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Les vins de France ou de la France?

Question que tout langagier ou langagière finit par se poser un jour. L’un est plus concis, l’autre plus élégant. Ont-ils la même valeur ?

Commençons par le commencement : on s’entend pour dire que « Les vins de France » et « Les vins de la France » veulent dire exactement la même chose. Il pourrait donc s’agir d’une simple question stylistique.

Dans ce contexte, il se trouvera toujours une personne plus puriste pour favoriser « Les vins de la France » Une phrase qui parait plus complète et a plus de panache. En outre, ce dernier énoncé semble converger vers son pendant masculin, « Les exportations du Nicaragua. » Expression qui cache l’article le dans le partitif du. Les exportations de le Nicaragua.

Dans la vie courante, on pratique l’élision depuis très longtemps. On parle des vases de Chine, par exemple, et personne ne s’offusque de cette formulation. Le café de Colombie, l’ambassade de Turquie sont d’autres exemples.

Dire « Le café de la Colombie » ou « L’ambassade de la Turquie » serait correct et, d’après Marie-Éva De Villers, auteure du Multidictionnaire, cette formulation serait plus relevée. Ça se défend.

À croire que l’élision peut se faire sans aucune conséquence. Erreur : ce serait présumer que le français est toujours cohérent ; or il ne l’est pas.

Alors « Les vins de France », « Le café de Colombie », « Les déserts d’Afrique ». oui. Mais l’élision nous mène vers des sentiers plus rocailleux. Considérons les exemples suivants :

« Le riz de Thaïlande », « Les merveilles d’Inde », « La diversité ethnique de Bosnie »… oups ! Ça grince. Ne serait-on pas porté à dire : « Le riz de la Thaïlande », « Les merveilles de l’Inde », « La diversité ethnique de la Bosnie. » ?

Revenons à l’Empire du Milieu : On achète un vase de Chine et on analyse la politique de la Chine ; « La politique de Chine » parait un peu sec, n’est-ce pas ?

Je soumets donc aux lecteurs ma petite interprétation de la chose. La forme plus courte, avec élision, semble souvent désigner une chose typique d’un pays donné. Un vin de France peut être considéré comme un type de vin tout comme un vase de Chine est propre aux Chinois. Parler de la politique de la Chine ou de la France est peut-être plus général…

Conclusion

Nous nous enfonçons dans le cloaque de l’usage toujours difficile à cerner. Comme vous le voyez, votre question n’est pas aussi simple qu’elle le parait. S’il est clair au départ que les formes avec ou sans élision de l’article ont un sens semblable, il apparait rapidement que certaines formes sans article ne sont pas passées dans l’usage. Elles étonnent.

Le rédacteur et le traducteur devront consulter les oracles de la Grande Toile pour tenter de cerner cette anguille qu’on appelle l’usage. En cas de doute, privilégier la forme plus longue avec l’article.

Les mots de 2018

Certains nous hantent; ils sont comme la mouche du coche. On a beau les écarter d’un geste impatient de la main, ils reviennent en bourdonnant et semblent ne jamais vouloir partir.

D’autres sont des étoiles filantes dans le firmament du français. On les croit installés pour l’éternité, puis ils s’éclipsent.

Voici une modeste compilation des mots et expressions qui ont retenu mon attention durant l’année qui s’achève.

Le mot qui s’incruste

Une vilaine tache qui ne veut pas partir. On la frotte, on la javellise mais rien n’y fait. Je parle ici de partager. Comme d’habitude, les ouvrages français tardent à accepter le nouveau sens erroné qu’elle a pris sous l’influence de l’anglais. Observateurs prudents qu’ils sont. Peut-être espèrent-ils comme moi que le délire créatif entourant ce verbe s’essoufflera. Pour l’instant aucun espoir à l’horizon.

On partage tout : un gâteau, un appartement, un avis, une photo, des souvenirs, sans tenir compte du sens véritable du mot. On l’oublie, mais on partage une chose quand on la divise en plusieurs parts. Partager un document, des photos devient carrément illogique, sauf si on les découpe en morceaux.

Comme si ce beau gâchis sémantique ne suffisait pas, voilà maintenant qu’on décline allègrement partager en mode réflexif. Réplique affreuse de Louis-José Houde dans De père en flic : « Il me le partage! » au lieu de dire tout simplement « Il me le dit. »

Dans un cours de rédaction donné à l’université, j’ai glissé dans un texte l’expression « Je vous partage un rapport d’audit… » Le texte comportait une vingtaine d’erreurs que mes étudiants en traduction devaient repérer. Seulement deux personnes sur vingt-trois ont encerclé l’erreur. Troublant.

Le mot envahissant

Tout est historique. Écoutez les médias et il ne se passe pas une seule journée pour que tel évènement, si futile soit-il, soit qualifié d’historique. J’en suis au point de vouloir faire une compilation de tout ce qui sera considéré comme historique en 2019 et d’envoyer la liste à nos scribes pour qu’ils constatent les dégâts.

L’expression erronée

Le président des États-Unis est polarisant. Trudeau dirait qu’il est divisif. Qu’importe. Polarisant est ce que l’on pourrait qualifier de calque aveugle, de faux ami. Dans notre langue, polariser signifie concentrer en un seul point et non pas être aux antipodes. Le mot clivant suffit à la tâche.

Fâchant que personne n’ait seulement songé à vérifier au dictionnaire… Mais tout le monde sait que la traduction, c’est facile.

En régression

Les scribes ont une tendance naturelle à l’hyperbole. Parfois, ils cherchent aussi un élément de comparaison pour mieux illustrer leur propos. Dans les dernières années, on disait souvent que telle usine était grande comme cinq terrains de football, ce qui n’était pas une mauvaise idée en soi. Toutefois, la répétition de cet étalon devenait quelque peu lassante, car nos scribes sont souvent comme des moutons de Panurge : ils bêlent en troupeau.

La recrue de l’année

Les jeunes l’emploient beaucoup. Je ne serais pas surpris qu’elle gagne du terrain chez les plus âgés et, éventuellement, dans les médias, ceux-ci ne faisant pas toujours la différence entre les niveaux de langue.

Une situation est malaisante. C’est-à-dire elle est embarrassante, perturbante, dérangeante. Ce barbarisme se répand tranquillement. À suivre.

Chose étonnante, les lecteurs du journal belge Le Soir ont élu malaisant comme mot de l’année 2018.

Le petit dernier

Le fou furieux à la Maison-Blanche veut son mur, bon, parce que sans cela je vais péter une crise. C’est clair? Il provoque donc la fermeture du gouvernement, dans un conflit ouvert avec le Congrès. En anglais on parle de shutdown; la brièveté de l’anglais m’étonnera toujours.

L’anglicisme brillait de mille feux et des scribes d’outre-mer ont sauté sur l’occasion pour ajouter cette irrésistible perle à leur florilège d’anglicismes consacrés.

Si la présidence ne s’entend pas avec le Congrès, les opérations du gouvernement sont suspendues; le gouvernement est fermé; le gouvernement est paralysé. Donc, on peut parler de fermeture, de paralysie.

Nul besoin de shutdown en français.

Les adresses en folie


Le saviez-vous? La succursale des stylos Montblanc à Paris est située au 152 avenue des Champs Élysées. Celle de Montréal est quant à elle située au 1289, boulevard de Maisonneuve Ouest.

Les lecteurs à l’œil averti auront noté une légère différence d’énonciation : l’adresse parisienne se construit sans la virgule, tandis que celle de Montréal en prend une. L’adresse montréalaise suit les prescriptions de la Norme d’adressage de Postes Canada et de l’Office québécois de la langue française.

La virgule

Que vient donc faire cette virgule intempestive? Nul ne le sait. Pourtant, on la recommande dans tous les ouvrages canadiens de typographie; le Multidictionnaire la prescrit aussi.

Pourtant, ce signe de ponctuation ne joue absolument aucun rôle syntaxique. Si on l’omet, comme on le fait en France, il n’y a aucune conséquence. L’adresse se lit tout aussi bien avec elle que sans elle.

Le trait d’union

Un autre élément manque à l’appel dans l’adresse française : le trait d’union. De notre côté de l’Atlantique, il sépare les éléments du spécifique (aussi appelé déterminatif).

Prenons un exemple : une agence immobilière a pignon sur rue au 3 avenue Victor Hugo, à Paris. La même agence, à Québec, verrait son adresse déclinée ainsi : 3, avenue Victor-Hugo. L’adresse dans notre pays est plus compliquée. Le trait d’union sert à indiquer que l’élément déterminatif Victor-Hugo forme un tout; en outre, il s’agit d’une appellation administrative.

Et alors? Est-ce que l’adresse parisienne prête à confusion? Pas du tout. Le lecteur est assez intelligent pour distinguer l’odonyme avenue du déterminatif Victor Hugo.

La préposition de

Lorsque le spécifique est composé de plusieurs éléments, ils sont reliés par trait d’union, ce qui inclut aussi la préposition de.

1993, avenue-des-Canadiens-de-Montréal

Mais les choses se compliquent singulièrement au Canada lorsque le spécifique est un nom de personne contenant une préposition ou un article. Tenez-vous bien, ces éléments ne doivent PAS être suivis d’un trait d’union. Ce qui était assez simple devient déroutant. Regardez ce qui arrive à monseigneur de Laval :

45, rue Monseigneur-De Laval

La préposition est adoubée : la voilà avec la majuscule! Comble de tout, l’appellation composée perd un de ses traits d’union unificateur. On dirait que monseigneur a perdu son Laval en chemin. C’est comme si un cerveau fiévreux s’était ingénié à brouiller les cartes, juste pour entendre les hurlements des usagers de la langue.

Retour en Hexagone. Trouvons une adresse avec préposition ou particule. Le Grand Charles va nous aider.

Vous avez envie de vous évader? Pourquoi ne pas faire un saut à Paris et aller boire un verre au Bar de la Mer (sic)? Son adresse est le 18 avenue Charles de Gaulle. Tout simplement.

À Montréal, la même adresse serait libellée ainsi :

18, avenue Charles-De Gaulle

Conclusion

Les adresses au Canada ont de quoi nous faire perdre le nord. Les boussoles s’affolent en comparant nos graphies avec celles d’outre-Atlantique. Et elles n’ont pas tort, les boussoles.

Dégagisme

La colère. Voilà l’élément central de l’élection du premier octobre au Québec. La colère devant un gouvernement insensible aux peines infligées à la population pour équilibrer son budget. Une insulte à l’État providence auquel tiennent tant les Québécois.

Cette colère profite à un parti de droite dirigé par un ancien comptable et homme d’affaires, François Legault. Elle soulève aussi un parti de gauche qui porte les espoirs de la jeune génération.

Ce mouvement est appelé le dégagisme et il vient de balayer le pays du Québec. Il a commencé en Tunisie pour ensuite s’étendre à d’autre pays du Proche et du Moyen-Orient. Un ressac que l’on a appelé le Printemps arabe. Il s’est poursuivi en France avec l’émergence d’une certaine gauche radicale incarnées par Jean-Luc Mélanchon.

De quoi s’agit-il ? En gros de la perte confiance envers les partis traditionnels, qui ont eu la chance de gouverner et ont déçu. Ces partis ne semblent plus répondre aux aspirations de la population.

Le mouvement frappe fort en Occident. Que l’on songe à l’Italie gouvernée par deux partis marginaux : la Ligue et le Mouvement Cinq-Étoiles. La Ligue est un parti qui prônait jadis la séparation des régions de l’Italie du Nord pour former un nouveau pays, la Padanie. La démocratie chrétienne, les socialistes, qui jadis dominaient la vie politique de la patrie de Dante, ont pour ainsi dire disparu de la carte.

Même chose en Allemagne. Les partis traditionnels que sont les chrétiens-démocrates, les libéraux et les sociaux-démocrates voient émerger l’Alternative pour l’Allemagne, opposé à l’immigration, et Die Linke, la gauche, sorte de réincarnation de l’ancien parti communiste de l’Allemagne de l’Est.

Le dégagisme frappe donc de plein fouet les vieux partis occidentaux. Au Québec, le Parti libéral et le Parti québécois sont sérieusement ébranlés. Le premier séduit un francophone sur six, ce qui marque une rupture inquiétante avec la majorité, qui s’est tournée vers la Coalition avenir Québec.

Quant au Parti québécois il n’apparaît plus comme le véhicule de changement qu’il a été. Il ne séduit plus les jeunes. Son avenir est incertain.

Pour reprendre l’expression de Boucar Diouf, Philippe Couillard et Jean-François Lisée sont les derniers « catapultés du dégagisme »…  Reste à voir si les partis issus du dégagisme sauront vraiment gouverner de façon différente.

La social-démocratie

Les partisans de la social-démocratie s’appellent socio-démocrates. Vrai ou faux?

Faux, même si des publications connues comme le Nouvel Observateur (maintenant L’Obs) ont fait la faute.

Car il ne s’agit pas de socio-démocratie, mais bien de social-démocratie. La confusion vient probablement de mots comme sociopolitique, socioculturel.

Il est donc question de la social-démocratie, dont l’adjectif demeure curieusement masculin. L’accord au pluriel se fait cependant, d’où les sociaux-démocrates.

La social-démocratie est un courant politique qui plonge ses racines dans le milieu du XIXe siècle. Le mouvement ouvrier prend de l’ampleur devant la misère abjecte que sème le capitalisme débridé poussant dans le terreau de la Révolution industrielle.

Le socialisme réformiste allemand ouvrira le chemin à divers partis socialistes européens, qui renonceront à la conquête violente du pouvoir pour participer à la démocratie libérale. Dans sa foulée, le Parti travailliste britannique, porté au pouvoir en 1924, la Section française de l’Internationale ouvrière, plus tard le Parti socialiste français, et bien d’autres.

Le Parti social-démocrate allemand a marqué l’histoire du pays d’Angela Merkel. Le chancelier Friedrich Ebert proclame la république, en 1918, après la chute du Kaiser. Le chancelier Willy Brandt lance la Realpolitik, cette politique de rapprochement avec la République démocratique allemande, ce qui lui vaut le prix Nobel de la paix en 1973. Lui succédera Helmut Schmidt, un homme respecté. Enfin, le social-démocrate Gerhardt Schröder dirigera un gouvernement de coalition avec les verts.

La social-démocratie est une nécessité; sans elle, le capitalisme débridé, qu’on appelle maintenant néolibéralisme, aurait toute la latitude voulue pour saper et détruire les services publics et toute la protection sociale offerte par les États modernes.

Depuis la chute du communisme, en 1990, une lutte de plus en plus féroce oppose deux camps : celui des forces progressistes partisanes d’un État fort pour assurer une certaine égalité sociale; et celui des néolibéraux, appelés conservateurs, libéraux, républicains, etc. qui ne cherchent qu’à rogner le filet de protection sociale.

La social-démocratie serait dépassée… Vraiment? Elle engendrerait déficits et bureaucratie… Mais quels sont les pays continuellement cités en exemple pour la qualité de vie partout dans le monde? Des États qui, d’une manière ou d’une autre, portent l’empreinte de la social-démocratie. Bien sûr, les pays scandinaves, mais aussi l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Canada.

Les États-Unis apparaissent malheureusement comme un contre-modèle, là où l’État est perçu par une frange importante de la population comme un ennemi. « The government is the problem », disait Ronald Reagan. L’absence de gouvernement aussi.

 

Lever des fonds

Peut-on lever des fonds en français? Est-il exact de parler de levée de fonds?

La question se pose puisqu’en anglais on dit raise funds.

Immédiatement, le langagier a les sens en alerte; il flaire le piège. Eh bien, pour une fois, son instinct lui joue des tours. Une visite éclair au Petit Robert nous réserve des surprises.

L’expression lever des fonds, des capitaux,, des impôts y est inscrite en toutes lettres. L’expression a cours depuis le XIIIe siècle! Il semble donc que ce soit l’anglais qui s’est inspiré du français.

Des verbes comme collecter, percevoir, recueillir peuvent se substituer à lever.

C’est plutôt l’expression levée de fonds qui pose problème. Un bel exemple d’un problème fréquent en français : une logique pour le verbe et une autre pour le substantif. Pour levée, le Robert précise : « Action de recueillir, de prélever (dans quelques emplois). » Par exemple, la levée du courrier.

Le Trésor de la langue française parle de levée d’argent. L’exemple date de 1836… On brûle.

Le Colpron ne dénonce pas le verbe mais s’attaque à levée de fonds : campagne de collecte de fonds, collecte de fonds; également : campagne de souscription, de financement.

Les puristes au verbe court seront tentés d’écrire financement, point à la ligne. Mais ce terme lapidaire étête quelque peu la réalité dans la mesure où il ne rend pas compte des efforts tous azimuts menés pour recueillir l’argent.

En clair, l’expression levée de fonds n’a pas encore reçu ses lettres de créances lexicographiques. Pourtant, elle s’inscrit dans la logique du verbe lever qui, lui, est correct. Ceux qui voudront parler de levée de fonds dans leur texte s’exposeront à des accusations d’anglicisme, accusations qui, à mon humble avis, ne sont pas vraiment fondées.

Par ailleurs, le tandem collecter/collecte est, quant à lui, tout à fait admis, et négligé des rédacteurs, traducteurs et de tout ce qui scribouille, comme disait le Général.

Collectez, collectez, il en restera toujours quelque chose.

Tics journalistiques par l’absurde

Les tics journalistiques finissent par agacer d’autant plus qu’ils reviennent sans cesse dans la bouche de reporters, de chefs d’antenne qui s’imaginent parler une langue à la fine pointe de la modernité.

Malheureusement, les progrès sont bien rares. Alors, pour bien rigoler, regardons ce que signifie vraiment le charabia journalistique… Rien ne vaut une démonstration par l’absurde.

Un stationnement grand comme cinq terrains de football.

Signification : Un très grand stationnement. Un immense stationnement. Les cinq équipes de la division Ouest de la Ligue canadienne de football y jouent.

L’attaquant non francophone du Canadien (précision inutile…) a marqué le but qui a fait la différence.

Signification : ce but surprenant a amené le gardien adverse à réfléchir sur le sens profond de ce filet et à le distinguer d’un but marqué par ses propres équipiers. Conclusion : ils marquent de l’autre côté de la patinoire.

Tel membre d’un gang de motard a un dossier criminel chargé.

Signification : son dossier en lui-même constitue un crime et les procureurs de la Couronne devraient être emprisonnés, à moins que le procès n’avorte à cause de l’arrêt Jordan. Le criminel en question a un casier judiciaire mais il est toujours préférable d’éviter ce sujet épineux en sa compagnie.

Le Canada et d’autres juridictions envisagent de légaliser les anacoluthes.

Signification : en tant que tribunal, le Canada peut prononcer un jugement sur la légalité des anacoluthes. S’il était un pays, un gouvernement ou un État, il pourrait demander à son Parlement de légiférer contre les ruptures de construction.

Le gouvernement fédéral n’a pas juridiction en éducation.

Signification : Le gouvernement d’Ottawa n’est pas autorisé à prononcer des jugements dans les affaires relatives à l’éducation, puisque seul un tribunal a juridiction. En fait, le gouvernement fédéral n’a pas compétence en éducation.

Des investissements historiques dans la rénovation des écoles. Une rencontre historique entre les maires de 22 municipalités.

Signification : Les investissements et la rencontre en question, on en parlera encore dans 50 ans. Nos enfants nous demanderont si on se souvient des discussions des 22 maires, qui ont marqué toute une époque.

Le front froid va faire en sorte qu’il y aura de la neige en fin de semaine.

Signification : Le front froid va organiser des chutes de neige en fin de semaine.

Les témoins ont été rencontrés.

Signification : n’est-il pas? Des témoins ont été rencontrés parce que des accidents ont été produits par le front froid, qui, décidément, travaille d’arrache-pied.

La tempête a causé des délais à l’aéroport.

Signification : la tempête (causée par le même front froid) a amené les autorités aéroportuaires à fixer de nouvelles dates limites ou encore à recalculer le temps imparti pour effectuer certaines tâches.

La décision des autorités de l’aéroport a eu des impacts sur les vacanciers.

Signification : ils sont tous tombés raide mort lorsqu’un Boeing les a heurtés de plein fouet.

La police a découvert que le conducteur était intoxiqué au moment de l’accident.

Signification : le conducteur avait mangé des huitres périmées (et non passées date). Il était empoisonné. Le journaliste, probablement pompette, voulait dire que le conducteur était en état d’ébriété.

La ministre Joly n’était pas dans sa zone de confort en répondant aux journalistes.

Signification : La ministre a été tirée de sa baignoire et amenée de force devant la meute journalistique.

La hausse des loyers dans les quartiers populaires est une problématique qu’il faut adresser.

Signification : La hausse des loyers est une situation tellement complexe qu’elle a été envoyée par la poste à l’Institut de physique nucléaire Max Planck, à Heidelberg en Allemagne.

Le coureur a éventuellement gagné le marathon.

Signification : il a peut-être gagné la course, mais on n’est pas sûr encore.

La joueuse de tennis allemande Angélique Kerber a disposé d’Eugenie Bouchard en trois manches.

Signification : elle a amené la joueuse canadienne chez elle et l’a rangée dans son placard. Elle pourra en disposer à sa guise, par exemple lui demander de faire son ménage et les courses.

La STO a mis la table aux consultations publiques sur l’avenir du réseau dans l’Ouest. (Authentique, paru dans La Presse).

Signification : La STO a préparé un buffet pour les intervenants qui étudieront l’avenir du réseau. Au menu, carte d’abonnés en sauce, trempette au diésel et tartines de graisse de frein.

Les gestionnaires de la Caisse de dépôt sont définitivement dans l’eau chaude.

Signification : Ils ont été plongés dans un bac d’eau bouillante pour le reste de leurs jours, ou jusqu’à cuisson complète. Josée Di Stasio les inclura dans son prochain livre.

À la fin de la journée, le gouvernement fédéral devra trancher le litige pétrolier entre la Colombie-Britannique et l’Alberta.

Signification : Ce soir, à 23 h, Ottawa devra mettre fin au litige dégoulinant de sables bitumineux entre les deux provinces. J’ai hâte de voir cela. On nous dira probablement que c’est un point tournant qui nous attend au tournant.

Partager le délire

Dans ce délire collectif qu’on appelle « usage », le verbe partager a pris son envol dans un tourbillon stratosphérique qui défie tout entendement. La contamination par l’anglais n’est plus un simple symptôme, mais une pandémie.

Dans le Devoir d’aujourd’hui, on rapporte le commentaire de la ministre Julie Boulet à propos de la procureure Sonia Le Bel qui défendra les couleurs de la CAQ aux prochaines élections. La ministre soutient que Mme Le Bel n’a pas l’air sympathique et elle ajoute : « Tout le monde le partage. »

Obnubilée par l’omniprésent partager, la ministre a oublié le verbe penser. « Tout le monde le pense. » Une phrase toute simple, pourtant.

Autre exemple. L’amusant film De père en flic. L’inénarrable Louis-Josée Houde qui s’exclame : « Il me le partage! » après que son père lui eut confié un secret. Les scénaristes ont-il oublié l’existence du verbe dire? « Il me le dit, par dessus le marché! » Une belle phrase, bien appuyée, avec le bon verbe.

Mais c’était peut-être trop recherché, au fond. Le bon public n’y a probablement vu que du feu, abreuvé qu’il est par la prose médiatique dans laquelle ne semble plus exister le moindre filtre. Animateurs et rédacteurs nous bombardent de partager à tous les jours et à toutes les sauces.

On partage des récits, des commentaires, des images, etc. Pire encore, on se les partage.

Car l’usage a fini par adopter la forme réflexive qui, sans doute pour bien des gens, renforce le propos. Elle devient, en quelque sorte, partager sur les stéroïdes.

Entre amis, on partage une bouteille vin; est-ce que se la partager la rendrait plus gouleyante, plus tannique?

Les plus curieux voudront peut-être relire mon article initial sur ce mot, dont le sens véritable en français, on l’oublie de plus en plus, est de diviser en plusieurs parties.

Mais, au fond, ce rappel semble de nos jours complètement dépassé.

Aphorismes sur la langue française

Apprendre le français, le parler, l’écrire pour ensuite apprendre d’autres langues et le comparer à elles permet d’approfondir la réflexion. Notre langue est incroyablement compliquée.

Mes réflexions se résument pour l’instant à ces trois aphorismes. Je suis persuadé qu’il y en aura d’autres.

 

Le francophone doit non seulement être ferré en grammaire, mais aussi posséder une mémoire d’éléphant pour mémoriser tout un lot d’exceptions qui accompagnent les règles de grammaire. Idéalement aussi, il devrait avoir appris deux langues mortes, le grec ancien et le latin, pour comprendre certaines graphies autrement inexplicables.

En français, tout ce qui pourrait être simple est compliqué; et tout ce qui est compliqué l’est encore plus que vous ne le croyez.

Soutenir que le français a des règles est quelque peu exagéré; il a plutôt des régularités assorties d’un cortège d’exceptions, souvent illogiques et résultant d’erreurs passées. L’apprentissage du français devient un travail de mémorisation de ces régularités et exceptions, une sorte de talmud que le francophone doit apprendre par cœur.

Des chevals

Une des rumeurs les plus persistantes concernant les rectifications orthographiques de 1990 concerne le mot cheval. Bien des gens, y compris des enseignants, sont convaincus que le pluriel chevals serait maintenant accepté. Devant autant d’ignorance, il y a de quoi ruer.

Faut-il le répéter, les propositions de l’Académie française visaient l’orthographe, pas la grammaire. Il n’a jamais été question de changer le pluriel des mots finissant en -al. Pourtant on devrait. Voici pourquoi.

Une cinquantaine de mots font leur pluriel en –aux : journal, amiral, bocal, capital, éditorial, général, hôpital, mal signal, tribunal, parmi d’autres.

L’ennui c’est qu’on peut recenser quelque 70 autres maux, pardon mots, qui, eux, requièrent le –als au pluriel. Pensons à étal, floréal, narval, pascal, rétinal, santal, virginal.

Qui d’entre nous n’a pas hésité avant d’écrire « des congés pascals. »? Est ce que des congés pascaux auraient paru si surprenants? Probablement pas; bien des francophones n’y auraient vu que du feu, tandis que d’autres auraient ouvert le dictionnaire.

Et les personnes ayant ouvert le dictionnaire auraient découvert que les formes pascals et pascaux sont admises. Ce qui jette un doute sur tous les autres mots…

Un peu de ménage s’impose dans cette écurie. Former le pluriel des mots en –al revient à jouer à la roulette russe, à moins d’avoir une mémoire d’éléphant, dans cette compétition équestre qu’est la grammaire française. Les obstacles ne manquent pas et le francophone se retrouve souvent les quatre fers en l’air.

Henni soit qui mal y pense, si je puis dire…

Peu de gens le savent, mais la graphie de cheval au pluriel résulte d’une erreur de scribe. On écrivait chevals mais on prononçait chevausse, qu’on finit par écrire chevaus. Des scribes voulant gagner du temps et de l’espace commencèrent à remplacer le us par x, ce qui donna chevax. Celui-ci en vint à être prononcé chevau. Ne restait plus qu’à ajouter le u à chevax…

Le même raccourci des scribes explique les graphies marginales de bijoux, hiboux, genoux, joujoux. Une part importante de l’orthographe française résulte de caprices de grammairiens, d’erreurs de transcription et de toutes sortes d’usages illogiques.

Compte tenu que l’on recense un nombre égal de pluriel en –als et en –aux, ne serait-il pas plus simple, pour une fois, de simplifier les règles et d’adopter le pluriel en –als pour tous les noms finissant par –al?