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Démotion

« À cause du réaménagement des effectifs, Corinne a subi une démotion. » Voilà une phrase que l’on pourrait entendre à la cafétéria d’une entreprise et à peu près personne ne tiquerait… sauf des amants pointilleux de la langue française.

Quoi de plus français qu’une démotion? Pourtant, essayez de taper ce terme dans un logiciel de traitement de texte et vous verrez le mot se décorer d’une petite guirlande rouge, généralement un signal inquiétant. Cherchez le mot dans le Robert ou le Larousse et il n’y est pas…

Et pour cause! Démotion, malgré ses allures françaises, vient de l’anglais demotion. Pourtant, notre langue possède le verbe démettre qui signifie révoquer, destituer. Il est donc naturel que l’on tombe dans le piège.

Mais ce que les anglophones appellent une demotion est en fait une rétrogradation. Rétrograder, c’est reculer dans la hiérarchie; il ne s’agit donc pas tout à fait de la même chose qu’être révoqué ou destitué.

Donc, rien à faire, il faut dire rétrogradation.

Ils ont passé (seconde partie)

 Suite de l’article sur les anglicismes maintenant acceptés en français.

Avez-vous des contacts en haut lieu? Si oui, cela signifie que vous avez le bras long, et non pas que vous encaissez une décharge électrique. Au départ, le mot en l’objet avait surtout pour contexte les domaines policier et de l’espionnage, mais ce n’est plus le cas. Il est bien implanté dans l’usage, d’autant plus qu’il existe en français depuis la fin du XIXe siècle.

Curieusement, le verbe contacter, qui en est issu, est plus critiqué, mais bel et bien admis. D’ailleurs, le Multidictionnaire de la langue française, qui signale les anglicismes avec rigueur, ne le condamne pas. Ce genre de cas, où un mot est accepté dans notre langue, mais non son voisin immédiat, n’est pas rare.

Lorsque vous visitez un salon du livre, par exemple, vous passez d’un stand à un autre, que beaucoup de personnes appellent kiosque, en pensant contourner l’anglicisme. Pourtant, elles ne font que commettre une impropriété, car un kiosque n’est rien d’autre qu’un pavillon de jardin ou un édicule où l’on vend des journaux et des magazines. En fait, le mot kiosque vient du turc!  Quant à stand, il est dans notre langue depuis 1883, selon le Robert.

Quant au mot magazine, il s’agit d’un anglicisme dérivé du français magasin. Certains voudront lui substituer revue… qui vient de l’anglais review.

Sophistiqué. Une personne, un programme, pas de problème. Lui aussi est passé dans l’usage, au sens de raffiné, perfectionné. Vous ne saviez pas que ça vient de l’anglais? Eh bien, vous le savez maintenant!

Le mot disponible a lui aussi toutes les caractéristiques de l’innocence. Est disponible une chose qui est à notre disposition, par exemple une place quelque part, de l’argent, une voiture. Une personne, comme un préposé à la clientèle d’une entreprise de télécommunication, peut aussi être disponible (après une demi-heure d’attente…)

Là où l’influence de l’anglais se fait sentir, c’est lorsque l’on parle d’un objet qui peut être acquis : un livre disponible en magasin, par exemple. Le livre est en vente tout simplement.

Enfin, un mot que l’on aimerait oublier ces temps-ci : politicien. Un mot à deux faces, qu’on me pardonne ce jeu de mots facile. Les francophones du Canada parlent volontiers de politicien, tandis que les Européens utilisent le terme politique qui, à nos oreilles nord-américaines, paraît un peu factice. En tout cas, il est plus neutre que politicien, qui évoque l’image d’une personne retorse.

En fait, l’anglicisme politicien vient du français politique. Il désigne une personne exerçant une action politique, mais il peut prendre une nuance péjorative. Ne parle-t-on pas de manœuvres politiciennes?

 

Ils ont passé (1re partie)

Premier article d’une série de deux sur les anglicismes maintenant admis en français

En 1914, les Français disaient : « Ils ne passeront pas.  », en parlant des envahisseurs allemands et, effectivement, ils n’ont pas passé. On souhaiterait voir la même passion aujourd’hui pour les envahisseurs anglais de la langue, à qui nos cousins ouvrent grand la porte, avec un enthousiasme qui n’en finit plus d’étonner.

Toujours est-il, que bon nombre d’anglicismes que l’on condamnait il y a une génération se sont frayé un chemin dans l’usage courant et les dictionnaires, pour le meilleur et pour le pire. Petit tour d’horizon…

Portable

 Remplace portatif, bien que celui-ci ne soit pas disparu. Au départ un adjectif, portable est vite devenu un substantif qui désigne aussi bien un téléphone qu’un ordinateur. Lorsqu’un appareil combine les deux fonctions, on parle au Canada d’un téléphone intelligent et, en Europe, d’un smartphone, une horreur figurant dans le Petit Robert. Il y a de la friture sur la ligne.

Abuser

Un bel exemple d’euphémisme à l’anglo-saxonne pour parler d’un viol. Le sens véritable du mot est de tromper, de leurrer; par extension, on en est venu, sous l’influence de l’anglais, à lui donner une connotation sexuelle qu’il n’avait pas. D’ailleurs, le mot abus n’est pas un synonyme de viol.

Drastique

À l’origine était drastique un remède, un purgatif qui exerçait une action énergique. Maintenant, ce sont des mesures qui peuvent être drastiques, alors que draconien suffirait.

Poster

Un poster est une affiche que l’on met chez soi… du moins selon les dictionnaires. Il me semble pourtant que l’on voit des posters collés dans les lieux publics… à moins que ce ne soient que des affiches.

Le terme est aussi utilisé en informatique pour désigner l’action de publier un commentaire dans un forum informatique. Par exemple, si vous publiez une lettre dans le courrier des lecteurs d’un journal (geste démodé), vous publiez tout simplement, alors que si vous le faites sur le site Web du même journal (cool), vous le postez.

Réaliser

Dans le sens de se rendre compte de… Ah! Vous ne le saviez pas? Bien oui, c’est un anglicisme… qui date de 1895. vos grands-parents le disaient sûrement.

Informel

 Un cas intéressant, qu’on en juge. Une réunion informelle est une rencontre à bâtons rompus, non officielle. Les dictionnaires et l’usage l’acceptent. Mais gare à vous si vous parlez d’un entretien formel entre deux ministres des Affaires étrangères, car là vous commettez un anglicisme, formel ayant le sens de péremptoire, dans les formes.

Supporter

Le verbe a généralement le sens de porter une charge ou d’endurer quelqu’un ou quelque chose, mais le sens anglais d’encourager a fait une percée dans la langue des sports.

On supporte donc une équipe, même si cela sonne drôle quand on pense en français. Évidemment, les fans (autre anglicisme admis) du Canadien de Montréal savent de quoi ils parlent… ils supportent au sens anglais et français…

L’anglicisme en a engendré un second, supporteur, parfois écrit sans U, pour partisan.

Loger

 À quelle enseigne logez-vous? À celui des anglicismes si vous logez une plainte ou un appel. Rien à voir avec le véritable sens de ce mot qui signifie « habiter » ou « héberger », d’où la locution familière : à quelle enseigne logez-vous?

On peut donc loger à un hôtel, on peut loger quelqu’un chez soi et même loger une balle dans la cible, nous dit Le Robert.

 Toutefois, notre verbe doit être… délogé des expressions qui s’inspirent directement de l’anglais, d’autant plus qu’il est facile de trouver la bonne cooccurrence en français.

Loger une plainte : déposer une plainte.

Loger un grief : présenter, formuler un grief.

Loger une réclamation : faire une réclamation.

Loger un appel : faire un appel, téléphoner; appeler quelqu’un; passer un coup de fil à quelqu’un.

Dans un contexte juridique, loger un appel peut se rendre par interjeter appel, lorsqu’un avocat conteste la décision rendue par un tribunal.

 

 

 

 

Adresser

Le verbe adresser est source de multiples difficultés, à commencer par sa graphie, avec un seul D. L’écrire avec deux D revient à commettre un anglicisme morphologique (address en anglais, adresser en français).

Dans notre langue, on adresse une lettre, la parole à quelqu’un et on s’adresse à un auditoire. Adresser un auditoire est un autre anglicisme.

Dans le milieu des relations publiques, il est de bon ton d’adresser des problématiques. Rappelons qu’une problématique est un ensemble de problèmes et que ce terme est rarement pertinent lorsqu’on décrit une simple situation. Avis aux policiers.

Par ailleurs, l’expression adresser une question, adresser un problème, une situation relève de la phraséologie anglaise. On traite une question, on en discute; on s’attaque à un problème, on aborde un problème; on étudie une situation. Parfois le verbe anglais to address signifie résoudre, régler et seul le contexte peut indiquer la bonne traduction à adopter en français.

 

Agenda

Vous avez un agenda, il y a en un pour votre réunion de demain et même les partis politiques ont un agenda; bref tout le monde a un agenda, l’ennui étant que ce terme ne convient pas à tous.

Or qu’est-ce qu’un agenda? Rien d’autre qu’un carnet prédaté dans lequel on inscrit ses rendez-vous. Une réunion ne peut donc comporter un agenda, mais plutôt un ordre du jour. Tant pour les individus que les organisations, l’expression en l’objet ne peut convenir pour définir une ligne d’action. À moins de patauger dans le cloaque des anglicismes, il faut trouver un autre moyen de s’exprimer.

Les chroniqueurs politiques se délectent du mot agenda et il est bien difficile de les convaincre de jeter cette vilaine mâchée de gomme. Le plus souvent, les politiciens et leurs partis ont un programme, une liste des priorités. Le présent gouvernement a mis en tête de liste l’essor de l’économie, par exemple; il n’a pas d’agenda.

De même, on ne dira pas qu’une question est à l’agenda, elle est d’actualité, elle défraie la chronique.

Une expression qui revient souvent est avoir un agenda caché. Ici, un peu d’imagination ne nuit pas et la solution est beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine. Un gouvernement peut avoir des intentions cachées, des arrière-pensées, des desseins ou des projets secrets, des priorités secrètes. On pourrait dire également qu’il cache son jeu. Bref on peut se dispenser du hideux agenda caché. Avis aux intéressés, qu’ils inscrivent à leur agenda « À partir de demain, je n’emploie plus l’anglicisme agenda. »

Quitter

«Delphine vient de quitter, elle reviendra demain.  Josée a quitté pour la France hier soir. Après avoir passé vingt-cinq ans à La Baie, Martin a quitté sur un coup de tête.»

Voilà quelques exemples de phrases que l’on entend tous les jours, sans s’émouvoir. On le devrait, pourtant. Au Québec, le verbe quitter est employé systématiquement sans complément. Or ce genre de construction est non seulement fautif mais il peut aussi être porteur de confusion dans bien des cas.

En effet, si nos disons que tel sénateur au milieu d’une controverse a quitté, certains croiront qu’il vient enfin de démissionner, alors qu’il pourrait tout simplement être sorti de la pièce.

Il faut savoir que le verbe quitter est transitif, c’est-à-dire qu’il exige un complément. On ne quitte pas tout court, mais on quitte quelque chose. Revenons à nos phrases.

«Delphine vient de quitter le bureau, elle reviendra demain. Josée est partie pour la France hier soir. Après avoir passé vingt-cinq ans à La Baie, Martin a démissionné sur un coup de tête.»

Si le dernier cas est clairement un anglicisme, il me semble que les deux premiers s’inspirent aussi de l’anglais qui emploie to quit de manière intransitive. «He had to quit – il a dû partir.»

On retiendra de tout ceci que le verbe partir peut facilement remplacer quitter lorsqu’on est tenté de l’utiliser sans complément.

 

Livraison de services

Lu dans Le Devoir de ce matin (soupir).

On a beau être pressé par le temps (toujours?), il est un peu décourageant de lire ce genre de choses dans un journal de bonne tenue. Enfin.

J’imaginais le citoyen en train d’appeler le gouvernement et de commander une brochette de services… Vous faites la livraison?

C’est le mot prestation que l’on aurait dû utiliser, un mot trop souvent oublié.

Significatif

On l’entend partout, ce qui lui donne des accents de vérité. Significatif est comme le monoxyde de carbone : il nous empoisonne à notre insu. Adjoint à un nombre, il en gonfle l’importance : des augmentations significatives du taux de chômage, entre autres exemples.

Le commun des mortels qui l’entend et le lit tous les jours sera sûrement étonné d’apprendre que significatif a un sens plutôt restreint dans notre langue : qui est porteur de signification, qui est révélateur, éloquent ou expressif.

Un geste significatif. Une défaite significative du parti au pouvoir dans un élection partielle (en ce sens qu’elle démontre son impopularité).

Ici nulle trace de quantité, contrairement à l’anglais significant, dont le terme en vedette est une mauvaise traduction.

On parlera donc d’une augmentation considérable, importante, des coûts, des inscriptions, des mises en chantier, etc. Faites passer le message.

Éventuellement

«Il est mort éventuellement.»  Voilà une phrase toute innocente que l’on pourrait lire un peu partout sans que la plupart des gens n’y voient de problème. Pourtant, cette affirmation est un non-sens, tout simplement parce qu’éventuellement n’a pas du tout le sens qu’on lui attribue en général.

Beaucoup s’étonneront d’apprendre que le terme en l’objet veut tout simplement dire… peut-être. D’une manière éventuelle, nous disent les dictionnaires, c’est-à-dire si certaines conditions sont réalisées, selon les circonstances.

Le eventually anglais a un sens plus vaste et peut signifier par la suite, à la longue, ultérieurement, etc. Donc He died eventually a du sens en anglais, mais pas en français.

L’ennui c’est que presque toutes les occurrences du terme en français canadien sont teintées d’anglais à un point tel qu’on ne sait plus ce que les francophones ont en tête lorsqu’ils l’emploient. Par exemple si une personne dit «Pierre viendra éventuellement au concert.», il n’est pas clair pour qui pense en français si Pierre fera acte de présence s’il en a le temps ou s’il est assuré qu’il assistera au concert.

Il est pourtant si facile de se rappeler qu’éventuellement ne veut rien dire d’autre que peut-être ou le cas échéant.