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Finnois ou Finlandais?

Lancement d’une nouvelle série sur les mythes en toponymie. Aujourd’hui, la Finlande.

Comment s’appellent les habitants de ce pays nordique? Beaucoup répondront les Finnois, ce qui est en partie vrai. En fait, les habitants de la Finlande sont des Finlandais. Pourquoi?

Les Finnois sont un peuple de souche finno-ougrienne, ce qui signifie qu’ils appartiennent au même groupe ethnique que les Hongrois et les Estoniens. Ces peuples parlent des langues qui ne sont pas rattachées aux langues germaniques ou slaves. Les racines ne sont pas les mêmes.

Les Finnois ne font pas partie de la même famille que les Danois, Norvégiens, Suédois et Islandais, dignes descendants des Vikings.

Ces peuples arrivent assez bien à se comprendre, car leurs langues respectives se ressemblent; ce sont des langues germaniques. Les mots sont souvent semblables. Par exemple, boire se dit drikke en danois et en norvégien, drikka en suédois et drykkur en islandais. En Finlande, on dira plutôt juoma.

Peu de gens le savent, mais la Finlande a une minorité suédoise, dont les racines ethniques sont germaniques, contrairement à la majorité finnoise. Il serait fautif de qualifier de Finnois un Finlandais de souche suédoise. Il possède la nationalité finlandaise, certes, mais il n’est pas de souche finno-ougrienne.

C’est pourquoi les habitants de la Finlande sont des Finlandais, alors que la langue nationale est le finnois.

La Scandinavie, l’Europe du Nord, la même chose? Réponses dans cet article. Aussi : la Norvège et ses deux langues nationales.

Iraq ou Irak?

Lorsque tout le monde dit la même chose sur un sujet, il faut parfois s’interroger. Ce qui est trop évident peut être faux, et ce n’est pas parce la quasi-totalité des rédacteurs préfère une graphie qu’elle est exacte. Pensons à nénufar, conspué par les amants de la langue française. Tout le monde sait qu’on écrit nénuphar, c’est dans tous les dictionnaires, après tout. Eh bien non. Cette graphie avec le ph est une faute de transcription qui s’est incrustée dans l’usage. Habituellement, le ph signale un mot venant du grec; or, nénuphar vient de l’arabe nînufâr…

L’ensemble des médias et dictionnaires écrivent Irak. Donc, c’est une bonne graphie, attestée par Le Petit Robert des noms propres, Le Monde, Le Figaro, L’Express, Le Devoir et La Presse.

Le langagier curieux ne peut manquer d’être décontenancé par celle figurant dans Le Petit Larousse : Iraq, le gentilé étant Iraquien.

S’agit-il d’une fantaisie? Pas du tout. Non, nous avons tout simplement devant nous la vraie graphie de cet État du Proche-Orient.

En arabe, le nom en question se prononce approximativement ainsi : « Éraarr », la lettre q en finale étant un raclement léger dans le haut de la gorge. Comme ce son n’existe pas en français, on le symbolise par la lettre q. D’ailleurs, les anglophones, plus précis, écrivent Iraq.

De plus, bon nombre de graphies de villes et de régions dans les pays arabes sont orthographiées avec la même lettre q, non suivie du u. Que l’on pense à Qatar, Al Qaiyah, Shaqra et bien d’autres. Ces noms sont des transcriptions graphiques en français et en anglais.

Bien entendu, les non-arabophones ne prononceront pas Qatar correctement, pas plus d’ailleurs qu’ils ne prononcent Iraq selon les règles. Toutefois, la translittération des langues non écrites en caractères latins pose de graves problèmes. Les transcriptions dans les langues occidentales sont souvent approximatives. On n’a qu’à penser au russe.

Iraq amène un autre problème, celui du gentilé. Logiquement, on devrait écrire Iraqien, puisqu’il ne s’agit pas d’un qu authentique. Mais cette graphie fait vraiment bande à part. Le Larousse, quant à lui, écrit Iraquien.

La graphie Irak découle d’une normalisation de la prononciation arabe. Comme à peu près personne ne sait comment prononcer le nom correctement, on s’est rabattu sur une prononciation approximative. On peut donc comprendre que la graphie ait suivi.

Donc, difficile de condamner Irak, malgré les erreurs que cette graphie comporte.

 

Sur Paris?

Peut-on revenir sur Paris? Sur Montréal?

Vous avez sûrement entendu ce genre d’expression… sur TV5 ou sur TVA. Le francophone nord-américain sursaute quelque peu, bien que le sur géographique se fraie un chemin dans nos médias.

Faut-il condamner cet usage?

Pas selon les dictionnaires européens. Le Larousse est explicite : le sur indique la localisation, la direction. Revenir sur Paris. D’ailleurs, le Hachette va dans le même sens avec un exemple : Faire cap sur Terre-Neuve.

Le Robert, quant à lui, signale qu’on peut l’utiliser avec un verbe de mouvement. Toutefois, le même ouvrage donne un exemple qui semble déconseiller son emploi : « Elle articule qu’elle ne va pas sur Toulouse, mais à Toulouse, qu’il est regrettable et curieux que l’on confonde ces prépositions de plus en plus souvent. » La citation est de l’écrivain français Jean Échenoz.

Le Robert donne également une définition géographique de la préposition : dans le voisinage immédiat, exemple : Boulogne-sur-Mer. Ici, on pourrait penser à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Odonymes

Les règles régissant les prépositions ne sont jamais logiques, surtout quand on les compare d’une langue à l’autre. En français, on attend quelqu’un; en anglais, on attend pour quelqu’un; en allemand, on attend sur quelqu’un. Cherchez l’erreur.

Le français, jamais à court de complexité, propose diverses prépositions pour les voies de circulation, appelées odonymes en langage savant. Ainsi, on rencontre une personne dans la rue, mais sur un boulevard ou sur une place. Mais on peut la rencontrer aussi bien sur une avenue ou dans une avenue. Et on habite rue Laurier, et non sur la rue Laurier. Comprenne qui pourra.

Anglicismes

La maîtrise des prépositions est l’un des pièges les plus insidieux lorsqu’on apprend une autre langue. On peut dépister un anglophone avec un accent parfait en français à l’usage qu’il fait des prépositions. Par contre, beaucoup de francophones au Canada déclinent régulièrement des prépositions en fonction de la logique de l’anglais, même s’ils ne parlent pas cette langue.

Entendu à la radio ce matin : « Elle n’est pas sur un groupe. » J’espère bien! Elle en fait partie.

Avez-vous grandi sur une ferme? Non, vous avez grandi dans une ferme.

Il travaille à son manuscrit sur semaine. Non, il y travaille en semaine, pendant la semaine.

Vous avez lu une nouvelle sur le journal? Non, dans le journal.

Il travaille sur le train? Non, il travaille dans le train.

Bref, nous n’en avons pas fini avec la préposition sur.

 

Noms de pays francisés

La plupart des noms de pays viennent de langues étrangères et conservent leur graphie originale.

Quelques-uns sont des traductions : Autriche (Österreich), République dominicaine (República Dominicana), Japon (日本).

Habituellement, les noms sont translittérés d’une manière assez fidèle dans les langues occidentales, pour que la graphie reflète la prononciation originale du toponyme.

Les noms de pays comportant un E prononcé comme un É peuvent représenter une difficulté. Le Monténégro, nom issu de l’italien, prend deux accents et fait figure d’exception. Le nom des autres pays concernés s’écrit sans accent : Belarus, Guatemala, Liberia, Nigeria, Venezuela.

On remarquera que le nom de leurs habitants comporte un É. Bélarussien, Guatémaltèque, Libérien, Nigérian, Vénézuélien. Pourquoi? Parce qu’il s’agit de noms français et que, par conséquent, ils prennent les caractéristiques orthographiques de notre langue.

Depuis l’an dernier, le dictionnaire Larousse semble avoir décidé de franciser certaines graphies, comme Détroit et Saint-Louis, auparavant écrites à l’anglaise. Rappelons que ces deux villes ont été fondées par les Français. Le même ouvrage donne maintenant deux graphies pour les pays précités, une avec accent aigu et une autre sans accent, celle qu’on voyait dans les éditions précédentes.

Les États dont la graphie a été francisée voient leur nom écrit ainsi : Bélarus (entrée principale à Biélorussie), Guatémala, Libéria, Nigéria, Vénézuéla. Notons que ces graphies sont données comme deuxième choix, mais elles n’en acquièrent pas moins une certaine crédibilité en étant publiées dans le Larousse.

L’avenir dira si cet ouvrage sera un précurseur.

Place

La Place Bell sera bientôt construite à Laval. Ce complexe abritera une patinoire transformable en salle de spectacle. Pourtant, la Place Bell n’est pas une place.

En géographie urbaine, une place est un vaste espace découvert où convergent plusieurs voies de circulation. Pensons à la place de la Concorde à Paris, à la place d’Armes à Montréal ou à la place d’Youville à Québec. Donc rien à voir avec un immeuble public.

Certains feront valoir que des immeubles montréalais portent déjà ce nom : la Place Ville-Marie, la Place Bonaventure. L’ennui, c’est que le mot place est un calque de l’anglais. D’ailleurs, le Canadian Oxford parle de particular building, un sens inconnu en françaisPeu de gens le savent, mais le Complexe Desjardins devait s’appeler Place Desjardins, à l’origine. On a rectifié le tir. Par ignorance ou par manque de volonté, on réédite une vieille erreur avec la Place Bell. On devrait sonner les cloches de la Cité de la culture et du sport de Laval et de la Société québécoise des infrastructures, responsables du projet.

Comme on le voit, d’autres génériques que place sont possibles. Pensons à tour, immeuble, édifice, galerie.

Bien entendu, il est maintenant impensable de débaptiser la Place Ville-Marie, la Place-des-Arts. Ces noms sont gravés dans le paysage urbain; ils sont traités comme des éléments spécifiques et prennent la majuscule et le trait d’union. C’est un peu comme si on disait l’immeuble Place-Ville-Marie, mais en faisant une ellipse. Néanmoins, l’anglicisme est toujours là.

Trop tard pour la grande tour cruciforme, mais il est encore temps de trouver un autre nom pour la soi-disant Place Bell.

États-Unien

Le mot fait peur, il suscite parfois un brin d’ironie, on l’emploie en croyant badiner, alors qu’il est tout ce qu’il y a de plus acceptable. Car, oui, États-Unien est bel et bien français et figure dans les dictionnaires depuis belle lurette. Le Petit Robert le date de 1955. Il n’y a aucune nuance péjorative.

Voilà le mot rêvé pour remplacer Américain, cette impropriété passée dans l’usage. Évidemment, il serait ridicule d’imaginer qu’un jour Américain sera évincé par États-Unien. Néanmoins, voilà une façon plus logique de désigner nos voisins du Sud.

Le terme Américain va de paire avec Amérique, qui tantôt désigne un continent, tantôt un pays. Cette confusion existe surtout en français, car nos voisins ne se cassent plus la tête avec America, qui, dans leur esprit, est un diminutif de United States of America. Quant au continent, lui, ils l’appellent the Americas.

Cette phraséologie a déteint sur notre langue. Bon nombre de journalistes des deux côtés de l’Atlantique appellent les États-Unis Amérique. L’un des premiers auteurs à le faire fut Alexis de Tocqueville, avec son livre De la démocratie en Amérique. Toutefois, ce toponyme a aussi conservé le sens de continent américain… D’où l’ambiguïté dans notre langue.

Certaines locutions passées dans l’usage se construisent avec Amérique, par exemple l’Amérique profonde. On imagine mal les États-Unis profonds.

Pour compliquer les choses, des graphies parallèles sont apparues : Étasunien et Étazunien. Celles-là risquent de susciter l’hilarité.

Bien entendu, il ne saurait être question de chercher à bannir Américain, trop bien implanté depuis deux siècles. Voyons États-Unien comme une solution de rechange pouvant parfois être utile.

La République d’Irlande

On voit cette appellation partout : dans les journaux, les dictionnaires; les politiciens l’utilisent parfois. Pourtant, elle n’existe pas officiellement. Bienvenue en République d’Irlande.

C’est ainsi que l’on appelle couramment cet État né en 1922, après la sécession avec le Royaume-Uni. Après des centaines d’années d’occupation par les Britanniques, les Irlandais obtiennent enfin leur pays, mais non sans un compromis déchirant : une partie du pays leur échappe toujours.

L’Irlande du Nord (faussement appelée Ulster, une région qui ne couvre pas toute l’Irlande du Nord) est peuplée en majorité par des protestants qui ne veulent en aucun cas être rattachés à la nouvelle république de Dublin.

Cette république, elle ne veut surtout pas être appelée Irlande du Sud; non, elle représente tous les Irlandais, même ceux du Nord. Pour bien marquer son indépendance, elle prend le nom officiel d’Irish Free State, l’État libre d’Irlande. C’est cette appellation qui est utilisée dans les traités et la correspondance diplomatique.

Par la suite, le régime de Dublin a tenté de restaurer le gaélique, sans grand succès d’ailleurs. Le pays a pris le nom d’Eire de 1937 à 1949. D’où le surnom de verte Érin, en français.

De nos jours, l’Irlande républicaine s’appelle l’Irlande tout court, encore une fois dans les traités et la correspondance diplomatique. Cette appellation crée une certaine ambigüité, car elle peut aussi bien désigner l’île au complet que le gouvernement de Dublin. De plus, elle met de côté l’Irlande du Nord.

On comprend pourquoi les rédacteurs se réfèrent constamment à la République d’Irlande. Il serait bien commode que Dublin adopte ce nom comme appellation officielle, mais ce n’est pas le cas. Bien entendu, on peut l’utiliser dans les textes courants pour éviter la confusion. Toutefois, son emploi dans un traité le rendra invalide en droit international parce qu’aucun État n’est inscrit sous ce nom aux Nations Unies.

Par exemple, si le Canada envoyait une lettre officielle à l’ambassadeur de la République d’Irlande, il créerait un petit incident diplomatique. L’Irlande pourrait envoyer une note de protestation au Dominion du Canada…

Bref, la République d’Irlande est pour l’instant un petit troll dans le vocabulaire diplomatique.

Des Russes ethniques?

Le conflit en Ukraine met en lumière l’existence de minorités russes en Ukraine. Elles sont regroupées en Crimée, que vient d’envahir la Russie, et dans la partie orientale du pays, où sont situées des villes comme Kharkiv et Donetsk. Les Pays baltes comptent aussi des minorités russes.

En anglais, on parle d’ethnic Russians, que l’on ne doit absolument pas traduire par Russes ethniques. 

Car, à son compte-là, les Ukrainiens sont aussi ethniques. Je m’explique.

En français, est ethnique ce qui est relatif à une ethnie. En anglais, le mot a pris un sens très différent et désigne les personnes appartenant à une minorité ethnique. Donc, les ethnic Russians sont les Russes de souche vivant en Ukraine.

Sinophones et magyarophones

Le nom des locuteurs d’une langue dérive généralement du nom de cette langue. Ainsi, les francophones parlent le français, les anglophones l’anglais, les russophones, le russe, les arabophones, l’arabe.

Mais ce n’est pas toujours aussi simple. Par exemple, il n’y a pas d’alémanophones, même si on dit la Suisse alémanique; on parle plutôt de germanophones, ce qui est quand même logique; pensons aux peuples germaniques. On sait tous que le nom anglais de l’Allemagne est Germany.

Le cas de l’Espagne est intéressant. Les locuteurs de l’espagnol ne sont pas des espagnophones ni des ibérophones (pensons à la péninsule Ibérique). Non, on parle plutôt d’hispanophones, du latin Hispanicus.

Les personnes parlant le portugais subissent un peu le même sort, puisqu’elles sont désignées sous le nom de lusophones. Cette fois-ci le lien vient de Lusitanie, nom du Portugal à l’époque romaine.

Les Grecs se faisaient jadis appeler Hellênos. Le nom officiel de la Grèce est la République hellénique, et les personnes parlant le grec s’appellent des hellénophones. Non, les grécophones n’existent pas.

Pas plus que les hongarophones, d’ailleurs. Les Hongrois se désignent eux-mêmes comme Magyars, donc les locuteurs du hongrois s’appellent magyarophones.

Un spécialiste de la Chine est appelé sinologue. L’adjectif composé sino se voit dans plusieurs expressions, comme les relations sino-américaines, le conflit sino-soviétique. D’où vient cette racine? Voici ce qu’en dit le Petit Robert : Élément du latin médiéval Sinae (nom grec d’une ville d’Extrême-Orient) signifiant « de la Chine ». On ne sera donc pas étonné d’apprendre que les locuteurs du chinois sont des sinophones.

Un dernier cas intéressant, celui du Japon, qui nous a donné l’adjectif nippon. On parle encore de l’empire nippon, de l’économie nipponne, mais jamais des nippophones, ce qui serait pourtant très logique. Le terme japanophone est également inusité. Les méandres de l’usage, encore une fois.

 

Les noms ukrainiens

L’ukrainien, tout comme le russe, s’écrit en caractères cyrilliques. Cela signifie que les noms ukrainiens doivent être translittérés dans les langues écrites en caractères latins, comme l’anglais et le français. La graphie de ces noms variera par conséquent dans les deux langues officielles du Canada.

Ainsi le président déchu, Viktor Ianoukovitch voit son nom transcrit en anglais de la manière suivante : Viktor Yanukovich. C’est évidemment une graphie qu’il faut éviter en français.

Le président intérimaire de l’Ukraine se nomme Olexandre Tourtchinov (et non Olexander Turchinov, comme on l’a vu dans certains médias francophones). Le nouveau premier ministre est Arseni Iatseniouk. Son ministre des Finances s’appelle Iouri Kolobov. Iouri sans Y initial, comme vous le voyez.

Le premier ministre de la Crimée se nomme Serguiï Axionov.

Le renversement du président par le Parlement ukrainien, appelé la Rada, a amené la libération de l’égérie de la Révolution orange de 2004, Ioulia Timochenko.

Une autre figure dominante de l’opposition est l’ancien boxeur Vitali Klitschko.

En ukrainien le mot майдан (Maïdan) signifie carré ou place. Il est par conséquent redondant de parler de la place Maïdan. Le vrai nom de ce théâtre de la contestation populaire est place de l’Indépendance.