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Proche- et Moyen-Orient : quelle différence?

Les anglophones disent Middle East, nous disons Proche-Orient, bien qu’on entende aussi Moyen-Orient. Alors ces deux termes sont-ils de parfaits synonymes? Et comment expliquer l’extinction de l’anglais Near East?

Toutes ces questions renvoient à la manière de définir ces expressions, et là commencent les ennuis. Les dictionnaires anglais et français, de même que Wikipédia et d’autres sources électroniques offrent des vues contrastées qui, en fin de compte, sèment la confusion.

Examinons le cas de Proche-Orient. Tout d’abord, proche par rapport à quoi? À l’Europe, bien entendu. Traditionnellement, il s’agit des pays du pourtour de la Méditerranée, soit le Liban, l’Égypte, Israël, la Turquie et la Syrie; mais certains y ajoutaient aussi bien la Libye que la Jordanie, de même que la péninsule d’Arabie. À mon sens, il est un peu difficile de parler du Proche-Orient, quand on y inclut des États lointains, comme le Yémen ou le Qatar.

Le Moyen-Orient, lui, regroupait justement les pays de la péninsule d’Arabie, mais aussi des États plus à l’est, comme l’Iran, l’Iraq et, parfois, l’Afghanistan et le Pakistan.

Le conflit israélo-arabe, qui empoisonne les relations internationales depuis une soixantaine d’années, est venu brouiller les cartes, puisqu’il accapare toute l’attention. Les États impliqués ne se limitent pas vraiment au Proche-Orient, au sens strict de pays riverains de la Méditerranée. De fait, des pays comme l’Iran et le Pakistan, qui sert de refuge et de lieu d’entraînement aux djihadistes, y sont aussi partie prenante.

C’est pourquoi bon nombre d’observateurs voient la région dans son ensemble; la distinction Proche- et Moyen-Orient est donc moins pertinente. Ainsi s’explique l’apparition du Middle East anglais. Je pense qu’il vaut la peine de lire la définition qu’en donne le Merriam Webster :

« Geographic region where Europe, Africa, and Asia meet. It is an unofficial and imprecise term that now generally encompasses the lands around the southern and eastern shores of the Mediterranean Sea—notably Egypt, Jordan, Israel, Lebanon, and Syria—as well as Iran, Iraq, and the countries of the Arabian Peninsula. Afghanistan, Libya, Turkey, and The Sudan are sometimes also included. »

On voit que cette définition ratisse très large, mais qu’elle permet d’englober toute la région, d’où l’éviction de Near East.

Comme il arrive souvent, le français a fini par subir l’influence de l’anglais, comme le signale d’ailleurs Le Petit Robert des noms propres. Selon lui, Moyen-Orient peut aussi comprendre les pays du Croissant fertile, ceux de la péninsule d’Arabie, la Turquie, le Pakistan, l’Iran, l’Afghanistan, la Libye et l’Égypte. Bref, Proche-Orient perd toute pertinence, puisqu’il est phagocyté par la notion de Moyen-Orient élargi.

La confusion est encore plus grave en français, car bon nombre de rédacteurs et de publications utilisent Proche-Orient, lorsqu’il est question du conflit israélo-arabe, tandis que d’autres parlent de Moyen-Orient. Or, cette dernière région n’englobait pas, jusqu’à tout récemment, les pays du pourtour de la Méditerranée. Apparemment, il faudra s’y faire.

Les surnoms géographiques

Les surnoms que l’on attribue aux pays, villes et continents relèvent souvent de la plus grande poésie. La Sublime Porte, cela vous dit quelque chose? Il s’agit d’Istanbul, ancienne capitale de ce que l’on appelait prosaïquement l’Homme malade de l’Europe, c’est-à-dire l’Empire ottoman, devenu ensuite la Turquie.

Les rédacteurs trempaient parfois leur plume d’oie dans un encrier empli d’eau de rose.

  • Le Trône du Chrysanthème : le Japon
  • La Verte Érin : l’Irlande
  • Le Toit du Monde : le Tibet
  • Le Pays du Matin calme : la Corée
  • Le Céleste Empire ou encore l’Empire du Milieu : la Chine

Toutefois, certains surnoms étaient nettement plus terre à terre, et même quelque peu agressifs :

  • La Perfide Albion : l’Angleterre
  • La Plat Pays : la Belgique
  • La Botte : l’Italie
  • L’Hexagone : la France

Bon nombre de référents reviennent, sans doute à cause de leur puissance évocatrice :

  • La Perle du Danube : Budapest
  • La Perle de l’Orient : Alexandrie
  • La Perle de l’Adriatique : Dubrovnik

Venise, la Cité des Doges, a donné son nom à des cousines elles aussi traversées par des cours d’eau, généralement des canaux.

  • La Venise du Nord : Amsterdam, Bruges, Saint-Pétersbourg, Stockholm (la concurrence est féroce!)
  • La Venise de l’Orient : Bangkok

Idem pour Paris :

  • Le Paris du Moyen-Orient : Beyrouth
  • Le Paris de l’Orient : Shanghai

Les villes, que l’on appelle parfois cité, sont également une source d’inspiration infinie. Ceux qui ont visité la splendide ville de Boston ont sûrement remarqué le grand nombre de collèges et d’universités qu’elle abrite, d’où son surnom d’Athènes de l’Amérique. Les voyageurs qui découvrent avec ravissement Vancouver seront d’accord avec l’appellation de Jardin du Pacifique. N’appelle-t-on pas aussi Montréal la Ville aux Cents Clochers? Elle partage toutefois ce surnom avec Rouen, en France, et Prague.

Voici d’autres cités qui ont le droit de cité…

  • La Cité de la Joie : Calcutta
  • La Cité du Lys : Florence
  • La Cité des Papes : Avignon
  • La Cité de l’Amour fraternel : Philadelphie

Une lectrice me signale que les Maoris appellent la Nouvelle-Zélande le Pays des longs nuages blancs.

Les lecteurs qui veulent en savoir plus liront avec intérêt une page Web que j’ai préparée à ce sujet : http://pages.videotron.com/ara17/.

 

 

Détroit, avec un accent

Je reviens sur la défrancisation des noms de villes. Le cas des villes fondées par les Français en terre américaine est probablement le plus choquant. Les noms de Détroit et de Saint-Louis ont été repris tels quels par les États-Uniens, qui, en toute logique, ont choisi d’en angliciser la graphie.

Or le français traduit déjà un certain nombre de toponymes anglais — sans compter tous ceux qui viennent de l’espagnol, de l’italien et du néerlandais, entre autres. On peut donc se demander pourquoi les francophones en sont venus à choisir des graphies anglaises pour ces deux villes fondées par les Français. Il est probable qu’on n’en trouvera jamais la raison et, en fin de compte, cela importe peu.

On dit souvent que les dictionnaires recensent l’usage. Si les graphies Detroit et Saint Louis ont été adoptées, c’est qu’elles étaient les plus utilisées. Mais l’usage évolue, par définition; on n’écrit plus de la même manière qu’à l’époque de Rabelais. Il est donc possible de ramener les vraies graphies de Détroit et Saint-Louis en les propageant dans nos écrits, tout simplement. À l’heure du Web, tout est possible.

Soit dit en passant, l’article français de Wikipédia sur la Ville de l’Automobile affiche la graphie française Détroit… Vous voyez?

Le cas de New York est semblable même si cette ville a été fondée par les Néerlandais. La graphie anglaise est plus excusable, certes, mais n’écrit-on pas Tel-Aviv avec le trait d’union? Pendant longtemps, la graphie de la métropole américaine a été francisée et personne n’en est mort. Alors, croquons joyeusement dans la pomme : vive New-York!

Des explorateurs français ont sillonné le territoire états-unien et y ont fondé un grand nombre de villes, qui portent toujours des noms français. Il suffit de lire une carte du pays pour découvrir les Montpelier, Racine, Juneau, Pierre, etc. Le nom le plus pittoresque est Baton Rouge, capitale de la Louisiane, que l’on pourrait certainement orthographier Bâton-Rouge en français. C’est d’ailleurs ce que fait Wikipédia…

Les lecteurs qui ont apprécié cet article liront avec intérêts mes deux billets précédents sur la défrancisation des noms de villes.

Lybie ou Libye ? : Où mettre le Y ?

Lybie ou Libye?

La première orthographe, fautive, se voit souvent, même sous la plume d’auteurs avertis. Errare humanum est, comme disait l’autre. Traduction libre : l’homme est une erreur!

Un truc pour ceux qui hésitent : Libye, avec BYE, comme dans Bye Bye Kadhafi…

La confusion est moins grande avec la Syrie. On remarquera pourtant que le Y est à la première syllabe, cette fois-ci.

Nouveau truc : Syrie comme dans Sylvie.

La graphie Libye fait figure d’exception dans les noms d’États. Tous les autres du même genre se terminent par ie : Bolivie, Bulgarie, Colombie, Géorgie, Slovénie, Zambie, etc.

Les noms chinois en français

Dans un précédent article, j’ai parlé de la transformation des noms chinois après l’adoption du système de transcription pinyin, en 1979. Auparavant, les graphies des noms chinois variaient dans les langues occidentales, parce que le chinois ne possède pas d’alphabet. Les noms de l’Empire du Milieu s’écrivent en caractères, appelés idéogrammes, chacun d’entre eux représentant un mot.

Pour écrire les noms chinois en français, anglais, allemand, espagnol, italien, hongrois, etc., il fallait transcrire les sons en respectant les règles d’écriture de la langue d’arrivée. Les graphies étaient parfois contrastantes, comme c’est actuellement le cas du russe (Poutine et Putin; Brejnev et Brezhnev).

L’adoption du pinyin a permis d’éliminer les graphies multiples. Par exemple, le nom du philosophe Lao-tseu se déclinait en plusieurs graphies : Lao Tse, Lao Tu, Lao-Tsu, Laotze, Lao Tzu, Laosi, etc. À présent, on écrit: Laozi dans les langues utilisant l’alphabet latin. Beaucoup plus simple, n’est-ce pas?

Cette uniformisation a toutefois un prix. Les noms de certaines personnalités ont changé : Mao tsé-toung est devenu Mao Zedong; Teng Tsiao-ping, Deng Xiaoping; Chu En-lai, Zhou Enlai, etc. Comme on le voit, leur mère ne les reconnaitrait plus…

Certains noms de lieux ont également connu des transformations spectaculaires. Qu’on en juge : Pékin, Beijing; Canton, Guangzhou; Nankin, Nanjing, dont j’ai déjà parlé. Dans d’autres cas, le changement est plus modeste; Tian’anmen, Tiananmen.

Tout ceci peut devenir fastidieux pour les néophytes, Il faut savoir, cependant, que dans les ouvrages de langue les nouvelles graphies l’emportent. Le Larousse, par exemple, donne généralement deux graphies, la première étant en pinyin et la seconde dans l’ancien système de transcription. Ainsi, le nom de la région autonome ouïgoure du Xinjiang s’écrit aussi Sin-Kiang. En fait, les anciennes graphies ne sont à peu près plus utilisées, tant pour les noms de personnes que pour les noms de lieux, sauf pour Pékin, Canton et Nankin, probablement parce qu’il s’agit de noms très connus. Certains y verront un certain conservatisme du français.

Il est facile de reconnaitre les anciennes graphies : elles comportent souvent un trait d’union ou encore une apostrophe placée au milieu du mot, alors que le pinyin tend à écrire les noms dans en seul bloc. Le site Wikipédia affiche aussi bien les graphies en pinyin que les anciennes graphies, mais donne priorité aux premières. C’est un usage qu’il convient de respecter.

 

La défrancisation des noms de villes : deuxième partie

La défrancisation des noms de villes amène des questions auxquelles il n’est pas facile de répondre. Il est facile de pointer du doigt l’admiration exagérée envers les États-Unis qui déferle en France depuis la Seconde Guerre mondiale, afin d’expliquer les graphies désormais anglaises de New York et de Detroit. Mais il serait exagéré de voir l’ombre menaçante de l’anglomanie dans tous les autres cas. Par exemple, le passage d’Assomption à Asunción ou encore d’Istamboul à Istanbul.

D’ailleurs, cette anglomanie n’opère pas dans tous les cas. Des noms comme Londres, Édimbourg, La Nouvelle-Orléans, demeurent inchangés.

Je n’ai pas d’explication définitive à propos de cette défrancisation, mais on peut penser que les raisons sont multiples; l’une d’entre elles pourrait être la volonté de faire plus « authentique ». Le snobisme de certains, qui veulent exhiber leur maîtrise d’une langue étrangère en employant les toponymes originaux, pourrait aussi expliquer l’implantation en français de ces toponymes.

Mais la défrancisation n’est pas aussi répandue que mon premier article pouvait laisser croire. Il faut aussi savoir que le français est généralement plus conservateur que l’anglais en ce qui a trait à l’adoption de noms étrangers. Parfois, les francophones se cramponnent à de vieilles appellations, même quand les autorités nationales annoncent un changement de nom officiel. Les cas de l’Inde et de la Chine sont particulièrement éloquents.

Trois villes importantes de l’Inde ont été rebaptisées, afin de rayer de la carte des noms hérités de l’époque coloniale. Bombay, Calcutta et Madras sont ainsi devenues Mumbai, Kolkatta et Chennai… du moins dans les textes anglais ! En effet, les dictionnaires français continuent d’utiliser les noms traditionnels, alors que les ouvrages en anglais répertorient les nouveaux noms. Même phénomène pour les journaux. Ainsi, la presse française parlait des attentats de Bombay, la presse anglaise des attentats de Mumbai.

On pourrait discuter longtemps de ce conservatisme plus marqué du français : certains y verront un garde-fou contre certaines dérives, d’autres un obstacle à la modernisation de la langue.

Autre exemple de conservatisme, la Chine. En 2008, Radio-Canada diffusait les Jeux olympiques de Pékin, tandis que la CBC, son pendant anglophone, diffusait ceux de… Beijing. De fait, la controverse Pékin/Beijing fait rage depuis que la Chine a adopté, en 1979, le système de transcription pinyin pour l’écriture des noms de lieux et de personnes dans les langues occidentales. Auparavant, ces noms avaient une graphie distincte en anglais, en français, en allemand, en espagnol ou en italien, un peu comme les noms russes actuellement. Le pinyin offre l’avantage d’afficher une seule graphie pour les langues utilisant l’alphabet latin, d’où le Beijing qui remplace Pékin.

Mais beaucoup n’acceptent pas que les Chinois dictent aux francophones la manière d’écrire les noms de lieux et de personnalités dans leur langue. Cette indignation existe sûrement chez les locuteurs d’autres langues. Toujours est-il que la résistance s’observe dans les publications françaises pour trois noms précis : Pékin, Nankin et Canton, devenus Beijing, Nanjing et Guangzhou. Fait intéressant, les ouvrages français ont adopté les nouvelles graphies pour tous les autres toponymes, sans compter pour les noms de personnalités. Un seul exemple suffira : Lao tseu, devenu Laozi.

On peut penser que les francophones sont réticents à changer des noms qui faisaient partie du paysage depuis des centaines d’années. Mais là encore, l’usage n’est pas toujours cohérent, sans quoi la défrancisation des noms de ville n’existerait tout simplement pas.

La Biélorussie est officiellement devenue un État indépendant en 1991, à la chute de l’Union soviétique. Le pays est entré aux Nations Unies sous le nom de Bélarus. Pourtant, les dernières éditions des dictionnaires français ignorent toujours cette appellation, que les anglophones ont pourtant adoptée.

Cette résistance n’est pas toujours constante, cependant. Pensons au Zaïre, devenu la République démocratique du Congo, nom entré dans les dictionnaires français dès l’année suivante.

Il est difficile de prédire si la défrancisation se poursuivra, sous les coups de boutoir de la mondialisation — qui a le dos large — ou encore sous l’impulsion d’autres motifs, qui restent encore à cerner.

La défrancisation des noms de villes

Les toponymes (noms de lieux) n’échappent pas à l’évolution de la langue. Les graphies changent, et pas toujours pour le mieux.

J’ai la chance de posséder un Larousse 1934 donné à ma mère, lorsqu’elle étudiait. Le feuilleter est à la fois un voyage dans le temps et une source d’étonnement. Les cartes de l’Europe et de l’Afrique sont particulièrement intéressantes, tout comme les articles sur la Grande Guerre, qui allait devenir la Première Guerre mondiale, ceux consacrés à l’Allemagne (plutôt hargneux), au jeune chancelier Adolf Hitler…

La consultation de cet ouvrage permet aussi de constater un certain révisionnisme toponymique qui étonne et déçoit. Le français recule, hélas.

En 1934, la ville principale de la Turquie était orthographiée Istamboul, forme francisée d’Istanbul. Soulignons, en passant, que le turc s’écrit en caractères latins, comme le français, et qu’il ne saurait donc être question de translittération. Istamboul était donc une traduction, aujourd’hui disparue. Assez curieusement, le gentilé (nom des habitants) Stambouliote se voit encore. Mais le nom de la ville est maintenant Istanbul, en français, en turc… et en anglais. Coïncidence ?

On observe le même phénomène avec la Nouvelle-Delhi maintenant anglicisée sous la forme de New Delhi. Certains feront valoir que l’anglais est un peu la lingua franca de l’Inde, mais il n’en demeure pas moins que nous avions une forme traduite du nom de la capitale indienne; pourquoi l’avoir abandonné ?

La capitale du Paraguay était autrefois appelée Assomption; à présent, nous parlons plutôt d’Asunción. Bien entendu, rien à voir avec l’anglais, cette fois-ci, mais un autre recul du français.

Le dictionnaire de ma mère affichait aussi la graphie Groënland pour cette grande île verte découverte par les Vikings. Curieusement, le tréma est disparu en cour de route, peut-être emporté par la fonte des glaciers.

Plus récemment, la capitale indonésienne Jakarta a (définitivement ?) perdu son D initial, que l’on retrouvait dans les dictionnaires français. Il faut donc savoir que le J initial se prononce à l’anglaise. Ce phénomène s’observe également pour la ville saoudienne Djeddah, dont le nom est translittéré à l’anglaise dans les textes français : Jeddah. Idem pour la capitale du Soudan du Sud : Juba, au lieu de Djouba.

Peu de gens savent que l’on orthographiait New-York avec un trait d’union. Cette graphie survit, involontairement, on s’en doute, sur un panneau à la sortie du pont Jacques-Cartier à Montréal qui annonce l’État du même nom. Je lui souhaite encore longue vie.

Il est peut-être compréhensible de voir la métropole américaine avec un nom anglais, mais ce l’est beaucoup moins quand on pense à Détroit, ville fondée par les Français, à l’endroit précis où la rivière du même nom rétrécit. Le Larousse de 1934 écrivait son nom à la française, et j’ignore quand au juste l’accent aigu a disparu et, surtout pourquoi. À ce que je sache, les Européens prononcent le nom à la française. Alors pourquoi l’écrire à l’anglaise ? La même question se pose pour Saint-Louis, ville baptisée en l’honneur d’un souverain de France, et dont le nom s’écrit à l’anglaise : St. Louis.

Le Larousse a rectifié le tir, depuis quelques années, et admet les graphies pour ces deux villes, de même que pour Bâton-Rouge. Mon article à ce sujet.

 

Les noms de lieu aux États-Unis

Pour les vacances, beaucoup prendront la route de l’Amérique des États-Unis. De la toponymie en Amérique… petit divertissement pour langagiers en goguette.

Lorsque j’ai rédigé un lexique sur les noms géographiques, j’ai vite constaté que la traduction des noms de lieux n’avait rien de logique. Bien entendu, on a traduit en français les toponymes des pays voisins de la France, soit l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique… mais pas l’Angleterre, pour cause de guerre de Cents Ans, probablement. À part Londres et Édimbourg, les grandes villes britanniques restent telles quelles : Manchester, Birmingham, Liverpool, Glasgow… Même les noms de régions font l’objet de bien peu d’attention.

Le même phénomène s’observe aux États-Unis. Petite question : quelles sont les deux seules villes dont le nom est traduit en français?

La réponse ne vient pas spontanément, n’est-ce pas? Philadelphie et La Nouvelle-Orléans.

Deux autres villes possédaient des graphies francisées : New-York et Détroit. La première a perdu son trait d’union, tandis que l’autre a été dépouillée de son accent aigu. Très fâchant, soit dit entre nous, car Détroit porte un nom français, parce que fondée par les Français.

Nos cousins ont exploré une bonne partie du territoire états-unien : personne n’a oublié que la Louisiane a été vendue par Napoléon; le ville de Saint Louis a été baptisée en l’honneur d’un roi de France, même si sa graphie a été anglicisée. D’ailleurs, le pays regorge de toponymes français : Juneau, Pierre, Racine, Providence, Maine, Vermont, etc. Soit dit en passant, certains noms semblent provenir du français, mais il n’en est rien. Ce sont des formes francisées de noms amérindiens; un bel exemple : l’Illinois. Ces mots sont aujourd’hui prononcés à l’anglaise, bien entendu, mais on ne peut les considérer comme des traductions.

Car traductions il y a. Notamment les noms d’États, Californie, Floride, Pennsylvanie, Nouveau-Mexique… Ici apparaît une première incongruité : pourquoi n’a-t-on jamais traduit New Jersey et New Hampshire? Il aurait été tout aussi facile de les transposer en français que pour des noms comme la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Dakota du Nord, le Dakota du Sud.

Deuxième incongruité, celle-là toute québécoise, la prononciation des nasales inexistantes dans Wisconsin, Michigan, et Boston, que nos cousins européens s’escriment à prononcer à l’anglaise, dans la mesure de leurs moyens… Wisconnesinne, Michiganne et Bostonne… Pourtant, Houston, Oakland ne subissent pas de semblables altérations au Canada; on les prononce à l’anglaise. Pourquoi les trois premiers, mais pas les deux derniers? Mystère. En revanche, les Européens francophones prononceront la nasale dans Clivelande… pour Cleveland, cette fois-ci prononcé correctement par les francophones canadiens.

Morale de cette histoire : ne pas chercher de logique. L’usage est un méandre irrationnel et malheureusement incontrôlable.

Le plus amusant, dans tout cela, c’est qu’un plus grand nombre de toponymes états-uniens ont finalement été traduits en français que de toponymes britanniques. Il faut dire qu’il existe une relation de complicité entre la France et les États-Unis qui peut expliquer ce phénomène.

 

 

Les Amériques

Depuis de nombreuses années, il est de coutume de parler DES Amériques, plutôt que de l’Amérique, pour désigner notre continent. Ce pluriel pourrait à la rigueur se justifier en soulignant la pluralité des cultures américaines, le grand nombre d’États qui existent sur notre continent, etc. Mais ce raisonnement n’est rien d’autre qu’un magnifique sophisme, car, à bien y penser, on pourrait aussi parler DES Asies, DES Europes…

Il faut chercher l’origine de ce pluriel chez nos voisins du sud, pour qui le terme America ne renvoie pas au continent – sauf lorsqu’il est question de Christophe Colomb qui « découvre » l’Amérique… En fait, America est le diminutif de United States of America. Nous connaissons la propension des anglophones à tout réduire… y compris leur prénom (quand on pense qu’un président se faisait appeler Bill, au lieu de William…). America en est donc venu à désigner la colonie en rupture de ban avec la Grande-Bretagne et, conséquence logique, le gentilé American a été adopté pour désigner ses habitants.

Ce qui nous a donné Américain en français, faux sens qui s’est imposé, qu’on le veuille ou non. Devant ce phénomène, les francophones plus soucieux de la langue ont introduit États-Uniens, que d’aucuns condamnent, le considérant comme un barbarisme, ce qu’il n’est nullement, puisqu’il figure dans les grands dictionnaires depuis plusieurs décennies. Le terme n’est ni ironique, ni péjoratif, contrairement à ce que l’on croit souvent ; il qualifie les habitants des États-Unis. Les détracteurs d’États-Uniens (aussi écrit Étasuniens) auraient intérêt à regarder du côté du monde hispanique, où Estadounidense est d’usage courant.

Revenons à America. Puisque ce mot est uniquement employé pour parler du pays, il fallait bien en trouver un autre pour désigner le continent et on a eu l’idée de mettre le toponyme au pluriel, the Americas. Le français a fini par être contaminé il y a déjà un bon bout de temps. Pensons au roman de Kafka, Amérique, dans lequel il n’est nullement question du continent. Pensons aussi à Tocqueville, De la démocratie en Amérique, dans lequel il analyse le système politique états-unien. Un simple coup d’œil dans la presse française nous montre qu’Amérique est employé à profusion pour parler de la première puissance mondiale. Le risque de confusion avec le nom du continent croît avec l’usage. Les francophones ont donc adopté la solution états-unienne de mettre le nom du continent au pluriel, d’où les Amériques.

Et d’où un certain flou artistique dans la presse et les publications francophones, les rédacteurs employant Amérique tantôt pour désigner le continent, tantôt pour parler du pays.  Le plus simple, en fin de compte, n’est-il pas de dire les États-Unis?

Écrire les noms russes en français

Il est de tradition en France d’écrire les noms russes à la française. Malheureusement, les médias francophones d’Amérique du Nord nagent dans une mer anglo-américaine. Les sources sont souvent en anglais et les noms russes sont importés directement dans les textes français sans que personne ne se pose de question.

Pourtant, il faudrait s’en poser.

Récemment, Le Devoir écrivait ainsi le nom de l’ambassadeur de Russie aux États-Unis : Sergey Kislyak, au lieu de Sergueï Kislyak.

Le président Vladimir Poutine voit son nom continuellement écrit en français. Cas rarissime de translittération dans la presse francophone canadienne. Conserver la graphie anglaise Putin ferait sourire.

Le problème est posé : pourquoi des graphies différentes pour un seul et même nom? Tout simplement parce que le russe s’écrit en caractères cyrilliques et qu’il faut transcrire les noms en alphabet latin, pour que les francophones, anglophones, germanophones, etc., puissent les lire. Or, l’écriture des sons comme le CH, le TCH, le OU, par exemple, varie d’une langue à l’autre, d’où les différences de graphie pour un seul nom.

Voici quelques exemples du genre de variations anglaises-françaises que ce phénomène, appelé translittération, peut donner.

Fyodor Dostoyesky – Fiodor Dostoïevski

Leo Tolstoy – Léon Tolstoï

Anna Karenin – Anna Karénine

Doctor Zhivago – Docteur Jivago

Nikita Krushchev – Nikita Krouchtchev

Le quotidien d’Ottawa Le Droit, dont la qualité du français n’est pas à citer en exemple, avait senti que le nom du joueur de hockey Alexei Yashin ne pouvait s’écrire ainsi. Évidemment, il s’agissait de la graphie anglaise de son nom et la laisser ainsi donnait l’impression que Yashin rimait avec Machin… Les rédacteurs ont finalement opté pour Yashine; ils n’étaient pas loin de la solution : Yachine.

Mais voilà, depuis quand écrit-on les noms russes à la française dans le merveilleux monde du sport? Maria Sharapova (Charapova), Evgeni Malkin (Evguéni Malkine), les exemples abondent. Sans parler du prénom Sergueï, régulièrement orthographié Sergiy, Sergei, Sergey dans les médias francophones. Il est évidemment plus simple de normaliser la graphie de ces noms vers l’anglais, d’autant plus qu’il est illusoire de s’attendre à ce que les rédacteurs de sport se mettent à faire de la translittération… Du moins ici.

Car la situation est toute autre en Europe francophone. Sur le Vieux Continent, l’anglais en mène moins large qu’ici à cause du rayonnement d’autres langues prestigieuses que sont le français, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le portugais. En outre, la France et la Russie ont toujours eu des rapports spéciaux, de sorte que les Français prêtent une attention spéciale aux noms russes et les écrivent soigneusement avec une graphie respectant les règles phonologiques de notre langue. La seule exception étant… les noms d’athlètes.

Traditionnellement, les noms de grands artistes russes, d’écrivains, de personnalités publiques, de militaires, etc. sont toujours transcrits à la française : Lénine, Dostoïevski, Tolstoï, Brejnev, Toukatchevsky, Krouchtchev, Ieltsine, etc.

Prenons un seul exemple, le maire de Moscou, Iouri Loujkov. Le Téléjournal de Radio-Canada a souvent écrit son nom à l’anglaise, ce qui donne Yuri Luzhkov (le ZH symbolise le J prononcé à la française, qui existe aussi en russe). J’ai signalé le problème à de multiples reprises, mais, évidemment, personne n’a répondu.

La graphie des noms russes, à Radio-Canada comme dans d’autres médias, demeure à l’avenant : parfois ils sont orthographiés en français et d’autres fois non. Tout dépend si le journaliste a consulté une source française ou anglaise. Triste.

Le phénomène de la translittération touche particulièrement les langues slaves comme le russe, l’ukrainien, le biélorusse, le bulgare. Mais les langues de l’ancien Empire soviétique sont aussi touchées : géorgien, turkmène, kirghize, etc.

Le rédacteur voulant éviter de tomber dans les mêmes pièges que les médias canadiens devrait consulter des sources françaises pour trouver la bonne graphie. Et surtout se méfier de ce qui est écrit dans les médias.