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Le mondial

La Coupe du monde du football est aussi appelée le Mondial. On oublie souvent qu’au Québec on l’a affublée du nom fictif de Mundial, et ce pendant de longues années. Histoire d’une méprise.

La coupe de 1982 se déroule en Espagne, où, effectivement, elle est désignée sous le nom de Mundial. Les journalistes canadiens empruntent ce terme à l’espagnol et certains commencent à croire que c’est celui qu’il convient d’utiliser.

Le championnat  de 1986 n’arrange rien, puisqu’il a lieu… au Mexique. Rebelote pour le Mundial qui s’incruste dans la langue journalistique, et donc populaire. Le Mundial a remplacé le Mondial. Bien entendu, des puristes essaient de remettre les pendules à l’heure, mais bien peu de gens les écoutent, comme d’habitude. Après tout, Mundial est tellement exotique…

La coupe de 1990 apporte un éclairage nouveau et les convictions commencent à s’effriter. L’Italie est le pays hôte et là-bas on dit Mondiale…

L’édition de 1994, aux États-Unis, a définitivement balayé le Mundial de la langue journalistique et populaire.

Cet exemple illustre à quel point l’usage peut prendre une tournure erronée. Malheureusement, il faut souvent lancer carton rouge par-dessus carton rouge pour finir par se faire entendre.

 

Les métaphores sportives

Un chroniqueur d’automobile qui affirme que tel constructeur devra jouer du hockey de rattrapage s’il veut s’implanter en Chine. Autrement dit, il lui faudra rehausser son niveau de jeu.

L’influence du hockey dans la langue de tous les jours se passe d’explications et ne doit pas être condamnée. Autant accrocher ses patins. Une langue fleurie et vivante ne peut se passer d’images empruntées un peu partout, même au monde des sports. Encore faut-il ne pas sombrer dans la démesure.

Certaines expressions finissent cependant par devenir envahissantes. On peut certainement s’interroger sur le plan de match du pilote du Canadien, Michel Therrien; mais le premier ministre Philippe Couillard a-t-il un plan de match pour redresser les finances publiques? Un plan tout court devrait lui suffire.

Moins fréquentes dans la prose quotidienne, les expressions travailler dans les coins et donner son 110 pour 100 font recette dans la langue parlée. Mais personne ne voudra compter dans son propre filet en les glissant dans un texte sérieux, par exemple un rapport financier…

Pourquoi? Parce que le français est une langue plus formelle que l’anglais, qui recourt volontiers à des images pour enjoliver le discours. En français, il faut être plus prudent.

Un fidèle lecteur de Québec me signalait la propension des médias de l’endroit à utiliser l’expression terrain de football comme étalon de mesure. Bien entendu, à peu près tout le monde a une idée de la dimension d’un terrain de football, mais parler de « Quatre terrains de football de diesel dans la rivière Chaudière » est un peu exagéré. Après tout, le diesel est un liquide, alors il serait plus approprié de parler en termes de litres déversés.

Cette propension à utiliser les métaphores sportives s’explique probablement par l’influence de nos voisins du Sud, qui empruntent bon nombre d’expressions au baseball et au football.

Ainsi, lorsque les Américains font une estimation, ils parlent de ballpark figure, comparaison pour le moins étrange. D’autres expressions s’inspirent du baseball.

To be out in the left field. En français québécois : vous êtes dans le champ, vous vous trompez complètement, vous êtes à côté de la plaque. Laquelle? Le marbre au baseball? Non, puisque cette expression figure dans Le Petit Robert, or, les Français ne connaissent rien au baseball. Il s’agit donc d’une autre plaque. Raté, une prise.

Lorsque vous réussissez un bon coup, vous frappez un coup de circuit, comme nos voisins du Sud : to hit a homerun.

L’expression donner la chance au coureur vient aussi du baseball. Popularisée par René Lévesque, en 1976, elle est bien intégrée au vocabulaire et signifie donner sa chance à quelqu’un, donner le bénéfice du doute.

En fait, je suis persuadé que bien des gens qui l’emploient ignorent de quel coureur il s’agit. Par analogie, rappelons qu’un sketch immortel sur le sport national américain s’intitulait Who’s on first, qui est au premier but? Le coureur, voyons.

 

 

Bourdes linguistiques à Sotchi

À Sotchi, il n’y a pas que les patineurs de vitesse canadiens qui prennent le décor : les commentateurs ne donnent pas leur place.

Lu dans un texte de RDS : « l’éventuelle médaillée ». Éventuel et éventuellement sont des anglicismes insidieux qui signifient « peut-être », mais surtout pas « futur », comme c’est le cas en anglais. Ce que RDS écrit, c’est que l’athlète en question a possiblement remporté la médaille, alors qu’elle l’a gagnée. Donc, « la future médaillée ».

À la télé, on entend souvent que tel athlète « a bien fait, a mieux fait ». Là encore, on suit les structures de l’anglais. On pourrait dire par exemple que Marianne Saint-Gelais a mieux patiné dans la compétition par équipe, que Marie-Michèle Gagnon s’est bien débrouillée, qu’elle a bien skié malgré les circonstances difficiles.

À ce sujet, les conditions bizarres des pistes n’ont pas aidé les athlètes, et elles ont occasionné de nombreux… délais. C’est du moins ce que l’on entend, mais il s’agit bel et bien de retards. Un délai n’est rien d’autre qu’une échéance, en français.

Certains commentateurs ont des problèmes de fartage linguistique : ils emploient de la cire anglaise pour parler! Pour accompagner la pluie/neige/gadoue de Sotchi, ils nous réservent une pluie de « définitivement », alors qu’ils voudraient dire assurément, certainement.

Petite joie pour les amateurs de hockey, la Finlande a disposé de la Russie. Au sens propre, elle avait l’équipe russe à sa disposition… En fait, elle a vaincu les Russes.

Le Canada remporte beaucoup de succès au curling, mais quelques équipes ont chauffé les oreilles — et les pierres — des Canadiens. Chez les hommes, Chinois et Canadiens étaient nez à nez, c’est-à-dire coude à coude en bon français. Être nez à nez avec quelqu’un signifie le rencontrer à l’improviste, alors que coude à coude a le sens d’être très proche de quelqu’un.

Et je vous fais grâce de tous ces noms russes translittérés à l’anglaise sur nos écrans. Le combat semble perdu d’avance.

Je profite de ce billet pour signaler le travail exemplaire de René Pothier, qui commente à Radio-Canada le patinage artistique. Ses efforts pour prononcer correctement les noms russes, kazakhs, etc., méritent d’être soulignés. Quel beau contraste avec le rouleau compresseur des commentateurs anglophones.

Le monde du sport

Le merveilleux monde du sport est lourdement influencé par l’anglais et on a souvent l’impression que les commentateurs à la télé pensent tout simplement dans la langue de Shakespeare. Passons en revue quelques expressions populaires tout en attisant la nostalgie des défunts Expos de Montréal.

De retour dans la formation, Carter jouera sur une base régulière.

Construction typique de l’anglais, et inutile par-dessus tout. Carter jouera régulièrement, à tous les jours. Soit dit en passant, l’emploi abusif de sur une base + adjectif n’est pas propre au monde du sport.

Tim Raines est un joueur versatile.

Ah bon? Il est sujet aux changements d’humeur? Voilà un bel exemple de faux-ami. En fait, Raines est un joueur polyvalent.

Pedro Martinez est un fier compétiteur.

Autre calque de l’anglais. Martinez est un joueur fougueux, intense.

Les Expos sont très heureux de voir Al Oliver joindre les rangs de l’équipe.

L’erreur ne saute pas aux yeux, mais en français on dit plutôt rejoindre les rangs des Expos ou encore se joindre aux Expos.

Les balles cassantes sont l’un des atouts de Steve Rogers.

Calque de breaking balls, l’expression est tentante… comme une balle courbe, que certains commentateurs qualifient de décevante. Certains feront valoir qu’une balle à effet « casse » en arrivant vers le marbre, alors qu’en fait elle s’infléchit. Mais j’imagine mal les commentateurs en train de parler d’une balle infléchissante… Quant à décevante, le mot renvoie à deception… en anglais, qui signifie « tromperie ». La courbe de Rogers ne déçoit pas les frappeurs, elle les déjoue. Alors pourquoi ne pas parler d’une courbe efficace tout simplement?

Les Expos ont capitalisé sur les erreurs des Mets et ont disposé de l’équipe new-yorkaise par la marque de cinq à zéro.

On peut douter que les Expos aient vraiment converti leur victoire en capital, sens véritable de capitaliser, pas plus qu’ils n’ont mis les Mets à leur disposition… Ils ont profité des erreurs de l’adversaire et l’ont vaincu.

Disposer de quelque chose

Comment disposer des déchets organiques? On imagine très bien cette interrogation dans un journal canadien et personne ne sourcillerait… à peu près personne. Mais imaginons qu’un Français, un Belge, un Africain francophone lise la même phrase : il nous demanderait tout de suite pourquoi au juste voulons-nous avoir des déchets organiques à notre disposition?

En fait, pour comprendre ladite interrogation, il faut penser en anglais. Ce que l’on veut dire, ici, c’est se débarrasser de nos déchets organiques, les jeter. On peut certes en disposer… mais seulement en anglais.

Le mot disposer  a un sens plus restrictif en français. Deux exemples : « Le peuple kabyle doit disposer de lui-même. » « Le droit de disposer de son corps. » Tout le monde a compris que les Kabyles ne veulent pas se jeter aux poubelles, tandis qu’il est assez rare qu’une personne veuille se débarrasser d’elle-même…

En français, disposer signifie « avoir en sa possession » et « exercer son droit de propriété », ce qui implique, éventuellement, de se débarrasser d’un bien, mais le sens du mot ne peut se limiter à ce dernier sens.

Disposer de soi-même veut dire être libre et indépendant. On parle d’ailleurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La langue des sports est trop souvent teintée d’anglais. « Le Canadien dispose des Sénateurs. » est un autre emprunt à la langue de Shakespeare. Ici, vaincre, avoir raison de auraient été préférables.

Bien oui, il faut souvent travailler très fort dans les coins pour parler français correctement.