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Adresse à la nation

Le premier ministre Trudeau vient de prononcer une adresse à la nation au sujet de la pandémie qui reprend de la vigueur dans notre pays. Encore une fois, le Canada pense en anglais quand il parle en français.

Si en anglais on peut s’adresser à la nation, il en est tout autrement en français, surtout si on examine le sens du mot adresse. Les grands dictionnaires définissent une adresse, comme l’expression d’un vœu exprimé par une assemblée politique à un souverain. On est donc très loin du discours prononcé par M. Trudeau.

Adresse à la nation s’inspire de l’anglais address to the nation. La définition trouvée pour address dans le Merriam-Webster est assez éloquente :

A prepared speech delivered to a special audience or on a special occasion.

L’expression en l’objet est donc un autre calque de l’anglais, avec toutes les apparences de la normalité, raison pour laquelle il passe inaperçu un peu partout.

Le premier ministre a tout simplement prononcé un discours au pays, un discours solennel.

***

André Racicot vient de faire paraître un ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.  Ce livre, accessible à tous, est la somme de ses réflexions sur l’histoire et l’évolution de la langue française. L’auteur y met en lumière les trop nombreuses complexités inutiles du français, qui gagnerait à se simplifier sans pour autant devenir simplet. Un ouvrage stimulant et instructif qui vous surprendra.

On peut le commander sur le site LesLibraires.ca ou encore aux éditions Crescendo.

Passer à travers

L’un des travers des puristes et de bien des langagiers est de voir des anglicismes partout. Ils n’ont pas toujours tort.

On entend souvent l’expression passer à travers quelque chose. La traductrice vigilante, le terminologue à l’affût se méfient à bon droit puisque l’une des définitions de through en anglais comporte comporte le sens suivant, selon le Merriam-Webster :

Arrived at completion or accomplishment.

Par conséquent, l’expression to go through something, peut comporter le sens figuré de subir une épreuve, d’aller jusqu’au bout et de s’en sortir.

Le langagier délivre donc un constat d’anglicisme à son rédacteur.

Minute papillon!

Une simple recherche au dictionnaire nous amène une révélation surprenante : l’expression existe aussi en français! Le Robert :

Passer au travers : échapper à un danger, à qqch de fâcheux.

Le sens n’est pas exactement le même. Si en Europe et ailleurs dans la Francophonie on échappe à une situation difficile, au Québec on la vit d’un bout à l’autre et on s’en sort.  On est donc plus près du sens anglais.

À travers le Canada

Qui ne rêve pas de voyager à travers le Canada, à travers l’Europe ou l’Asie? Anglicisme ou pas? Là encore, les langagiers ont les sens en éveil, flairant la proie.

Comme l’indique le Collins :

To go through a town, area, or country means to travel across it or in it.

En français, aller à travers quelque chose signifie le traverser d’un bout à l’autre, dans toute son étendue. Comme l’indique l’Office québécois de la langue française, il est probable que l’expression s’inspire de l’anglais, quand il est question de géographie, bien que ni le Larousse ni le Robert ne la qualifient d’anglicisme.

Toutefois, force est de constater que de grands écrivains français employaient l’expression eux aussi. Il est peu probable qu’ils aient été contaminés par le français québécois anglicisé.

Le chevalier s’en allait à travers le monde, secourant la veuve et l’orphelin. – Chateaubriand

Si on tient à éviter l’expression, on peut toujours dire Voyager d’un bout à l’autre de l’Asie, partout en Europe, aux quatre coins du Canada, etc.

J’espère que vous ne prendrez pas cette chronique de travers.

Action

Action! Voilà le mot lancé par les cinéastes quand la caméra se met à tourner.

Le mot surgit plus souvent qu’à son tour dans le discours politique et journalistique. Dernière citation en date, celle du premier ministre Trudeau : « Prendre des actions. » On a vu aussi récemment venant d’un autre interlocuteur : « Prendre action. »

Si une action est la manifestation d’une activité, il n’en demeure pas moins que les deux expressions ci-dessus tranchent et s’inspirent de l’anglais. Elles sont d’ailleurs condamnées par l’Office québécois de la langue française.

L’anglicisme s’insinue aussi dans la définition du mot même. Les rédacteurs parlent fréquemment des « actions du gouvernement », alors qu’il serait plus français de discuter des mesures, interventions ou décisions des autorités.

Le gouvernement de la France emploie pourtant l’expression « actions du gouvernement » sur son site Web, ce qui ne manquera pas de donner des munitions aux actionnistes, ceux qui tiennent absolument à parler à l’anglaise. Sur le site, on peut lire ce qui suit :

Vous voulez comprendre les décisions du Gouvernement? Savoir ce qu’elles changent pour vous au quotidien? Vous êtes au bon endroit.

C’est moi qui souligne. On remarquera l’emploi du mot décisions ainsi que la majuscule à Gouvernement. Le site parle des actions du gouvernement au sens large, classées par thématiques, économie et finances, culture, etc.

À proprement parler, on ne peut condamner l’emploi du mot actions, mais le repli vers décisions m’apparait significatif.

Soyons donc prudents avant de qualifier d’actions des mesures courantes, quitte à parler de l’action du gouvernement en général. Quant aux expressions « Prendre action » et « Prendre des actions », laissons-les au premier ministre Trudeau.

Interview

Le mot interview est plus utilisé en Europe, bien qu’on le lise parfois au Canada. De ce côté de l’Atlantique, on dit plutôt entrevue, mais cette francisation comporte quelques inconvénients.

Interview

Cet anglicisme s’applique dans le cas d’une entrevue que mène un journaliste en vue de publier un article. Point à la ligne.

Le substantif a engendré le verbe interviewer. Dans les deux cas, le contexte est clair. Exemple :

Bernard Pivot interviewe André Racicot (on peut rêver!).

Entrevue

Au Canada, on utilise surtout le substantif entrevue, nettement plus polyvalent. Il désigne la rencontre d’un journaliste et d’une personne… interviewée. Mais on peut également parler d’une entrevue d’embauche, d’une rencontre concertée de plusieurs personnes, d’un entretien.

Je ne crois pas qu’entrevue soit tellement polysémique, au point qu’il faudrait recourir à l’anglicisme interview. Quand on dit que Yannick Nézet-Séguin donne une entrevue à La Presse, tout le monde comprend.

Cependant, entrevue est en quête d’un verbe. Un journaliste peut-il entrevoir Yannick Nézet-Séguin? Ce dernier a-t-il été entrevu par le quotidien en question?

On verra plutôt des tournures comme celles-ci :

Interviewé par La Presse, Yannick Nézet-Séguin a annoncé la tenue de nouveaux concerts l’an prochain. Lors de l’entrevue, il s’est déclaré enchanté des performances de son orchestre. La semaine prochaine, notre reporter interviewera Kent Nagano.

Comme on le voit, l’anglicisme interviewer finit par servir de béquille.

Cynique

Êtes-vous cyniques par rapport à la politique? Vous en avez assez de la bêtise humaine, des théories du complot? De votre employeur? De ces blogueurs qui prétendent tout savoir?

Vous n’avez peut-être pas tort. Du moins en anglais.

J’ai déjà traité de la question (pas de l’enjeu, pas de la problématique…) des faux amis, ces mots communs à l’anglais et au français qui ont un sens voisin ou différent. Ils constituent un piège redoutable dès que l’on gribouille et scribouille dans un milieu bilingue. Par exemple au Canada.

Au fil des écritures, le sens véritable de cynique s’est perdu. En français, une personne cynique se conduit avec insolence et méprise les conventions sociales. L’imbuvable président américain en constitue un exemple éloquent.

Ce genre d’individu trouve malheureusement sa réplique dans des pays comme le Brésil, la Grande-Bretagne, la Turquie, le Bélarus, entre autres. Preuve que les Américains n’ont pas le monopole de ce genre de conduite.

Les dirigeants sont source de désillusion; les populations deviennent pessimistes, sceptiques, amères, peinées, dégoûtées, désespérées. Entre autres et à divers degrés.

Je ne sais pas si le sens véritable de cynique peut reprendre sa place dans les écrits canadiens. Il y a en effet de quoi être découragé devant le peu d’intérêt que les rédacteurs manifestent souvent envers leur outil de travail, le français.

Livraison de services

Politiciens, journalistes et tout ce qui scribouille, barbouille, bref, bien des gens parlent de la livraison de services. Par exemple, tel organisme livre des services à la population.

Toute personne ayant une connaissance raisonnable du français ne peut que tiquer. Depuis quand (bordel) livre-t-on des services? Prennent-ils les commandes à l’auto, tant qu’à y être?

Dans les traductions courantes, deliver services est souvent rendu par : offrir des services, assurer des services, fournir des services, et même par rendre des services. Tout dépend du contexte, bien entendu.

On a tous compris que livrer des services est un gros calque de l’anglais. Par conséquent, la livraison de services est tout aussi absurde. En bon français, on parlera de la prestation de services, à la rigueur de l’offre de services ou encore de la fourniture de services, bien que cette dernière expression ne me paraisse guère élégante.

Autre calque hideux : livrer des programmes. Le Dictionnaire des cooccurrences de Beauchesne serait tellement utile ici au lieu de suivre bêtement la démarche de l’anglais. La solution qui s’impose est exécuter un programme. On peut aussi accomplir, appliquer, dresser, élaborer, instaurer, lancer, mettre sur pied, monter, suivre, tracer un programme.

Soupir.

Il me semble que parler français correctement, ce n’est pas si compliqué.

Plan de contingence

La crise actuelle de COVID-19 met en évidence le manque de prévoyance des gouvernements face à une nouvelle pandémie. On a sabré dans les services de prévention des maladies parce que la recherche n’a pas d’effets spectaculaires qui peuvent ensuite servir d’argument en campagne électorale.

La cigale ayant chanté tout l’été, la voici maintenant confinée. Entretemps, les autorités publiques sont prises au dépourvu et élaborent des plans de contingence.

C’est bien mal connaitre le sens du mot contingence, qui est le « caractère de ce qui est contingent; éventualité que quelque chose arrive ou non », nous dit le Larousse.

On est donc loin du mot urgence. Force est de reconnaitre que nous avons affaire ici à un autre faux ami. Un plan de contingence n’est rien d’autre qu’un plan d’urgence. On pourrait aussi parler de plan d’intervention, de plan de secours.

Emphase

Tout le monde connait la tirade de Cyrano de Bergerac dans laquelle il décrit son nez comme un roc, un pic, un cap! Tous les acteurs ayant déclamé cette célèbre réplique parlaient avec emphase.

L’emphase, c’est une exagération pompeuse. Certains députés prononcent des discours avec emphase dans ce théâtre qu’est le Parlement. Derrière leurs paroles se cache une insistance, voire une exagération.

L’expression mettre l’emphase sur apparait donc tout à fait légitime. Pourtant, elle ne l’est pas. Mettre l’emphase sur quelque chose équivaut à faire une promenade dans Hyde Park… C’est une expression qui vient tout droit de l’anglais.

Heureusement, il est facile de l’éviter : insister sur, mettre l’accent sur, souligner, faire ressortir, mettre en évidence font très bien l’affaire.

Évitons que cet anglicisme courant ne devienne un pic, une péninsule, un continent…

Mettre l’épaule à la roue

Pour combattre la grippe de Wuhan, tout le monde doit mettre l’épaule à la roue… et éviter les anglicismes! Non, je blague.

Nous espérons tous atteindre bientôt le sommet (ou pic) de la courbe, si chacun met la main à la pâte.

Mettre l’épaule à la roue est une jolie expression, très imagée, comme il arrive souvent en anglais. On en devine les origines médiévales, un paysan pousse sur la roue de sa charrette embourbée. Aujourd’hui, ce serait son VUS…

Malheureusement, mettre l’épaule à la roue est un calque syntaxique de To put one’s shoulder to the wheel.  En français on dira pousser à la roue. La similarité des deux expressions n’échappe à personne. Encore une fois, il est probable que l’anglais se soit inspiré du français.

Heureusement, il est facile de se dépêtrer. Des tournures comme mettre la main à la pâte, s’atteler à la tâche, prêter main-forte nous évitent de nous embourber. En tenant compte du contexte et avec un peu d’imagination, on peut aussi dire contribuer, commencer le travail, se lancer, s’embrayer (!), apporter son aide, venir à la rescousse.

Lavez vos mains

Le message diffusé au public par les autorités québécoises affiche la consigne maintenant bien connue : Lavez vos mains. Cette consigne est certes pleine de sagesse mais elle infectée par le virus… de l’anglais.

Eh oui! Le Wash your hands ne part pas avec le savon. Il est inodore aussi.

En français, on dit : Lavez-vous les mains. C’est ce qu’on appelle un idiotisme, soit une façon particulière qu’a une langue de s’exprimer. Cet idiotisme ne peut être traduit intégralement. Imaginez en anglais : Wash yourself the hands…

Réflexions coronales

Nous sommes inondés d’informations sur cette pandémie et le point de saturation risque d’être atteint bientôt. Cette rubrique s’adresse donc aux irréductibles qui n’ont pas encore eu leur dose de coronanouvelles.

*** Je ne puis m’empêcher de saluer l’apparition d’un néologisme qui, il y a quelques mois, aurait été considéré comme un terme de science-fiction. Il s’agit de la téléconsultation. Les médecins veulent aussi se protéger, c’est compréhensible. Mais ils veulent aussi éviter que les patients se contaminent dans leur salle d’attente. Alors ils offrent maintenant des téléconsultations.

Certains y voient un signe de ce que nous réserve l’avenir.

*** Un autre phénomène facilement observable ces temps-ci, c’est le déni de la réalité, un mécanisme de défense répandu. Par exemple, le réchauffement climatique nous énerve parce qu’il remet en question notre mode de vie. Alors on nie son existence; on prétend que c’est un phénomène naturel qui n’est pas lié aux activités humaines. L’autre possibilité est de soutenir qu’il s’agit d’un complot des Chinois – encore eux! – pour déstabiliser l’économie occidentale. C’est ce qu’a déjà affirmé l’ancien premier ministre Stephen Harper.

L’histoire se répète avec le coronavirus. Malheureusement, les conséquences sont dramatiques quand des dirigeants importants nient la gravité de la situation. Comme on le voit, la réalité finit par les rattraper. Mais leur insouciance initiale aura de terribles conséquences qui se chiffreront peut-être en millions de morts. C’est ça qui arrive quand on s’en lave les mains.

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