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Mythes et constitution

Il se dit et s’écrit bien des inexactitudes sur la constitution canadienne et, à force de les entendre, on a l’impression qu’elles sont le reflet exact de la réalité. Or il n’en est rien. Les journalistes cherchent à simplifier certaines situations complexes et, d’approximation en approximation, en viennent à déformer la réalité.

Mythe no 1 : le Québec est exclu de la constitution canadienne.

On parle souvent de l’exclusion du Québec de la constitution, parce qu’il n’a pas signé la soi-disant constitution de 1982. Rien de tout cela n’est vrai.

Il est temps que l’on en finisse avec ce mythe. C’est une fausseté et une absurdité colportée par les médias et les politiciens. À ce que je sache, le Québec ne jouit pas d’un statut particulier au Canada, il ne vit pas dans des limbes constitutionnelles. Toutes les dispositions constitutionnelles s’appliquent au Québec, comme partout ailleurs au Canada,  y compris celles adoptées en 1982. Autrement, la sacro-sainte Charte des droits et libertés ne serait pas en vigueur au Québec.

Mythe no 2 : l’Acte de l’Amérique du Nord britannique est la constitution canadienne.

Il faudrait aussi s’entendre sur ce qu’on entend par constitution canadienne. La plupart des gens s’imaginent que l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, signé en 1867, est la constitution du Canada. C’est faux. Et si c’était le cas, comment expliquer qu’on parle de la constitution de 1982?

La Loi constitutionnelle de 1867, anciennement appelée Acte de l’Amérique du Nord britannique, est de loin la plus importante, puisqu’elle institue le régime fédéral canadien, crée la Chambre des communes et le Sénat. Malgré tout, elle n’est qu’une loi constitutionnelle parmi d’autres.

En fait, il faut regarder la constitution comme une pile de livres. On y retrouve la Loi britannique sur la succession au Trône de 1701, aussi bien que le Statut de Westminster de 1931 qui octroyait une quasi-indépendance au Canada.

Mythe no 3 : le Canada a changé de constitution en 1982.

Autre mythe tenace.

Peu de journalistes et de politiciens semblent savoir que la constitution canadienne est un ensemble de lois, 14 votées par le Parlement britannique, 7 par celui du Canada, en plus de 4 décrets du Conseil privé britannique.

La Loi constitutionnelle de 1982 n’abroge pas tous les textes précédents : elle y ajoute certains éléments, dont la fameuse charte de Pierre Elliott Trudeau, une procédure de révision, faussement appelée formule d’amendement. Cette procédure permet au Canada de changer lui-même sa constitution, sans passer par le Parlement de Westminster. C’est la raison pour laquelle notre pays n’était pas entièrement indépendant, avant l’adoption du Statut de Westminster.

Pourquoi? Parce qu’avant 1931, le Canada n’avait pas officiellement le droit de signer des traités sans la permission du Foreign Office de Londres, croyez-le ou non. Le Canada s’est affranchi de ce lien grâce au Statut de Westminster, mais comme le gouvernement fédéral et les provinces n’arrivaient pas à s’entendre sur une formule de révision de la constitution, il fallait encore passer par Londres pour changer notre loi fondamentale. Cette anomalie a été corrigée en 1982.

Sur le plan linguistique, soulignons qu’on ne peut amender une constitution. En français, on amende un projet de loi et on modifie une loi. La constitution étant une loi, elle ne peut être amendée. Autre grande ignorance des temps modernes.

Le Canada n’a donc pas changé de constitution en 1982; le gouvernement fédéral et les 9 provinces canadiennes-anglaises se sont entendus sur une révision de la constitution. Il faut voir la loi de 1982 comme un livre qu’on ajoute sur la pile.

Mythe no 4 : la constitution a été rapatriée en 1982.

On parle beaucoup du soi-disant rapatriement de la Constitution, orchestré par le premier ministre Trudeau. Il s’agit d’une demi-vérité. Le Canada n’a pas «rapatrié» les 14 lois britanniques et les 4 décrets du Conseil privé de Sa Majesté. D’ailleurs, comment peut-on «rapatrier» des textes de loi qui n’ont jamais été canadiens? En anglais, on parle plutôt de patriation. Les francophones s’en tiennent à l’impropriété rapatriement.

Mythe no 5 : le Canada est une confédération.

Dernière inexactitude : le Canada n’est pas une confédération, mais plutôt une fédération, c’est-à-dire un pays subdivisé en États dotés de pouvoirs précis définis dans la constitution. L’Allemagne, les États-Unis sont des fédérations. Une confédération est un regroupement d’États souverains qui délèguent certains pouvoirs à des organismes supranationaux. L’Union européenne est un exemple de confédération.

Si le Canada était vraiment une confédération, le Québec, l’Ontario, l’Alberta seraient des pays membres des Nations Unies. Le terme confédération est une erreur qui remonte à 1867.

Modifier la constitution?

Pour ceux que la question intéresse : pour modifier la constitution, il faut que 7 provinces sur 10 représentant plus de la moitié de la population s’entendent sur une révision. Aucune province ne dispose du droit de veto.

Par ailleurs, il faut l’unanimité des provinces et du gouvernement fédéral pour modifier certains aspects de la constitution. Ce sont : 1) la monarchie; 2) la composition de la Cour suprême; 3) les langues officielles; 4) la procédure de révision de la constitution; 5) le droit d’une province de conserver aux Communes un nombre de députés égal au nombre de sénateurs auquel elle a droit.

Dans les faits, il devient presque impossible de modifier ces éléments fondamentaux. Même si l’unanimité est atteinte, la population de certaines provinces peut désavouer son gouvernement par référendum. Ce qui signifie en clair que tout gain du Québec en vue de régler le contentieux constitutionnel sera soumis au jugement des électeurs de l’Alberta, de l’Ontario, de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan…

Bonne chance aux intéressés.

PROCHAIN ARTICLE : Autres mythes sur la constitution canadienne.

L’auteur possède une maîtrise en science politique. Il se spécialise dans les systèmes politiques fédéraux.

Les slogans électoraux

Les slogans retenus par les principaux partis pour la campagne électorale sont plutôt désolants, pour ne pas dire plus. Manque d’imagination, langue relâchée.

Commençons par le parti des élections à date fixe, le Parti québécois. Plus prospère, plus fort, plus indépendant, plus accueillant.

Il y a bien des non-dits dans ce refrain. Plus accueillant que qui? Plus fort que qui? Ces formulations sont des faux comparatifs, que l’on voit ironiquement en anglais. Par exemple, les smaller enterprises deviennent en français les petites entreprises, et non les entreprises plus petites.

Le Parti libéral veut parler des vraies affaires. Ici, c’est un problème de niveau de langue. Il s’agit d’une formulation qu’on entendrait dans la rue, mais, on le sait, au Québec il est toujours préférable d’abaisser son niveau de langue pour ne pas se faire traiter de snob et se faire dire d’aller vivre en France.

Que diriez-vous de Ensemble, attaquons-nous aux vrais problèmes?

Les campagnes électorales étant essentiellement des campagnes de publicité, on recourt un peu aux mêmes stratagèmes que les firmes de communication pour attirer la sympathie du public. Laissons un peu de temps à M . Couillard, il va peut-être finir par sacrer à toutes les phrases…

On se donne Legault. Un ingénieux jeu de mots, lui aussi à saveur populiste, mais pas tout à fait du français le plus relevé. Il faut dire que son chef parle aussi une langue maladroite, hélas.

Québec solidaire a mieux réussi. Je vote avec ma tête. Suivi d’un petit cœur… Charmant et intelligent. Aucun doute : personne ne va lancer sa chaussure sur les affiches de ce parti de gauche.

Quant à Option nationale, je n’ai vu son slogan, mais il nous sert une désopilante fricassée linguistique, sous forme de question à Mme Marois : Oui ou non, entreprendrez-vous un référendum dans le prochain mandat pour un Québec indépendant?

Cette question du chef Sol Zanetti est renversante sur le plan linguistique. Elle montre que le français au Québec, avec des amis pareils, n’a vraiment pas besoin d’ennemi.

En français : Organiserez-vous un référendum sur l’indépendance du Québec au cours du prochain mandat?

 

Pléonasmes et élections

Mon article précédent sur les pléonasmes avait suscité un certain intérêt. Je reviens donc à la charge encore une fois en espérant ne pas être redondant ni trop répétitif, comme aurait dit La Palice.

Une bonne méthode pour déterminer si nous allons commettre un pléonasme est de comparer ensemble les deux mots, le mieux étant d’ouvrir le dictionnaire. À moins d’un hasard imprévu, vous devriez y voir plus clair. Cela vous évitera de répéter deux fois la même chose.

Parlons un peu d’élections, puisque nous y sommes. À quand une loi sur des élections précipitées à date fixe? Car nos valeureux politiciens se dévisagent mutuellement en s’accusant d’être responsables de ce scrutin inutile. Bien sûr, ils n’ont pas le monopole exclusif de la duplicité et du mensonge trompeurs, mais pourquoi jurent-ils tous, la main sur le cœur, qu’ils feront de la politique autrement, pour aussitôt retomber dans les manœuvres électoralistes? D’ailleurs, essayez d’en trouver un qui réponde directement aux questions, par exemple en commençant sa phrase pour «oui» ou «non».

De fait, ils ne divulguent jamais publiquement le fond de leur pensée. Sur ce plan, ils sont plutôt solidaires les uns des autres.

Cynique moi? Bien oui, c’est une évidence qui crève les yeux.

Un dernier mot avant de finir. Triste de voir M. Couillard se sentir obligé de glisser des phrases en joual dans ses discours, pour faire plus «vrai». Il est un des rares politiciens à manier la langue avec élégance. Bien dommage.

 

Élections et anglicismes

Le Canada ira aux urnes le 19 octobre, mais il n’ira pas en élection, un calque de l’anglais. Dans le merveilleux monde de la politique, et des élections, les anglicismes pullulent, comme partout ailleurs.

Le prochain gouvernement aura un mandat de quatre ans. Il serait erroné d’écrire « la prochaine administration aura un terme de quatre ans. »

Le gouvernement sortant n’a pas dissous le Parlement, pas plus que le premier ministre, d’ailleurs. Cette prérogative revient au gouverneur général, qui représente la reine dans notre pays. Seule le gouverneur général a le pouvoir de déclencher un scrutin et, par la suite, de désigner le premier ministre.

Toutefois, le gouvernement aurait pu être renversé au Parlement par un vote de censure, de défiance ou de blâme. L’expression vote de non-confiance est un autre calque de l’anglais.

Le Parlement examine les projets de loi. Ils peuvent faire l’objet d’amendements, avant d’être adoptés. En français, on amende un projet de loi mais on modifie une loi. Amender une loi est un autre anglicisme.

Au Parlement, il y a deux catégories de députés : ceux d’arrière-ban (et non d’arrière-banc), communément appelés backbenchers. Ceux qui siègent dans les premières rangées s’appellent des députés de premier rang, désignés en anglais sous le nom de frontbenchers.

On compte aussi deux catégories de ministres : les ministres influents ou de premier plan, souvent appelés ministres séniors par ceux qui ont perdu leur français; les ministres moins importants, ceux de second plan, de second rang, sont affublés du titre un peu dérisoire de ministres juniors. Portent-ils la culotte courte?

Le caucus des députés de chaque parti se réunit à huis clos, belle expression française déclassée par l’affreux derrière les portes closes.

Les députés ne passent pas les lois, mais les adoptent. Avis (encore une fois) aux journalistes : une loi n’est PAS une législation. Un ensemble de lois est une législation dans un domaine précis.

Enfin, les députés commettent un anglicisme quand ils répètent « Ce gouvernement… ». Un autre calque de l’anglais. En français, on dénonce LE gouvernement.

L’Ukraine russifiée

La chute du président Ianoukovitch ainsi que les protestations que suscite sa destitution dans l’est de l’Ukraine mettent en lumière la dualité de ce pays. Bien que les Ukrainiens d’origine russe ne représentent que dix-sept pour cent de la population, la partie orientale du pays est fortement russifiée. De fait, la langue russe en mène large en Ukraine.

Son influence se fait sentir dans la toponymie même du pays. Certains noms de lieux importants sont connus sous leur appellation russe, à commencer par la capitale Kiev, dont le nom véritable est en ukrainien Kyïv. Le Y et le I tréma reproduisent dans notre alphabet un I très allongé. La prononciation véritable est donc Kiiiv.

Même phénomène pour la ville de Kharkov, dont le vrai nom est Kharkiv.

La ville de Lvov est un cas intéressant. Les bouleversements historiques l’ont fait passer de la Pologne (Lwów), à l’Empire d’Autriche (Lemberg), à la Russie (Lvov), avant d’être attribuée à l’Ukraine après la Seconde Guerre mondiale. En ukrainien, elle s’appelle Lviv, pourtant, on continue de l’orthographier à la russe, Lvov.

Le saviez-vous, mais l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl est survenu en Ukraine, et non en Russie? Pourtant, encore une fois, c’est le nom russe qui a droit de cité. Étrange, non? La ville abandonnée s’appelle Tchornobyl en ukrainien.

Est-elle un symbole à elle seule de la russification des Ukrainiens? Je vous laisse en juger.

 

La règle de droit

L’arrivée au pouvoir du regretté Nelson Mandela a permis à l’Afrique du Sud de devenir un État de droit. Qu’est-ce que cela signifie? Un pays où des élections libres ont lieu régulièrement; un pays où les jugements des tribunaux sont respectés et rendus en toute indépendance du pouvoir exécutif.

Tant chez les journalistes que chez les juristes, on entend dire que tel pays pratique la règle de droit. Le Canada, par exemple, maintiendrait la règle de droit… Toutes ces personnes pensent en anglais, et traduisent sans se poser de question le concept de rule of law par règle de droit.

Une simple recherche sur le Net montre que la règle de droit est un concept juridique, une façon d’interpréter la loi. Dans telle cause, par exemple, on dira que la règle de droit est tel ou tel principe. De fait, l’expression anglaise rule of law est un redoutable faux ami, lorsqu’il est question de politique, et les meilleurs traducteurs peuvent tomber dans le piège.

Voyons un exemple où le terme anglais est correctement traduit :

Il y a là refus d’une procédure régulière, ce qui contrevient au principe fondamental de la règle de droit.

This is a denial of due process, a violation of the basic principle of the rule of law

Voici maintenant un exemple où, à mon avis, le terme est mal rendu.

… à un ordre international plus juste fondé sula règle de droit et sur la sécurité collective…

…a fairer international order founded on the rule of law and collective security…

Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas vraiment d’une règle d’interprétation juridique, mais plutôt de la primauté du droit. Le traducteur a calqué l’anglais.

Un État de droit, tel que défini au début de l’article, applique la primauté du droit; celle-ci va bien au-delà de simples interprétation des lois, mais englobe l’ensemble des principes régissant une société démocratique. Cette réalité est rendue en anglais par rule of law, terme qui s’applique aussi bien au monde juridique qu’au monde politique.

Pour en revenir à l’Afrique du Sud, on pourra dire qu’il s’agit maintenant d’un État de droit, ou d’un pays qui respecte la primauté du droit.

 

 

L’antisémitisme

Antisémitisme est un bien vilain mot, non seulement par le phénomène qu’il décrit que par son étymologie. La haine des Juifs est malheureusement très courante et ceux qui l’entretiennent visent précisément le peuple que l’on qualifiait jadis d’« israélite », autre terme qui peut être péjoratif.

Au commencement était le verbe. Haïr, détester un peuple appelle normalement le suffixe « phobe » : francophobe, anglophobe, etc. Curieusement, la haine des Juifs a donné « antisémitisme », que l’on peut considérer comme une impropriété. Si l’on décompose l’expression, on peut lire « contre les Sémites ». Or, les Sémites sont un ensemble de peuples du Proche-Orient ayant parlé dans l’Antiquité des langues sémitiques, notamment les Hébreux et les Arabes. Bref, ce mot ratisse large.

C’est un peu comme si on disait que Don Cherry est un antilatin, alors qu’il est francophobe.

Nous avons donc une impropriété, car l’antisémitisme vise spécifiquement les Juifs, et non les Arabes. Il rejoint les rangs de mots comme Américains, largement accepté pour désigner les habitants des États-Unis, mais incorrect. Mais tenter de lui substituer États-Uniens suscite un déluge de réticences, bien qu’il soit parfaitement correct.

Par quoi pourrait-on alors remplacer antisémitisme?

Il serait plus approprié de parler de « judéophobie », que le Larousse définit comme l’« hostilité systématique à l’égard des Juifs ». Cependant, la judéophobie est une épidémie de sauterelles sur le plan linguistique, car elle peut englober la haine des Juifs, tout comme l’antijudaïsme ou l’antisionisme, qui sont des phénomènes d’un autre ordre.

Je reviens au mot Israélite. Il désignait autrefois le peuple de l’Israël biblique; de nos jours, il peut remplacer le mot Juif, mais, attention, il est souvent employé par les judéophobes.

Et qu’en est-il des Hébreux? Les Israéliens, les habitants d’Israël, parlent l’hébreu, mais on ne peut les appeler Hébreux pour autant. Les Hébreux étaient dans des temps anciens un peuple sémitique chassé de ses terres par les Romains.

Prochain article : Proche et Moyen Orient

Quebec bashing

Les journalistes emploient l’anglicisme Quebec bashing pour désigner le dénigrement systématique du Québec, qui sévit au Canada anglais. Loin de moi l’idée d’épiloguer sur les origines de ce mystérieux phénomène — après tout, les anglophones nous aiment. Ne l’ont-ils pas clamé haut et fort lors du référendum de 1995?

C’est davantage le recours paresseux (encore une fois) à une expression anglaise qui m’intéresse. Pourtant, il n’est guère difficile de traduire Quebec bashing. On pourrait parler d’acharnement anti-québécois, de dénigrement, d’attaques, de dénonciations systématiques du Québec.

Encore faut-il vouloir le dire en français…

Les médias parlent souvent du ROC, du Rest of Canada, alors qu’il serait très facile de le dire ainsi : le reste du Canada. Puisqu’il semble impossible de ne pas glisser des sigles partout, même dans les textes de bonne tenue, allons-y pour RDC. Bien sûr, certains esprits caustiques ne manqueront pas de faire le lien entre le Canada anglais et la République démocratique du Congo. Mais, à moins de vouloir faire des comparaisons boiteuses, il serait difficile de confondre le pays africain et nos amis anglophones.

Les fameux accommodements raisonnables sont l’élément déclencheur de la xénophobie proverbiale des Québécois (ironie). Cette expression a été largement propagée dans les médias francophones. Cependant, beaucoup de gens ignorent qu’elle vient de l’anglais. Eh oui! Dixit l’Office québécois de la langue française : « La première attestation de l’anglais reasonable accomodation apparaît dans un jugement de la Cour suprême du Canada en 1985 au sujet d’un cas de discrimination raciale. Le calque a été récupéré au Québec d’un fait divers dans les années 2002-2003. Répandu par les médias, il est maintenant généralisé. » Soit dit en passant, les accommodements raisonnables ont fait leur entrée dans le Petit Robert il y a de cela quelques années, déjà.

Il faut faire preuve de prudence lorsqu’on emploie le verbe accommoder. En effet, la première définition qu’en donnent les dictionnaires européens est préparer les viandes… et ensuite mettre en accord, adapter.

Par contre, l’utilisation du verbe accommoder, au sens de rendre service, est pour le moins douteuse, et s’inspire de l’anglais.

Traduire les noms de personnalités?

Faut-il franciser les prénoms, voire les noms de famille des personnalités publiques? Non évidemment. C’est du moins ce que l’on est tenté de répondre, après une brève hésitation.

Car hésitation il y a. On peut penser à des personnages historiques marquants dont les noms ont été traduits, en commençant par les empereurs romains (Jules César), suivis des rois et autres souverains  (Jean sans Terre, Catherine de Russie, le kaiser Guillaume II). Sans oublier les chefs de guerre (Tamerlan), les artistes, scientifiques et explorateurs (Léonard de Vinci, Nicholas Copernic et Christophe Colomb).

Pour ceux que ça intéresse, voici leur nom véritable : Julius Caesar, Iekaterina, Wilhelm II, Timur-Lang, Leonardo da Vinci, Mikolaj Kopernik, Cristoforo Colombo.

La traduction des noms de personnalités a fléchi au début du XXe siècle, mais elle a quand même persisté, du moins en ce qui a trait aux prénoms.

Traduction de certains prénoms

Pour des raisons mystérieuses, on a continué de traduire les prénoms de personnalités soviétiques au cours du siècle dernier. Le Petit Père des peuples, Joseph Staline s’appelait en réalité Iossif Djougachvili, son nom géorgien. Son collègue révolutionnaire Léon Trotski s’appelait Lev Bronstein. Pourtant, Lev Kamenev, exécuté après les procès de 1936, a conservé son prénom dans les livres d’histoire. Le cinéaste Serge Eisenstein s’appelait Sergueï, tout comme Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie, aujourd’hui.

On pourrait parler d’Alexandre Soljenitsyne, l’écrivain qui a dénoncé les goulags, dont le prénom correctement translittéré est Aleksandr. La différence avec le français est tellement ténue, qu’il est tentant de traduire.

La translittération

La translittération est la transcription dans les langues écrites en caractères latins de mots provenant de langues possédant un autre alphabet. Comme les sons ne sont pas écrits de la même manière en anglais et en français, les graphies de certains noms peuvent varier. Un bel exemple est Vladimir Poutine en français et Vladimir Putin en anglais[1]

Pour certaines langues, dont le japonais et l’hébreu, l’usage a consacré l’emploi des graphies anglaises, de sorte que les noms des premiers ministres israéliens sont habituellement écrits à l’anglaise. Qu’on en juge : Shimon Peres, Ariel Sharon, Ehud Barak. On remarquera le SH dans Shimon et Sharon, l’absence d’accent aigu et le U prononcé « ou » dans Ehud. Si on translittérait vers le français, il faudrait écrire : Chimone Pérès, Ariel Charone et Éhoud Barak.

Les noms de personnalités israéliennes sont généralement translittérés à l’anglaise lorsqu’ils viennent de langues ne s’écrivant en caractères latins.

Certains seraient tentés de tout translittérer dans notre langue, au nom de la défense à tout prix du français, mais ce serait une erreur, car il faut toujours tenir compte de l’usage, même s’il est parfois absurde.

Le cas Nétanyahou

 S’il était bien translittéré, le nom du premier ministre israélien devrait s’écrire ainsi : Benyamine Nétanyahou. Pourtant, c’est une graphie qu’on ne voit à peu près jamais.

Tout d’abord, il faut savoir que l’hébreu ne s’écrit pas en caractères latins et, comme le russe ou le grec, il faut translittérer les mots issus de cette langue.

Dans ce contexte, on pourrait s’attendre à ce que le nom du premier ministre actuel soit écrit à l’anglaise, c’est-à-dire Benyamin Netanyahu. Il s’agit effectivement d’une des graphies qui circulent, car, phénomène déroutant, on peut en récolter plusieurs, selon le dictionnaire, le journal ou le magazine que l’on consulte, aussi bien en anglais qu’en français.

Pourquoi autant de cafouillage autour de l’actuel premier ministre israélien? Mystère. La confusion semble totale et même les dictionnaires s’embrouillent. Le Robert écrit Netanyahou sans accent dans l’article sur le conflit israélo-arabe, tandis que l’on peut lire Nétanyahou dans la légende d’une photo du chef de gouvernement israélien.

Mais tout cela est de la petite bière si l’on compare les lexicographes aux journalistes. Des publications très bien écrites comme Le Monde, Le Figaro écrivent aussi bien Nétanyahou que Netanyahu, donc sans accent et avec un U à la place du OU. Même Le Monde Diplomatique, souvent cité en exemple pour la qualité de la langue, oscille entre Nétanyahou et Netanyahou.

Sans doute pour plaire à tout le monde, l’édition du Monde du 16 mars 2013 offre deux graphies : Nétanyahou et Netanyahu…

Cette valse hésitation se poursuit avec le prénom, écrit des manières suivantes : Benjamin, Binyamin, Benyamin…  Les anglophones semblent avoir retenu Benjamin, soit la même graphie que pour Benjamin Franklin ou Benjamin Disraeli, du moins si l’on se fie aux dictionnaires courants, comme le Merriam Webster et l’Oxford Dictionary. Les journaux anglais sont moins clairs, pourtant. On trouvera Benjamin Netanyahu dans le New York Times, le Times de Londres, le Boston Globe, et le Washington Post. Quant à Binyamin Netayahu, il se fait plus rare, mais on peut le lire dans le Jerusalem Post, the Guardian et aussi à la BBC.

Il semble donc que Benjamin soit la bonne graphie, mais il n’en est rien. Rappelons-nous que la translittération des noms hébreux doit refléter leur prononciation. Or, tout anglophone qui lit Benjamin sera porté à le prononcer à l’anglaise, alors que le nom original doit s’énoncer ainsi : benne-ya-mine. La graphie Benjamin n’est donc pas une translittération, mais une traduction.

Traduire les noms propres?

L’ennui, c’est que l’on ne traduit plus les noms et les prénoms des personnalités politiques depuis belle lurette. Si le Moyen Âge nous a donné Laurent le Magnifique, il serait impensable se risquer à ce petit jeu de nos jours. Pensez-y, comme il le faut. Imaginez-vous Francis Holland dans un journal britannique pour désigner le président de la France? Le premier ministre Stéphane Harpeur, ça vous dit?

Pour en revenir à Nétanyahou, il faudrait adopter une ligne de conduite claire. De deux choses l’une : ou bien on translittère correctement son nom, ce qui donne Benyamine Nétanyahou, ou bien on adopte la transcription anglaise, Benyamin Netanyahu, pour assurer l’uniformité avec le nom de ses prédécesseurs.

D’autres cas

Il est difficile de comprendre les raisons pour lesquelles l’usage se met soudain à tituber dans certains cas précis.

Les grands principes de la translittération ne sont pas appliqués pour toutes les langues. Les noms russes, arabes, bulgares, serbes, grecs, ceux du Caucase et de l’Asie centrale sont habituellement translittérés, mais pas ceux de l’Inde ou du Japon, par exemple.

C’est donc dire qu’il y a normalement une ligne de conduite à suivre dans une langue donnée, d’où  mon étonnement devant les variations pour le nom du premier ministre israélien actuel.

Ce cas n’est pas unique. Il y a aussi celui de l’ancien président du Pakistan, Pervez Moucharraf. Le Robert écrira Musharraf, donc à l’anglaise, tandis que le Larousse proposera Mucharraf, graphie à moitié translittérée. Là encore, cafouillage monstre dans les médias et sur Internet.

Mais rappelons-nous qu’il s’agit de cas exceptionnels.



[1] Voir mon article à ce sujet dans le volume 2, numéro 4 de 2005 de L’Actualité langagière.

Gouvernement et administration

La question se pose souvent : doit-on dire gouvernement ou administration? Une ville peut-elle avoir un gouvernement ? Pourquoi parle-t-on du gouvernement du Canada, mais de l’administration américaine ?

Qu’est-ce qu’un gouvernement ?

Un gouvernement dirige un État, soit une administration structurée dotée de pouvoirs spécifiques et exclusifs. Le Canada, le Québec et l’Ontario sont des États. On notera que le mot État s’écrit avec la majuscule initiale, dans ce contexte.

Les pays sont dirigés par des gouvernements. Les pays unitaires, comme la France, disposent d’un seul gouvernement; les États fédératifs, comme le Canada ou l’Allemagne, possèdent plusieurs ordres de gouvernement. Cela signifie que les provinces canadiennes, les Länder allemands, disposent de pouvoirs énumérés dans la constitution de leur pays. En théorie, le gouvernement fédéral ne peut empiéter sur ces pouvoirs.

L’anglais utilise le mot government de manière beaucoup plus libérale que le français et applique cette notion aux municipalités, qui, en français, sont dirigées par des administrations.

Qu’est-ce qu’une administration ?

Une administration est un groupe d’élus qui exerce certains pouvoirs de gestion  non exclusifs délégués par un gouvernement. Ces pouvoirs peuvent lui être retirés n’importe quand. Ainsi, une ville peut être mise en tutelle par le gouvernement d’une province, alors que le gouvernement fédéral ne peut dissoudre une province, par exemple.

Il est donc fautif de parler d’un gouvernement municipal.

Le terme administration s’emploie couramment quand on parle du gouvernement des États-Unis. Il s’agit d’un anglicisme passé dans l’usage. On parle de l’administration Obama, de l’administration américaine. Parfois, le gouvernement est désigné en fonction du tandem président/vice-président qui le dirige : l’administration Kennedy-Johnson.  Évidemment, rien ne vous empêche de parler du gouvernement américain ou états-unien.

Le mot administration est un particularisme de nos voisins du sud : jamais on ne verra des expressions comme l’administration australienne, l’administration manitobaine.

En anglais canadien, le même mot est considéré comme un américanisme. On peut certainement parler de la federal administration, au sens de l’ensemble des pouvoirs publics, mais jamais de la Harper administration pour désigner le gouvernement actuellement au pouvoir.