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Tueries aux États-Unis : quand vont-elles cesser?

La tuerie d’Orlando n’est que la dernière d’une longue litanie. Chaque fois, une vallée de larmes, des veillées aux chandelles sont suivies d’appels au contrôle des armes à feu.

Et survient une autre tuerie, dans la rue, sur un campus universitaire, quand ce n’est pas un jeune enfant qui abat sa mère par mégarde en saisissant un pistolet qui traînait quelque part…

Les chiffres sont aussi étourdissants que l’aveuglement des Américains. Chaque jour, en moyenne, est ponctué par une tuerie. Il y en a tellement qu’on n’en parle même plus.

Cette année, environ 5000 personnes ont été tuées par des armes à feu chez nos voisins du Sud. On peut donc prévoir qu’un nombre égal de personnes périront jusqu’à Noël. Durant les dix prochaines années, plus de 100 000 Américains seront tués par des pistolets, des carabines, des fusils d’assaut et autres engins du genre.

Pourtant rien ne change. On entend encore et toujours les mêmes sophismes : ce ne sont pas les armes qui tuent, ce sont les gens. Ou encore : si tout le monde était armé, ce genre d’incident n’arriverait plus.

On reste pantois que des adultes vaccinés puissent avancer de telles âneries.

Quant à y être, devrait-on fournir un arsenal aux bambins dans les garderies pour qu’ils puissent se défendre contre un éventuel forcené???

L’impuissance du président Obama devant cette hécatombe est pathétique. Pourquoi en est-on rendu là?

Pour arriver à comprendre il faut considérer deux éléments : la mentalité américaine et l’histoire des États-Unis.

La violence banalisée

Les États-Unis sont un pays malade de violence.

C’est un lieu commun de dire que la violence est aussi américaine que la tarte aux pommes. Pourtant, ce pays a été fondé dans la violence.

L’emploi de la force n’est donc pas nécessairement condamnable. En fait, la violence imprègne beaucoup de comportements. Par exemple, la manière brutale dont le système socio-économique américain écarte tous ceux qui n’arrivent pas à s’enrichir.

Il y a dans ce pays une sorte de darwinisme social impitoyable. Si vous ne réussissez pas, c’est votre faute, alors n’attendez pas d’aide de l’État. Fondez une entreprise, gérez-la bien, et le succès viendra.

D’où l’hérésie ressentie devant l’avènement d’un régime d’assurance-maladie étatisé mis de l’avant pas le président Obama, comme on en voit partout en Occident. Bien des parlementaires américains en ont juré la perte; ils en font une question de principe.

Violence aussi dans les rapports avec des pays amis : pensons à cette interminable épreuve de force avec le Canada sur le bois d’œuvre. Le Canada est pourtant un pays ami.

Regardons aussi le traitement honteux que les policiers américains réservent aux Noirs américains.

La violence éclabousse les productions américaines et personne ne semble s’en inquiéter outre mesure. Quand j’étais plus jeune, je regardais le Bugs Bunny and Roadrunner Hour. Devenu adulte, j’ai été sidéré de constater qu’on se tire dessus à qui mieux mieux. Mais personne ne meurt! Non Daffy Duck a le visage roussi quelques secondes, puis il se porte très bien.

C’est ce qu’on montrait aux enfants. Tirer sur quelqu’un, c’est pas grave.

Alors, comment se surprendre que certains individus en viennent à vouloir régler les problèmes à coups de fusil?

Je me se souviens de ces paroles d’un membre du Congrès américain au sujet du Parti québécois, à l’époque où René Lévesque était premier ministre : « Ici, on les passerait tous par les armes, après on s’expliquerait. » Imagine-t-on pareils propos au Canada?

Le Second Amendement

Les Américains sont donc un peuple violent. (Quatre présidents tombés sous les balles pourraient en témoigner.)

Ils sont aussi un peuple obsédé par les armes à feu. En fait, ils les adorent et ils les vénèrent. On reste consterné de voir partout des foires d’armes à feu auxquelles des parents invitent leurs enfants. Au Canada, on les amène à l’aréna.

Pourquoi cette fascination?

Les Américains se sont libérés de l’emprise britannique par le fer et le sang; ils ont spolié les Amérindiens à coups de carabine, les chassant comme des bisons de leurs terres ancestrales.

Le pistolet, le fusil sont instruments d’avancement, de libération. Ils symbolisent le droit fondamental qu’a l’individu de se défendre.

Le culte des armes est donc un des mythes fondateurs de la Révolution américaine, à un point tel qu’un des premiers amendements votés à leur Constitution était justement de garantir le droit d’en posséder.

En fait, le texte n’est pas aussi clair. Il se lit comme suit : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. »

Une milice ? Ce texte doit être compris dans un contexte où l’on repoussait sans cesse la frontière occidentale des USA. Les nouveaux territoires conquis devaient être défendus par des milices armées de citoyens américains. À la longue, on a fini par interpréter très librement le Second Amendement, compris comme le droit inaliénable de tout Américain de posséder des armes à feu.

Ce droit est devenu un véritable dogme politique. La puissante National Rifle Association, en est le héraut et défend farouchement le maintien du Second Amendement. Toute tentative de réglementer le commerce des armes est perçue comme une attaque visant un des droits fondamentaux des Américains. Être contre les armes, c’est être contre les États-Unis, contre la liberté individuelle, et on ne badine pas avec ça. Essayez de discuter du Second Amendement avec un Américain, et il s’emporte très vite.

Même la tuerie de Sandy Hook, au Connecticut, en 2012, lors de laquelle 20 enfants d’une école primaire ont été massacrés, n’a rien changé. Le Congrès n’a pas bougé.

La méfiance envers l’État

Un autre mythe fondateur des États-Unis est la méfiance envers le pouvoir d’État, que l’on perçoit facilement comme abusif. Le président Reagan illustrait très bien cet état d’esprit lorsqu’il disait : « Le problème, c’est le gouvernement. »

On oublie trop vite l’attentat d’extrême droite commis à Oklahoma City, en avril 1995. Un forcené a fait exploser un camion piégé devant un édifice fédéral pour protester contre le gouvernement tyrannique des États-Unis.

La Révolution américaine est le résultat d’une révolte contre le pouvoir jugé abusif par les colons américains du roi britannique George III. Les pères de la démocratie américaine se sont efforcés de mettre sur pied un gouvernement étroitement encadré par le Congrès et la Cour suprême. Le but étant d’empêcher un pouvoir dictatorial de s’imposer. C’est d’ailleurs pour cela que les Américains confient au Collège électoral le rôle d’élire officiellement le président des États-Unis. La population pourrait finir par élire un despote… Ce n’est pas une blague.

Le résultat, c’est que le président n’est pas le monarque tout-puissant que l’on imagine. Ses pouvoirs sont bien plus limités qu’on le croit et il doit continuellement négocier avec le Congrès pour faire avancer ses projets. Voilà pourquoi Obama ne peut intervenir. Toute initiative de sa part sera bloquée par le Congrès.

Mais que pensent donc les parlementaires américains ? Ne voient-ils pas ce qui se passe ?

Bien sûr. Mais l’influence des lobbies, dont la National Rifle Association, et la peur de violer le Second Amendement sont autant d’éléments paralysants.

Dans ce dossier, les Américains se démarquent clairement de toutes les autres nations occidentales.

Ce qui va de soi au Danemark, en Australie ou au Canada n’est pas compris aux États-Unis. En fait, les Américains n’ont aucune idée de la manière dont ces pays se gouvernent et ils ne s’en soucient pas.

C’est justement là le problème. L’ignorance généralisée des réalités étrangères les empêche de faire des comparaisons. Les Américains sont incapables de prendre du recul et de réfléchir à leurs politiques, parce qu’ils n’en connaissent pas d’autres. Ils deviennent alors prisonniers de leurs traditions, de dogmes politiques présentés comme des vérités éternelles, surtout quand ils sont coulés dans le béton de leur Constitution

C’est l’impasse.

Quand les tueries vont-elles cesser ?

À mon avis, ce n’est pas demain la veille.

L’idée commence à faire son chemin de restreindre l’achat d’armes à feu pour des personnes soupçonnées de terrorisme. On croit rêver. Cette restriction, considérée comme une percée prometteuse chez nos voisins du Sud, relève de l’évidence pour toute personne normalement constituée.

Mais le champ reste libre pour tous les autres individus. Récemment, une journaliste américaine est parvenue à acheter EN SEPT MINUTES un fusil d’assaut semblable à celui utilisé à Orlando.

Alors, si vous n’êtes pas l’une des quelques centaines de personnes soupçonnées de terrorisme, vous pouvez encore vous procurer sans problème une arme semi-automatique tirant des dizaines de balles à la minute.

Vos antécédents, le genre de personne que vous êtes importent peu. Votre droit inaliénable d’acheter une arme à feu ne doit pas être entravé et l’emporte sur toute autre considération. Vous souffrez de problèmes mentaux ? Vous êtes un caractériel violent ? Vous voulez régler son compte à votre voisin bruyant ou vous amuser à tirer sur la foule ? Pas de problème. On ne veut pas le savoir.

Il est possible, toutefois qu’on vous retire le droit de voyager en avion ou de conduire un véhicule. Mais pas celui d’acheter un pistolet.

Alors quand tout cela va-t-il cesser ?

Ma réponse en étonnera beaucoup.

Le jour où vous pourrez aller dans un cinéma américain et visionner un film français, suédois ou tchèque qui n’aura pas été refait au complet avec des acteurs américains. Je blague? Pas du tout. Parce que ce jour-là, cela voudra dire que les Américains se seront enfin ouverts au monde et auront commencé à s’intéresser à ce qui se passe ailleurs.

Et qu’ils auront peut-être remis certaines choses en question.

Car c’est justement l’ignorance dont je parlais tantôt qui est à la source de tous les maux.

Pour l’instant, des millions d’Américains s’apprêtent à voter pour Donald Trump à la présidence des États-Unis. Il est trop simple de le dépeindre comme un matamore hors norme. Justement pas. Des dizaines de membres du Congrès pensent exactement la même chose que lui, sauf qu’ils ne sont pas fantasques comme le milliardaire républicain.

Ce sont eux qui veulent garder intact le Second Amendement. Ce sont eux qui défendent mordicus la vente libre d’armes à feu.

Et qui vote pour ces parlementaires? Qui soutient les extrémistes du Tea Party? Les électeurs américains.

 

Trump : Que va-t-il se passer?

Trump président? Cela paraissait inconcevable il y a quelques mois… et pourtant, le voici propulsé à la Maison-Blanche.

Mais l’exercice du pouvoir pourrait s’avérer beaucoup plus ardu que ne le croit le nouveau président.

La crainte du despotisme

Tout le système politique américain est construit en réaction au despotisme perçu du roi anglais George III qui n’a pas tenu compte des doléances des colons américains. Cela a conduit à la Révolution américaine. Dans le nouveau pays, la crainte de porter au pouvoir un despote est devenue une obsession nationale.

En 1787, les Américains élaborent ce qui est devenu la Constitution des États-Unis. Le premier garde-fou dressé est le Collège électoral. En gros, ce sont des représentants des États qui désignent officiellement le président des États-Unis. Ce sont eux que les électeurs américains choisiront en novembre, car ils ne votent pas directement pour le président.

Le Collège est censé protéger les électeurs contre leur propre étourderie. En théorie, il doit barrer la route à tout candidat qui cherche à devenir un dictateur. Bien entendu, ce filtre est une illusion, car il repose sur le principe que les grands électeurs du Collège seraient plus avisés que la majorité de la population.

Or, les grands électeurs ne sont pas un corps de philosophes, loin de là. Ce sont des personnalités désignées par les partis : de vieux militants, des collecteurs fonds, des personnes bien en vue. Mais certainement pas de grands penseurs. Comme ils sont étiquetés démocrates ou républicains, il est peu probable qu’ils voteront contre leur propre candidat. En fait, certains États interdisent le changement d’allégeance.

Depuis la fondation des États-Unis modernes, en 1787, seul une dizaine ont changé d’avis.

Le Collège électoral ne joue donc pas le rôle qu’on lui a attribué à l’origine.

Un président entravé

Une fois au pouvoir, le président n’est pas au bout de ses peines, tant s’en faut. Tout ce qu’il fait est scruté à la loupe par le Congrès et ce dernier peut lui mettre des bâtons dans les roues et entraver toutes les initiatives qui lui déplaisent.

On aurait tort de comparer le président états-unien au premier ministre canadien. Au risque d’en surprendre quelques-uns, c’est le second qui a plus de pouvoir. En effet, le chef du gouvernement canadien peut faire nommer les sénateurs, les juges à la Cour suprême et choisir les ambassadeurs à peu près comme bon lui semble.

Rien de semblable pour le président américain. Il doit obtenir l’imprimatur du Sénat.

Le système américain repose sur le  jeu de poids et de contrepoids. Personne n’a les coudées franches. Le Congrès surveille tout ce que fait le président, mais ne peut le renverser. Le président peut toutefois opposer son véto à toute loi qu’il juge abusive. La Cour suprême s’assure que la présidence et les parlementaires n’outrepassent pas leurs pouvoirs.

Le président américain n’a rien à voir avec un chef de parti canadien. Il est désigné par une convention, mais n’est pas chef de parti. S’il perd ses élections, il ne revient sous la forme d’un chef de l’opposition. Il s’éclipse.

Il a donc relativement peu d’ascendant sur les membres du Congrès. Ces derniers siègent parfois depuis de longues années et ne doivent rien au président nouvellement élu. En plus, la discipline de vote telle qu’on la connaît au Canada n’existe pas. Le président ne jouit pas d’une majorité asservie qui vote automatiquement pour lui à tout coup.

Au Congrès, les majorités se font et se défont à chaque vote. Des républicains voteront contre le président Trump et des démocrates pourront l’appuyer dans certains cas. Le président Trump devra donc continuellement négocier avec le Congrès pour que ses initiatives deviennent force de loi. Il risque de trouver cela très difficile. Pas question de mettre à la porte les représentants et les sénateurs… En effet, le président ne peut dissoudre le Congrès. Il doit vivre avec…

De plus, l’un des rôles du Congrès est justement de surveiller tout ce que fait le président. Ce dernier n’a pas les coudées franches, bien au contraire.

Pour compliquer les choses, un président ne peut présenter directement de projet de loi, car il ne siège pas au Congrès. Certains parlementaires pourront le faire en son nom. Mais, par la suite, rien n’est gagné d’avance.

Le Congrès pourra défaire le projet de loi présidentiel. Le chef d’État n’est pas tenu de démissionner et la vie continue.

Le Congrès peut non seulement contrecarrer les initiatives présidentielles, mais s’opposer systématiquement à lui. On l’a vu clairement avec le président Obama, incapable de faire adopter une législation plus restrictive dans le commerce des armes à feu.

Le Congrès exerce surtout un rôle de surveillance. Un président qui essaierait de le bousculer, de lui forcer la main sans arrêt, se heurterait à une farouche opposition.

Le vieux réflexe américain de se méfier de tout pouvoir absolu pourrait bien jouer.

Un éventuel président Trump qui chercherait à aller trop loin en ne respectant pas les limites strictes de son pouvoir, en refusant de tenir compte du Congrès et en essayant de gouverner par décret déclencherait une crise. Il pourrait voir le Congrès se dresser contre lui et le destituer.

Destitution du président

Les pères de la Constitution de 1787 ont voulu s’assurer que jamais un président ne puisse intimider le Congrès pour le forcer à adopter des lois abusives. La Constitution prévoit une procédure en destitution appelée impeachment. Elle permet la mise en accusation du président s’il est formellement accusé de crime grave (high crime) et de délit (misdemeanor).

Ce sont là deux termes très vagues, soit, mais les parlementaires n’hésiteraient pas à qualifier de crime grave, voire de trahison, toute action d’un président qui pencherait vers une forme ou une autre de pouvoir personnel.

Qu’arriverait-il? La destitution, tout simplement.

Dans ce processus complexe, la Chambre des représentants peut adopter un acte d’accusation appelé Bill of Impeachement. Celui-ci énonce des chefs d’accusation. La Chambre passe le relai au Sénat qui se prononce sur les chefs d’accusation. Si l’un d’entre eux est retenu à la majorité des deux tiers, le président est destitué.

Cela n’est jamais arrivé. Nixon n’a jamais été destitué, mais les représentants avaient décidé de le mettre en accusation. Il a préféré démissionner.

Il est bien sûr trop tôt pour prédire un tel scénario. Mais il est très clair que tout politicien qui entend jouer au matamore une fois rendu à la Maison-Blanche se heurtera très vite à l’ensemble de la classe politique américaine. Et la possibilité que les tribunaux s’en mêlent est aussi très réelle.

En fin de compte, l’élection de Trump pourrait constituer un test capital et révélateur de la solidité des institutions américaines.

Politiciens ou politiques?

 

Les personnes qui œuvrent sur la scène politique ne sont pas désignées de la même façon des deux côtés de l’Atlantique. Au Québec, on parle plutôt de politiciens, tandis qu’en Europe il est question de politiques.

Ce dernier terme se voit rarement chez nous; certains le considèrent même comme pédant.

Le problème avec politicien, c’est l’ambivalence. On peut en effet l’employer de façon neutre au sens d’une « personne qui exerce une action politique », comme l’indique Le Petit Robert. Toutefois ce même mot cache un côté sombre qui apparaît dans l’adjectif, mais aussi dans le substantif.

Pensons aux expressions suivantes : promesse de politicien (non tenue); manœuvre politicienne (retorse); réponse de politicien (esquive). Le Petit Larousse précise : « Qui relève d’une politique intrigante et intéressée. »

Le mot en question nous est venu par l’anglais… qui s’est inspiré du français politique.

Dans la langue d’Obama, il est employé de manière neutre, mais aussi in a derogatory sense, pour reprendre la phraséologie du Collins.

Par contre, le substantif politique est plus neutre. On parle d’une personne qui gouverne, tout simplement. Cette définition, proposée par Le Petit Robert, est restrictive, car elle écarte les membres de l’opposition. Le Larousse est plus précis : « Homme ou femme politique. »

C’est pourquoi, l’expression les politiques, pour désigner la classe politique dans son ensemble, me paraît plus juste. Malheureusement, elle n’est guère usitée au Canada.

Monsieur

Monsieur est mort, vive Monsieur!

Les recueils de citations de Jacques Parizeau pullulent dans la Grande Toile. Celle qui revient très souvent est la fameuse échappée de rhétorique sur le vote ethnique. Bien peu de médias se donnent la peine de mentionner qu’au lendemain de la défaite référendaire, le premier ministre démissionnaire avait avoué être allé un peu loin. On attendait un acte de contrition, il n’est pas venu. On ne lui a jamais pardonné.

Jacques Parizeau parlait l’anglais avec un accent londonien. Il s’exprimait aussi très bien en français et savait se montrer créatif. Qui a oublié le fameux « s’autopeluredebananiser », ou encore : « Il ne faut pas laisser le Parti québécois s’unionnationaliser. »?

L’un des rares architectes de la Révolution tranquille disait également : « Mon Dieu, je botterais le derrière de quiconque au Québec qui ne saurait parler l’anglais. En effet, à notre époque, un petit peuple comme nous se doit de le parler. »

Mais celle que je préfère me paraît encore d’une actualité indéniable : « La religion des uns ne doit pas devenir la loi des autres. »

À méditer.

 

Fusillade?

Ce matin, les journaux évoquent encore la supposée fusillade du 22 octobre lors de laquelle un malheureux soldat a été froidement assassiné devant le monument aux Morts, à Ottawa. Or, ce qui s’est passé dans la capitale, et avant à Saint-Jean-sur-Richelieu, n’est pas une simple fusillade, c’est un attentat.

Un attentat inspiré par le groupe fanatique qui se fait appeler État islamique. Non, il ne s’agit pas d’un échange de coups de feu lors d’un vol de banque, mais bien d’un acte violent motivé par la politique et la religion.

On oublie vite que l’assassin avait pour but de décimer les caucus conservateur et néo-démocrate. S’il était parvenu à ses fins, nous aurions été témoins d’une tragédie politique d’une ampleur jamais vue dans notre pays. Pourtant, certains médias continuent de parler de fusillade.

Les médias français, eux, parlent bel et bien de l’attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo. Personne, chez nos cousins, ne songerait un seul instant à en minimiser l’horreur.

De retour au Québec. Le 4 septembre 2012, Richard Henry Bain tuait lui aussi un innocent et voulait assassiner la première ministre élue, Pauline Marois. Certes, l’individu souffrait de problèmes mentaux, mais son but était quand même d’éliminer une personnalité politique pour des raisons politiques. Là encore, les médias ont cafouillé, parlant d’attentat, de fusillade, des évènements du 4 septembre, etc. Il y a deux jours, La Presse parlait encore de fusillade. Aurait-il fallu que madame Marois meure sous les balles pour qu’on parle d’attentat?

Pourquoi autant de pusillanimité?

À mon sens, on peut y voir un effet collatéral du courant de rectitude politique qui traverse les sociétés occidentales depuis quelques décennies. Au départ, les intentions étaient bonnes : éliminer du vocabulaire courant des appellations insultantes pour certaines catégories de personnes. Un seul exemple suffira : les arriérés mentaux, devenus des personnes souffrant de déficience intellectuelle.

Mais les zélateurs du politiquement correct ont poussé le bouchon jusqu’au fond de la bouteille; les sourds sont devenus de malentendants, des patients sont maintenant des bénéficiaires (de quoi au juste?).

Bref tout le monde marche sur des œufs et la moindre incartade de vocabulaire peut coûter cher. Alors on atténue sans cesse. Ce travestissement du vocabulaire est devenu un réflexe bien implanté, surtout quand il sert des fins politiques. Normand Baillargeon, dans son Petit cours d’autodéfense intellectuelle, en donne de beaux exemples issus de la Guerre du Golfe.

Pertes collatérales = mort de civils

Frappe chirurgicale = bombardement que l’on espère précis en raison de la présence de civils.

Bien entendu, je ne prête pas aux journalistes les noirs desseins du gouvernement Bush. Mais le réflexe est quand même bien implanté. La preuve étant que le vocabulaire militaire précité reparaît régulièrement dans nos médias.

Un autre explication serait que notre pays n’a pas de tradition d’attentats politiques, sauf ceux du FLQ  et quelques-uns commis par la GRC. Peut-être que cette pusillanimité est le fruit d’une sorte de refoulement collectif : non c’est impossible, cela ne peut pas se produire chez nous.

Pourtant, c’est arrivé. Le Canada a été victime d’attentats terroristes. Sachons le reconnaître.

Les institutions américaines

Dans des articles précédents, je me suis penché sur les expressions Amérique et Américain ainsi que sur États-Uniens. J’y faisais état de l’influence de nos voisins du sud sur la langue française.

On oublie souvent que le vocabulaire politique américain a aussi déteint sur notre langue; c’est ce qu’on appelle des américanismes. Certains d’entre eux sont passés dans les dictionnaires.

État des lieux

On lit constamment dans les médias l’expression l’administration américaine, l’administration Obama-Biden. Le fait de désigner un gouvernement sous le vocable d’administration est clairement un anglicisme. Bien entendu, il est tout à fait correct de parler de l’administration publique en général, mais, en français, un gouvernement est un gouvernement.

Autre anglicisme qui a la cote : la convention républicaine, démocrate. Il s’agit plutôt d’un congrès. Mais là encore, l’expression est passée dans les dictionnaires.

Parlant de congrès, comment ne pas souligner que le Parlement des États-Unis s’appelle justement le Congrès? Il est divisé en deux chambres : la Chambre des représentants et le Sénat. Quant au président, il réside à la Maison-Blanche.

Un faux raisonnement

La grande question qui se pose, lorsqu’on traite des États-Unis, est la traduction des noms d’organismes officiels. On entend souvent le raisonnement suivant : il ne faut pas traduire ces noms parce que le français n’est pas langue officielle aux États-Unis. Voilà un raisonnement spécieux qui ne tient pas la route, quand on y pense bien. Tous les noms mentionnés ci-dessus sont des traductions officieuses; traductions essentielles, parce qu’autrement il faudrait parler de la White House, du American Congress, du president of the United States…

Le français n’est pas non plus la langue officielle du Japon. Faudrait-il énoncer les noms de partis japonais, les termes premier ministre, empereur en langue nipponne, sous prétexte qu’il n’existe aucune traduction officielle? On voit bien que ça ne fonctionne pas. Depuis des siècles, nous utilisons des traductions officieuses pour décrire les réalités étrangères. Et cela vaut pour les États-Unis.

Revenons à notre question : faut-il traduire les noms d’organismes américains. Oui certes, mais il faut tenir compte de l’usage. Certains d’entre eux se traduisent couramment : les Centres de contrôle et de prévention des maladies; la Réserve fédérale américaine; le Bureau du représentant américain au commerce.

Par contre, d’autres expressions restent en anglais : l’inénarrable Surgeon General, une sorte de directeur général de la santé. On pourrait aussi penser à l’Office of Management Budget, qui est un peu le Conseil du Trésor de nos voisins.

De fait, la majorité des noms d’organismes états-uniens restent en anglais. Les exceptions sont généralement bien connues.

Certains noms s’énoncent avec des sigles, eux aussi bien connus. Pensons à la CIA, au FBI et à la NASA. Ces organismes voient parfois leur appellation traduite de manière approximative : l’Agence spatiale américaine, la Police fédérale, l’Agence (centrale) de renseignement.

Et les majuscules?

Se pose la question des majuscules. J’entends souvent dans mes salles de cour la réflexion suivante : « Il ne faut pas mettre la majuscule à ces noms, parce qu’ils ne sont pas officiels. » Faux raisonnement, encore une fois. Procédons par l’absurde : le congrès américain, le parti démocrate, la maison blanche…

Ces exemples suffisent, je crois.

Il est pratique courante, en français, de mettre la majuscule initiale aux noms d’institutions. S’abstenir de le faire pour les organismes étrangers revient à créer deux catégories d’appellations, ce qui nous place parfois devant des choix difficiles, et nuit à l’uniformité des textes.

Pour une fois, faisons les choses simplement.

L’attentat du 22 Octobre à Ottawa

On évoque avec horreur le souvenir des attentats du 11 Septembre. Désormais, on parlera au Canada de l’attentat du 22 Octobre. Si on ajoute l’année, cela devient l’attentat du 22 octobre 2014.

Certains médias parlent encore de fusillade, alors qu’il s’agit bel et bien d’un acte motivé par une idéologie spécifique. Rien à voir avec le braquage d’une banque. Un forcené qui pénètre dans un parlement dans le but d’assassiner des gens commet un attentat, que certains qualifieront de terroriste.

Sur le plan linguistique, il importe d’écrire ces expressions correctement, c’est-à-dire en employant la majuscule. Celle-ci désigne un événement clé dans l’histoire. Ne pas l’employer banalise la date et en rabaisse l’importance.

Comparons : les événements du 11 septembre et les événements du 11 Septembre. Lequel retient davantage l’attention?

Les règles quant à l’utilisation ou non du trait d’union dans les dates historiques ne sont pas claires. On voit toutes sortes de graphies. Cependant, l’Office québécois de la langue française préconise l’absence de trait d’union.

D’autres événements historiques comportant un élément de date voient leur nom écrit avec la majuscule. Par exemple, la Crise d’Octobre, la Monarchie de Juillet en France, la Révolution d’Octobre en Russie.

L’État islamique

Le groupe qui se fait appeler l’État islamique constitue non seulement un problème politique, mais aussi un problème terminologique.

Au départ, cette organisation terroriste se faisait appeler État islamique en Iraq et au Levant, avant de raccourcir son nom. Elle contrôle une vaste portion de territoire en dans le nord de l’Iraq et en Syrie et se finance généreusement en vendant du pétrole sur le marché noir.

Les djihadistes, ces combattants musulmans, veulent fonder un califat, soit un territoire soumis à un calife, un souverain musulman qui se dit successeur de Mahomet, aussi appelé Muhammad.

Bien entendu, cette entité territoriale n’est pas reconnue à l’échelle internationale, de sorte qu’on peut difficilement parler d’État, car elle ne possède aucun véritable gouvernement ni de frontières clairement délimitées. De fait, le groupe tente plutôt d’élargir ces frontières aux dépens des pays voisins.

C’est ce qui explique que la France a décidé de ne plus parler d’État islamique; elle recourt plutôt à l’acronyme Daech, qui signifie État islamique en Iraq et au Levant. Cet acronyme rend furieux le groupe terroriste puisqu’il gomme les mots clés « État » et « islamique ». La graphie anglaise Daesh adoptée par le gouvernement français rend furieux tout ceux qui ont à cœur l’épanouissement du français.

Certains médias ont emboité le pas, sans nécessairement utiliser l’acronyme. Le Devoir et La Presse parlent du groupe État islamique; Radio-Canada parle du groupe armé État islamique. En France, Le Monde, Le Monde Diplomatique, Le Figaro semblent s’accrocher à l’appellation État islamique.

Le terme djihadiste figure dans les dictionnaires, parfois orthographié jihadiste. Je ne recommande pas cette graphie, inspirée de l’anglais. Qu’est-ce que le djihad? Une guerre sainte, bien sûr, menée par des musulmans. Mais le mot a aussi un autre sens, méconnu, celui-là. Dixit Le Larousse : « Combat intérieur que tout musulman doit mener contre ses passions. » Le djihad n’est donc pas toujours une guerre sainte.

Ceux qui luttent contre le groupe État islamique forment une coalition, souvent appelée coalition antidjihadiste; certains l’écrivent au pluriel : coalition antidjihadistes. On peut voir la chose sous deux angles : une coalition que l’on qualifie d’antidjihadiste, ou encore une coalition contre les djihadistes, ce qui explique probablement le pluriel.

Le terme antidjihadiste ne figure pas encore dans les dictionnaires, mais cela viendra. Ce n’est pas une raison pour ne pas l’employer.

 

Indépendance et souveraineté

Les Québécois ont peur des mots, peut-être parce qu’ils ne les comprennent pas toujours.

Les réflexions de Lucien Bouchard sur l’indépendance du Québec, les turbulences au Bloc québécois, le prochain référendum en Écosse… Tous ces évènements mettent en lumière deux termes avec lesquels les ténors indépendantistes jonglent depuis presque 50 ans.

En 1967, René Lévesque fonde le Mouvement Souveraineté-Association qui, l’année suivante, fusionnera avec le Ralliement national pour devenir le Parti québécois. M. Lévesque était réticent à utiliser le terme «québécois» et favorisait une appellation comme «Parti souverainiste».

On voit que le mot indépendance suscitait beaucoup de méfiance, sauf pour les militants du Rassemblement pour l’indépendance nationale.

Souveraineté, indépendance, n’est-ce pas du pareil au même?

Pourquoi cette jonglerie sémantique?

Qu’est-ce que l’indépendance? Larousse : «Autonomie politique, souveraineté nationale. Proclamer l’indépendance d’une nation.».  C’est à la fois concis et clair. Qu’en est-il de la souveraineté? Larousse : «Pouvoir suprême reconnu à l’État, qui implique l’exclusivité de sa compétence sur le territoire national et son indépendance internationale, où il n’est limité que par ses propres engagements.»

Impossible d’être plus clair. Ceux qui voient dans la souveraineté du Québec une sorte d’atténuation de l’indépendance ont tout faux, car les deux termes s’équivalent.

Alors pourquoi cette insistance sur la souveraineté et le quasi-bannissement de l’indépendance?

Tout est une question de perception. Certains pourraient penser qu’un Québec indépendant serait un État autarcique, autosuffisant, si vous préférez. Pourtant, cette interprétation ne correspondant au sens du mot «indépendant».

Ainsi, les États-Unis, l’Allemagne, la France, l’Australie sont des États indépendants. Cela ne signifie pas qu’ils ont érigé une muraille autour d’eux, loin de là. Être souverain, cela signifie se gouverner soi-même, chose que le Québec fait déjà en partie, en tant qu’État membre d’une fédération.

Mais, en politique, les perceptions l’emportent souvent sur la réalité. Ceux qui redoutent l’indépendance du Québec s’imaginent que nous cesserions d’avoir des relations commerciales avec les autres pays. En fait, le Québec irait rejoindre les rangs des petites nations comme la Suède et la Norvège, la première étant membre de l’Union européenne, l’autre pas.

Mais devant cette peur massive du mot «indépendance», les ténors indépendantistes ont reculé et cessé d’expliquer leur projet politique (sauf pour l’éphémère gouvernement Parizeau). D’où cette quête d’un mot plus rassurant, comme «souveraineté».

D’où, aussi, les deux questions alambiquées des référendums de 1980 et 1995. Demander au peuple québécois s’il veut être indépendant aurait été trop brutal. Mieux valait demander un mandat de négocier la souveraineté-association en 1980 et l’établissement d’une souveraineté-partenariat en 1995 dans le cadre (sic) du projet de loi sur l’avenir du Québec. Ouf!

Comme disait l’autre, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

Peut-on être surpris qu’un certain nombre de gens mal informés ait voté Oui en n’étant pas conscients que leur vote impliquait l’accession du Québec à l’indépendance? Que d’autres ait voté Oui tout en espérant donner au Québec un rapport de force pour négocier un renouvellement du fédéralisme? C’est ce qui arrive quand on joue sur les mots et qu’on refuse, pendant une quarantaine d’années, d’appeler un chat un chat.

Quelle force aurait eu un Oui gagnant, si une bonne partie de l’électorat avait été convaincue que la souveraineté et l’indépendance, ce n’est pas la même chose?

Les Écossais ont été beaucoup plus clairs; le 18 septembre 2014, ils ont répondu non à la question suivante : «L’Écosse devrait-elle être un pays indépendant?» Pas un État souverain, pas un État associé à la Grande-Bretagne.

Ici, difficile de faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas. Les Écossais ont voté contre l’indépendance de leur nation. Point à la ligne.

 

 

 

Contre-terrorisme

L’attentat commis par les rebelles pro-russes d’Ukraine contre un avion malaisien nous rappelle que le terrorisme peut prendre plusieurs formes.

La lutte contre le terrorisme aussi, entre autres sur le plan linguistique. Il est courant d’entendre des commentateurs parler de «contre-terrorisme», sans qu’ils ne se rendent compte de ce qu’ils disent. Voyons la définition qu’en donne le Larousse : «Ensemble d’actions ripostant au terrorisme par des moyens analogues.» Oui, vous avez bien lu.

Le contre-terrorisme n’est pas une série de moyens adoptés par un État pour se protéger, comme la surveillance des personnes suspectes, mais bien l’emploi des mêmes méthodes : attentats à la bombe, enlèvements, etc.

L’anglais a un mot bien précis pour désigner la lutte au contre le terrorisme : counter-terrorism. Tiens donc! Autre calque de l’anglais? Ignorance? Les paris sont ouverts.

Le plus troublant est que le ministère de la Défense de France emploie le terme contre-terrorisme pour parler de la lutte contre le terrorisme. Le ministère a-t-il été infiltré?