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Les adresses en folie


Le saviez-vous? La succursale des stylos Montblanc à Paris est située au 152 avenue des Champs Élysées. Celle de Montréal est quant à elle située au 1289, boulevard de Maisonneuve Ouest.

Les lecteurs à l’œil averti auront noté une légère différence d’énonciation : l’adresse parisienne se construit sans la virgule, tandis que celle de Montréal en prend une. L’adresse montréalaise suit les prescriptions de la Norme d’adressage de Postes Canada et de l’Office québécois de la langue française.

La virgule

Que vient donc faire cette virgule intempestive? Nul ne le sait. Pourtant, on la recommande dans tous les ouvrages canadiens de typographie; le Multidictionnaire la prescrit aussi.

Pourtant, ce signe de ponctuation ne joue absolument aucun rôle syntaxique. Si on l’omet, comme on le fait en France, il n’y a aucune conséquence. L’adresse se lit tout aussi bien avec elle que sans elle.

Le trait d’union

Un autre élément manque à l’appel dans l’adresse française : le trait d’union. De notre côté de l’Atlantique, il sépare les éléments du spécifique (aussi appelé déterminatif).

Prenons un exemple : une agence immobilière a pignon sur rue au 3 avenue Victor Hugo, à Paris. La même agence, à Québec, verrait son adresse déclinée ainsi : 3, avenue Victor-Hugo. L’adresse dans notre pays est plus compliquée. Le trait d’union sert à indiquer que l’élément déterminatif Victor-Hugo forme un tout; en outre, il s’agit d’une appellation administrative.

Et alors? Est-ce que l’adresse parisienne prête à confusion? Pas du tout. Le lecteur est assez intelligent pour distinguer l’odonyme avenue du déterminatif Victor Hugo.

La préposition de

Lorsque le spécifique est composé de plusieurs éléments, ils sont reliés par trait d’union, ce qui inclut aussi la préposition de.

1993, avenue-des-Canadiens-de-Montréal

Mais les choses se compliquent singulièrement au Canada lorsque le spécifique est un nom de personne contenant une préposition ou un article. Tenez-vous bien, ces éléments ne doivent PAS être suivis d’un trait d’union. Ce qui était assez simple devient déroutant. Regardez ce qui arrive à monseigneur de Laval :

45, rue Monseigneur-De Laval

La préposition est adoubée : la voilà avec la majuscule! Comble de tout, l’appellation composée perd un de ses traits d’union unificateur. On dirait que monseigneur a perdu son Laval en chemin. C’est comme si un cerveau fiévreux s’était ingénié à brouiller les cartes, juste pour entendre les hurlements des usagers de la langue.

Retour en Hexagone. Trouvons une adresse avec préposition ou particule. Le Grand Charles va nous aider.

Vous avez envie de vous évader? Pourquoi ne pas faire un saut à Paris et aller boire un verre au Bar de la Mer (sic)? Son adresse est le 18 avenue Charles de Gaulle. Tout simplement.

À Montréal, la même adresse serait libellée ainsi :

18, avenue Charles-De Gaulle

Conclusion

Les adresses au Canada ont de quoi nous faire perdre le nord. Les boussoles s’affolent en comparant nos graphies avec celles d’outre-Atlantique. Et elles n’ont pas tort, les boussoles.

Dégagisme

La colère. Voilà l’élément central de l’élection du premier octobre au Québec. La colère devant un gouvernement insensible aux peines infligées à la population pour équilibrer son budget. Une insulte à l’État providence auquel tiennent tant les Québécois.

Cette colère profite à un parti de droite dirigé par un ancien comptable et homme d’affaires, François Legault. Elle soulève aussi un parti de gauche qui porte les espoirs de la jeune génération.

Ce mouvement est appelé le dégagisme et il vient de balayer le pays du Québec. Il a commencé en Tunisie pour ensuite s’étendre à d’autre pays du Proche et du Moyen-Orient. Un ressac que l’on a appelé le Printemps arabe. Il s’est poursuivi en France avec l’émergence d’une certaine gauche radicale incarnées par Jean-Luc Mélanchon.

De quoi s’agit-il ? En gros de la perte confiance envers les partis traditionnels, qui ont eu la chance de gouverner et ont déçu. Ces partis ne semblent plus répondre aux aspirations de la population.

Le mouvement frappe fort en Occident. Que l’on songe à l’Italie gouvernée par deux partis marginaux : la Ligue et le Mouvement Cinq-Étoiles. La Ligue est un parti qui prônait jadis la séparation des régions de l’Italie du Nord pour former un nouveau pays, la Padanie. La démocratie chrétienne, les socialistes, qui jadis dominaient la vie politique de la patrie de Dante, ont pour ainsi dire disparu de la carte.

Même chose en Allemagne. Les partis traditionnels que sont les chrétiens-démocrates, les libéraux et les sociaux-démocrates voient émerger l’Alternative pour l’Allemagne, opposé à l’immigration, et Die Linke, la gauche, sorte de réincarnation de l’ancien parti communiste de l’Allemagne de l’Est.

Le dégagisme frappe donc de plein fouet les vieux partis occidentaux. Au Québec, le Parti libéral et le Parti québécois sont sérieusement ébranlés. Le premier séduit un francophone sur six, ce qui marque une rupture inquiétante avec la majorité, qui s’est tournée vers la Coalition avenir Québec.

Quant au Parti québécois il n’apparaît plus comme le véhicule de changement qu’il a été. Il ne séduit plus les jeunes. Son avenir est incertain.

Pour reprendre l’expression de Boucar Diouf, Philippe Couillard et Jean-François Lisée sont les derniers « catapultés du dégagisme »…  Reste à voir si les partis issus du dégagisme sauront vraiment gouverner de façon différente.

La social-démocratie

Les partisans de la social-démocratie s’appellent socio-démocrates. Vrai ou faux?

Faux, même si des publications connues comme le Nouvel Observateur (maintenant L’Obs) ont fait la faute.

Car il ne s’agit pas de socio-démocratie, mais bien de social-démocratie. La confusion vient probablement de mots comme sociopolitique, socioculturel.

Il est donc question de la social-démocratie, dont l’adjectif demeure curieusement masculin. L’accord au pluriel se fait cependant, d’où les sociaux-démocrates.

La social-démocratie est un courant politique qui plonge ses racines dans le milieu du XIXe siècle. Le mouvement ouvrier prend de l’ampleur devant la misère abjecte que sème le capitalisme débridé poussant dans le terreau de la Révolution industrielle.

Le socialisme réformiste allemand ouvrira le chemin à divers partis socialistes européens, qui renonceront à la conquête violente du pouvoir pour participer à la démocratie libérale. Dans sa foulée, le Parti travailliste britannique, porté au pouvoir en 1924, la Section française de l’Internationale ouvrière, plus tard le Parti socialiste français, et bien d’autres.

Le Parti social-démocrate allemand a marqué l’histoire du pays d’Angela Merkel. Le chancelier Friedrich Ebert proclame la république, en 1918, après la chute du Kaiser. Le chancelier Willy Brandt lance la Realpolitik, cette politique de rapprochement avec la République démocratique allemande, ce qui lui vaut le prix Nobel de la paix en 1973. Lui succédera Helmut Schmidt, un homme respecté. Enfin, le social-démocrate Gerhardt Schröder dirigera un gouvernement de coalition avec les verts.

La social-démocratie est une nécessité; sans elle, le capitalisme débridé, qu’on appelle maintenant néolibéralisme, aurait toute la latitude voulue pour saper et détruire les services publics et toute la protection sociale offerte par les États modernes.

Depuis la chute du communisme, en 1990, une lutte de plus en plus féroce oppose deux camps : celui des forces progressistes partisanes d’un État fort pour assurer une certaine égalité sociale; et celui des néolibéraux, appelés conservateurs, libéraux, républicains, etc. qui ne cherchent qu’à rogner le filet de protection sociale.

La social-démocratie serait dépassée… Vraiment? Elle engendrerait déficits et bureaucratie… Mais quels sont les pays continuellement cités en exemple pour la qualité de vie partout dans le monde? Des États qui, d’une manière ou d’une autre, portent l’empreinte de la social-démocratie. Bien sûr, les pays scandinaves, mais aussi l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Canada.

Les États-Unis apparaissent malheureusement comme un contre-modèle, là où l’État est perçu par une frange importante de la population comme un ennemi. « The government is the problem », disait Ronald Reagan. L’absence de gouvernement aussi.

 

Lever des fonds

Peut-on lever des fonds en français? Est-il exact de parler de levée de fonds?

La question se pose puisqu’en anglais on dit raise funds.

Immédiatement, le langagier a les sens en alerte; il flaire le piège. Eh bien, pour une fois, son instinct lui joue des tours. Une visite éclair au Petit Robert nous réserve des surprises.

L’expression lever des fonds, des capitaux,, des impôts y est inscrite en toutes lettres. L’expression a cours depuis le XIIIe siècle! Il semble donc que ce soit l’anglais qui s’est inspiré du français.

Des verbes comme collecter, percevoir, recueillir peuvent se substituer à lever.

C’est plutôt l’expression levée de fonds qui pose problème. Un bel exemple d’un problème fréquent en français : une logique pour le verbe et une autre pour le substantif. Pour levée, le Robert précise : « Action de recueillir, de prélever (dans quelques emplois). » Par exemple, la levée du courrier.

Le Trésor de la langue française parle de levée d’argent. L’exemple date de 1836… On brûle.

Le Colpron ne dénonce pas le verbe mais s’attaque à levée de fonds : campagne de collecte de fonds, collecte de fonds; également : campagne de souscription, de financement.

Les puristes au verbe court seront tentés d’écrire financement, point à la ligne. Mais ce terme lapidaire étête quelque peu la réalité dans la mesure où il ne rend pas compte des efforts tous azimuts menés pour recueillir l’argent.

En clair, l’expression levée de fonds n’a pas encore reçu ses lettres de créances lexicographiques. Pourtant, elle s’inscrit dans la logique du verbe lever qui, lui, est correct. Ceux qui voudront parler de levée de fonds dans leur texte s’exposeront à des accusations d’anglicisme, accusations qui, à mon humble avis, ne sont pas vraiment fondées.

Par ailleurs, le tandem collecter/collecte est, quant à lui, tout à fait admis, et négligé des rédacteurs, traducteurs et de tout ce qui scribouille, comme disait le Général.

Collectez, collectez, il en restera toujours quelque chose.

Tics journalistiques par l’absurde

Les tics journalistiques finissent par agacer d’autant plus qu’ils reviennent sans cesse dans la bouche de reporters, de chefs d’antenne qui s’imaginent parler une langue à la fine pointe de la modernité.

Malheureusement, les progrès sont bien rares. Alors, pour bien rigoler, regardons ce que signifie vraiment le charabia journalistique… Rien ne vaut une démonstration par l’absurde.

Un stationnement grand comme cinq terrains de football.

Signification : Un très grand stationnement. Un immense stationnement. Les cinq équipes de la division Ouest de la Ligue canadienne de football y jouent.

L’attaquant non francophone du Canadien (précision inutile…) a marqué le but qui a fait la différence.

Signification : ce but surprenant a amené le gardien adverse à réfléchir sur le sens profond de ce filet et à le distinguer d’un but marqué par ses propres équipiers. Conclusion : ils marquent de l’autre côté de la patinoire.

Tel membre d’un gang de motard a un dossier criminel chargé.

Signification : son dossier en lui-même constitue un crime et les procureurs de la Couronne devraient être emprisonnés, à moins que le procès n’avorte à cause de l’arrêt Jordan. Le criminel en question a un casier judiciaire mais il est toujours préférable d’éviter ce sujet épineux en sa compagnie.

Le Canada et d’autres juridictions envisagent de légaliser les anacoluthes.

Signification : en tant que tribunal, le Canada peut prononcer un jugement sur la légalité des anacoluthes. S’il était un pays, un gouvernement ou un État, il pourrait demander à son Parlement de légiférer contre les ruptures de construction.

Le gouvernement fédéral n’a pas juridiction en éducation.

Signification : Le gouvernement d’Ottawa n’est pas autorisé à prononcer des jugements dans les affaires relatives à l’éducation, puisque seul un tribunal a juridiction. En fait, le gouvernement fédéral n’a pas compétence en éducation.

Des investissements historiques dans la rénovation des écoles. Une rencontre historique entre les maires de 22 municipalités.

Signification : Les investissements et la rencontre en question, on en parlera encore dans 50 ans. Nos enfants nous demanderont si on se souvient des discussions des 22 maires, qui ont marqué toute une époque.

Le front froid va faire en sorte qu’il y aura de la neige en fin de semaine.

Signification : Le front froid va organiser des chutes de neige en fin de semaine.

Les témoins ont été rencontrés.

Signification : n’est-il pas? Des témoins ont été rencontrés parce que des accidents ont été produits par le front froid, qui, décidément, travaille d’arrache-pied.

La tempête a causé des délais à l’aéroport.

Signification : la tempête (causée par le même front froid) a amené les autorités aéroportuaires à fixer de nouvelles dates limites ou encore à recalculer le temps imparti pour effectuer certaines tâches.

La décision des autorités de l’aéroport a eu des impacts sur les vacanciers.

Signification : ils sont tous tombés raide mort lorsqu’un Boeing les a heurtés de plein fouet.

La police a découvert que le conducteur était intoxiqué au moment de l’accident.

Signification : le conducteur avait mangé des huitres périmées (et non passées date). Il était empoisonné. Le journaliste, probablement pompette, voulait dire que le conducteur était en état d’ébriété.

La ministre Joly n’était pas dans sa zone de confort en répondant aux journalistes.

Signification : La ministre a été tirée de sa baignoire et amenée de force devant la meute journalistique.

La hausse des loyers dans les quartiers populaires est une problématique qu’il faut adresser.

Signification : La hausse des loyers est une situation tellement complexe qu’elle a été envoyée par la poste à l’Institut de physique nucléaire Max Planck, à Heidelberg en Allemagne.

Le coureur a éventuellement gagné le marathon.

Signification : il a peut-être gagné la course, mais on n’est pas sûr encore.

La joueuse de tennis allemande Angélique Kerber a disposé d’Eugenie Bouchard en trois manches.

Signification : elle a amené la joueuse canadienne chez elle et l’a rangée dans son placard. Elle pourra en disposer à sa guise, par exemple lui demander de faire son ménage et les courses.

La STO a mis la table aux consultations publiques sur l’avenir du réseau dans l’Ouest. (Authentique, paru dans La Presse).

Signification : La STO a préparé un buffet pour les intervenants qui étudieront l’avenir du réseau. Au menu, carte d’abonnés en sauce, trempette au diésel et tartines de graisse de frein.

Les gestionnaires de la Caisse de dépôt sont définitivement dans l’eau chaude.

Signification : Ils ont été plongés dans un bac d’eau bouillante pour le reste de leurs jours, ou jusqu’à cuisson complète. Josée Di Stasio les inclura dans son prochain livre.

À la fin de la journée, le gouvernement fédéral devra trancher le litige pétrolier entre la Colombie-Britannique et l’Alberta.

Signification : Ce soir, à 23 h, Ottawa devra mettre fin au litige dégoulinant de sables bitumineux entre les deux provinces. J’ai hâte de voir cela. On nous dira probablement que c’est un point tournant qui nous attend au tournant.

Partager le délire

Dans ce délire collectif qu’on appelle « usage », le verbe partager a pris son envol dans un tourbillon stratosphérique qui défie tout entendement. La contamination par l’anglais n’est plus un simple symptôme, mais une pandémie.

Dans le Devoir d’aujourd’hui, on rapporte le commentaire de la ministre Julie Boulet à propos de la procureure Sonia Le Bel qui défendra les couleurs de la CAQ aux prochaines élections. La ministre soutient que Mme Le Bel n’a pas l’air sympathique et elle ajoute : « Tout le monde le partage. »

Obnubilée par l’omniprésent partager, la ministre a oublié le verbe penser. « Tout le monde le pense. » Une phrase toute simple, pourtant.

Autre exemple. L’amusant film De père en flic. L’inénarrable Louis-Josée Houde qui s’exclame : « Il me le partage! » après que son père lui eut confié un secret. Les scénaristes ont-il oublié l’existence du verbe dire? « Il me le dit, par dessus le marché! » Une belle phrase, bien appuyée, avec le bon verbe.

Mais c’était peut-être trop recherché, au fond. Le bon public n’y a probablement vu que du feu, abreuvé qu’il est par la prose médiatique dans laquelle ne semble plus exister le moindre filtre. Animateurs et rédacteurs nous bombardent de partager à tous les jours et à toutes les sauces.

On partage des récits, des commentaires, des images, etc. Pire encore, on se les partage.

Car l’usage a fini par adopter la forme réflexive qui, sans doute pour bien des gens, renforce le propos. Elle devient, en quelque sorte, partager sur les stéroïdes.

Entre amis, on partage une bouteille vin; est-ce que se la partager la rendrait plus gouleyante, plus tannique?

Les plus curieux voudront peut-être relire mon article initial sur ce mot, dont le sens véritable en français, on l’oublie de plus en plus, est de diviser en plusieurs parties.

Mais, au fond, ce rappel semble de nos jours complètement dépassé.

Aphorismes sur la langue française

Apprendre le français, le parler, l’écrire pour ensuite apprendre d’autres langues et le comparer à elles permet d’approfondir la réflexion. Notre langue est incroyablement compliquée.

Mes réflexions se résument pour l’instant à ces trois aphorismes. Je suis persuadé qu’il y en aura d’autres.

 

Le francophone doit non seulement être ferré en grammaire, mais aussi posséder une mémoire d’éléphant pour mémoriser tout un lot d’exceptions qui accompagnent les règles de grammaire. Idéalement aussi, il devrait avoir appris deux langues mortes, le grec ancien et le latin, pour comprendre certaines graphies autrement inexplicables.

En français, tout ce qui pourrait être simple est compliqué; et tout ce qui est compliqué l’est encore plus que vous ne le croyez.

Soutenir que le français a des règles est quelque peu exagéré; il a plutôt des régularités assorties d’un cortège d’exceptions, souvent illogiques et résultant d’erreurs passées. L’apprentissage du français devient un travail de mémorisation de ces régularités et exceptions, une sorte de talmud que le francophone doit apprendre par cœur.

Des chevals

Une des rumeurs les plus persistantes concernant les rectifications orthographiques de 1990 concerne le mot cheval. Bien des gens, y compris des enseignants, sont convaincus que le pluriel chevals serait maintenant accepté. Devant autant d’ignorance, il y a de quoi ruer.

Faut-il le répéter, les propositions de l’Académie française visaient l’orthographe, pas la grammaire. Il n’a jamais été question de changer le pluriel des mots finissant en -al. Pourtant on devrait. Voici pourquoi.

Une cinquantaine de mots font leur pluriel en –aux : journal, amiral, bocal, capital, éditorial, général, hôpital, mal signal, tribunal, parmi d’autres.

L’ennui c’est qu’on peut recenser quelque 70 autres maux, pardon mots, qui, eux, requièrent le –als au pluriel. Pensons à étal, floréal, narval, pascal, rétinal, santal, virginal.

Qui d’entre nous n’a pas hésité avant d’écrire « des congés pascals. »? Est ce que des congés pascaux auraient paru si surprenants? Probablement pas; bien des francophones n’y auraient vu que du feu, tandis que d’autres auraient ouvert le dictionnaire.

Et les personnes ayant ouvert le dictionnaire auraient découvert que les formes pascals et pascaux sont admises. Ce qui jette un doute sur tous les autres mots…

Un peu de ménage s’impose dans cette écurie. Former le pluriel des mots en –al revient à jouer à la roulette russe, à moins d’avoir une mémoire d’éléphant dans cette compétition équestre qu’est la grammaire française. Les obstacles ne manquent pas et le francophone se retrouve souvent les quatre fers en l’air.

Henni soit qui mal y pense.

Peu de gens le savent, mais la graphie de cheval au pluriel résulte d’une erreur de scribe. On écrivait chevals mais on prononçait chevausse, qu’on finit par écrire chevaus. Des scribes voulant gagner du temps et de l’espace commencèrent à remplacer le us par x, ce qui donna chevax. Celui-ci en vint à être prononcé chevau. Ne restait plus qu’à ajouter le u à chevax…

Le même raccourci des scribes explique les graphies marginales de bijoux, hiboux, genoux, joujoux. Une part importante de l’orthographe française résulte de caprices de grammairiens, d’erreurs de transcription et de toutes sortes d’usages illogiques.

Compte tenu que l’on recense un nombre égal de pluriel en –als et en –aux, ne serait-il pas plus simple, pour une fois, de simplifier les règles et d’adopter le pluriel en –als pour tous les noms finissant par –al?

 

 

 

Noms composés

Les incohérences du français me tuent. Comme moi, vous en avez sûrement assez de voir procès-verbal cohabiter avec compte rendu. De devoir accepter qu’on écrive portefeuille mais porte-monnaie.

Bienvenue dans le monde ésotérique des noms composés – ou devrais-je écrire noms-composés, pour être un tantinet plus logique.

Les exemples cités viennent d’un ouvrage méconnu, Libérons l’orthographe ! paru en 2006 sous la plume de Maryz Courberand. Cette rédactrice répertorie les illogismes orthographiques de la langue française. Son ouvrage est un réquisitoire implacable pour la modernisation de l’orthographe de notre langue.

Courberand observe, avec justesse, que les règles du français ne sont pas véritablement des règles, mais des régularités porteuses d’un cortège d’exceptions le plus souvent illogiques et que tout francophone est obligé d’apprendre par cœur.

Cette constatation se vérifie pour les noms composés, un champ de mines pour tout rédacteur.

Qui n’a pas hésité devant le terme petit déjeuner? Faut-il l’écrire avec le trait d’union? Certains le font : petit-déjeuner. Est-ce une faute? En tout cas, c’est dans le Robert.

Idem pour faux ami : j’ai souvent été tenté de l’écrire avec le trait d’union : faux-ami. Bien des lecteurs n’y auraient vu que du feu. Le Robert écrit faux ami.

Il semblerait que le nom composé est soudé quand son sens diffère des mots qui le composent. Ainsi, un portefeuille ne porte pas des feuilles tandis qu’un porte-monnaie porte de la monnaie. Combien d’entre vous connaissaient cette pseudo-règle?

Et que dire d’un portemine? Ne porte-t-il pas des mines? Alors? Une autre exception à mémoriser?

Bien des concepts sont exprimés par des mots séparés. Liste non exhaustive : compte rendu, clin d’œil, pomme de terre, clé de voûte, etc.

Devrait-on les écrire avec le trait d’union? D’après Courberand, on mettrait le trait d’union quand il y a métaphore. Par exemple œil-de-bœuf. L’œil ne représente pas un œil, pas plus que le bœuf ne représente un bœuf.

Donc la métaphore amène le trait d’union (ou trait-d’union?); pas de métaphore, pas de trait d’union.

Cette règle serait très connue des correcteurs professionnels, mais pas du public. Est-ce surprenant?

Mais alors, qu’en est-il d’arc-en-ciel? Il s’agit bien d’un arc dans le ciel. On devrait donc écrire arc en ciel comme on écrit pomme de terre. Mais non, encore une faute de logique qu’il nous faut gober.

Le pluriel

Continuons de tourner le fer dans la plaie.

Il y a eu longtemps confusion entre cure-dent et cure-dents, coupe-ongle et coupe ongles. Tout rédacteur est saisi par le doute : coupe-t-on un ongle ou des ongles? Le Robert est maintenant sans équivoque et met les deux expressions au singulier, le s étant réservé au pluriel.

Parlons-en du pluriel.

Mettre au pluriel un nom composé requiert logique et réflexion. Des connaissances aussi. Et un bon dictionnaire. Récent, si possible. À moins que vous souhaitiez absolument passer par les fourches caudines des règles pointilleuses du français.

Bien entendu, les éléments invariables du nom(-)composé… demeurent invariables. Ce sont notamment les adverbes, les préfixes, etc.

Des arrière-petits-enfants

Bien sûr, les éléments variables varient…

Des belles-sœurs, des gardes-barrières

Un adjectif employé comme adverbe devient invariable.

Des nouveau-nés

Le nom reste invariable s’il n’est pas dénombrable.

Des sans-gêne

Pour simplifier le tout, certains noms composés possèdent deux graphies au pluriel :

Des stations-service, des stations-services

Les rectifications de 1990 sont venues mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm. Désormais, c’est le dernier mot de l’expression qui reçoit la marque du pluriel. Simple? Oui. Logique? La plupart du temps.

Des porte-documents, des avant-midis, des essuie-mains, des garde-côtes

Que diriez-vous de prie-dieux? Les loustics feront observer que nous changeons de religion… Cette graphie plurielle n’a pas été retenue. Heureusement aussi, on a conservé l’invariabilité de trompe-la-mort. Le néologisme trompe-les-morts serait quelque peu terrifiant.

Malheureusement, certains nouveaux pluriels infléchissent le sens de l’expression originale.

Chasse-neiges, gratte-ciels, chauffe-eaux

Chasse-t-on plusieurs neiges? Non, la neige tout simplement. Les édifices grattent le ciel et non plusieurs ciels en même temps. Notre appareil chauffe l’eau et non les eaux.

Ce petit périple dans l’univers des noms composés nous rappelle que toute modernisation du français est une entreprise complexe. Faut-il pour autant se rallier aux traditionalistes qui, depuis des siècles, freinent toute évolution de notre langue?

Non. À mon sens, le français est condamné à se simplifier. Pourquoi faut-il qu’il soit à tout prix une des langues les plus difficiles du monde?

Subjonctif

Le subjonctif

Abolir le subjonctif? Vous n’y pensez pas?

La tentation existe, il faut bien l’avouer. On imagine mal le cortège de difficultés qu’il comporte pour toute personne apprenant le français. Il n’est pas toujours facile de percevoir qu’un verbe, qu’une locution exige le subjonctif. Parfois, son emploi est très subtil.

Mais pas toujours très logique, il faut bien l’avouer.

Prenons deux verbes, espérer et souhaiter. Leur signification est très semblable au point qu’on peut les interchanger sans trop de mal. Pourtant… Considérons les deux phrases suivantes :

J’espère que vous serez présent (indicatif).

Je souhaite que vous soyez présent (subjonctif).

Pourquoi deux régimes différents pour la même affirmation? Mystère.

Le subjonctif sert à exprimer le doute, la crainte. Tout naturellement, on dira :

Il me dit qu’il est amoureux.

La personne qui parle exprime un doute; elle n’est pas entièrement sûre des intentions réelles de son ami. Pourtant, la phrase est à l’indicatif. L’italien, lui, est plus logique :

Mi dice che sia amoroso.

Il me dit qu’il soit amoureux.

Bien entendu, cette dernière affirmation écorche nos oreilles de francophone, même si elle a finalement plus de sens.

Mais à quoi sert au juste le subjonctif?

Il marque la volonté et la préférence; le désir et le regret; le refus et l’acceptation; l’appréciation, qu’elle soit positive ou négative. Aussi : l’étonnement.

Le subjonctif imprime une nuance à notre discours, là où des langues germaniques comme l’anglais, l’allemand, le suédois y vont d’affirmations directes, brutales. Bien entendu, ces idiomes ont aussi leurs manières pour exprimer regret, refus ou préférence.

Outre les difficultés liées à l’apprentissage de toute une panoplie de conjugaisons, le subjonctif comporte des petits pièges qui viennent compliquer son utilisation.

En effet, certains verbes comme dire que, penser que, croire que, considérer que, supposer que… sont suivis de l’indicatif ou du conditionnel à la forme affirmative.

Je pense que c’est (ou serait) le moment.

Pourtant, on emploiera l’indicatif pour exprimer le futur.

Je crois que le président sera réélu.

Mais la forme interrogative ou la forme négative commande le subjonctif.

Pensez-vous que ce soit le moment?

Je ne crois pas que ce soit le moment.

Le verbe sembler exprime par définition un doute. Encore une fois, le subjonctif se fait discret… Il est réservé à la forme négative.

Il ne me semble pas que cette mesure soit exacte.

La forme positive, elle, requiert l’indicatif ou le conditionnel.

Il me semble que les étudiants sont moins attentifs en classe.

Il me semble qu’on pourrait interdire les téléphones en classe.

Le même illogisme surgit avec le verbe paraître.

Il paraît que vous avez obtenu la promotion.

Il paraît qu’il serait souffrant.

Il ne paraît pas qu’un accord soit possible.

Parfois, un verbe changera de sens selon le mode utilisé. Un exemple suffira : comprendre. À l’indicatif, ce verbe signifie se rendre compte, déduire.

Je comprends, à son air, qu’il est très déçu par ses résultats.

Au subjonctif, comprendre prend le sens de s’expliquer.

Après tous ces efforts, je comprends qu’il soit déçu par ses résultats.

On pourrait citer d’autres exemples.

À eux seuls, justifient-ils qu’on envoie le subjonctif à la casse?

Non, car les exemples précédents montrent que le français comporte toute une panoplie de nuances, selon le mode utilisé. Le subjonctif est imbriqué dans la langue française. Il est certes exigeant pour le locuteur, mais il est riche en nuances et infléchit le discours de manière subtile. L’éliminer serait une perte pour notre langue.

L’imparfait du subjonctif

Mais qu’en est-il de l’imparfait du subjonctif? Ne l’a-t-on pas fait passer à la trappe, lui?

Dans un sens, les francophones ont de la chance. En espagnol ou en italien, l’imparfait du subjonctif n’est pas tombé en désuétude. Ceux qui apprennent ces deux langues doivent s’atteler à un rude apprentissage de conjugaisons « déviantes ».

Elle sert même dans des phrases interrogatives commençant par si. Là où le français emploie l’imparfait, l’italien recourt à l’imparfait du subjonctif.

Si j’avais le temps – Se io avessi il tempo (si j’eusse le temps).

Si tu étais un auteur, tu écrirais des livres – Se tu fossi un scritore, scriverai dei libri (si tu fusses).

En français, il en va tout autrement. Dans les faits, cette forme passée du subjonctif s’est écroulée sous le poids de son ridicule. Le texte suivant texte suivant d’Alfred Allais met en relief les allures ronflantes que prend l’imparfait du subjonctif en français :

Ah fallait-il que je vous visse

Fallait-il que vous me plussiez

Qu’ingénument je vous le disse

Qu’avec orgueil vous vous tussiez

Fallait-il que je vous aimasse

Que vous me désespérassiez

Et qu’en vain je m’opiniâtretasse (sic)

Et je vous idolâtrasse.

Pour que vous m’assassinassiez.

Tant dans les journaux que dans les textes littéraires, force est de constater que cette forme du subjonctif a largement disparu. La traduction française du grand succès L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, ignore systématiquement l’imparfait du subjonctif.

Un peu partout, celui-ci surnage dans les eaux de l’indicatif à la troisième personne du singulier, moins ridicule que pour les autres personnes.

En effet, les graphies dût, pût, voulût, sût agacent moins que dussions, pussiez ou encore susse.

Qui a dit que le français n’évoluait pas?