais l’usage du Devoir est tout aussi défendable.

 

Jour de l’An

Le nouvel an est bien entamé… mais faudrait-il écrire « le Nouvel An »? La façon de désigner le premier jour de l’année nouvelle (l’Année nouvelle?) met en scène les caprices du français quant à l’utilisation de la majuscule.

Le sempiternel jeu de bascule nous frappe encore de plein fouet : la majuscule qui alterne du générique au spécifique, selon la manière dont l’année est désignée.

La graphie jour de l’An est facile à retenir; elle va dans le même sens que toutes les expressions composées avec « fête ». Par exemple, on dira la fête du Travail, fête des Mères. Il s’agit donc d’une fête, d’un jour au sens générique dont le nom propre apparaît avec le spécifique Travail ou An.

Cette logique paraît indiscutable. Pourtant, nous dit Grevisse, l’Académie française écrivait Jour de l’An dans son dictionnaire de 1933, avant de se raviser en 1935 : jour de l’An. Il faut dire que le français tolère très mal la double majuscule dans ce genre d’expression, contrairement à ce qui se passe en espagnol, en portugais ou en italien, langues sœurs du français.

Dans l’expression le Premier de l’an, la majuscule est inversée, car, selon la Banque de dépannage linguistique, « Les synonymes Nouvel An et Premier de l’an ne comportent pas d’élément générique. ». La logique qui prévalait pour « jour » et « fête » n’existe plus.

La double majuscule de Nouvel An peut aussi s’expliquer par le fait que l’expression commence par un adjectif et que ce dernier n’est pas accidentel. On lui attribue donc une majuscule parce qu’il fait partie du nom propre. Ce genre de construction est fréquent en français : la Nouvelle-Calédonie et non pas la nouvelle Calédonie.

Bien entendu, on pourrait parler du nouvel an, du premier de l’an et du jour de l’an, comme le précise le Petit Robert. On avouera, cependant, que ces formulations tombent à plat; elles dépouillent le premier jour de l’année de tout caractère solennel et le banalisent comme on si parlait du 21 novembre.

La parcimonie des majuscules en français n’a pas sa raison d’être.