Category Archives: Stylistique

Université

L’écriture et la traduction des noms d’universités peut être source d’embêtements multiples pour les langagiers.

Majuscule ou minuscules?

Un problème qui se pose souvent en français. Tout naturellement, nous avons tendance à écrire Université Laval, Université de la Colombie-Britannique avec la majuscule au générique Université, car ce sont là, après tout, des noms d’organisations.

On constate toutefois que dans bien des textes émanant d’Europe ou d’ailleurs le générique ne prend pas toujours la majuscule, surtout dans les appellations étrangères. On verra par exemple :

L’université de Grenade, mais l’Université de Grenoble

La règle sous-jacente serait de garder la majuscule initiale aux noms d’universités françaises, ce qui nous conduit à un manque flagrant d’uniformité. Une université étrangère est autant une organisation qu’une université française, belge ou canadienne.

D’autres feront valoir que l’université de Grenade est un nom traduit, ce qui expliquerait la minuscule initiale. Je pense que cette position est indéfendable, comme je l’expliquerai ci-dessous.

Conclusion : il faut écrire Université avec la majuscule initiale.

Énonciation

Le générique Université est suivi du partitif de lorsqu’il précède un toponyme.

L’Université de Montréal, l’Université d’Oxford, l’Université de Tokyo

Une erreur courante consiste à faire l’apposition du toponyme et du générique, comme dans Université Oxford. C’est UNE FAUTE. Il s’agit d’une énonciation à l’anglaise.

En fait, il y a apposition uniquement lorsque l’élément qui suit le générique n’est pas un toponyme; le partitif de disparait alors.

L’Université McGill, l’Université Simon Fraser, l’Université Humboldt à Berlin

Traduction

La grande question que se pose inévitablement toute personne appelée à rédiger un texte sur les réalités étrangères est la suivante : ai-je le droit de traduire les noms des organisations étrangères, particulièrement ceux des universités?

La réponse est très simple : OUI. Parce que nous traduisons couramment le nom d’organisations politiques étrangères et que personne n’y voit de problème.

Pensons aux organismes politiques. Le Parlement du Japon s’appelle la Diète. Vous viendrait-il à l’idée de l’écrire en japonais? Qui vous comprendrait, sauf les Nippons? Selon la même logique, nous écrivons les Centres de contrôle et de prévention des maladies, le ministère des Affaires étrangères de Pologne, l’Agence suédoise de développement et de coopération internationale.

Nous n’avons guère le choix, autrement il nous faudrait lire dans nos textes les appellations suivantes : Centers for Disease Control and Prevention, Ministerstwo Spraw Zagranicznych,  Styrelsen för Internationellt Utvecklingssamarbete.

Puisque nous traduisons déjà les noms d’autres organisations étrangères, pourquoi faudrait-il s’abstenir pour les noms d’universités étrangères?

Dans un texte, on écrira sans honte l’Université de Helsinki et non l’indéchiffrable Helsingin Yliopisto. Je pense que cet exemple est suffisamment éloquent pour que la question soit tranchée.

Pourtant, j’ai souvent répondu aux questions suivantes lorsque je travaillais au Bureau de la traduction.

  1. Ces traductions ne sont pas officielles en français. C’est vrai; et puis après? Comme je l’ai indiqué, on traduit déjà, et depuis longtemps, les noms officiels d’autres organisations étrangères.
  2. Ne serait-il pas plus prudent de conserver le nom anglais du texte que je traduis?

S’il s’agit d’une université d’un pays non anglophone, le fait de garder le titre anglais revient à traiter le français comme une langue inférieure.

Je m’explique. Prenons l’Université d’Oslo, appelée en norvégien Universitetet i Oslo. Cette appellation a été traduite dans votre texte anglais par University of Oslo. Serait-il vraiment acceptable de garder ce titre en français, alors qu’il s’agit d’une traduction vers l’anglais? Si on traduit vers l’anglais, et que cette traduction n’a rien d’officiel dans cette langue, pour quelle raison au juste faudrait-il être plus prudent en français?

Certains objecteront que, pourtant, on conserve certains titres américains.

Appellations hors norme et des États-Unis

Un premier point à établir : Doit-on traduire tous les noms? NON.

Le nom des institutions américaines n’est pas toujours traduit. Certaines bien connues le sont : le Congrès et ses deux chambres, la Maison-Blanche et Garde nationale, la Réserve fédérale. D’autres, au contraire, voient leur nom décliné en anglais. Pensons au FBI, à la CIA, à la Food and Drug Administration.

Il n’y a ni règle ni logique ici, seulement l’usage, cet ivrogne qui s’accroche aux réverbères quand il titube un peu trop.

Alors, nous verrons l’Université de la Californie à Los Angeles, mais le Massachusetts Institute of Technology, entre autres. Il serait possible de traduire cette dernière appellation par l’Institut de technologie du Massachusetts et ce titre serait parfaitement valable. L’ennui étant que cette traduction est peu courante. Toutefois le langagier qui souhaiterait recourir au français pour être plus clair ne saurait être blâmé, à mon humble avis.

Il en va autrement pour d’autres appellations moins limpides. Par exemple le Boston College. La traduction le Collège de Boston suscite un malaise, parce qu’en français un collège n’est habituellement pas une institution universitaire.

On peut également penser à la London School of Economics, bien connue sous ce nom. Là encore, une traduction vers le français semblerait un peu forcée.

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André Racicot vient de faire paraître un ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.  Ce livre accessible à tous est la somme de ses réflexions sur l’histoire et l’évolution de la langue française. L’auteur y met en lumière les trop nombreuses complexités inutiles du français, qui gagnerait à se simplifier sans pour autant devenir simplet. Un ouvrage stimulant et instructif qui vous surprendra.

On peut le commander sur le site LesLibraires.ca ou encore aux éditions Crescendo.

Être dépisté

Peut-on se faire dépister? Peut-on dire que X milliers de personnes ont été dépistées? Dans la langue des médias, il semble que oui. Qu’en pensent les ouvrages de langue?

Définition

Dépister, c’est :

Rechercher systématiquement et découvrir (ce qui est peu apparent, ce qu’on dissimule).

La définition du Petit Robert est claire et, prise comme telle, il est quelque peu difficile de dire qu’on dépiste une personne.

On trouvera quelques exemples dans le dictionnaire de l’Académie dans lesquels le verbe dépister s’applique à des personnes. Par exemple Montherlant :

Le train allait partir! et il avait son billet en poche, et n’avait qu’à s’installer, mais Georges, de retour, sûrement le dépisterait

Mais on voit tout de suite que l’on pourrait remplacer le verbe en l’objet par trouver, découvrir.

C’est dans cet esprit que le Larousse donne l’exemple suivant :

Dépister de nouvelles vedettes de la chanson.

Être dépisté?

Les médias n’emploient cependant pas le verbe dépister au sens de découvrir, mais bel et bien au sens d’avoir subi un test pour la covid. On observe donc un écart avec la définition donnée par les dictionnaires.

Évidemment, les journalistes sont portés à trouver la solution la plus simple et la plus rapide, sans se poser plus de questions. Quand on dit que des milliers de personnes n’ont pas été dépistées, on entretient une certaine ambigüité.

1) Des milliers de personnes possiblement asymptomatiques courent les rues. On ne les a pas repérées.

2) Des milliers de personnes n’ont pas été testées.

Dans le premier cas, utiliser le verbe dépister revient à dire ce qui suit : « Elles n’ont pas été repérées/trouvées pour la covid-19. » Cette construction étonne. Pire encore : « Je n’ai pas été dépisté pour la covid-19. » Il serait plus exact de dire qu’on n’a pas été testé pour la covid-19.

C’est pourquoi il me parait quelque peu risqué d’utiliser le verbe dépister de cette manière.

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Nipponneries

Dans un article précédent, je faisais état de l’influence limitée de la langue japonaise sur le français. Ce que peu de gens savent, c’est que le français a aussi laissé sa trace sur le japonais.

Il faut dire que la prononciation et les accents toniques du japonais sont assez différents du français, bien que la langue nipponne ne soit pas si difficile à prononcer pour un francophone. Néanmoins, l’importation de mots français ne se fait pas dans une parfaite fluidité. Tant s’en faut.

Commençons par les mots les plus simples.

Les Japonais aiment la shanson. Ils portent aussi le pantaron et boivent de la biru. Aimer la chanson, porter le pantalon et boire de la bière. Pas trop difficile à comprendre.

Ce dernier mot ne vient pas du français, mais on comprend aussi de quoi il est question. Soit dit en passant, le u se prononce toujours ou. Ma biru favorite au pays du Soleil-Levant est la Sapporo. Heureusement, elle est exportée.

J’ai vu très peu de pan au Japon. Il faut dire que la nourriture est très différente de celle des pays occidentaux, notamment de l’Italie, où le pane est toujours servi avec le repas. Quand on prend des bakansu au Japon, il faut s’attendre à un peu d’exotisme, après tu, pardon après tout. Les vacances, c’est fait pour cela, non?

Petit quizz

Votre esprit est maintenant bien aiguisé. Déterminez de quels mots français proviennent les gallicismes suivants :

  • Mayonezu
  • Aban taitoru
  • Angajuman
  • Anketo
  • Burujuwa
  • Puretaporute

Saviez-vous qu’à la fin d’un concert, les spectateurs crient ankoru! pour demander un rappel? En français on dirait bis.

Réponses au quizz

Mayonnaise, avant-titre, engagement, enquête, bourgeois, prêt-à-porter.

Il ne faut pas en vouloir aux Japonais pour toutes ces déformations amusantes. Le français a importé de l’anglais des mots comme riding coat, packet boat et fuel, devenus redingote, paquebot et fioul.

Autres articles sur le Japon :

Revenir du Japon

Incident au Japon

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Présentiel

Le mot irrite bien des gens. Il est en vogue depuis quelques années dans le monde de l’enseignement et traduit la soif de néologismes qui affecte ce milieu, comme cela se voit souvent ailleurs aussi.

La réalité qu’il décrit est pourtant très simple : le fait pour les étudiants de suivre un cours sur place, devant le professeur, d’être présent. Ce que l’on appelle tout simplement un cours en classe. Tellement simple qu’on se demande pourquoi il a fallu inventer une nouvelle terminologie.

Mais c’est justement le propre du jargon d’exprimer de manière compliquée des réalités très simples. Toutes les disciplines scientifiques ou non y passent.

Pour badiner, on serait tenté d’avancer que ceux qui ne suivent pas les cours en présentiel le font en… absentiel. Non, ils le font en ligne.

Bien sûr, il n’y a pas lieu de lancer un anathème contre le mot présentiel. Certains le trouvent joli et, pour une fois, il ne s’agit pas d’un anglicisme, ce qui est toujours agréable dans le contexte canadien.

D’ailleurs, le mot est entré dans les dictionnaires.

Réflexions d’un ancien chargé de cours

Pour les profs obligés de donner des cours en ligne, il faudrait parler de démerdentiel – si, si, le mot existe! Les plus curieux regarderont avec intérêt la vidéo suivante.

Car, pour les professeurs, les cours à distance ne sont pas de la tarte. L’enseignant doit chambarder son cours pour l’adapter au nouveau médium, opération qui exige des heures considérables de travail. En outre, la dynamique avec les étudiants et entre les étudiants est perturbée.

Les échanges sont forcément plus limités. Il est plus facile à certains étudiants de devenir distraits, de se perdre dans Facebook, en rédigeant quelques messages, tout en écoutant le prof distraitement, convaincus qu’ils arrivent à tout faire en même temps. La situation se complique quand certains optent pour le visionnement différé du cours, car à ce moment-là il est impossible de poser une question au prof. Le cours devient une autre vidéo YouTube…

Le cours en ligne permet toutefois à l’étudiant de faire des recherches complémentaires sur le Net pour mieux comprendre la conférence. Mais c’est exactement ce que font les étudiants en classe, certains vérifiant soigneusement toutes les allégations du prof, comme j’ai pu le constater…

Les enseignants préfèrent les cours en classe, ou en présentiel, si vous préférez. Mais il y a fort à parier que les universités profiteront de la brèche créée par la pandémie pour intensifier la prestation de cours à distance, et ce pour toutes sortes de raisons.

Le fait est que la tendance à pratiquer un enseignement à distance était déjà amorcée avant la pandémie chinoise. Mais celle-ci a accentué le processus. D’autres raisons expliquent cette transformation opérée par les universités.

Il y a bien sûr la fascination de la technologie et le désir de paraître à jour. Ensuite, les institutions d’enseignement ont investi beaucoup d’argent dans la quincaillerie informatique, donc difficile de faire marche arrière. De plus, le fait de vider les campus pourrait permettre de faire des économies dans la gestion des locaux. Moins de bâtiments seront nécessaires. Actuellement, les campus universitaires ressemblent à des villages abandonnés dans le Far West.

Je ne suis pas convaincu de la viabilité des cours à distance à plus long terme. Il est clair que la qualité de l’enseignement finira par en souffrir et que, à la manière du télétravail, les autorités universitaires opteront pour des formules mixtes.

Les cours en présentiel ne sont peut-être pas morts, mais leur vie sera transformée à tout jamais, pour le meilleur et pour le pire.

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Distanciation sociale 2

Plusieurs lecteurs et lectrices m’ont interpelé au sujet de l’expression distanciation sociale. Toutes ces personnes me trouvaient trop laxiste et s’étonnaient que je n’aie pas condamné le terme en question. Un nouveau tour de piste s’imposait.

D’entrée de jeu, disons-le clairement, distanciation sociale s’est imposée un peu partout, tant au Canada qu’en Europe. Encore une fois, l’usage – cet abruti, trop souvent, – impose sa loi.

L’expression figure même dans le Grand Dictionnaire terminologique du Québec, qui donne comme synonyme distanciation physique. Définition :

Ensemble des mesures de santé publique mises en œuvre par la population pour réduire au minimum les contacts physiques directs et indirects entre individus et ainsi enrayer la propagation d’une maladie contagieuse.  

Observation intéressante dans le Dictionnaire de l’Académie française :

Le mot ne semble pas encore entré dans la lang. cour., les auteurs le mettant presque toujours entre guillemets. 2. On rencontre dans la docum. le verbe trans. distancier. Mettre à distance, prendre du recul (vis-à-vis de quelque chose). 

Il est clair que distanciation a connu une évolution, puisque ce mot était surtout utilisé dans le monde du théâtre, quand l’acteur prend ses distances avec son personnage. Dans d’autres contextes on se distanciait d’une chose, et non d’un individu.

Il serait donc plus approprié de parler de distance sanitaire. Cette expression est très claire et décrit très bien la situation actuelle. On pourrait également évoquer l’éloignement physique que tout individu sain d’esprit devrait observer dans les lieux publics.

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Je viens de publier un ouvrage sur l’avenir du français : Plaidoyer pour une réforme du français, aux éditions Crescendo. Un portrait de l’état de notre langue, de son histoire, et des façons très simples de la simplifier un peu tout en respectant son esprit.

On peut se le procurer dans certaines libraires ou encore le commander sur le site LesLibraires.ca.

Plaidoyer pour une réforme du français

Les projets de réforme du français ne sont pas nouveaux. Au fur et à mesure que les décennies s’égrenaient, auteurs, grammairiens ou simples observateurs ont proposé des réformes plus ou moins ambitieuses en vue de simplifier de notre belle langue. Et pour cause.

Le français possède une des grammaires les plus déroutantes et capricieuses qui soit. Son orthographe est arbitraire, tantôt basée sur l’étymologie, tantôt sur des traditions dépassées quand ce n’est pas sur des fautes de transcription…

On croirait volontiers qu’une puissance occulte s’est ingéniée à tout compliquer ce qui aurait pu être simple. Comble de malheur, la maîtrise de cette complexité est devenue, en France et ailleurs, un signe d’érudition et d’avancement social. Grammaire et orthographe sont en quelque sorte le trésor d’une secte d’initiés qui ont démontré leur supériorité. D’où cette résistance farouche à enclencher une révision du français, si prudente soit-elle.

Ce conservatisme est malheureusement bien implanté. En France, la simple idée de moderniser notre langue hérisse à peu près tout le monde à un point tel qu’en discuter est vu comme une hérésie par beaucoup de gens. C’est pourquoi les timides rectifications de 1990, qui ne changent à peu près rien, ont suscité un tollé.

Les maisons d’édition, les grands journaux, les écrivains de renom ignorent complètement ces rectifications.

Résultat : les francophones perdent un temps fou à mémoriser des orthographes illogiques, à apprendre des règles de grammaire déroutantes et toutes les exceptions qu’elles comportent.

C’est pourquoi j’ai écrit Plaidoyer pour une réforme du français, livre dans lequel j’ai cherché un point d’équilibre entre une modernisation de l’orthographe sans pour autant écrire au son; une simplification de la grammaire tout en gardant les accords de verbe qui se feraient d’une manière différente. Bref réformer avec prudence, sans tout saccager, toute réforme radicale étant vouée à l’échec.

Cet ouvrage, écrit dans un style vivant, est à la portée de tous. Il traite de l’histoire du français, des tentatives de réforme avortées et propose une trentaine de changements d’envergure qui pourraient servir de base à une réforme plus ambitieuse de notre langue.

Plaidoyer pour une réforme du français est en vente dans les librairies. Vous pouvez aussi le commander directement aux éditions Marcel Broquet.

Répétitions

La langue française n’est guère friande de répétitions, qui sont considérées depuis le XVIIe siècle comme des fautes de style. Toute personne qui traduit de l’anglais au français a déjà constaté que les anglophones ne s’embarrassent pas de cette considération stylistique. Ils répètent à qui mieux mieux et ça ne leur fait pas un pli.

Les deux langues ont des optiques narratives bien différentes. L’anglais décrit tout ce qu’il voit de sorte que le texte peut être comparé à un film dans lequel on vous raconte tout du début à la fin. S’ensuivent bien sûr bon nombre de répétitions. Des syntagmes entiers sont repris sans jamais être abrégés, le recours aux pronoms étant rare. Mais pour un anglophone, son texte est ultra précis. Le fait que certains éléments contextuels sont rappelés sans cesse ne l’embarrasse pas du tout.

Cette liberté (qui fait sans doute rêver bien des francophones) a au moins une conséquence : la multiplication des évidences.

Évidences

La phrase qui suit paraît bien naturelle.

Le ministre a demandé et obtenu l’ouverture d’une enquête.

Un bel exemple de cette cinématographie dont je parlais plus tôt; on voit l’action se dérouler devant nous. Un peu de popcorn? Cette phrase contient pourtant une évidence : si une enquête a été ouverte, c’est que le ministre l’a demandé. Un autre exemple encore plus éloquent :

Le rapport a été reçu, lu, analysé et commenté.

Il y a ici une espèce de crescendo créant un bel effet, comme dans un opéra de Puccini. Magnifique. Mais, quand on y pense, si le rapport a été commenté, c’est sûrement qu’il a été reçu, que des experts l’ont lu, qu’ils en ont fait l’analyse et ont ensuite formulé leurs commentaires. Ne serait-il pas plus simple de dire :

Le rapport a été commenté par les experts.

Évidemment, c’est sec, mais la phrase est raccourcie sans perte de sens.

L’anglais n’étant pas corseté par les exigences stylistiques du français, il peut s’en donner à cœur joie en reprenant continuellement les mêmes termes.

Par exemple, un texte portant sur l’immigration parlera ad nauseam des immigration officers. En français, on aura tendance à parler des agents, tout court. C’est ce qu’on appelle l’économie par évidence. Dans le même contexte, il sera question d’un immigration report, terme qui pourrait revenir des dizaines de fois dans le texte. Le traducteur consciencieux cherchera des formules rechange, tout d’abord en abrégeant avec le mot rapport. Il emploiera aussi des synonymes comme étude, document, etc. Enfin, il pourra recourir au pronom il.  

Parfois, le traducteur fera tout simplement sauter un élément qui va de soi.

Voici un exemple authentique tiré d’un texte du gouvernement fédéral.

Budget 2010 commits the government to engage with public sector bargaining agents on bargaining issues.

Rendu par : … Le budget de 2010 engage le gouvernement à traiter avec les agents négociateurs du secteur public.

Il est évident que les questions traitées avec des agents négociateurs porteront sur les négociations et pas sur autre chose.

En fait, le traducteur dispose de plusieurs moyens pour éviter les répétitions :

  • Un synonyme.
  • Un pronom personnel.
  • Un pronom démonstratif (celui-ci, ce dernier).
  • Un pronom relatif.
  • Les pronoms adverbiaux y et en.

Il peut aussi restructurer la phrase, comme dans le précédent exemple.

La prolifération

Éliminer répétitions et évidences peut contribuer à raccourcir le texte.

Ce qui veut dire que notre langue peut parfois être plus concise que celle de Shakespeare. Si, si, vous avez bien lu.

Dans le monde de la traduction, il est souvent question d’un taux de prolifération de 15 pour 100 et même plus lorsqu’un texte est traduit de l’anglais au français. Ce que bien peu de gens savent, c’est qu’un texte faisant le chemin inverse va lui aussi enfler et sera parfois plus long en anglais!

Conclusion

Vinay et Dalbernet résument bien la question.

Prise séparément, la phrase française en dit moins long que la phrase anglaise sur la situation dont elles ont à rendre compte. Mais il serait contraire au génie de la langue française d’entrer dans ce genre de détail, puisqu’elle se situe sur le plan de l’entendement.

Évidemment, loin de moi l’idée de prétendre que l’anglais est toujours redondant, tandis que le français serait un modèle de concision. L’anglais possède l’arme redoutable des phrasal verbs, qui, parfois, ne peuvent être traduits que par une périphrase dans la langue de Molière. En général, l’anglais prend moins de mots que le français pour s’exprimer. Mais le traducteur doit toujours être à l’affut des petites redondances ici et là.

Huile

Le mot huile semble bien innocent comme cela, mais il peut nous mener sur des chemins de traverse parfois surprenants.

On le sait, une huile est une substance grasse, onctueuse et liquide, parfois inflammable.

Le mot a toutefois une connotation un peu différente au Québec, sous l’influence de l’anglais, comme cela arrive souvent.

Chez nous, on parle d’huile à chauffage et non de mazout. L’huile à chauffage est brulée dans un appareil à combustion appelé … fournaise.

La terminologie internationale nous donnerait une chaudière au mazout. Cette expression serait incompréhensible au Canada français, une chaudière étant un seau d’eau.

Le monde de l’automobile

Les expressions liées au monde de l’automobile sont lourdement influencées par l’anglais au Québec. Lorsqu’on confie sa voiture à un garagiste, il est normal de lui demander un changement d’huile. Imaginez la tête d’un garagiste européen ou africain…

En fait, il est question d’une vidange d’huile. Dans ce cas précis, le client ne parle pas de mazout, mais bel et bien d’huile à moteur.

En français classique, on remarque plusieurs expressions intéressantes avec le mot en l’objet.

  • Baigner dans l’huile : quand tout va bien.
  • Faire tache d’huile : se répandre.
  • Jeter de l’huile sur le feu : empirer les choses.
  • Les huiles : les personnages importants.

Cette dernière expression ne manque pas d’intérêt. Les huiles, c’est le gratin, ce qui remonte à la surface.

De l’huile au mazout…

Le lien entre le mot huile en français et le oil anglais saute aux yeux. C’est dans le domaine des hydrocarbures que les pistes s’enfoncent dans les sables bitumineux de la sémantique.

Oil peut désigner de l’huile à chauffage, appelé mazout, comme nous l’avons vu. Le mazout – un mot russe – peut aussi être appelé fioul, un terme inusité au Québec, une corruption de l’anglais fuel.

Mais oil est aussi un terme générique pour parler du pétrole en général. Sauf que nos amis britanniques parlent de petrol lorsqu’ils font le plein; en français, essence. Mais petrol se dit gas en anglais américain, bien qu’il ne s’agisse pas d’un gaz.

D’où l’expression québécoise Mettre du gaz dans son char. Une belle pièce de dialecte qui pousserait le pompiste de Tournai à aller écluser une gueuze pour essayer d’y comprendre quelque chose…

Non, les Québécois ne conduisent pas des panzer… Le mot char vient de l’anglais car.

(Soit dit en passant, les VUS délirants qui encombrent les routes nord-américaines méritent bien d’être appelés des chars, au sens traditionnel du terme.)

De l’huile à la bière…

Le mot huile a des petits cousins inattendus dans les langues germaniques. En allemand, on dit Öl, en suédois ojla, en norvégien ojle. Mais il est étonnant de constater que tant en suédois qu’en norvégien, les mots öl et øl renvoient non pas à l’huile mais à la bière!

L’anglais n’a pas uniquement subi l’influence du français, il est aussi une langue germanique. S’il peut paraitre curieux de boire de l’öl dans les langues scandinaves, n’oublions pas que Britanniques et Canadiens ne dédaignent pas une pinte de bonne ale par temps chaud.

Fin de cette chronique néo-dadaïste rédigée sous la canicule. Devinez ce que je vais faire à présent…

Bâdrer

«Bâdre-moi pas avec ça!» C’est ce que mon père disait lorsqu’on l’importunait. Il ne fallait pas l’achaler avec telle ou telle chose.

Nos amis européens reconnaissent peut-être achaler, un canadianisme qui viendrait de l’ouest de la France. Mais bâdrer? Sûrement pas. De fait, l’expression vient de l’anglais bother, déranger. J’étais naguère convaincu qu’il s’agissait du français de nos ancêtres. Not at all.

Les Canadiens ont énormément emprunté à l’anglais à cause de la proximité du monde anglo-saxon. Très souvent, il s’agit d’emprunts lexicaux. Le monde automobile en regorgeait : tire, flat, windshield, bumper, etc. Des efforts considérables ont été investis dans la francisation et ces termes sont moins fréquents qu’avant.

Curieusement, certains anglicismes ont revêtu des habits français pour mieux se fondre dans la langue. C’est le cas de bâdrer. On peut aussi penser à ce charmant bécosse, francisation de back house, ce cabanon où les colons allaient faire leurs besoins.

Donc si vous venez au Canada, n’hésitez pas à demander où sont les bécosses, personne ne va se bâdrer pour cela.

Juif

L’acteur William Shatner, qui incarnait le capitaine Kirk dans la série Patrouille du Cosmos, est juif. À moins qu’il ne soit Juif, avec la majuscule?

L’emploi de la majuscule en français est problématique, on le sait. Mais souvent cette lettre capitale peut signaler une nuance importante.

Les gens pratiquant la religion juive sont des juifs, avec minuscule initiale. Dans ce cas, on suit la même règle que pour d’autres religions :

Jean Sébastien Bach était protestant.

L’acteur Richard Gere est bouddhiste.

Yuko est shintoïste.

D’ailleurs, le nom des religions se décline avec la minuscule. Le judaïsme, l’islam, le christianisme sont les trois religions monothéistes.

Alors pourquoi voit-on parfois le mot Juif écrit avec la majuscule initiale? Quand ce mot désigne un peuple.

On appelle Juif tout descendant du peuple sémitique qui vivait en Palestine durant l’Antiquité et qui portait le nom d’Hébreu. On écrit alors Juif avec la majuscule initiale.

Donc tout dépend de l’angle sous lequel on aborde la question. Si on veut mettre en évidence l’appartenance au peuple juif, comme s’il était question d’une nationalité davantage qu’une orientation religieuse, alors il faut parler d’un Juif ou d’une Juive.

C’est pourquoi on parle de la déportation des Juifs par l’Allemagne nazie. Le gouvernement allemand voyait en eux une « race » maudite devant être exterminée, et non pas les tenants d’une religion diabolique.

On peut donc affirmer que William Shatner est juif en raison de sa religion, tout comme on dirait qu’un autre William, appelé Bill Clinton, est méthodiste.

La plupart du temps, lorsqu’on mentionne qu’une personne est juive, c’est davantage de sa religion dont il est question. Car William Shatner est canadien, le capitaine Dreyfuss était français et Albert Einstein était allemand, avant de devenir américain.

Autre article : antisémitisme.

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