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Achetons Beaucerons?

Une lectrice me signalait un cas intéressant de juxtaposition. Sur un panneau publicitaire du député de Beauce Samuel Poulin on pouvait lire ce qui suit : «Achetons Beaucerons».

On a vraiment l’impression que les Beaucerons sont à vendre! Pourtant, on dit bel et bien «Acheter local» et non «Acheter locaux». Alors aurions-nous dû lire «Achetons Beauceron»? L’utilisation de la majuscule au second mot ne vient pas nous éclairer. On achète les Beaucerons à l’unité?

La majuscule n’est pas banale. Beauceron est le nom des habitants de la Beauce. Le même mot sans majuscule est un adjectif, sans plus.

Le problème vient du fait que la phrase comporte une ellipse : Achetons (des produits) beaucerons. Toutefois, le résultat final porte à confusion. Le singulier «Achetons beauceron» peut aussi se défendre, parce qu’il amène une autre ellipse : «Achetons ce qui est beauceron». À la rigueur, le mot beauceron prend valeur adverbiale, ce qui justifie le singulier. 

Encore faut-il écrire beauceron sans majuscule, sans quoi le sens change complètement.

Imparfait du subjonctif

Bien des langagiers sont d’avis que l’imparfait du subjonctif est un mode obsolète. D’ailleurs, il a disparu de la langue courante et on peut penser que la plupart des francophones n’ont pas la moindre idée ni de la manière dont on le forme.

Alors faut-il le faire passer à la trappe?

L’espagnol et l’italien

Dans un sens, les francophones ont de la chance. En espagnol ou en italien, l’imparfait du subjonctif n’est pas tombé en désuétude. Ceux qui apprennent ces deux langues doivent s’atteler à un rude apprentissage de conjugaisons « déviantes », du moins pour nous les francophones.

Car l’imparfait du subjonctif s’emploie même dans des phrases interrogatives commençant par si. Là où le français recourt à l’imparfait, le paon italien nous déploie le panache de du subjonctif (très) imparfait.

Si j’avais le temps – Se io avessi il tempo (si j’eusse le temps).

Si tu étais un auteur, tu écrirais des livres – Se tu fossi un scritore, scriverai dei libri (si tu fusses).

Quand le ridicule tue…

En français, il en va tout autrement. Dans les faits, cette forme passée du subjonctif s’est écroulée sous le poids de son ridicule apparent. Le texte suivant d’Alphonse Allais met en relief les allures ronflantes que prend l’imparfait du subjonctif en français :

Ah fallait-il que je vous visse

Fallait-il que vous me plussiez

Qu’ingénument je vous le disse

Qu’avec orgueil vous vous tussiez

Fallait-il que je vous aimasse

Que vous me désespérassiez

Et qu’en vain je m’opiniâtretasse (sic)

Et je vous idolâtrasse.

Pour que vous m’assassinassiez.

Le fait est que le subjonctif dispose de moyens limités dans l’expression du temps. Il n’y a pas de futur en français, alors qu’il existe en espagnol.

En français, ce sont les formes du passé qui posent problème. D’ailleurs, le journaliste André Thérive y allait d’un commentaire lapidaire : seuls les écrivains prétentieux emploient encore le subjonctif imparfait[1]. Pourtant, il y en a encore beaucoup.

Tant dans les journaux que dans les textes littéraires, force est de constater que cette forme du subjonctif a largement disparu.

Mais comment ne pas ressentir un (tout) petit malaise quand le subjonctif présent se substitue à son cousin imparfait? Exemples donnés par Bescherelle :

Je craignais que la tempête ne se lève (levât).

Je craignais que les tuiles ne s’envolent (s’envolassent).

On imagine ces phrases aussi bien dans la langue parlée que dans la langue écrite.

L’imparfait du subjonctif survit

Il survit, certes, mais tout juste.

La traduction française du grand succès L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, ignore systématiquement l’imparfait du subjonctif.

La traductrice de Ferrante marche sur les traces de Simone de Beauvoir qui, dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, écrivait : « Elle parut un peu scandalisée pour que j’y prenne du plaisir et qu’elle les tolérât. » L’écrivaine a voulu éviter un « j’y prisse » qu’elle a peut-être jugé cocasse.

En fait, le subjonctif imparfait survit dans la presse et la littérature en s’accrochant à la bouée de la troisième personne du singulier, particulièrement pour les verbes avoir et être. Au fil de mes lectures, j’ai également repéré çà et là quelques dût, pût, voulût, sût, qui agacent moins que dussions, pussiez, voulussiez ou encore susse.

Malgré tout, il est peut-être trop tôt pour prononcer l’éloge funèbre de l’imparfait et du plus-que-parfait du subjonctif. En effet, encore bien des auteurs l’incluent dans leur panoplie.

Elle trouvait inique que certaines sépultures croulassent sous les fleurs. (Alexandre Jardin, Le zèbre, p.60)

On me l’avait assez refusé pour que j’en connusse la valeur. (Amélie Nothomb, Biographie de la faim, p.132.)

Il serait peut-être plus exact de dire que « certains temps du subjonctif comme l’imparfait et le plus-que-parfait ont à peu près disparu de la langue parlée et sont même fortement concurrencés par l’écrit[2]. »

Mais les formes inhabituelles, pour ne pas dire surprenantes, des formes passées du subjonctif en ont peut-être signé l’arrêt de mort. L’avenir le dira.

Il est clair que le présent fait moins sentencieux que l’imparfait, ce qui explique pourquoi bien des auteurs préfèrent la forme présente, même lorsque le passé s’imposerait. L’imparfait, lui, est désavantagé parce qu’il est boudé dans la langue courante.

Néanmoins, les amoureux de la langue française, comme moi, ne peuvent que ressentir une pointe de nostalgie en voyant l’imparfait du subjonctif s’éclipser. Si seulement il pouvait délaisser son habit de gala et revêtir des vêtements moins bigarrés.


[1] Cité par Grevisse et Goose, Le bon usage., p. 1157.

[2] Ibid.,p.1152.

COVID-19 : le vocabulaire

Je vous invite à consulter l’intéressant lexique de la COVID-19 élaboré par la Terminologie du Bureau de la traduction : ici.

En cette période de pandémie mondiale de la COVID-19, certaines rectifications de vocabulaire s’imposent.

Pandémie et épidémie

À cause de la situation actuelle, nul n’ignore la distinction entre les deux termes. Si une épidémie est une apparition d’un grand nombre de cas de maladie infectieuse dans une collectivité, une pandémie touche une vaste région. Dans le cas de la grippe de Wuhan, comme il conviendrait de l’appeler, la pandémie est devenue mondiale.

Au sujet de l’abréviation COVID-19, on peut se demander si on se serait donné la peine de rebaptiser la maladie si elle était apparue au Congo, par exemple. J’ai bien l’impression qu’on s’en serait tenu à l’appellation grippe du Congo. Mais il ne faut pas froisser les Chinois; ces gens-là veulent sauver la face et, comme le savent les Canadiens, ils prennent des otages.

Plan de contingence

Un bel anglicisme à jeter avec les déchets biomédicaux. En français : plan d’urgence. Le mot contingence n’a pas vraiment le sens d’urgence dans notre langue. Est contingente une chose qui peut se produire ou non.

Dépister

Entendu aux informations d’Ottawa : « Ces personnes n’ont pas encore été dépistées. » Il aurait fallu dire qu’elles n’avaient pas été testées, examinées. On dépiste une maladie, pas des personnes.

Viro-anxiété

Une belle trouvaille sur Twitter. Quand on regarde tous ces braves gens qui dévalisent les supermarchés, il y a lieu de croire que ce néologisme a un bel avenir devant lui.  

Isolation

Anglicisme pour isolement.

Cluster

Un cluster est un groupe de personnes infectées par le coronavirus.

Distanciation sociale

Rendu parfois par éloignement social. Les deux expressions sont correctes. Le fait de se tenir à l’écart des rencontres sociales et de la fréquentation des lieux publics. Le fait aussi de garder une distance d’un mètre avec les autres personnes.

Téléconsultation

Le fait pour un médecin d’offrir des consultations téléphoniques au lieu de rencontrer les patients dans son cabinet.

Priorité

Le mot priorité est particulièrement galvaudé et malmené dans l’usage populaire et journalistique. Il n’est pas rare que l’on parle de priorité absolue, de première priorité.

C’est bien méconnaitre le sens réel du mot en question. Le Larousse :

Fait pour quelque chose d’être considéré comme plus important que quelque chose d’autre, de passer avant toute autre chose

Les deux expressions précitées sont par conséquent des pléonasmes.

Dans cas, est-il possible d’avoir plusieurs priorités? De prime abord, on serait tenté de dire non, si l’on se réfère à la définition du Larousse qui, d’ailleurs, va dans le sens des autres ouvrages consultés.

Pourtant, le Dictionnaire de l’Académie française donne l’exemple suivant : « La rénovation urbaine se développe et le logement des rapatriés apparaît parmi les priorités. »

Il est donc concevable qu’une organisation, par exemple, ait plusieurs priorités. Je dis bien plusieurs au sens propre, donc quelques-unes. On est donc loin d’un texte ministériel délirant, que j’avais eu à traduire, dressant la liste de 60 priorités, divisées en… sous-priorités!

Donc, un gouvernement pourrait avoir un certain nombre de priorités, mais certainement pas une douzaine. À mon sens, au-delà de trois ou quatre on a des objectifs, pas des priorités.

Commémorer

On ne commémore pas un anniversaire. C’est une faute que l’on voit souvent dans les médias. En français on commémore un évènement, pas une date, pas un anniversaire. En temps normal, on célèbre, on fête un anniversaire.

Lorsqu’il est question d’un évènement malheureux, comme le massacre de Polytechnique, en 1989, on emploiera des verbes plus neutres. On marquera, soulignera cet anniversaire.

Encore une fois, l’anglais est moins restrictif et permet de commémorer un anniversaire, d’où l’erreur en français.

L’accord avec «avoir»

Les règles d’accord avec l’auxiliaire avoir sont inutilement compliquées alors qu’elles pourraient être simples. Ceux qui réclament une réforme de la grammaire française s’en prennent souvent à cet accord.

En général, le mot qui s’accorde reste invariable quand le donneur d’accord n’est exprimé qu’ensuite. Mais la règle d’accord du participe passé conjugué avec avoir est souvent considérée ou ressentie comme artificielle. La langue parlée la respecte très mal, et, même dans l’écrit, on trouve des manquements, bien qu’ils restent minoritaires[1].

L’accord en question comporte de redoutables traquenards, comme si la règle de départ déjà assez biscornue se mutait en hydre à huit têtes.

  • L’accord du participe passé suivi de en

Nous voici au royaume de l’ambivalence. Certains ne font pas l’accord.

Il y a des types comme ça. J’en ai connu.

Tu me dis que les romans te choquent; j’en ai beaucoup lu.

– Georges Bernanos

D’autres le font.

Des connaissances, des conseils, mes trois fils en ont reçus.

– Maurice Duhamel

Une immense muraille telle que les hommes n’en ont jamais construite.

– Julien Green

Observation de Grevisse : « Cette variation ne peut être taxée d’incorrecte[2]. » Soit, mais disons que, dans les derniers exemples, la logique naturelle se superpose à la règle.

QUIZ

Avant de poursuivre, amusons-nous un peu.

S’accorde ou ne s’accorde pas?

1. Les 100 000 hommes que nous a coûté la défaite.

2. Les chaleurs qu’il a fait.

3. Elle songea aux années qu’elle avait vécu ensuite.

4. Les efforts que ce travail m’a coûté.

5. Il m’a donné tous les renseignements que j’ai voulu.

6. Il l’a mis enceinte.

7. Cette innocence que j’ai qualifié de fonctionnelle.

8. Je les ai fait combattre.

9. Je les ai vu partir comme trois hirondelles.

10. Il avait vu les mitrailleuses braquées sur lui, les avait entendu tirer.

Réponses : 1. Oui; 2. Non; 3. Non; 4. Oui; 5. Non; 6. Oui; 7. Oui; 8. Non; 9. Oui; 10. Oui

Honnêtement, qui peut prétendre avoir réalisé un parcours parfait sans faire de recherche? Combien de fautes avez-vous commises (oui, ça s’accorde)?

  • L’accord du participe passé suivi d’un infinitif

Ce genre d’accord est une source infinie de questionnement. On accorde ou pas? Certes, l’Académie a éliminé en 1990 l’accord de laisser lorsqu’il est suivi d’un infinitif, mais cette correction demeure bien timide en regard de tous les autres cas de verbes qui font hésiter. 

La règle de base semble assez simple. Elle se lit comme suit :

Le participe passé avec avoir et suivi d’un infinitif (avec ou sans préposition) s’accorde avec le complément d’objet direct qui précède quand l’être ou l’objet désigné par ce complément font l’action exprimée par l’infinitif[3].

Exemples cités par Grevisse :

Je les ai vus partir comme trois hirondelles (Victor Hugo)

Je les ai entendus crier dans le jardin (Jean-Paul Sartre).

Des hommes que l’on avait envoyés combattre (Jean Dutourd).

Quand l’être ou l’objet désigné par ce complément font l’action exprimée par l’infinitif, le complément ne s’accorde plus.

Les airs que j’ai entendu jouer étaient joyeux.

Les comédies qu’on m’a empêché de jouer.

La matière que j’ai cherché à pétrir.

Cette règle, instaurée au XVIIIe siècle était déjà assez mal respectée à l’époque[4]. On comprend aisément pourquoi. De nos jours, même les personnes les plus ferrées en français hésitent. Suivre la règle implique une analyse serrée pour déterminer les cas où l’être ou l’objet désigné par le complément ne fait PAS l’action exprimée par l’infinitif.

Écoutons encore Grevisse :

1) Si l’infinitif a son propre objet direct, le pronom objet direct ne peut être rapporté à l’infinitif et le participe varie : Ces bûcherons, les ai VUS abattre des chênes; – 2) si l’agent de l’infinitif est ou peut être exprimé avec la préposition par, le pronom ne peut être rapporté au participe, et celui-ci est nécessairement invariable : Ces arbres, je les ai VU abattre (par le bûcheron)[5].

Reprenons notre souffle. Tout ceci est à peu près aussi clair que le boson de Higgs.

Maintenant, une question pour nous tous : est-il normal qu’une règle aussi fondamentale que l’accord du participe passé avec les verbes suivis d’un infinitif soit aussi obscure pour le commun des mortels? Autre question : pensez-vous vraiment que tous les rédacteurs vont plonger dans une grammaire de 1500 pages pour trouver la recette?

Bien sûr que non. On ne sera pas surpris de lire ce qui suit dans Le bon usage : « En tout cas, l’usage est hésitant et plus d’un auteur laisse le participe passé invariable dans tous les cas[6]. »

Exemples venant d’auteurs connus.

Lorsqu’elle eut retrouvé ses esprits, on l’avait entendu murmurer (Michel de Saint Pierre).

Il avait vu les mitrailleuses braquées sur lui, les avait entendu tirer (André Malraux).

Les contradictions qu’ils ont senti se dresser en eux ou devant eux (André Gide).

Cette lugubre place de Grève (…) pourrait être parée des têtes qu’elle a vu tomber (Victor Hugo).

On pourrait continuer longtemps. Qu’il suffise de constater que le participe fait suivi immédiatement d’un infinitif est déjà invariable. Exemple : « La secrétaire que j’ai fait embaucher. »

Bien entendu, on arrive toujours à trouver un mouton noir dans la littérature. Dixit Yves Navarre : « Une autre s’est faite engrosser [7]. »

Un peu de simplicité

L’Académie a proposé en 1990 d’étendre cette invariabilité de régime à laisser.

Elle s’est laissé mourir. Les enfants que nous avons laissé partir.

Le lecteur appréciera la grande simplicité de ces exemples. Finies les réflexions tortueuses pour savoir qui fait l’action. Autrement, il aurait fallu faire l’accord pour la première phrase.

Elle s’est laissée mourir – c’est elle qui accomplit l’action.

Les enfants que nous avons laissé partir – c’est nous qui avons laissé partir les enfants et non pas les enfants qui se sont laissés partir. Donc le complément direct n’est pas celui qui accomplit l’action.

D’ailleurs l’histoire du français a connu certains partisans de la simplicité, dont Claude Favre de Vaugelas, l’un des premiers membres de l’Académie française. Vaugelas, comme on l’appelle, prônait l’invariabilité d’avoir et d’être. Le texte suivant est de sa plume.

La Reyne la plus accomplie que nous eussions jamais veu seoir sur le Throsne des fleurs de lys.

Ma sœur est allé visiter ma mère.

On peut regretter que son opinion n’ait pas prédominé. Le français s’est encombré de complexités qui dépassent l’entendement. Qui voudrait sérieusement défendre la règle actuelle?

Contrairement à ce que l’on peut penser, les Européens ne sont pas tous murés dans un refus total et obstiné quant à une réforme des règles du français. En voici un bel exemple.

  • L’accord du participe passé vu autrement

Le Conseil international de la langue française[8] ainsi que l’Association pour une rationalisation de l’orthographe française[9] veulent réduire l’appareil grammatical au strict minimum.

Pour eux, le participe passé est un receveur de genre et de nombre. Les notions traditionnelles de genre ou de nombre sont abolies. L’optique est passablement différente, comme le résume le tableau suivant[10] :

Le Conseil propose trois règles; les voici avec l’exemple mangé :

    1. Les participes passés employés sans auxiliaire et les participes passés conjugués avec l’auxiliaire être s’accordent avec le mot ou la suite de mots que l’on trouve à la question « Qu’est-ce qui est (ou n’est pas) mangé? »  
  2. Les participes passés des verbes pronominaux pourront s’accorder avec le mot ou la suite de mots que l’on trouve à l’aide de la question « Qu’est-ce qui s’est ou ne s’est pas mangé? » augmentée des éventuels compléments du verbe.  
  3. Les participes passés conjugués avec le verbe avoir pourront s’écrire dans tous les cas au masculin singulier.  

Les exemples suivants permettent d’illustrer l’application de ces nouvelles règles.

1. Avec l’auxiliaire être

La pomme est mangée.

La lumière est éteinte.

2. Avec l’auxiliaire avoir

Ils ont mangé la pomme.

La pomme qu’ils ont mangé.

Les ennuis que ces paroles m’ont valu.

L’histoire qu’ils ont trouvé amusante.

Les musiciens qu’ils ont entendu jouer.

3. Les verbes pronominaux

Ils se sont parlés.

Elles se sont lavées les cheveux.

Les cheveux qu’elle s’est lavée.

Elles se sont ries de son air jovial.

Les spectacles qui se sont succédés.

Elle s’est dite que…

Les pavillons qu’ils se sont faits construire.

Cette approche a l’avantage d’être simple : on accorde avec être mais pas avec avoir, ce qui empêchera bien des interrogations existentielles dont les francophones ont le secret…

Qu’en pensez-vous?


[1]Maurice Grevisse, Le bon usage, p. 1219. C’est moi qui souligne.

[2] Ibid, p. 1221.

[3] Ibid.,p. 1224.

[4] Ibid. 1224.

[5] Ibid., p. 1225.

[6] Idem. C’est moi qui souligne.

[7] Cité par Grevisse, p. 1225.

[8] http://cilf.fr.

[9] http://erofa.free.fr.

[10] Bureau de la traduction, Les nouvelles tendances du français, atelier de formation, p. 45.

Les verbes pronominaux

Nous avons pu mesurer dans le précédent article toute l’absurdité des règles d’accord du participe passé avec avoir. Même l’Académie française avait envisagé au début du siècle dernier de tout simplement l’abolir.

Le simple fait que les Immortels aient envisagé pareille solution laisse croire qu’ils ne considéraient pas indispensable d’accorder le participe passé en question, si le complément d’objet direct est placé après le verbe.

Le français exprime toute sa complexité dans les règles d’accord des participes passés. On a encore l’impression que dans notre langue tout ce qui pourrait être simple finit nécessairement par être compliqué. Comble de malheur, une cohorte d’irréductibles s’opposent farouchement à toute modernisation du français, au fond, parce qu’ils ne peuvent concevoir que les autres souffrent comme ils ont souffert. Donc, tout changement à la langue française doit être combattu jusqu’à la dernière cartouche. Et on ne fait pas de prisonnier.

Simplifier le français serait un nivellement par le bas. Ce qui revient à dire que plus une langue est compliquée, plus elle a de la valeur. Par conséquent, l’espagnol et l’allemand, dont l’orthographe est presque entièrement phonétique seraient de qualité inférieure au français. Le coréen, qui s’écrit de manière entièrement phonétique n’aurait aucune valeur. Par contre, le finnois avec son cortège de déclinaisons, le russe qui en compte six, seraient supérieurs à notre langue. Et ne parlons même pas de l’anglais, ce sabir simplet à la grammaire étriquée.

Par conséquent, réformer les règles absurdes d’accord du participe passé est pure hérésie. Point barre.

Au risque d’en choquer beaucoup, j’inscris ma dissidence.

Aujourd’hui, les verbes pronominaux et l’accord avec être.

L’accord avec l’auxiliaire être

La règle est tellement simple qu’il est difficile de se tromper. On se demande pourquoi le français n’est pas toujours aussi simple.

Le participe passé employé sans auxiliaire ou avec l’auxiliaire être s’accorde comme un adjectif. Il s’accorde en genre et en nombre, soit avec le nom ou le pronom auxquels il sert d’épithète… Soit avec le complément d’objet direct s’il est attribut de ce complément[1]

Certains réformateurs voudraient tout simplement abolir cet accord. Ce serait une grave erreur. Contrairement aux langues germaniques – à commencer par l’anglais – le français donne des informations précieuses sur la personne qui subit l’action : s’agit-il d’un homme ou d’une femme? D’une ou de plusieurs personnes?

Imaginons que vous receviez une lettre de Camille Landry. Vous ignorez qui est cette personne et voudriez lui répondre. Embêtant : s’agit-il d’un homme ou d’une femme?

Heureusement, la dernière phrase de la missive contient un accord : « J’ai été très intéressée par votre conférence sur la simplification du français. »

Ce genre d’information serait indétectable en anglais ou en allemand, du moins pas de cette manière.

L’accord du participe passé avec être est par conséquent à maintenir, non seulement parce qu’il est simple, mais parce qu’il est utile.

Les verbes pronominaux

L’accord gouvernant les verbes pronominaux est l’un des raffinements sadomasochistes dont le français a le secret. Écoutons Pivot :

Le 12 janvier 2014, l’animateur au journal de 20 heures de France 2 Laurent Delahousse lui demande : « Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous lui entendre dire quand il vous accueillera? » Et Pivot de répondre : « Bonjour Pivot. Vous allez pouvoir m’expliquer les règles d’accord du participe passé des verbes pronominaux. Je n’y ai jamais rien compris. »

Bernard Pivot est un érudit. Lui-même y perd son latin devant les règles alambiquées régissant l’accord des verbes pronominaux. Il n’est pas le seul. En effet, les règles en question sont l’un des éléments les plus déconcertants, pour ne pas dire aberrants, de la langue française.

  • Les règles en vigueur

Plutôt que de nous enliser dans une grammaire, faisons appel au Multidictionnaire de la langue française, dont les tableaux récapitulatifs font merveille.

L’auteure, Marie-Éva de Villers, divise les verbes pronominaux en cinq catégories[2] :

  1. Les verbes pronominaux réfléchis;
  2. Les verbes pronominaux non réfléchis;
  3. Les verbes essentiellement pronominaux;
  4. Les verbes pronominaux de sens passif;
  5. Les verbes pronominaux dont le participe passé est invariable.

C’est tout simple, comme on le voit.

1. Les verbes pronominaux réfléchis. Ils sont réfléchis quand leur action a pour objet le sujet du verbe.

Elle s’est parfumée

Ces verbes sont dits réciproques « lorsqu’ils marquent une action exercée par plusieurs sujets l’un sur l’autre, les uns sur les autres.

Martin et Jeanne se sont écoutés, ils se sont regardés.  

La règle : le participe passé des verbes pronominaux réfléchis s’accorde avec le complément direct qui précède le verbe.

2. Les verbes pronominaux non réfléchis

Ces verbes s’accompagnent d’un pronom qui n’est pas un complément direct. « Ce pronom est sans fonction logique.[3] » Parmi les verbes pronominaux non réfléchis, mentionnons :

S’apercevoir, se défier, se douter, s’ennuyer, se plaindre de, se prévaloir, se refuser, etc.

La règle : l’accord du participe passé se fait avec le sujet du verbe.

Les enfants se sont moqués du comédien. Ils se sont tus quand le spectacle a commencé.

3. Les verbes essentiellement pronominaux

Ces verbes n’existent qu’à la forme pronominale. Quelques exemples :

S’écrier, s’évanouir, se parjurer, se suicider, etc.

La règle : l’accord du participe passé se fait avec le sujet du verbe.

4. Les verbes pronominaux de sens passif

Ce sont des verbes employés à la voix passive où le sujet subit l’action, mais ne la fait pas.

Les pommes se mangent à la récréation.

Dans le cas qui nous occupe, le pronom se ne constitue pas le sujet, car les pommes elles-mêmes ne se mangent pas.

La règle : l’accord du participe passé se fait avec le sujet du verbe.

5. Les verbes pronominaux dont le participe passé est invariable

Ce sont les verbes les plus embêtants, car on serait tenté de les accorder.

Ils se sont succédé à la tête de l’entreprise.

Elles se sont parlé longuement.

En fait, ce dernier type de verbe constitue une entorse flagrante à la logique naturelle qui nous pousse à faire l’accord. Voyons quelques exemples :

Les deux avocats se sont menti.

Elle s’est rendu compte de son erreur.

Les membres de l’équipe se sont rencontrés hier et se sont parlé.

La règle : le participe passé est invariable.

  •  Des règles déroutantes

Nous avons cinq cas devant nous gouvernés par trois règles distinctes. Dans trois d’entre eux, l’accord se fait avec le sujet du verbe, un autre avec le complément direct et le dernier est invariable.

Le francophone est donc obligé de faire une analyse grammaticale serrée pour décider s’il accorde le participe passé. Il est clair que la plupart des gens sont réticents à se livrer à cet exercice et se fieront à leur logique. Or la logique est souvent absente de la grammaire française.

Malheureusement, tout au long des siècles, les grammairiens se sont ingéniés et obstinés à élaborer des règles absconses[4].

Voyons un peu les conséquences concrètes de ces règles que certains traditionnalistes présentent comme rationnelles.

  • Donner

Comment écririez-vous la phrase suivante?

            Elle s’est donné du mal.

Ou bien :

            Elle s’est donnée du mal.

Dans le cas présent, il faut une bonne dose de réflexion pour déterminer si le verbe s’accorde ou non. Vous n’êtes pas sûr? Et bien sachez que l’accord ne se fait pas ici, parce que c’est le mal qui a été donné.  

Pourtant, le verbe donner peut aussi s’accorder :

            Elle s’est entièrement donnée à son œuvre.

Ici c’est le sujet féminin qui se donne. Avouons que la nuance est assez subtile.

  • Se rencontrer et se plaire

Les verbes pronominaux réfléchis sont ceux qui écorchent le plus la logique parce qu’on s’attend à ce qu’ils soient tous accordés. Or ils ne le sont pas, comme nous l’avons vu. Ce qui donne ceci :

            Que d’hommes se sont craints, déplu, détestés, nui et haïs.

Elles se sont rencontrées et se sont plu.

Notre premier réflexe est de crier à l’erreur. Pourtant il n’y en a pas. Les hommes de la première ligne se sont déplu et succédé à eux. Complément d’objet indirect, donc pas d’accord.

Deuxième phrase : elles ont rencontré qui? Elles. Complément d’objet direct. Mais elles se sont plu à elles. Complément d’objet indirect, donc pas d’accord.

Comme cela arrive assez souvent en français, la logique grammaticale va à l’encontre de la logique naturelle. Ne serait-il pas temps que les deux concordent?

  • Se succéder et autres cas tordus

Le participe passé de certains verbes est invariable, nous en avons parlé. Nous devons donc mémoriser une série de verbes rentrant dans cette catégorie. Là encore, des surprises nous attendent.

            Les ennuis se sont succédés.

Pour le commun des mortels, l’accord fait dans la phrase précédente est non seulement correct, mais il va de soi. Pourtant, il faudrait écrire :

            Les ennuis se sont succédé.

Les ennuis se sont succédé à eux, donc complément d’objet indirect et pas d’accord.

Revenons sur cette fameuse règle, telle qu’expliquée par les grammairiens Berthier et Colignon.

La conjugaison pronominale avec l’auxiliaire être est soumise à la même règle d’accord que la conjugaison ordinaire avec l’auxiliaire avoir : le participe passé du verbe au temps composé s’accorde avec le complément direct s’il en est un qui soit placé avant le verbe, mais reste invariable en toute autre circonstance[5].

Quelques exemples retenus par les deux hommes.

La jeune femme s’est senti (et non sentie) la force…

Elle s’est rendu (et non rendue) compte de son erreur.

Les deux amies se sont tenu (et non tenue) la main.

(Mais) La main qu’elles se sont tenue (et non tenues).

L’excuse qu’elles se sont donnée (et non données).

Ils se sont vu remettre des formulaires.

  • Une ancienne règle écartée

Détail intéressant, le participe passé des verbes pronominaux conjugués avec être s’accordait presque toujours avec le sujet en ancien français; cet accord restait très fréquent au XVIIe siècle[6].

            Nous nous sommes rendus tant de preuves d’amour (Corneille).

            Ils se sont parlés (La Bruyère).

C’était évidemment beaucoup trop simple pour en rester là et les grammairiens des siècles suivants n’ont pas tardé à tout compliquer. Leurs élucubrations nous donnent maintenant des situations suivantes :

Elle s’est blessé le doigt – Où est le complément direct? Après le verbe, donc on n’accorde pas.

Elle s’est blessée au doigt – Le complément direct est avant le verbe. Elle s’est blessée elle. Donc on accorde.

Pour être malicieux, on pourrait ajouter : « Les doigts qu’elle s’est coupés. »

Déjà, il y aurait de quoi se couper la gorge… enfin presque. Mais comme nous l’avons vu dans d’autres cas, bien des auteurs semblent ignorer la règle ou ont tout bonnement décidé de ne pas la respecter. Et pas n’importe lesquels[7].

Toutes les tempêtes possibles se sont succédées très vite (Henri Troyat, membre de l’Académie française).

Les neuf juges s’étaient interdits de vérifier la conformité des lois françaises (Journal Le Monde).

Elle s’est commandée trois robes chez Lipton (André Giraudoux).

Elle s’est lavée les mains (Raymond Queneau).

Elle s’est mise tout le monde à dos (François Mauriac).

Les verbes assurer et persuader viennent ajouter à notre plaisir pervers. « Quand ces verbes ont la forme pronominale, nous dit Grevisse, il faut examiner si le pronom réfléchi est objet direct ou objet indirect [8]. »

Le francophone doit donc jongler avec des phrases comme :

            Nous nous sommes assuré des vivres pour six mois.

            Nous nous sommes assurés de cette nouvelle.

Ces distinctions subtiles finissent par épuiser.

  • Accorder tous les verbes pronominaux!

Comment ne pas être d’accord avec le grammairien Joseph Hanse qui proposait d’accorder tous les pronominaux conjugués avec être? Surtout quand on constate que des académiciens et de grands écrivains s’embrouillent, comme nous l’avons vu.

Bien entendu, on pourrait aussi décider de ne pas les accorder, ce qui donnerait des phrases comme celle qui suit :

            Elles se sont rencontré et se sont plu.

Ces accords javellisés mettent mal à l’aise. Personne ne s’étonnera de faire l’accord alors que son absence surprend.

Alors que diriez-vous si, pour notre santé mentale à tous, nous accordions tous les verbes pronominaux? Plus d’exception. Fini.

            Elles se sont rencontrées et se sont plues.

            Elle s’est donnée beaucoup de mal.

            Les ennuis se sont succédés.

            Elle s’est arrogée le droit de tout décider.

Ils se sont vus remettre un trophée.

            Ils se sont nuis.

            Ils se sont suffis à eux-mêmes.

            Elles s’en seraient voulues de négliger ce détail.

            Elles se sont ries de tous ces projets.

            Ils se sont complus dans le ridicule.  

Ce qui concorderait avec tous les autres cas où l’accord se fait.

            Ils se sont voulus rassurants

            Elles se sont dites satisfaites des réformes.

            Les membres du parti se sont réunis à huis clos.

Vous ne trouvez pas qu’on respire mieux?

Certains vont ruer dans les brancards. Qu’ils le fassent. La seule solution qu’ils offrent, c’est le statu quo, c’est-à-dire des règles compliquées que nous peinons tous à respecter. Y compris, je le répète, des érudits.

Prochain article : l’accord avec l’auxiliaire avoir


[1] Grevisse, Le bon usage, p. 1217

[2] Marie-Éva de Villers, Multidictionnaire de la langue française, pp. 1190-1191. Les exemples cités sont d’elle.

[3] Idem, p. 1190.

[4] Tout le monde a compris que les deux verbes sont accordés parce qu’ils sont essentiellement pronominaux. Quant à absconse, il s’agit bel et bien du féminin d’abscons.

[5] Cité par Nina Catach, Les délires de l’orthographe, p. 289.

[6] Grevisse, op. cit., p. 1227.

[7] Exemples cités par ibid., p. 1228.

[8] Ibid., p. 1229.

L’accord du participe passé

Abolir ou modifier les règles d’accord du participe passé? Vous n’y pensez pas! Hérésie!

Le saviez-vous, l’Académie française a bel et bien envisagé en 1900 d’abolir l’accord du participe passé. L’immobilisme l’a emporté, encore une fois, un immobilisme qui allait donner le ton à toutes les résistances farouches qui ne manqueraient pas de se manifester devant toute proposition de modernisation du français.

Un article paru le 2 septembre 2018 dans Libération vient alimenter le débat. Dans cet article, « Les crêpes que j’ai mangé » : un nouvel accord pour le participe passé, les auteurs font état de la proposition de la Fédération Wallonie-Bruxelles d’abolir l’accord du participe passé avec le verbe avoir. Les auteurs de l’article n’y vont pas avec le dos de la cuiller :

Osons l’affirmer : les règles d’accord du participe passé actuelles sont obsolètes et compliquées jusqu’à l’absurde.

Les 14 pages que lui consacre Grevisse dans Le bon usage le confirment, sans oublier tous ces écrivains reconnus qui ont fait des fautes d’accord dans des livres publiés par de grands éditeurs comme Gallimard…

D’ailleurs, la Fédération Wallonie-Bruxelles n’est pas la seule à prôner une réforme. En effet, les groupes suivants embouchent la trompette d’une révision salutaire des règles tordues actuelles.

  • Le Conseil international de la langue française;
  • André Goose (qui a succédé à Maurice Grevisse, auteur du Bon usage);
  • Le groupe de recherche Erofa, Étude pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui;
  • La Fédération internationale des professeurs de français et de sa branche belge;
  • Certains membres de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique;
  • Des responsables des départements de langue, de littérature et de didactique du français de la plupart des universités francophones.

Il y a de quoi s’insurger devant une règle qui prescrit l’accord du participe passé lorsque le complément d’objet direct est placé avant le verbe, mais l’invariabilité s’il est placé après.

A l’école les enfants se demandent : pourquoi avant et pas après ? Souvent, les enseignants savent expliquer comment on accorde, mais pas pourquoi. L’incohérence des règles traditionnelles les empêche de donner du sens à leur enseignement. Le temps moyen consacré aux règles actuelles est de 80 heures, pour atteindre un niveau dont tout le monde se plaint.

La Fédération fait valoir que les enfants consacrent énormément de temps à apprendre une règle absurde, alors que :

Il serait tellement plus riche de le consacrer à développer du vocabulaire, apprendre la syntaxe, goûter la littérature, comprendre la morphologie ou explorer l’étymologie, bref, à apprendre à nos enfants tout ce qui permet de maîtriser la langue plutôt qu’à faire retenir les parties les plus arbitraires de son code graphique

Quand l’absurdité conduit à des fautes

Plus encore, on peut constater que cet accord est souvent omis dans la langue parlée – et parfois même dans la langue écrite.

Cet accord avec avoir est non seulement nébuleux, mais capricieux. Voilà peut-être pourquoi certains auteurs connus ont fait des fautes.

Et pourtant c’était cette pensée même qu’il avait développé ce matin dans son devoir. – André Gide, dans les Faux-monnayeurs.

C’est celle que nous ont transmis nos ancêtres. André Gide

Ces erreurs ont été rattrapées dans l’édition en livre de poche.

D’autres encore :

C’est une des rares paroles raisonnables que j’aurai entendu de ce côté-là.

– François Mauriac, dans Le Figaro littéraire

Toutes les injures que l’on s’est dit. – Gustave Flaubert, dans L’éducation sentimentale

Une simplicité perdue

Ce sont évidemment des exemples rares. Mais notons quand même qu’en ancien français l’accord pouvait se faire avec l’objet ou non …

La règle actuelle date du XVIIe siècle. Cependant, on tendait à garder le participe passé invariable lorsque les mots qui le suivaient le soutenaient suffisamment. C’est ainsi que des auteurs comme Corneille, Racine ou Molière ont fait des « fautes » au sens moderne.

Disons-le, cet accord avec avoir est parsemé d’embûches inutiles. Confrontés à lui, les francophones doutent sans arrêt et doivent se résoudre à ouvrir leur grammaire pour décider s’il faut écrire un e ou un s, qui, de toute façon, seront inaudibles.

Abolir l’accord?

C’est la question qu’on en vient inévitablement à se poser. Avec raison. La tentation de faire maison nette nous hante à cause des règles byzantines actuelles. Mais il existe peut-être une autre voie à suivre : réformer l’accord du participe passé.

C’est ce que nous verrons dans le prochain article, qui portera sur le verbe être et les verbes pronominaux.


Finales à uniformiser

Les finales en français comportent un cortège d’irrégularités toutes plus étonnantes les unes que les autres. Vouloir toutes les éliminer serait utopique, mais en simplifier un certain nombre serait salutaire pour notre langue. Il est temps d’ouvrir les fenêtres.

En proposant ses les timides rectifications de l’orthographe, en 1990, l’Académie a commencé à tracer des routes prometteuses… pour s’arrêter aussitôt, apparemment effarouchée par sa propre audace.

Le nombre de finales à rectifier demeure considérable. Voici celles que nous avons retenues.

La finale en ai

On écrit relais, alors que délai, balai, chai, essai s’écrivent dans s final. Pourquoi pas relai?

Un travail de fourmi(e)

On continue d’écrire brebis, fourmi, perdrix, souris, qui sont des féminins.

Ce sont des graphies injustifiables. Il faudrait les remplacer par les formes suivantes :

Brebie, chienlie, fourmie, perdrie, sourie.

Le e muet signale généralement un féminin; la graphie rattraperait la logique.

Une beautée rare

On compte quelque mille mots dont le féminin s’écrit en –é, contre environ 300 avec la finale en -ée[1].

Ne serait-il pas plus logique d’écrire tous ces noms avec une finale typiquement féminine?

Bontée, duretée, amitiée, véritée

L’uniformisation des graphies en é mettrait fin à certaines ambiguïtés touchant des termes moins connus. Par exemple, celui entourant cette boisson que l’on appelle maté. Dit-on un maté ou bien une maté? La réponse est le masculin. La graphie en question est donc logique, mais les caprices de notre langue auraient pu conduire à une graphie comme matée.

D’ailleurs, les cas de noms masculins couronnés d’un e muet final ne sont pas rares.

Un trophé pour la graphie la plus absurde

On n’a qu’à lire les exemples suivants :

Un athée, lycée, musée, pygmée, scarabée, trophée, apogée.

En supprimant cet e final, aussi inutile qu’illogique, on saurait enfin qu’apogée est de genre masculin…

Un athé, lycé, musé, pygmé, scarabé, trophé, apogé.

Les traditionalistes renâcleront en invoquant l’étymologie du grec ancien. Ainsi, les noms masculins avec la finale en –ée viennent du grec –os  et eîon. Par exemple, musée vient du grec museîon.

Et puis après? serait-on tenté de dire. Les mots étrangers intégrés au corpus français adoptent les règles orthographiques de notre langue, fait confirmé par l’Académie en 1990.

C’est ainsi que l’on donne le pluriel français à des mots comme paninis, Touaregs, länders, etc. On devrait faire exactement la même chose pour les mots venant du grec et qui, à plus forte raison, font partie de notre vocabulaire depuis longtemps. D’autant plus que le fameux e muet ne change pas la prononciation et induit en erreur quant au genre du substantif.

Avez-vous la foie?

La foi, pourtant un féminin, ne prend pas le e muet, tandis que la fois s’écrit avec un s, qui n’est pas courant pour un mot féminin. Le foie, qui est bel et bien un masculin, prend un e.

Ne serait-il pas plus logique d’écrire : la foie et le foi?

Et si on rectifie l’orthographe de foie pour écrire le foi, sera-t-il encore pertinent de garder la fois avec son s? Peut-être pas.

Élise sera opérée au foi pour la troisième foie.

Le genre grammatical viendra différentier les deux homophones.

Juste ciel

On gagne son ciel en apprenant le français. Les voies du seigneur Orthographe sont infinies… et les archanges de la langue finissent par s’y perdre.

Carte routière…

Suivons la guide Maryz Courberand[2].

  1. Les mots terminés par le son [siel] s’écrivent –tiel après en : essentiel, potentiel, présidentiel.
  2. Les mots terminés par le son [siel] s’écrivent –ciel après i et an : logiciel, superficiel, tendanciel.
  3. Les adjectifs terminés par le son [ansiel] s’écrivent toujours –entiel : essentiel, présidentiel.

On s’y perd vite…

Ne serait-il pas tout simplement plus simple d’uniformiser les finales en –ciel?

Essenciel, potenciel

Finies les hésitations entre événementiel et événemenciel, substanciel et substantiel, superficiel et superfitiel.

Les finales en ciel sont moins surprenantes que les autres en tiel, dans lesquelles le t est prononcé comme un s, chose inhabituelle.

Conclusion

Ces propositions en feront sursauter plusieurs et même beaucoup. Pourtant, elles ne représentent qu’une fraction des travaux d’uniformisation dont aurait besoin le français. Encore une fois, je m’oppose à toute idée de faire le nettoyage par le vide. Toute réforme du français ne peut être envisagée que par des changements à la fois mesurés et décisifs.

Le statu quo et des rectifications timides comme celles de 1990 ont fait leur temps. Le français doit avancer : à nous de donner l’impulsion.


[1] Courberand, Libérons l’orthographe, Paris, Chiflet & Cie, 2006, p. 80-81

[2] Courberand, op. cit., p. 56.

Noms composés

Réformer le français

Cette semaine, le fouillis des noms composés.

Toute simplification du français passe nécessairement par une réforme du mode d’écriture des noms composés. La tâche s’annonce colossale, parce que les noms composés sont un véritable capharnaüm.

J’ai été plus d’une fois surpris par les traquenards et les chausse-trapes, mais jamais plus souvent que par les 36 logiques qui se contredis(ai)ent concernant la formation des mots composés au pluriel[1]

Comme nous, vous en avez sûrement assez de voir procès-verbalcohabiter avec compte rendu. De devoir accepter qu’on écrive portefeuillemais porte-monnaie.

Bienvenue dans le monde chaotique des noms composés – ou devrais-je écrire noms-composés, pour être un tantinet plus logique?

Ce chaos vient du fait que les grammairiens ont persuadé les usagers qu’un nom composé n’était pas un nom composé, mais un tour syntaxique. Avant de savoir comment écrire un nom, il faut reconstituer la périphrase qui lui donné naissance et imaginer la situation dans laquelle cette périphrase serait employée[2].

Les exemples suivants viennent d’un ouvrage méconnu, Libérons l’orthographe ! paru en 2006 sous la plume de Maryz Courberand. Cette rédactrice répertorie les illogismes orthographiques de la langue française et présente un réquisitoire implacable pour la modernisation de l’orthographe de notre langue.

Courberand observe, avec justesse, que les règles du français ne sont pas véritablement des règles, mais des régularités porteuses d’un cortège d’exceptions, le plus souvent illogiques, et que tout francophone est obligé d’apprendre par cœur.

Cette constatation se vérifie pour les noms composés, un champ de mines pour tout rédacteur.

Un raz de marée et un rez-de-chaussée

Qui n’a pas hésité devant le terme petit déjeuner? Faut-il l’écrire avec le trait d’union? Certains le font : petit-déjeuner. Est-ce une faute? En tout cas, c’est dans le Robert.

Idem pour faux ami : j’ai souvent été tenté de l’écrire avec le trait d’union : faux-ami. Bien des lecteurs n’y auraient vu que du feu. Le Robert écrit faux ami.

Il semblerait que le nom composé est soudé quand son sens diffère des mots qui le composent. Ainsi, un portefeuille ne porte pas des feuilles tandis qu’un porte-monnaie porte de la monnaie. Combien d’entre vous connaissaient cette pseudo-règle? Est-elle vraiment appliquée partout? J’en doute.

Et que dire d’un portemine? Ne porte-t-il pas des mines? Alors? Une autre exception à mémoriser?

Certains grammairiens, comme Goose, estiment que les noms composés avec trait d’union acquièrent un sens propre[3]. Une belle-fille n’est pas nécessairement une belle fille.

Entre vous et moi, cela nous fait une belle jambe, car bien des concepts sont exprimés par des mots séparés. Liste non exhaustive : compte rendu, clin d’œil, pomme de terre, clé de voûte, etc.

Devrait-on les écrire avec le trait d’union? D’après Courberand, on mettrait le trait d’union quand il y a métaphore. Par exemple œil-de-bœuf. L’œil ne représente pas un œil, pas plus que le bœuf ne représente un bœuf.

Donc la métaphore amène le trait d’union (ou trait-d’union?); pas de métaphore, pas de trait d’union.

Cette règle serait très connue des correcteurs professionnels, mais pas du public. Est-ce surprenant?

Mais alors, qu’en est-il d’arc-en-ciel? Il s’agit bien d’un arc dans le ciel et non d’une métaphore. On devrait donc écrire arc en ciel comme on écrit pomme de terre.

Mais la question demeure : faudrait-il écrire avec le trait d’union toute expression qui désigne un concept? Si nous répondons oui, nous n’aurons pas assez d’un siècle pour réviser en profondeur la langue française. Des milliers d’expressions liées par un trait d’union jailliraient dans nos écrits. On imagine la foire-d’empoigne entre spécialistes. Pardon, foire d’empoigne.  

  • Souder tous les noms composés?

Si nous retenons l’idée de ne pas ajouter des traits d’union un peu partout, nous pourrions être tenté d’en diminuer le nombre. Tiens, pourquoi ne pas souder tous les noms composés? D’ailleurs, selon les ouvrages, nous allons dans cette direction.

Mais la sortie du tunnel est encore bien loin et il y aurait peut-être lieu de modérer nos ardeurs réformatrices. Un petit aperçu :

arcenciel, oeildeboeuf, bellefille, arrièrepetitenfant, gardebarrière, nouveauné, sansgêne, stationservice, portedocument, avantmidi, essuiemain, gratteciel, avantmidi, chauffeeau…

Voilà qui nous donne une idée des périls qui nous attendent.

Ouf! C’est ce que l’on pourrait appeler le syndrome allemand qui consiste à souder tous les mots d’un concept, d’une expression. Par exemple, limite de vitessese dit Geschwindigkeitsbegrenzung dans la langue de Goethe. Un pensezybien

  • Éliminer complètement le trait d’union?

Cette solution est attrayante, du moins de prime abord. Elle était d’ailleurs proposée dans le rapport Beslais, publié en 1965. Mais, comme nous l’avons vu, les expressions liées peuvent prendre un sens qui leur est propre.

Une belle fille n’est pas nécessairement une belle-fille.

Si l’on fait exception de cas précis, peut-on envisager de faire maison nette et d’éliminer le trait d’union?

Ces quelques exemples montrent que la plupart des noms composés pourraient perdre leur trait d’union sans problème.

Arc en ciel, œil de bœuf, arrière petit enfant, garde barrière, nouveau né, sans gêne, station service, porte document, avant midi, essuie main, gratte ciel, chauffe eau…

L’élimination du trait d’union est un changement tout aussi considérable que de l’ajouter un peu partout… De plus, cette rectification irait à l’encontre de la tendance actuelle de souder les termes qui en comportent un…

Il n’est pas envisageable dans l’immédiat de bannir le trait d’union, ni d’en ajouter à des milliers d’expressions. Cependant, on pourrait le faire disparaitre pour des expressions miroirs dont l’une est sans trait d’union.

  • Des traits d’union dont on pourrait se passer?

Si nous devons abandonner l’idée de faire maison nette, nous pouvons certainement envisager d’éliminer les discordances pour des termes similaires :

Par dessous, en-dessous

Château fort, coffre-fort

L’eau douce, l’eau-forte

État civil, état-major

Libre arbitre, libre penseur, libre-échange

Nouveau marié, nouveau-né

Compte rendu, procès-verbal

Le français compte des centaines de locutions construites avec des mots comme delà, dessous, devant, derrière. Même s’il n’existe pas de règle stricte, la plupart d’entre elles s’écrivent sans trait d’union.

En bas de, à côté de, en deçà, en haut de, hors de, au milieu de, à travers, jusque dans, etc. 

On ne peut pas affirmer que ces expressions sont incompréhensibles ainsi écrites. Malheureusement, d’autres viennent brouiller les cartes :

Par-dehors, par-delà, par-derrière, par-dessous, par-dessus, par-devers; au-delà, au-devant, au-dedans, au-dehors, au-dessous, au-dessus.

Déjà, le Robert propose au-delà et au delà. La question à se poser est la suivante : le trait d’union ajoute-t-il un élément de compréhension indispensable qui justifie son maintien dans une douzaine d’expressions? Poser la question, c’est y répondre.

Ce cas illustre aussi le fait que le français n’est pas qu’un enchevêtrement de règles parfois absurdes constellées d’exceptions inexplicables. Dans bien des cas, il n’y a en fait aucune règle. Mais l’absurdité, elle, est omniprésente.

Quelques illogismes

Les trois exemples suivants montrent à quel point l’adoption d’un trait d’union ou non est finalement très arbitraire.

Il ne faut pas confondre un contresens et un faux sens. Souvent, les traductions faites par des amateurs sont de véritables non-sens.

On aurait tout aussi bien pu écrire :

Il ne faut pas confondre un contre-sens et un faux-sens. Souvent, les traductions faites par des amateurs sont de véritable non-sens

Parions que bien des gens n’y auraient vu que du feu.


[1] Roger Little, commentant les préparatifs aux dictées de Pivot, dans Contre la réforme de l’orthographe, p. 64.

[2] Goose, op. cit., p. 63.

[3] Ibid., p.57.

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