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Biélorussie

… ou Bélarus?

Le pays a fait son entrée à l’ONU en 1991 sous le nom de Bélarus, une transcription approximative de son nom véritable, qui se prononce Bélarousse.

Les anglophones ont rapidement adopté cette dénomination, Belarus, tandis que les ouvrages et les médias de la francophonie s’en tiennent le plus souvent à Biélorussie. Ce conservatisme toponymique n’est pas sans rappeler celui qui touche Bombay/Mumbai ou encore le célèbre Pékin/Beijing.

La question étant la suivante : doit-on systématiquement adopter les appellations suggérées par les États étrangers ou conserver celles, plus traditionnelles, de la francophonie?

Chose certaine, les dictionnaires et encyclopédies françaises ont toutes leur entrée à Biélorussie, ce qui rend la tâche difficile aux rédacteurs francophones. Le même problème se pose avec le nom de la capitale, Minsk, qui n’est rien d’autre qu’une forme russifiée de Mensk, nom véritable de cette ville. Là encore, ne cherchez pas Mensk dans les ouvrages français…

Le gentilé variera bien sûr selon qu’on utilise Biélorussie (Biélorusse) ou Bélarus (Bélarusse).

La Russie blanche

On appelait jadis la Biélorussie Russie blanche. C’est à tort qu’on y verrait une référence au puissant voisin de l’est. On fait plutôt référence aux anciens territoires de la Ruthénie (du IXe au XIe siècle), dont une partie était située sur l’espace occupé actuellement par le Bélarus.

Le régime politique

La Biélorussie a accédé à l’indépendance en 1991 dans la foulée de l’écroulement de l’URSS. Le président actuel, Alexandre Loukachenko fait partie de ces leaders post-soviétiques qui se sont convertis à l’économie de marché pour continuer d’occuper le pouvoir. Comme les évènements actuels le démontrent, ce genre de personne ne renonce pas au pouvoir facilement et nul doute que les opposants devront faire des pressions considérables pour déloger le président Loukachenko.

À propos de ce dernier, j’observe avec ravissement que les médias francophones canadiens écrivent correctement le nom, à la française, comme en Europe : Loukachenko, et non Lukashenko à l’anglaise.

Le drapeau

Le drapeau blanc traversé par une barre rouge en son centre est brandi par l’opposition au régime Louckahenko. Ce drapeau n’est pas nouveau :  c’est celui adopté par la République populaire de Biélorussie en 1918. Il sera l’étendard du pays entre 1991 et 1994, avant que le président actuel fasse adopter un drapeau rouge et vert, rappelant celui de l’époque soviétique. Ce drapeau est récusé par les opposants au régime actuel, qui souhaitent le retour de l’étendard blanc et rouge, le blanc symbolisant la paix et le rouge la combativité.

On ne peut que souhaiter bonne chance au peuple biélorusse.

Hémisphère occidental

Le terme Western Hemisphere apparait souvent dans les écrits de l’Anglosphère, particulièrement en Amérique du Nord. Il est rendu par hémisphère occidental. Prise au pied de la lettre, cette expression est déroutante.

Au départ, il est clair que le mot hémisphère désigne la moitié du globe terrestre. On s’attendrait donc à ce que l’expression en l’objet couvre ce que l’on appelle souvent le monde occidental. Il s’agirait donc de l’Europe et du continent européen.

C’était l’intuition que j’avais, quand j’ai entendu le terme pour la première fois. Eh bien j’étais dans l’erreur.

Le Merriam-Webster nous donne la définition suivante de Western Hemisphere :

The half of the earth comprising North and South America and surrounding waters.

L’Enclypaedia Britannica donne exactement la même définition, en précisant toutefois que certains géographes que l’hémisphère occidental comprend aussi des portions de l’Afrique, de l’Antarctique, de l’Europe et de l’Asie.

Cette vision élargie m’apparaît plus logique, car un hémisphère est bel et bien la moitié du globe et restreindre l’hémisphère occidental à l’Amérique continentale et aux terres environnantes est quelque peu restrictif.

On s’en doute, l’hémisphère occidental est une invention états-unienne. Il ne s’agit pas du premier déraillement sémantique venant de nos voisins du sud.

J’en ai parlé, les mots Amérique et Américain ont déjà été détournés de leur sens originel pour désigner les États-Unis d’Amérique et leurs habitants. Il est maintenant impossible de revenir en arrière.

L’hémisphère occidental témoigne à nouveau d’un certain manque de rigueur. On constate heureusement que les Européens ne reprennent pas toujours cette définition et traduisent parfois Western Hemisphere par continent américain. Évidemment, cette traduction ne correspond pas exactement à la définition élargie de l’expression états-unienne, mais elle est certainement moins grinçante pour les francophones.

Géographie

Le monde des appellations géographiques est fascinant à plusieurs égards. Il ne brille certainement pas par la rigueur, ni par la cohérence. On peut observer bien des cas de polysémie et certaines appellations ne font pas l’unanimité.

L’Amérique confisquée

Le terme Amérique a été détourné de son sens originel lorsque la Révolution américaine a amené la création d’un nouveau pays, les États-Unis d’Amérique. Rapidement, ce pays a été surnommé America et le générique American a été adopté. Ces nouvelles appellations empiétaient sur le sens véritable de ces deux mots désignant un continent et ses habitants. Cette confusion a entrainé la création d’un néologisme : Americas, devenu les Amériques en français. Par la suite, un autre néologisme a surgi : États-Unien, aussi écrit Étasunien.

Les mésaventures de l’Europe

Le mot Europe n’est pas épargné. Les frontières de ce continent, qui s’étend de l’Atlantique à l’Oural, ne suscitent pas la controverse. Toutefois, le mot a vu son sens s’infléchir avec l’arrivée de l’Union européenne – et même avant. Quand on parle de la construction de l’Europe, c’est de l’ancien Marché commun dont il est question. Cette Europe regroupe 27 États, mais exclut d’autres pays européens comme la Russie ou la Suisse, par exemple.

Le découpage d’un continent en plusieurs régions géographiques est presque toujours arbitraire et risqué. La division du continent européen à cause de la Guerre froide en est un exemple. On parlait d’Europe de l’Est. Cette appellation était une aberration géographique, puisque la partie orientale du continent englobait d’autres pays que ceux du glacis d’États communistes mis sur pied par l’Union soviétique. Ainsi, des États comme l’Ukraine, la Biélorussie que les pays baltes n’en faisaient pas partie. Preuve qu’il est toujours dangereux d’utiliser des termes géographiques pour désigner une région politique.

Lorsque des révoltes populaires ont fait tomber les régimes communistes, en 1989 et 1990, certains observateurs ont rebaptisé la région Europe centrale et orientale, l’expression Europe de l’Est étant rattachée à une réalité disparue. De nos jours, on voit encore le terme Europe de l’Est pour parler de ces anciens pays de l’est.

Il y a aussi l’Europe du Nord, expression tout aussi erronée que sa consœur orientale. Elle remplace parfois la Scandinavie. Pour la plupart des gens, cette dernière englobe la Norvège, la Suède, le Danemark, l’Islande et la Finlande. Mais pas pour tout le monde. Certains auteurs excluent la Finlande, car elle est peuplée de Finno-Ougriens, d’origine asiatique. En effet, les Finlandais ne sont pas un peuple germanique contrairement à leurs autres voisins scandinaves.

D’autres auteurs mettent l’Islande de côté parce que ce pays n’est pas rattaché au continent européen… Donc, la notion de Scandinavie est à géométrie variable.

Quant à l’expression Europe de Nord, il est clair que la partie nord de l’Europe comprend bien d’autres pays que les États scandinaves. La Pologne ou l’Allemagne, par exemple, peuvent être considérés comme des pays du nord de l’Europe.

L’Afrique subdivisée

L’Afrique n’est pas épargnée. La notion d’Afrique du Nord est heureusement plus cohérente, car les États qui en font partie, la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, sont bel et bien située dans la partie septentrionale du continent. Cependant, l’Égypte et la Libye en sont exclues.

Le langagier qui veut parler de la partie sud de l’Afrique risque de s’empêtrer dans les lianes, car l’Afrique du Sud est un pays. Pour désigner les pays de la pointe sur du continent, il faut parler de l’Afrique australe.

La subdivision de l’Afrique est également source de problèmes. Il n’y a pas de définition claire de ce qu’est l’Afrique de l’Est ou l’Afrique de l’Ouest. Pas plus d’ailleurs pour ce qui est de l’Afrique subsaharienne ou de l’Afrique équatoriale.

Autres découpages arbitraires

J’ose à peine imaginer ce qui se produirait aujourd’hui si les géographes devaient baptiser certaines régions maritimes. Heureusement, la rectitude géographique n’a jamais existé et souhaitons que des esprits fiévreux épris de pureté ne chercheront pas à rebaptiser des appellations établies depuis des siècles.

Prenons la mer de Chine. Appellation carrément inexacte, diront certains. Certes, la mer en question borde les États suivants : Chine, Vietnam, Indonésie, Singapour, Philippines, Taïwan. Elle s’arrête au golfe de Thaïlande, qui lui-même baigne le Cambodge.

On voit tout de suite le problème. On a choisi un seul État pour désigner les deux golfes. Bien entendu, c’est injuste pour les autres. Mais comment corriger la situation? Faudrait-il forger un néologisme abominable qui inclurait tous les pays bordant la mer de Chine? Rebaptiser le golfe de Thaïlande : le golfe Thaï-Cambodgien?

Le même problème se poserait avec le golfe du Bengale, qui doit son nom à une région de l’Inde et aussi au Bengladesh. Mais quelle injustice pour le Sri Lanka et la Birmanie!

Le golfe Persique

Il arrive parfois que plusieurs appellations existent pour désigner une région. Le golfe Persique en est un bel exemple. Le golfe borde à la fois l’Iran et la péninsule d’Arabie. C’est pourquoi certains auteurs l’appellent golfe Arabo-Persique, la Perse étant l’ancien nom de l’Iran.

Mais là encore, on pourrait faire du zèle et chercher à inclure tous les pays limitrophes, pour ne pas froisser personne. Il faudrait donc tenir compte du Koweït, du Qatar, de Bahreïn, des Émirats arabes unis, entre autres. On n’en sort plus.

Articles à lire

Pékin

La question s’est posée lors des Jeux olympiques de 2008 : fallait-il dire Pékin ou Beijing? Cette question en amène une autre : pourquoi deux graphies pour une seule ville? Il y a pourtant belle lurette que nous disons Londres au lieu de London, Barcelone au lieu de Barcelona ou Moscou au lieu de Moskva.

La France utilise toujours un système de romanisation du chinois mis au point au XVIIe siècle par des jésuites. C’est ce système qui nous a donné Pékin, Nankin et Canton. À la fin des années 1950, le président Mao a demandé que l’Occident utilise le système pinyin. Celui-ci a entraîné une mutation spectaculaire de certains noms, dont celui du Grand Timonier, devenu Mao Zedong.

Des villes comme Pékin, Nankin et Canton ont brusquement changé de nom pour devenir Beijing, Nanjing et Guangzhou. Une mère ne reconnaitrait plus son enfant. Les anglophones ont adopté ces nouvelles appellations, tandis que les francophones, plus conservateurs, s’en tiennent aux graphies plus traditionnelles. Il semble que les anglophones acceptent plus facilement les endonymes, ces noms de lieu qui correspondent à ce que l’on dit dans la langue d’origine.

Tant les journaux que les dictionnaires de la francophonie continuent de parler de Pékin et non de Beijing. Ce dernier nom est parfois mentionné dans les ouvrages de référence, mais l’entrée principale est toujours à Pékin.

Il est donc très clair qu’en français on dit Pékin. Le nom de la capitale chinoise peut être vu de deux manières : une transcription maladroite du chinois ou encore une traduction. Par exemple, Florence est une traduction de l’italien Firenze. Dans les deux cas, il s’agit d’exonymes.

Quoi qu’il en soit, force est de constater qu’en français on dit Pékin dans l’immense majorité des cas. Certains font valoir que le nom officiel est bel et bien Beijing. Il est vrai, par exemple, que Bombay est maintenant appelée Mumbai et que ce nom est souvent repris en français. Mais n’oublions pas que bien d’autres noms officiels continuent d’être traduits en français : Belarus qui demeure Biélorussie, New Mexico qui demeure Nouveau-Mexique; Lisboa qui demeure Lisbonne.

On peut en discuter longtemps, mais le français, à tort ou à raison, n’adopte pas systématiquement toutes les nouvelles appellations officielles. Comme c’est souvent le cas, il n’y pas de logique précise dans ce qui est adopté et ce qui ne l’est pas. Par exemple, le Zaïre est devenu la République démocratique du Congo, tandis que la Biélorussie continue de désigner cet État appelé Belarus aux Nations unies.

Par conséquent, il me parait souhaitable et logique que nous continuions d’appeler la capitale chinoise Pékin.

Lusophone

Non, ce n’est pas un instrument de musique! Certains se souviendront de cet article dans lequel j’énumérais le nom des locuteurs de telle ou telle langue. On y découvrait, sans doute avec surprise, que les personnes parlant le portugais sont des lusophones.

Ce mot vient de Lusitanie, nom que portait le Portugal au temps des Romains.

Le Portugal a été jadis une grande puissance coloniale. Des pays comme le Brésil et l’Angola sont lusophones. Bien sûr, le portugais qu’on y parle s’est affranchi de la mère patrie, de la même manière que l’espagnol des Argentins est différent de celui de l’Espagne.

Le portugais est une langue latine, tout comme l’espagnol ou l’italien. Ces deux dernières langues ont eu une influence considérable sur le français, mais le portugais a aussi laissé son empreinte chez nous.

Marmelade

Vous mangez de la marmelade? Vous êtes lusophone d’adoption! Le mot vient en effet du portugais marmelada, qui n’est rien d’autre qu’une confiture de coings. Pourtant, en français, la marmelade est une confiture à base de m’importe quel fruit, tandis qu’en anglais il s’agit d’une confiture d’oranges…

Le plus étonnant est que le marmelada portugais dérive du latin melimelum, qui désigne une sorte de pomme douce…

On voit donc, encore une fois, que les emprunts à d’autres langues s’acclimatent de manière surprenante et voient leur signification changer.

Les emprunts au portugais

Le Portugal n’a pas seulement donné une variété de tartelettes au Nouveau Monde… (Les Québécois comprendront l’allusion.) Quelques emprunts viennent du monde maritime : caravelle, sargasses, vigie. D’autres touchent la gastronomie : curaçao, pintade, porto et, si vous en mangez, cobra et zèbre.

Notre ignorance de l’apport du portugais est embarrassante (mot d’origine lusitanienne).

Angleterre ou Grande-Bretagne?

La confusion règne dans l’esprit de plusieurs entre ces deux termes, qui ne sont pas du tout synonymes.

L’Angleterre est ce territoire situé au sud de l’Écosse et à l’est du pays de Galles. Ses habitants sont d’origine germanique, soit anglo-saxonne, et danoise, entre autres. Les invasions anglo-saxonnes ont refoulé les peuples celtes au nord, pour former l’Écosse, et à l’Ouest, le pays de Galles. Dire à des Gallois et à des Écossais qu’ils sont anglais est pour le moins risqué…

L’union de l’Angleterre, de l’Écosse et du pays de Galles est appelée Grande-Bretagne. Celle-ci doit son nom à la Bretagne, nom que l’on donnait jadis à la grande ile britannique, notamment sous l’Empire romain. La Bretagne est le nom d’une province française, dont les habitants sont d’origine celte; ce sont les descendants de populations qui ont fui les invasions anglo-saxonnes et se sont réfugiées en France. On appelle ses habitants les Bretons, ce qui ressemble au gentilé anglais Britons, traduit en français par Britanniques.

L’Irlande du Nord (faussement appelé Ulster) a obligé la Grande-Bretagne à trouver une nouvelle appellation, celle-ci plus administrative que géographique : le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord.

Un incident au Japon

J’ai publié à la fin mai un texte exposant mes impressions d’un voyage au Japon. Cet exercice s’est révélé difficile, car souvenirs et émotions s’entrechoquaient dans ma tête. Tout n’était que chaos, dans une certaine mesure.

Je me permets de relater un incident à mon sens très révélateur de la mentalité nippone. Pour voyager en Orient, il faut être bien au fait de la psychologie et des valeurs des gens que l’on visite. Cette connaissance m’a en fin de compte été très utile.

Le onsen

Je séjourne dans un ryokan, une auberge traditionnelle japonaise. Les chambres sont dépouillées. Il y a une table basse pour prendre le thé, un petit bureau et un futon pour dormir. Le plancher est un tatami et le visiteur doit retirer ses chaussures avant d’entrer. Des pantoufles spéciales sont utilisées pour pénétrer dans la salle de bain. Ces pantoufles ne doivent pas être portées ailleurs dans la chambre. Vous n’y pensez pas?

Un kimono m’attend dans le garde-robe et je l’endosse immédiatement. C’est en quelque sorte l’uniforme que les clients de l’auberge portent un peu partout, que ce soit au restaurant, dans les boutiques ou les couloirs.

Dans un ryokan, on peut généralement prendre les eaux. Le bain thermal est une véritable cérémonie dont chaque étape doit être scrupuleusement respectée. Les Japonais accordent beaucoup d’importance à la propreté.

Avant d’aller au bain, je dépose mes biens précieux comme le passeport et l’appareil photo dans un coffre-fort dans ma chambre. Je me dirige ensuite (en kimono) vers le vestiaire pour me changer. Une vieille dame passe la serpillière un peu partout sans jamais regarder personne… Premier étonnement, car les femmes et les hommes ne prennent jamais les eaux ensemble.

Je range mes vêtements dans un casier et le verrouille avec la clé. Cette dernière s’attache au poignet. Flambant nu, je me dirige vers les bains. Mais avant de mettre les pieds dans l’eau, il faut d’abord se laver rigoureusement. Ici, pas question de prendre une douche rapide, comme en Occident. Non, on s’assoit sur un petit banc de plastique. On s’asperge d’eau chaude, on se récure, on se shampooine, on se rince et on recommence. Aller directement dans la piscine sans se laver serait d’une grossièreté…

Me voilà aseptisé. Je descends les marches avec précaution; l’eau est brûlante. Très brûlante en fait. Pourtant, j’adore la chaleur, mais au bout de dix minutes je me sens en ébullition. Affaibli par le décalage horaire costaud (13 heures) et par des nuits incomplètes, je me sens vulnérable. En face de moi, un Japonais austère regarde les murs, nullement incommodé.

Entretemps, un collègue voyageur se joint à moi. Gêné, il me demande ce qu’il faut faire avant de tremper le gros orteil dans la lave en fusion. Se laver, mon cher, se laver.

Je sors de l’eau faire mes ablutions avant de partir. Un drame se prépare.

L’incident

Je récupère mes affaires dans le casier du vestiaire. La dame âgée poursuit son manège, totalement indifférente au va-et-vient précédant le souper. Je me demande si elle prend un bain en rentrant chez elle.

Retour vers la chambre, toujours en kimono et avec toutes mes affaires. Je flotte dans les corridors; l’appétit creuse; un repas traditionnel japonais nous attend en bas. Avant de descendre, je décide de récupérer mon passeport et mon appareil-photo, rangés dans le coffre-fort de la chambre. Je suis tellement distrait que je crains de les oublier là demain matin, au départ. Autant les reprendre pendant que j’y pense.

Drame. Je n’ai plus la clé. Impossible d’ouvrir le coffre-fort. Je l’ai sûrement oubliée dans le vestiaire du onsen. Angoissé, j’y retourne. Fin brutale de la zénitude. Tétanisé, j’ouvre les portes de tous les casiers près duquel j’ai rangé mes affaires tantôt. Rien. Le vide intersidéral. Je regarde un peu partout autour mais ne trouve rien.

Dans le brouillard de mon esprit et des eaux thermales, je crois me souvenir d’avoir bizarrement rangé la clé quelque part dans la chambre. Décision stupide bien entendu, mais l’épuisement du voyage explique en partie mon étourderie. Le fait que j’égare continuellement mes objets ne vient pas arranger les choses.

Je me livre à une inspection en règle de la chambre qui aurait fait rougir les experts de la police. La clé a filé à la japonaise… Les conjectures se bousculent dans ma tête comme autant de plaques tectoniques… L’aurai-je perdue dans le corridor? À moins que quelqu’un l’ait trouvée dans le vestiaire?

Je me console en pensant que les Japonais sont d’une honnêteté irréprochable. Si quelqu’un a trouvé la clé, il l’a sûrement rapportée à la réception. Il y a de l’espoir.

Disparition mystérieuse

Je descends souper et fais part de l’incident à notre guide japonaise, Masako. Son visage impassible n’arrive pas à dissimuler l’agacement qui la saisit : un grain de sable vient de se glisser dans la mécanique parfaitement huilée du voyage.

Elle m’amène tout de suite au comptoir de réception où je comprends très vite par ses commentaires mesurés et une certaine raideur encore plus raide que d’habitude que nous sommes au bord de l’incident diplomatique.

Quand on fréquente un hôtel au Japon, on ne perd pas ses clés. Ça ne se fait pas. Je viens de mettre tout le monde dans l’embarras. Nous frisons l’incident diplomatique.

Le dialogue nippon avec le gentilhomme malgré tout souriant de la réception est assez bref. Masako se tourne vers moi et me dit que l’on va surveiller la situation et que si quelqu’un trouve la clé, il va sans doute possible la rapporter. Je suis bien sûr qu’elle n’est pas dans la chambre, n’est-ce pas?

L’homme de la réception sourit et me salue. Le feu de son sourire est glacé : je l’ai mis dans l’embarras. Je retourne manger mes sushis. En rentrant à la chambre je procède à une nouvelle fouille en règle et profère quelques jurons en japonais.

Humiliation

Le lendemain matin, force est de constater que la clé n’a pas été rapportée. Je suis honteux, penaud, piteux. Si j’avais un sabre à portée de la main je me ferais seppuku. Masako parlemente de nouveau avec une réceptionniste qui me jette un bref regard. Ecce homo, pense-t-elle sûrement. Moi je songe à Louis XVI : « Sire, ils ont voté la mort. » La guide m’annonce que je devrai rembourser le prix de la clé, soit la coquette somme de 5000 yens, soit 65 dollars canadiens.

Je sens que tout le monde à l’hôtel est à la fois contrarié et surpris par cet incident. Bien sûr, ils sont tout sourire, s’inclinent devant moi, comme toujours. Je leur rends la pareille, mais le vernis de cette politesse impeccable est maintenant craquelé. Bon débarras que je suis, pensent-ils sûrement.

Non je n’ai pas pris de bain matinal, réponds-je à un collègue au déjeuner. J’avais trop peur de m’oublier dans l’eau.

Nous quittons le ryokan pour une autre destination dans les Alpes japonaises. Nous séjournons dans un hôtel traditionnel, cette fois,-ci et je déballe mes affaires. Encore une fois, je fourrage dans le sac à dos que l’organisateur du voyage nous a remis à Dorval. On n’en finit jamais de classer nos affaires lorsqu’on se déplace. J’ouvre toutes les pochettes et en découvre une que je n’avais pas remarquée.

La clé fugitive me salue gaiement : konichiwa. Elle est là la délinquante. Fidèle, elle m’a suivi à l’autre destination. « Non, je ne te laisse pas tomber, moi. »

Je me questionne sur ma santé mentale. Cacher une clé de coffre-fort dans un sac qui reste dans la chambre. Pas tout à fait l’idée du siècle. J’ai sans doute craint de la perdre au vestiaire, alors pourquoi ne pas la dissimuler dans mes bagages? C’est le krach boursier de mon quotient intellectuel.

Apparemment, mon problème est résolu. Mais je me vois mal expliquer la situation à Masako… Je songe à rapporter la clé au Canada et à la renvoyer par la poste avec une lettre d’excuse. Tiens, tant qu’à y être, pourquoi ne pas la garder en souvenir? La faire monter sur un présentoir par un joaillier?

Je ne me sens pas le courage de passer aux aveux, du moins pas tout de suite. La plaie est trop vive. Le soir venu, j’en discute avec ma conjointe par Messenger et elle me dit que je ne peux quand même pas garder cette clé. Elle a raison.

J’aurai besoin d’une autre journée avant de trouver un moyen de dénouer cette impasse et de sauver la face.

Sauver la face

Parce que c’est de cela qu’il s’agit, aussi bien de mon côté que de celui de la guide.

Je l’ai bien observée. Elle me plait beaucoup. L’horaire des journées est réglé comme du papier à musique. Si l’autocar repart à 11 heures, il repart à 11 heures, comme les trains rapides japonais. Les passagers ont une minute pour descendre car il ne saurait être question que le train soit en retard à Osaka. Inimaginable.

Cette organisation à la germanique (j’ai vécu en Allemagne) me ravit. Notre petit groupe se pointe comme un bataillon à l’heure dite et l’horaire ne souffre d’aucun retard. J’aime les gens organisés.

L’humour japonais est assez différent du nôtre. Souvent, Masako prenait les choses au premier degré, notamment quand je lui ai demandé si à Kyoto elle se vêtirait en geisha. Réponse : « Non, ce ne serait pas authentique. » Pourtant, elle entendait à rire, bien que ce ne fût pas son trait le plus dominant. La fin du voyage allait révéler une femme plus chaleureuse et généreuse qu’il n’apparaissait au premier abord.

Les Japonais, comme les autres Orientaux, sont très orgueilleux. Il ne faut jamais chercher à humilier une autre personne. C’est très mal vu. Le discours est très respectueux et les Japonais utilisent toutes sortes de circonlocutions pour s’exprimer. Par exemple, on ne dira jamais à un ami qu’il sera impossible d’assister à la soirée qu’il organise. « C’est malheureusement impossible, j’ai un autre engagement. » est beaucoup trop brutal. On répondra : « Ce sera difficile. » ou quelque chose du genre.

Ce trait de caractère s’avérera finalement très utile pour moi.

J’avais résolu d’informer Masako de mon étourderie, quitte à passer pour une variété de passereau. Le surlendemain de l’incident, je me décide donc à lui parler. Lorsque je lui montre ma clé, son visage s’éclaire insensiblement. Elle a l’air de dire « Tiens, nous y voilà. » Elle n’est pas consciente du trouble qu’elle provoque chez moi.

Pour me sortir d’impasse, j’utilise ma connaissance sommaire de la mentalité japonaise et, en quelque sorte, la manipule.

« Vous savez, Masako, dans cette affaire je suis très humilié. Je n’ai pas l’air très intelligent… » Suivent la fatigue, les nuits incomplètes…

J’ai fait mouche, elle comprend. Surtout ne pas humilier le voyageur repentant que je suis. Elle doit réparer la situation. Et elle s’y met. Les choses s’organisent vite dans sa tête.

Tout d’abord prévenir le ryokan que la clé a été retrouvée. Ensuite venir avec moi ce soir au bureau de poste. Nous allons poster la clé et l’hôtel remboursera les 5000 yens. L’efficacité nipponne, jawohl.

Au bureau de poste, le préposé dit à Masako que les frais de port s’élèvent à 500 yens. On lui donne une enveloppe matelassée qui servira de catafalque à cette clé si précieuse. Masako me demande avec délicatesse si elle doit écrire l’adresse du ryokan sur l’enveloppe. Je lui réponds que son japonais est meilleur que le mien… Elle sourit et me dis que je peux m’en aller, elle se charge du reste.

L’incident est clos.

Hongkong

Hong-Kong, Hongkong ou Hong Kong sans trait d’union? À moins d’utiliser une autre appellation chinoise : Xianggang.

Le nom de cette région administrative spéciale parait tout simple et il n’y a que des langagiers tordus comme l’auteur de ces lignes pour se poser ce genre de question. Des chinoiseries, quoi.

Le territoire chinois est éclaté. La Chine continentale est souvent appelée République populaire de Chine ; Taîwan, autrefois Formose, surnommée le Taipei chinois, nom abominable pour éviter de froisser les autorités de Pékin. Et n’oublions pas Macao, lui aussi rétrocédée à la Chine, en 1999.

Quant à Hongkong, il s’agit d’une île avec quelques territoires sur le continent. Une plaque tournante pour le commerce extérieur qui jouit d’un régime démocratique hérité des anciens colonisateurs britanniques. Lors de la rétrocession, en 1997, il a été convenu que son système politique et économique demeurerait distinct pendant 50 ans, soit jusqu’en 2047.

Les évènements récents donnent à penser que les mandarins communistes ont décidé d’accélérer la transition vers l’intégration complète, ce qui augure très mal pour les Hongkongais.

Revenons au volet linguistique.

On a longtemps écrit Hong Kong. Fallait-il l’écrire Hong-Kong ? L’utilisation du trait d’union est un domaine particulièrement… chinois de l’orthographe du français. Au fil des siècles, l’usage a considérablement varié. On peut penser à un mot comme Moyen-Âge, écrit avec ou sans majuscule, avec ou sans trait d’union. Les variations donnent le vertige.

Le Larousse 1934 légué par ma mère écrivait Hong-Kong. Par la suite la graphie Hong Kong s’est imposée, marquant l’émancipation du toujours énigmatique trait d’union. De nos jours, tant Le Petit Robert que Le Petit Larousse proposent l’orthographe épurée Hongkong.

Cette fusion n’a rien d’inusité dans la mesure où le Viêt-Nam d’antan s’écrit maintenant Vietnam.

Le nom des habitants ne pose plus tellement de problèmes non plus puisque la graphie intégrée amène tout naturellement Hongkongais.

Ceux qui s’intéressent à la Chine liront avec intérêt l’article sur Pékin, souvent appelée Beijing.

Virginie-Occidentale ou Virginie occidentale?

La Virginie-Occidentale est issue de la Guerre de Sécession (j’assume la double majuscule). L’État de Virginie s’était rangé dans le camp sécessionniste, mais une partie de l’État, dans le nord-est, refusait de quitter les États-Unis et combattit dans les rangs nordistes.

Pendant la guerre civile, l’État de West Virginia fut admis au sein de l’Union. En français, on l’appelle Virginie-Occidentale. Le trait d’union ainsi que la majuscule à l’adjectif suit un modèle bien précis qui peut être observé dans d’autres appellations. Pensons à l’Australie-Méridionale, à l’Australie-Occidentale; même phénomène aux Pays-Bas : la Hollande-Méridionale et le Brabant-Septentrional.

Le français a donc adopté un modèle qui n’est toutefois pas appliqué uniformément. Du côté des États souverains, le Royaume-Uni côtoie l’Arabie saoudite (faussement orthographiée Arabie Saoudite dans bien des publications).

Le modèle en question n’est pas une règle de grammaire, d’où les divergences orthographiques. Cela ne signifie pas pour autant qu’on peut s’en écarter selon notre bon vouloir.

Prenons la Virginie-Occidentale. Une grossière erreur consiste à l’écrire ainsi : Virginie occidentale. Certains feront valoir que ça ne change pas grand-chose. Pourtant si. N’oublions pas qu’il existe deux Virginie. La Virginie occidentale est la partie ouest de l’État de Virginie, tandis que la Virginie-Occidentale désigne l’État voisin. On ne parle pas du tout de la même chose.

La confusion pourrait également s’installer si on écrit Australie méridionale. Au sens propre, cette expression pourrait désigner la partie sud de l’Australie, et non l’État fédéral du même nom. Il y a donc un risque à changer la graphie.

D’autant plus que les graphies avec trait d’union et majuscule à l’adjectif sont reprises dans les dictionnaires et encyclopédies. À défaut d’une règle précise, nous avons un usage bien établi.

C’est justement en fonction de cet usage qu’on a décidé d’écrire Cap-Vert et non Cap vert. Personne ne pourrait décider tout à coup d’écrire le Royaume uni, ou pire le Royaume Uni ou encore la Grande Bretagne sans coup férir.

L’usage dans l’écriture des noms d’États fédératifs ou de régions doit être aussi scrupuleusement respecté que celui qui a cours pour le nom des pays.

Birmanie ou Myanmar?

Ce pays de l’Asie du Sud-Est défraie la manchette à cause du triste sort réservé à la minorité musulmane des Rohingyas. Les condamnations fusent de toute part.

Les francophones s’étonneront peut-être de voir le terme Myanmar s’insinuer un peu partout, alors que le pays en question a longtemps été désigné sous le nom de Birmanie.

Ce dernier toponyme ne posait pas de problème. En anglais, on disait Burma; le gentilé était Birman, Birmane. Son ancienne capitale, Yangon, était  orthographiée à l’anglaise Rangoon. Le gouvernement siège maintenant à Naypyidaw.

Depuis plusieurs décennies, le pays est dirigé par une dictature militaire. Ce n’est que tout récemment, en 2011, que le pouvoir civil a été restauré, ce qui a permis à l’égérie Aung San Suu Kyi d’accéder au pouvoir. Pouvoir d’ailleurs relatif, car les militaires détiennent un quart des sièges au Parlement. Ce qui explique peut-être en partie les positions rigides de la dame quant au sort réservé aux Rohingyas.

En 2010, la junte militaire a changé le nom du pays en Myanmar. Bien des pays et des médias ont tout d’abord refusé d’emboîter le pas, dont le Canada, qui s’en tenait à l’appellation Birmanie. La Liste des noms de pays du Bureau de la traduction du Canada précise qu’en septembre 2016, le gouvernement a reconnu l’appellation Myanmar.

Pourtant, le nom traditionnel de Birmanie prévaut dans le monde francophone. L’Encyclopédie Larousse parle de la Birmanie, Myanmar en birman, précise-t-elle. Le Monde, Le Figaro parlent surtout de Birmanie.

Aux Nations unies, le pays a le nom officiel de Myanmar, le gentilé étant, le gentilé étant Myanmarais et Myanmaraise. Les changements de noms officiels posent souvent un dilemme pour les francophones. Des appellations comme Birmanie, Biélorussie, Bombai, Pékin persistent, malgré l’apparition de nouveaux noms comme Myanmar, Bélarus, Mumbai et Beijing. On constate que les sources anglophones adoptent rapidement les nouveaux noms, alors que les francophones résistent.

Collision frontale entre deux mentalités. L’anglais toujours prêt à évoluer et à s’adapter; le français qui reste sur ses gardes. La question se pose toujours : le français doit-il adopter d’emblée les nouvelles appellations étrangères? Ou bien doit-il continuer d’utiliser les noms traditionnels? Bref, les autres pays doivent-ils dicter aux francophones la manière dont ils doivent écrire certains toponymes?

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