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L’Ukraine russifiée

La chute du président Ianoukovitch ainsi que les protestations que suscite sa destitution dans l’est de l’Ukraine mettent en lumière la dualité de ce pays. Bien que les Ukrainiens d’origine russe ne représentent que dix-sept pour cent de la population, la partie orientale du pays est fortement russifiée. De fait, la langue russe en mène large en Ukraine.

Son influence se fait sentir dans la toponymie même du pays. Certains noms de lieux importants sont connus sous leur appellation russe, à commencer par la capitale Kiev, dont le nom véritable est en ukrainien Kyïv. Le Y et le I tréma reproduisent dans notre alphabet un I très allongé. La prononciation véritable est donc Kiiiv.

Même phénomène pour la ville de Kharkov, dont le vrai nom est Kharkiv.

La ville de Lvov est un cas intéressant. Les bouleversements historiques l’ont fait passer de la Pologne (Lwów), à l’Empire d’Autriche (Lemberg), à la Russie (Lvov), avant d’être attribuée à l’Ukraine après la Seconde Guerre mondiale. En ukrainien, elle s’appelle Lviv, pourtant, on continue de l’orthographier à la russe, Lvov.

Le saviez-vous, mais l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl est survenu en Ukraine, et non en Russie? Pourtant, encore une fois, c’est le nom russe qui a droit de cité. Étrange, non? La ville abandonnée s’appelle Tchornobyl en ukrainien.

Est-elle un symbole à elle seule de la russification des Ukrainiens? Je vous laisse en juger.

 

La règle de droit

L’arrivée au pouvoir du regretté Nelson Mandela a permis à l’Afrique du Sud de devenir un État de droit. Qu’est-ce que cela signifie? Un pays où des élections libres ont lieu régulièrement; un pays où les jugements des tribunaux sont respectés et rendus en toute indépendance du pouvoir exécutif.

Tant chez les journalistes que chez les juristes, on entend dire que tel pays pratique la règle de droit. Le Canada, par exemple, maintiendrait la règle de droit… Toutes ces personnes pensent en anglais, et traduisent sans se poser de question le concept de rule of law par règle de droit.

Une simple recherche sur le Net montre que la règle de droit est un concept juridique, une façon d’interpréter la loi. Dans telle cause, par exemple, on dira que la règle de droit est tel ou tel principe. De fait, l’expression anglaise rule of law est un redoutable faux ami, lorsqu’il est question de politique, et les meilleurs traducteurs peuvent tomber dans le piège.

Voyons un exemple où le terme anglais est correctement traduit :

Il y a là refus d’une procédure régulière, ce qui contrevient au principe fondamental de la règle de droit.

This is a denial of due process, a violation of the basic principle of the rule of law

Voici maintenant un exemple où, à mon avis, le terme est mal rendu.

… à un ordre international plus juste fondé sula règle de droit et sur la sécurité collective…

…a fairer international order founded on the rule of law and collective security…

Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas vraiment d’une règle d’interprétation juridique, mais plutôt de la primauté du droit. Le traducteur a calqué l’anglais.

Un État de droit, tel que défini au début de l’article, applique la primauté du droit; celle-ci va bien au-delà de simples interprétation des lois, mais englobe l’ensemble des principes régissant une société démocratique. Cette réalité est rendue en anglais par rule of law, terme qui s’applique aussi bien au monde juridique qu’au monde politique.

Pour en revenir à l’Afrique du Sud, on pourra dire qu’il s’agit maintenant d’un État de droit, ou d’un pays qui respecte la primauté du droit.

 

 

L’antisémitisme

Antisémitisme est un bien vilain mot, non seulement par le phénomène qu’il décrit que par son étymologie. La haine des Juifs est malheureusement très courante et ceux qui l’entretiennent visent précisément le peuple que l’on qualifiait jadis d’« israélite », autre terme qui peut être péjoratif.

Au commencement était le verbe. Haïr, détester un peuple appelle normalement le suffixe « phobe » : francophobe, anglophobe, etc. Curieusement, la haine des Juifs a donné « antisémitisme », que l’on peut considérer comme une impropriété. Si l’on décompose l’expression, on peut lire « contre les Sémites ». Or, les Sémites sont un ensemble de peuples du Proche-Orient ayant parlé dans l’Antiquité des langues sémitiques, notamment les Hébreux et les Arabes. Bref, ce mot ratisse large.

C’est un peu comme si on disait que Don Cherry est un antilatin, alors qu’il est francophobe.

Nous avons donc une impropriété, car l’antisémitisme vise spécifiquement les Juifs, et non les Arabes. Il rejoint les rangs de mots comme Américains, largement accepté pour désigner les habitants des États-Unis, mais incorrect. Mais tenter de lui substituer États-Uniens suscite un déluge de réticences, bien qu’il soit parfaitement correct.

Par quoi pourrait-on alors remplacer antisémitisme?

Il serait plus approprié de parler de « judéophobie », que le Larousse définit comme l’« hostilité systématique à l’égard des Juifs ». Cependant, la judéophobie est une épidémie de sauterelles sur le plan linguistique, car elle peut englober la haine des Juifs, tout comme l’antijudaïsme ou l’antisionisme, qui sont des phénomènes d’un autre ordre.

Je reviens au mot Israélite. Il désignait autrefois le peuple de l’Israël biblique; de nos jours, il peut remplacer le mot Juif, mais, attention, il est souvent employé par les judéophobes.

Et qu’en est-il des Hébreux? Les Israéliens, les habitants d’Israël, parlent l’hébreu, mais on ne peut les appeler Hébreux pour autant. Les Hébreux étaient dans des temps anciens un peuple sémitique chassé de ses terres par les Romains.

Prochain article : Proche et Moyen Orient

Quebec bashing

Les journalistes emploient l’anglicisme Quebec bashing pour désigner le dénigrement systématique du Québec, qui sévit au Canada anglais. Loin de moi l’idée d’épiloguer sur les origines de ce mystérieux phénomène — après tout, les anglophones nous aiment. Ne l’ont-ils pas clamé haut et fort lors du référendum de 1995?

C’est davantage le recours paresseux (encore une fois) à une expression anglaise qui m’intéresse. Pourtant, il n’est guère difficile de traduire Quebec bashing. On pourrait parler d’acharnement anti-québécois, de dénigrement, d’attaques, de dénonciations systématiques du Québec.

Encore faut-il vouloir le dire en français…

Les médias parlent souvent du ROC, du Rest of Canada, alors qu’il serait très facile de le dire ainsi : le reste du Canada. Puisqu’il semble impossible de ne pas glisser des sigles partout, même dans les textes de bonne tenue, allons-y pour RDC. Bien sûr, certains esprits caustiques ne manqueront pas de faire le lien entre le Canada anglais et la République démocratique du Congo. Mais, à moins de vouloir faire des comparaisons boiteuses, il serait difficile de confondre le pays africain et nos amis anglophones.

Les fameux accommodements raisonnables sont l’élément déclencheur de la xénophobie proverbiale des Québécois (ironie). Cette expression a été largement propagée dans les médias francophones. Cependant, beaucoup de gens ignorent qu’elle vient de l’anglais. Eh oui! Dixit l’Office québécois de la langue française : « La première attestation de l’anglais reasonable accomodation apparaît dans un jugement de la Cour suprême du Canada en 1985 au sujet d’un cas de discrimination raciale. Le calque a été récupéré au Québec d’un fait divers dans les années 2002-2003. Répandu par les médias, il est maintenant généralisé. » Soit dit en passant, les accommodements raisonnables ont fait leur entrée dans le Petit Robert il y a de cela quelques années, déjà.

Il faut faire preuve de prudence lorsqu’on emploie le verbe accommoder. En effet, la première définition qu’en donnent les dictionnaires européens est préparer les viandes… et ensuite mettre en accord, adapter.

Par contre, l’utilisation du verbe accommoder, au sens de rendre service, est pour le moins douteuse, et s’inspire de l’anglais.

Traduire les noms de personnalités?

Faut-il franciser les prénoms, voire les noms de famille des personnalités publiques? Non évidemment. C’est du moins ce que l’on est tenté de répondre, après une brève hésitation.

Car hésitation il y a. On peut penser à des personnages historiques marquants dont les noms ont été traduits, en commençant par les empereurs romains (Jules César), suivis des rois et autres souverains  (Jean sans Terre, Catherine de Russie, le kaiser Guillaume II). Sans oublier les chefs de guerre (Tamerlan), les artistes, scientifiques et explorateurs (Léonard de Vinci, Nicholas Copernic et Christophe Colomb).

Pour ceux que ça intéresse, voici leur nom véritable : Julius Caesar, Iekaterina, Wilhelm II, Timur-Lang, Leonardo da Vinci, Mikolaj Kopernik, Cristoforo Colombo.

La traduction des noms de personnalités a fléchi au début du XXe siècle, mais elle a quand même persisté, du moins en ce qui a trait aux prénoms.

Traduction de certains prénoms

Pour des raisons mystérieuses, on a continué de traduire les prénoms de personnalités soviétiques au cours du siècle dernier. Le Petit Père des peuples, Joseph Staline s’appelait en réalité Iossif Djougachvili, son nom géorgien. Son collègue révolutionnaire Léon Trotski s’appelait Lev Bronstein. Pourtant, Lev Kamenev, exécuté après les procès de 1936, a conservé son prénom dans les livres d’histoire. Le cinéaste Serge Eisenstein s’appelait Sergueï, tout comme Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie, aujourd’hui.

On pourrait parler d’Alexandre Soljenitsyne, l’écrivain qui a dénoncé les goulags, dont le prénom correctement translittéré est Aleksandr. La différence avec le français est tellement ténue, qu’il est tentant de traduire.

La translittération

La translittération est la transcription dans les langues écrites en caractères latins de mots provenant de langues possédant un autre alphabet. Comme les sons ne sont pas écrits de la même manière en anglais et en français, les graphies de certains noms peuvent varier. Un bel exemple est Vladimir Poutine en français et Vladimir Putin en anglais[1]

Pour certaines langues, dont le japonais et l’hébreu, l’usage a consacré l’emploi des graphies anglaises, de sorte que les noms des premiers ministres israéliens sont habituellement écrits à l’anglaise. Qu’on en juge : Shimon Peres, Ariel Sharon, Ehud Barak. On remarquera le SH dans Shimon et Sharon, l’absence d’accent aigu et le U prononcé « ou » dans Ehud. Si on translittérait vers le français, il faudrait écrire : Chimone Pérès, Ariel Charone et Éhoud Barak.

Les noms de personnalités israéliennes sont généralement translittérés à l’anglaise lorsqu’ils viennent de langues ne s’écrivant en caractères latins.

Certains seraient tentés de tout translittérer dans notre langue, au nom de la défense à tout prix du français, mais ce serait une erreur, car il faut toujours tenir compte de l’usage, même s’il est parfois absurde.

Le cas Nétanyahou

 S’il était bien translittéré, le nom du premier ministre israélien devrait s’écrire ainsi : Benyamine Nétanyahou. Pourtant, c’est une graphie qu’on ne voit à peu près jamais.

Tout d’abord, il faut savoir que l’hébreu ne s’écrit pas en caractères latins et, comme le russe ou le grec, il faut translittérer les mots issus de cette langue.

Dans ce contexte, on pourrait s’attendre à ce que le nom du premier ministre actuel soit écrit à l’anglaise, c’est-à-dire Benyamin Netanyahu. Il s’agit effectivement d’une des graphies qui circulent, car, phénomène déroutant, on peut en récolter plusieurs, selon le dictionnaire, le journal ou le magazine que l’on consulte, aussi bien en anglais qu’en français.

Pourquoi autant de cafouillage autour de l’actuel premier ministre israélien? Mystère. La confusion semble totale et même les dictionnaires s’embrouillent. Le Robert écrit Netanyahou sans accent dans l’article sur le conflit israélo-arabe, tandis que l’on peut lire Nétanyahou dans la légende d’une photo du chef de gouvernement israélien.

Mais tout cela est de la petite bière si l’on compare les lexicographes aux journalistes. Des publications très bien écrites comme Le Monde, Le Figaro écrivent aussi bien Nétanyahou que Netanyahu, donc sans accent et avec un U à la place du OU. Même Le Monde Diplomatique, souvent cité en exemple pour la qualité de la langue, oscille entre Nétanyahou et Netanyahou.

Sans doute pour plaire à tout le monde, l’édition du Monde du 16 mars 2013 offre deux graphies : Nétanyahou et Netanyahu…

Cette valse hésitation se poursuit avec le prénom, écrit des manières suivantes : Benjamin, Binyamin, Benyamin…  Les anglophones semblent avoir retenu Benjamin, soit la même graphie que pour Benjamin Franklin ou Benjamin Disraeli, du moins si l’on se fie aux dictionnaires courants, comme le Merriam Webster et l’Oxford Dictionary. Les journaux anglais sont moins clairs, pourtant. On trouvera Benjamin Netanyahu dans le New York Times, le Times de Londres, le Boston Globe, et le Washington Post. Quant à Binyamin Netayahu, il se fait plus rare, mais on peut le lire dans le Jerusalem Post, the Guardian et aussi à la BBC.

Il semble donc que Benjamin soit la bonne graphie, mais il n’en est rien. Rappelons-nous que la translittération des noms hébreux doit refléter leur prononciation. Or, tout anglophone qui lit Benjamin sera porté à le prononcer à l’anglaise, alors que le nom original doit s’énoncer ainsi : benne-ya-mine. La graphie Benjamin n’est donc pas une translittération, mais une traduction.

Traduire les noms propres?

L’ennui, c’est que l’on ne traduit plus les noms et les prénoms des personnalités politiques depuis belle lurette. Si le Moyen Âge nous a donné Laurent le Magnifique, il serait impensable se risquer à ce petit jeu de nos jours. Pensez-y, comme il le faut. Imaginez-vous Francis Holland dans un journal britannique pour désigner le président de la France? Le premier ministre Stéphane Harpeur, ça vous dit?

Pour en revenir à Nétanyahou, il faudrait adopter une ligne de conduite claire. De deux choses l’une : ou bien on translittère correctement son nom, ce qui donne Benyamine Nétanyahou, ou bien on adopte la transcription anglaise, Benyamin Netanyahu, pour assurer l’uniformité avec le nom de ses prédécesseurs.

D’autres cas

Il est difficile de comprendre les raisons pour lesquelles l’usage se met soudain à tituber dans certains cas précis.

Les grands principes de la translittération ne sont pas appliqués pour toutes les langues. Les noms russes, arabes, bulgares, serbes, grecs, ceux du Caucase et de l’Asie centrale sont habituellement translittérés, mais pas ceux de l’Inde ou du Japon, par exemple.

C’est donc dire qu’il y a normalement une ligne de conduite à suivre dans une langue donnée, d’où  mon étonnement devant les variations pour le nom du premier ministre israélien actuel.

Ce cas n’est pas unique. Il y a aussi celui de l’ancien président du Pakistan, Pervez Moucharraf. Le Robert écrira Musharraf, donc à l’anglaise, tandis que le Larousse proposera Mucharraf, graphie à moitié translittérée. Là encore, cafouillage monstre dans les médias et sur Internet.

Mais rappelons-nous qu’il s’agit de cas exceptionnels.



[1] Voir mon article à ce sujet dans le volume 2, numéro 4 de 2005 de L’Actualité langagière.

Gouvernement et administration

La question se pose souvent : doit-on dire gouvernement ou administration? Une ville peut-elle avoir un gouvernement ? Pourquoi parle-t-on du gouvernement du Canada, mais de l’administration américaine ?

Qu’est-ce qu’un gouvernement ?

Un gouvernement dirige un État, soit une administration structurée dotée de pouvoirs spécifiques et exclusifs. Le Canada, le Québec et l’Ontario sont des États. On notera que le mot État s’écrit avec la majuscule initiale, dans ce contexte.

Les pays sont dirigés par des gouvernements. Les pays unitaires, comme la France, disposent d’un seul gouvernement; les États fédératifs, comme le Canada ou l’Allemagne, possèdent plusieurs ordres de gouvernement. Cela signifie que les provinces canadiennes, les Länder allemands, disposent de pouvoirs énumérés dans la constitution de leur pays. En théorie, le gouvernement fédéral ne peut empiéter sur ces pouvoirs.

L’anglais utilise le mot government de manière beaucoup plus libérale que le français et applique cette notion aux municipalités, qui, en français, sont dirigées par des administrations.

Qu’est-ce qu’une administration ?

Une administration est un groupe d’élus qui exerce certains pouvoirs de gestion  non exclusifs délégués par un gouvernement. Ces pouvoirs peuvent lui être retirés n’importe quand. Ainsi, une ville peut être mise en tutelle par le gouvernement d’une province, alors que le gouvernement fédéral ne peut dissoudre une province, par exemple.

Il est donc fautif de parler d’un gouvernement municipal.

Le terme administration s’emploie couramment quand on parle du gouvernement des États-Unis. Il s’agit d’un anglicisme passé dans l’usage. On parle de l’administration Obama, de l’administration américaine. Parfois, le gouvernement est désigné en fonction du tandem président/vice-président qui le dirige : l’administration Kennedy-Johnson.  Évidemment, rien ne vous empêche de parler du gouvernement américain ou états-unien.

Le mot administration est un particularisme de nos voisins du sud : jamais on ne verra des expressions comme l’administration australienne, l’administration manitobaine.

En anglais canadien, le même mot est considéré comme un américanisme. On peut certainement parler de la federal administration, au sens de l’ensemble des pouvoirs publics, mais jamais de la Harper administration pour désigner le gouvernement actuellement au pouvoir.

 

 

 

 

Encourager les librairies

L’été bat son plein et nous cherchons tous de bonnes lectures pour meubler (en partie) nos vacances. Heureusement, certains magasins ont déjà sélectionné des livres de lecture facile, pour la plage ou le camping. Ce sont les grandes surfaces. En outre, elles nous les offrent à prix alléchants, souvent réduits de quinze, vingt pour cent. Les livres ne sont pas donnés, alors la tentation est forte de se procurer les derniers romans à la mode, le guide de l’auto et autres chez Costco ou Wall Mart, pour ne pas les nommer.

Les consommateurs en quête d’économies bien légitimes ne se rendent pas compte que ces achats sont autant de coups portés à la survie des librairies indépendantes. Les grandes surfaces viennent tirer le tapis sous les pieds des librairies en bradant le prix des best-sellers. J’ai oeuvré dans le monde du livre pendant quelques années et je puis vous dire que les ventes de livres populaires (romans, livres de recettes, guides pratiques, etc.) sont le pain et le beurre des librairies. Les profits réalisés leur permettent de tenir un stock de fond, moins rentable, certes, mais nécessaire. Lorsque vous chercherez un roman d’Anne Hébert ou de Michel Tremblay, c’est là que vous le trouverez, jamais chez Costco. Et si vous désirez un conseil particulier, votre libraire pourra répondre intelligemment à votre question car il lit des tonnes de livres tous les ans et ses connaissances en littérature valent de l’or.

 Or, la situation des librairies est déjà assez précaire merci à cause des achats en ligne auprès de grandes chaînes américaines, comme Amazon. De plus, les grandes surfaces se fichent complètement de l’épanouissement de la culture : pour elles, les livres sont une marchandise au même titre que les chemises ou les conserves de tomates. C’est pourquoi les grandes surfaces sélectionnent les livres qui se vendent les plus facilement et, ce faisant, tuent à petit feu les vrais marchands de livres.

Avant d »acheter un lot de polars scandinaves en faisant votre épicerie ou en achetant des chaussettes, demandez-vous si les quelques dollars économisés en valent vraiment la peine. Avez-vous envie de voir disparaître votre librairie de quartier où vous aimez tant bouquiner?

Pensez-y.

 

Les Amériques

Depuis de nombreuses années, il est de coutume de parler DES Amériques, plutôt que de l’Amérique, pour désigner notre continent. Ce pluriel pourrait à la rigueur se justifier en soulignant la pluralité des cultures américaines, le grand nombre d’États qui existent sur notre continent, etc. Mais ce raisonnement n’est rien d’autre qu’un magnifique sophisme, car, à bien y penser, on pourrait aussi parler DES Asies, DES Europes…

Il faut chercher l’origine de ce pluriel chez nous voisins du sud, pour qui le terme America ne renvoie pas au continent – sauf lorsqu’il est question de Christophe Colomb qui « découvre » l’Amérique… En fait, America est le diminutif de United States of America. Nous connaissons la propension des anglophones à tout réduire… y compris leur prénom (quand on pense qu’un président se faisait appeler Bill, au lieu de William…). America en est donc venu à désigner la colonie en rupture de ban avec la Grande-Bretagne et, conséquence logique, le gentilé American a été adopté pour désigner ses habitants.

Ce qui nous a donné Américain en français, faux sens qui s’est imposé, qu’on le veuille ou non. Devant ce phénomène, les francophones plus soucieux de la langue ont introduit États-Uniens, que d’aucuns condamnent, le considérant comme un barbarisme, ce qu’il n’est nullement, puisqu’il figure dans les grands dictionnaires depuis plusieurs décennies. Le terme n’est ni ironique, ni péjoratif, contrairement à ce que l’on croit souvent ; il qualifie les habitants des États-Unis. Les détracteurs d’États-Uniens (aussi écrit Étasuniens) auraient intérêt à regarder du côté du monde hispanique, où Estadounidense est d’usage courant.

Revenons à America. Puisque ce mot est uniquement employé pour parler du pays, il fallait bien en trouver un autre pour désigner le continent et on a eu l’idée de mettre le toponyme au pluriel, the Americas. Le français a fini par être contaminé il y a déjà un bon bout de temps. Pensons au roman de Kafka, Amérique, dans lequel il n’est nullement question du continent. Pensons aussi à Tocqueville, De la démocratie en Amérique, dans lequel il analyse le système politique états-unien. Un simple coup d’œil dans la presse française nous montre qu’Amérique est employé à profusion pour parler de la première puissance mondiale. Le risque de confusion avec le nom du continent croît avec l’usage. Les francophones ont donc adopté la solution états-unienne de mettre le nom du continent au pluriel, d’où les Amériques.

Et d’où un certain flou artistique dans la presse et les publications francophones, les rédacteurs employant Amérique tantôt pour désigner le continent, tantôt pour parler du pays.  Le plus simple, en fin de compte, n’est-il pas de dire les États-Unis?

 

 

Législation

Il est très courant dans les médias d’employer législation comme un parfait synonyme de loi. Pourtant les journalistes font fausse route.

Avouons qu’il est facile de tomber dans le piège, puisque, encore une fois l’anglais, a un champ sémantique plus vaste que le français pour certains mots. C’est le cas pour legislation, qui peut désigner une loi en particulier.

En français, la législation est l’ensemble des lois d’un pays. Par extension, une législation peut être un ensemble de plusieurs lois dans un domaine précis.

Il ne saurait donc être question d’une loi en particulier.

On pourrait par exemple parler de la législation en environnement, étant entendu qu’il existe plusieurs lois dans ce domaine.

Il est encore plus erroné de parler d’une législation pour un projet de loi déposé au parlement. En effet, un projet de loi n’est pas une loi, puisqu’il n’a pas encore été approuvé par les députés, ni sanctionné par le chef d’État. Bien entendu, il est encore plus absurde de le qualifier de législation.

Historique

Lorsque j’ai écrit la première mouture de cet article, je ne croyais pas que j’allais le remanier cinq ans plus tard. Force est de constater que, encore et toujours, tout est historique. Tout.

Il fait chaud : nous avons une canicule historique; une rencontre entre deux leaders devient vite historique; un sommet entre deux pays aussi; la saison misérable des Canadiens est historique et sans doute que la Coupe du monde de football en Russie sera également historique.

Les marottes des médias prennent l’allure d’une épidémie dont le ridicule semble leur échapper. À un point tel que certains mots en deviennent galvaudés au point de perdre toute leur force expressive.

Cette tendance à l’hyperbole s’explique facilement par les exigences du style journalistique : un article ou un commentaire doit être vivant, se comprendre facilement, susciter l’intérêt du lecteur, mais on conviendra qu’il y a quand même certaines limites à respecter, notamment le sens des mots.

Le Larousse définit historique ainsi : « Qui est resté célèbre dans l’histoire ou qui mérite de le rester. » Le mot a donc un sens très fort qui appelle à une certaine retenue. Un évènement peut sembler important au moment où on le vit, mais seule… l’histoire tranchera.

Alors qu’est-ce qui est historique? Une évènement d’ENVERGURE, chers journalistes.

  • Le krach boursier de 1929 avec les conséquences énormes qu’il a eu. La ruine des petits épargnants, un chômage massif et la prise du pouvoir par les fascistes en Allemagne et ce qui s’ensuit. Voilà qui est historique.
  • La création du Marché commun européen est 1957 est historique.
  • Le rapatriement de la Constitution au Canada en 1982 est historique.
  • L’élection de Barack Obama aux États-Unis en 2008 est historique.

Avant de qualifier un évènement d’historique, nos scribes auraient intérêt à se demander si on en parlera encore dans 50 ans. Par exemple, un simple repli boursier, si marqué soit-il, ne peut être historique, si la Bourse remonte le mois suivant.

Et non, la triste saison des Canadiens de Montréal n’est PAS HISTORIQUE.