Category Archives: Anglicismes

Make my day

Nous avons tous en tête cette célèbre réplique de Clint Eastwood dans Dirty Harry : « Go ahead, make my day. » L’expression s’est frayé un chemin dans l’usage populaire.

Cet américanisme paraît impossible à traduire. En fait, il constitue toute une épreuve pour ceux qui confondent traduction et transposition de l’anglais en français. Vous savez, ces traducteurs hypnotisés par le mot clé de l’expression et qui s’arrachent les cheveux à en trouver une semblable en français avec le même mot clé?

Eh bien ça ne fonctionne pas; autrement les logiciels de traduction remplaceraient les professionnels de la langue et nous serions en train de parler de la Coupe du monde de soccer…

Trêve de ballon rond.

Nous écartons d’office Fais ma journée.

Imaginons deux situations, l’une positive, l’autre négative.

Dans le premier cas, que diriez à une personne que vous désirez encourager à faire quelque chose?

Fais-moi plaisir!

Amuse-toi!

Oooooui!

Vas-y fort!

Gêne-toi pas (québécois)

À ceux qui se cramponnent au mot journée, parce le mot se trouve dans l’original anglais : Illumine ma journée! (Mais je le répète, ça ne marche pas toujours.)

Dans le deuxième cas, nous pourrions aussi recycler les expressions positives et les lancer avec un ton ironique. D’autres possibilités plus agressives :

Vas-y, essaie pour voir!

Vas-y, ose toujours, je te mets au défi.

Essaie-toi, pour voir (québécois)!

Tu veux vraiment m’embêter? (Rire sardonique)

Je suis sûr que les lecteurs en trouveront d’autres.

Apparaître dans un document

« Le nom des donateurs apparaît dans le rapport annuel présenté au conseil d’administration. »

Quoi de plus naturel que cette phrase? Pourtant un anglicisme s’y cache, tel un ours tapi derrière les arbres et qui guette les randonneurs.

Bien des choses apparaissent dans les écrits : des citations, des mentions, des noms, des statistiques. L’ennui, c’est que tout cela est faux.

Sortons notre loupe de langagier pointilleux et examinons le coupable : apparaître.

Définition

Le verbe a habituellement les sens suivants :

Se rendre visible à quelqu’un;

Se montrer de manière inattendue;

Prendre naissance.

Une personne, un objet qui apparaît devient visible de manière brusque. On pourrait employer un autre verbe, surgir.

La vérité apparut après le contre-interrogatoire.

Des taches sont apparues sur la peau.

Des difficultés sont apparues de manière inattendue.

L’ours apparut soudain dans le sous-bois, faisant fuir les randonneurs.

Un anglicisme insidieux

Notre loupe inquisitrice s’est baladée dans les ouvrages de langue et aucun d’entre eux ne semble retenir le sens anglais de figurer, être mentionné.

Une phrase, un mot, une citation ne peuvent apparaître dans un document, à moins que vous ne soyez en train de lire la Gazette du sorcier, dans Harry Potter.

Pas plus, d’ailleurs, qu’une personne ne peut apparaître devant un tribunal ou un comité, à moins qu’elle n’ait revêtu une cape d’invisibilité. Elle y comparaît, s’y présente.

Comme on le voit, les anglicismes prennent toutes sortes de chemins de traverse pour s’infiltrer en français et il faut parfois se faire magicien pour les faire disparaître.

 

Passer un examen

Que comprenez-vous dans les phrases suivantes?

Emmanuel a passé un examen.

Emmanuel a passé son examen de français.

« Passer un examen » a une connotation générale; Cela peut vouloir dire qu’Emmanuel a subi un examen des poumons ou d’autre chose. Dans un sens scolaire, toutefois, les choses se compliquent quelque peu. Beaucoup comprendront qu’Emmanuel a réussi son examen de français.

On s’attendrait à une réponse claire des dictionnaires courants, mais là encore nous sommes déçus. L’entrée passer ne donne rien d’intéressant

Une petite plongée en apnée dans le Trésor de la langue française se révèle fructueuse. « Passer un examen » signifie Se présenter aux épreuves, subir les épreuves d’un examen. L’auguste ouvrage donne aussi la définition « Passer un examen avec succès », mais avec la mention vieilli ou littéraire. Ce sens a survécu au Canada, probablement sous l’influence de l’anglais.

Il ressort donc clairement que le verbe passer n’a habituellement pas le sens de réussir. D’ailleurs, Meertens, dans son Guide anglais français de la traduction, donne les solutions suivantes pour pass : réussir, être reçu (à l’examen), réussir, satisfaire à, subir avec succès (épreuve).

Donc passer un examen, au sens de le réussir, est un anglicisme, du moins de nos jours. Un anglicisme chargé d’ambiguïté puisqu’on ne sait pas toujours très bien si une personne a subi ou réussi une épreuve.

Le Petit Robert vient toutefois jeter le doute devant cette assertion en apparence irréfutable. On y mentionne en effet un examen de passage.

Dans ce cas précis, il faut comprendre que l’on passe d’un niveau à un autre. Dixit Le Petit Robert : « Examen de passage, que subit un élève pour tenter de passer dans la classe supérieure. »

L’expression populaire « obtenir la note de passage » trouverait ici son sens, si elle implique de passer d’un niveau à l’autre. Uniquement dans ce cas, cependant. Car on peut réussir un examen dans un cours, sans nécessairement réussir le cours au complet.

Il serait plus juste de parler de note de réussite.

À la question « As-tu passé l’examen? », il serait plus juste de répondre : « Oui, je l’ai passé mais j’ai échoué. »

Mais, avec l’anglais qui balaie tout sur son passage (!), cette réponse en forme d’oxymore sèmerait le désarroi. Bref, elle ne passerait pas la rampe.

Demandant

Votre métier est-il demandant? Celui de traducteur l’est, en tout cas.

Cet adjectif est l’enfant naturel du verbe demander, le problème étant que le verbe en question n’a pas le même sens en anglais et en français. Autre cas typique de faux ami.

To demand, en anglais, c’est exiger.

Par conséquent, l’adjectif demandant devient lui aussi un anglicisme.

Heureusement, cet anglicisme est facile à déjouer. Exigeant nous vient tout de suite à l’esprit. Selon le contexte, on pourrait ajouter éprouvant. Et, à partir de ces solutions, on peut facilement faire sortir d’autres lapins de notre chapeau.

Que diriez-vous de astreignant, contraignant, oppressant, pénible, asservissant? Traduire est un métier accaparant; c’est un art délicat. Bref, un travail difficile – tiens, personne n’y avait pensé. Comme l’œuf de Colomb (qui était caché dans le frigo, soit dit en passant…)

Certains avanceront que la traduction est un travail pointilleux.

Ceux qui voudront épater la galerie diront que c’est un métier assujettissant.

Dans certains contextes, on pourra écrire qu’un projet est complexe, et non pas demandant.

Ai-je besoin d’en dire plus pour vous convaincre qu’on peut aisément se passer de ce somptueux anglicisme qu’est demandant?

Impacter

Impacter est le descendant direct d’impact, anglicisme qui a fait l’objet d’un billet dans ce blogue. Des mots nettement plus élégants comme effet d’entraînement, contrecoup, répercussions, etc. ont été balayés du vocabulaire courant.

Obnubilés par impact, les rédacteurs en sont venus à utiliser le verbe impacter, en parfaite harmonie avec l’anglais, pour qui substantif et verbe se confondent souvent.

Un bel exemple : « Les services ont été impactés par les compressions budgétaires. » On peut pêcher d’autres exemples du genre dans les eaux troubles de la Grande Toile.

Le verbe pertinent, dans cet exemple, serait affectés. Un coup d’œil au dictionnaire nous montre que ce terme peut avoir une connotation négative. Avec un peu d’imagination et surtout plus d’adresse, le rédacteur aurait pu donner plus de couleur à sa phrase : « Les compressions budgétaires ont chambardé, chamboulé la prestation de service. »

Vous ne trouvez pas que c’est mieux? Tout à coup, on parle français.

On le voit, le recours à des anglicismes passe-partout appauvrit le vocabulaire et la capacité d’expression. La paresse bouleverse le style, elle l’étrille, le charcute, etc. – elle ne l’impacte pas.

Impacter, tout comme son géniteur impact, est un terme fort. Derrière lui se cache l’idée d’un choc violent. Cette idée s’est diluée dans le raz de marée d’impacts qui envahit nos textes. N’importe quelle conséquence devient un impact. Le même danger guette impacter.

 

Review

Le verbe review n’est pas aussi simple à traduire qu’on veut bien le croire. Ceux qui s’adonnent à la traduction servile le rendent par passer en revue, un terme militaire qui constitue le plus souvent un faux sens.

En anglais, review a plusieurs cordes à son arc; toutefois son sens très courant est étudier, examiner, se pencher sur. L’autre sens fréquent est de critiquer un film, un livre ou une pièce de théâtre.

Si on demande à un rédacteur de faire une review d’un texte, on veut tout simplement qu’il soit relu.

On conviendra que passer en revue un rapport, un programme, est quelque peu forcé. Passer des troupes en revue, soit; passer en revue les diverses options pour régler un problème peut certainement convenir. À la rigueur, disons, sous forme de métaphore.

Mais justement, il ne faut pas abuser de cette métaphore et aller au fond de la question.

Comme la traduction passe par l’interprétation des idées, il est intéressant de se demander ce qu’a en tête l’auteur lorsqu’il parle de review. Pensons aux priorités gouvernementales. Sont-elles révisées, examinées, étudiées, réévaluées? Selon le contexte, toutes ces réponses sont plausibles. Une traductrice habile parlera d’entamer une réflexion sur les priorités du gouvernement. Bref, ces priorités seront analysées.

Elles seront analysées parce qu’on en aura fait l’inventaire.

Chers traducteurs et réviseurs, sortons des rangs de l’armée et mettons à profit les ressources du français pour traduire review.

Zone de confort

De nos jours, il est important de toujours être dans sa zone de confort; au besoin de la créer. Mais qu’arrive-t-il quand le karma s’acharne sur vous, que vos chakras sont déréglés?

Ce qui est déréglé, c’est l’usage envahissant de cette locution largement inspirée par la langue américaine.

Largement, parce que la notion de zone de confort existe en psychologie. Mais on remarque vite que les sources citées sont américaines… Il s’agit donc d’une traduction servile de zone of comfort.

Comme il arrive souvent avec les emprunts, on a l’impression qu’il est impossible d’exprimer la réalité autrement qu’en répétant en français ce que l’anglais dit, avec les mêmes mots. Cet arrachement au modèle initial s’appelle la reformulation. Bien des traducteurs et traductrices n’y arrivent pas et beaucoup prennent des mauvais plis, comme confondre traduction et transcription de l’anglais.

Il n’y a pas une seule traduction à l’expression en l’objet. Vieille rengaine de la traduction : tout dépend du contexte…

Imaginons un politicien qui ne veut pas sortir de sa zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie? Le plus souvent, il a contourné la question; il a refusé de répondre; il n’a pas voulu se prononcer; il n’a pas voulu s’aventurer plus loin.

Vous êtes sorti de votre zone de confort. Vous avez osé. Vous vous êtes aventuré à faire telle chose. Et pourquoi pas? Vous êtes allé un petit peu plus loin, vous avez pris des risques.

En poussant la réflexion, on peut vouloir sortir de son cocon, de ses rituels, faire les choses autrement, faire preuve d’imagination, etc. Bref, s’avancer.

Dans certains cas, on pourra employer la bonne vieille expression sortir des sentiers battus.

On voit que le contexte nous aide à reformuler. Penser en français aussi.

Vous n’êtes pas dans votre zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie en mots simples?

(Temps de réflexion.)

« Je suis mal à l’aise. »

Tout simplement.

 

Partager le délire

Dans ce délire collectif qu’on appelle « usage », le verbe partager a pris son envol dans un tourbillon stratosphérique qui défie tout entendement. La contamination par l’anglais n’est plus un simple symptôme, mais une pandémie.

Dans le Devoir d’aujourd’hui, on rapporte le commentaire de la ministre Julie Boulet à propos de la procureure Sonia Le Bel qui défendra les couleurs de la CAQ aux prochaines élections. La ministre soutient que Mme Le Bel n’a pas l’air sympathique et elle ajoute : « Tout le monde le partage. »

Obnubilée par l’omniprésent partager, la ministre a oublié le verbe penser. « Tout le monde le pense. » Une phrase toute simple, pourtant.

Autre exemple. L’amusant film De père en flic. L’inénarrable Louis-Josée Houde qui s’exclame : « Il me le partage! » après que son père lui eut confié un secret. Les scénaristes ont-il oublié l’existence du verbe dire? « Il me le dit, par dessus le marché! » Une belle phrase, bien appuyée, avec le bon verbe.

Mais c’était peut-être trop recherché, au fond. Le bon public n’y a probablement vu que du feu, abreuvé qu’il est par la prose médiatique dans laquelle ne semble plus exister le moindre filtre. Animateurs et rédacteurs nous bombardent de partager à tous les jours et à toutes les sauces.

On partage des récits, des commentaires, des images, etc. Pire encore, on se les partage.

Car l’usage a fini par adopter la forme réflexive qui, sans doute pour bien des gens, renforce le propos. Elle devient, en quelque sorte, partager sur les stéroïdes.

Entre amis, on partage une bouteille vin; est-ce que se la partager la rendrait plus gouleyante, plus tannique?

Les plus curieux voudront peut-être relire mon article initial sur ce mot, dont le sens véritable en français, on l’oublie de plus en plus, est de diviser en plusieurs parties.

Mais, au fond, ce rappel semble de nos jours complètement dépassé.

Donner sa langue au chat

La révolution informatique qui se déroule sous nos yeux a transformé notre façon de vivre. Je me désole d’accourir à mon téléphone intelligent dès que j’entends l’alerte d’un nouveau courriel, d’un texto ou d’un j’aime sur Facebook (pour le plus grand plaisir de toutes les entreprises qui m’espionnent).

J’ai l’impression d’être un chien qui réagit à l’appel de son maitre. Suis-je devenu un cyberzombie?

Les lecteurs européens s’étonneront, voire s’amuseront, des expressions imprimées en gras. Devant ces termes énigmatiques, ils seront tentés de donner leur langue au chat. Ce sont pourtant les termes que l’on utilise au Québec pour smartphone, email, SMS et like.

Le mot chat lui-même pose maintenant problème. De côté-ci de l’Atlantique, ce mot renvoie à un félin, alors qu’en Europe il désigne une conversation en direct entre internautes. Bref, un envoi rapide de courriels. Ce qu’on appelle au Québec le clavardage.

Clavardage est un ingénieux mot-valise. Il combine clavier et bavarder. Or, quand on chatte, on bavarde justement par claviers interposés. Courriel relève de la même logique : courrier électronique.

Mais voilà, ce ne sont pas des mots anglais et c’est pourquoi ils sont considérés comme des curiosités en Europe. Le Robert leur appose l’étiquette de « régionalismes ».

La traduction en français de néologismes est une spécialité au Canada. La survie du français en Amérique du Nord passe par la traduction systématique des expressions nouvelles issues du monde anglo-saxon. Et, ne soyons pas modestes, nos traductions sont souvent très inspirées.

Je le réitère : la situation est très différente en France, en Belgique et en Suisse; le besoin pressant de traduire y est beaucoup moins présent. En outre, l’anglais américain y brille de mille feux. On enfile les anglicismes dans la conversation comme des perles dans un collier.

Il est quand même triste de voir que nos efforts de traduction et de francisation suscitent aussi peu d’intérêt sur le Vieux Continent.

 

 

 

SMS

Le monde vibre aux textos, ces courts messages envoyés par téléphone portable. Nos appareils en ronronnent de plaisir.

Assez curieusement, les textes européens parlent surtout de SMS, autre anglicisme qui fait vibrer nos cousins d’outre-mer. Et surtout autre sigle dont le français pourrait se passer. Voir mon article sur l’invasion des sigles.

SMS est un sigle anglais signifiant Short Message Service. Ce terme se voit en anglais, certes, mais on parle aussi de text message, qui a donné le verbe to text.

Les entreprises de téléphonie utilisent l’expression messagerie-texte. En outre, on entend couramment dans les conversations texter un ami, j’ai reçu un texto. D’ailleurs, texto est inscrit au dictionnaire; il s’agit d’une marque déposée, lexicalisée, que l’on écrit avec la minuscule initiale. C’est bel et bien un mot français.

En somme, le SMS anglais n’est pratiquement pas utilisé au Québec et au Canada; sa prolifération en Europe étonne. Car il faut préciser que le sigle s’affiche aussi fièrement en allemand, espagnol, italien, turc, suédois…

SMS, heureusement ou malheureusement, ne se décline pas en verbe. Texter un ami devient quelque peu barbare si on recourt au sigle : je SMS(se) un ami. Quant à y être : je essemesse un ami. Je texte un ami devient nettement plus simple, mais il implique de parler de texto.

Une tempête dans un portable? Pas de quoi poster à sa mère? Peut-être. Mais une très bonne chose que SMS reste lettre morte de ce côté-ci de l’Atlantique. On n’en a vraiment pas besoin, point à la ligne.