Cancel culture

On n’osait pas en parler, mais le phénomène a pris tellement d’ampleur qu’il est maintenant impossible pour les médias de l’ignorer, comme ils l’ont fait pendant des années.

La cancel culture sévit depuis un bon bout de temps sur les campus américains. Elle est le fait d’un groupe d’individus extrémistes, supposément progressistes, convaincus de posséder la vérité et qui ne tolèrent aucune contradiction. Ils sont souvent très agressifs et harcèlent tous leurs contradicteurs dans le but de les faire taire une fois pour toutes.

Cette nouvelle orthodoxie, qui déferle au Canada et ailleurs dans le monde, embrasse des causes souvent très louables, comme l’écologie, le véganisme, le féminisme, l’antiracisme, etc. Mais elle tend à les radicaliser et à supprimer toute nuance dans le débat public.

Traduction

L’expression se traduit assez mal. Comme on peut le deviner, l’anglicisme a la cote dans les médias français et même ici au Canada. Les traductions comme culture de la cancellation (sic), culture de l’annulation ne sont guère inspirantes.

La cancel culture conduit au bannissement, à l’élimination de certains groupes ou individus. Ils sont expulsés du débat public, dès qu’ils osent parler, des hordes de militants intraitables les harcèlent pour les empêcher de parler. C’est pourquoi on pourrait parler de culture du bannissement, de l’anéantissement, de l’annihilation.

Des lectrices me suggèrent culture-bâillon, culture-boycott.

Un nouveau phénomène?

Les médias ont toujours été frileux dans la critique de groupes extrémistes soi-disant progressistes. La culture du bannissement existe depuis un certain temps au Québec, mais les journalistes en ont parlé très peu, probablement pour ne pas avoir l’air de s’attaquer à une frange de la gauche et surtout pour ne pas être traités de réactionnaires.

Voilà de cela plusieurs années, l’ancien premier ministre Jean Charest devait prononcer une conférence à l’Université de Montréal sur l’éthique. Bien sûr, on peut sourire en lisant cela, mais toujours est-il qu’un groupe d’étudiants l’a chahuté au point de l’empêcher de parler. Troublant.

Peu de gens le savent, mais l’Algérienne d’origine Djemila ben Habib a été poursuivie devant les tribunaux pour qu’elle cesse de dénoncer l’islamisme politique Québec. Heureusement, le tribunal a rejeté cette poursuite-bâillon. Mais le but était clair : l’évincer du discours public.

Plus récemment, la professeure Catherine Russell de l’Université Concordia qui a évoqué le livre de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique dans un cours, sans même chercher à le défendre; juste en parler. Le simple fait d’avoir prononcé le mot nègre à deux reprises lui a valu une rebuffade d’un groupe d’étudiants qui l’accusaient de « violence anti-noire » (sic). Il faut lire l’article d’Isabelle Hachey dans La Presse.

La pauvre enseignante a présenté des excuses, mais pour les maoïstes de la rectitude politique, cela ne suffisait pas et ils exigeaient rien de moins que son renvoi! Anéantir quelqu’un, c’est exactement cela.

C’est pourquoi je pense que des traductions comme culture de l’anéantissement, culture du bannissement sont parfaitement justifiées.

7 Thoughts on “Cancel culture

  1. Vivianne on 5 octobre 2020 at 10:21 said:

    Culture-bâillon?

  2. Charles Tatum on 5 octobre 2020 at 11:35 said:

    Belle mise au point, M. Racicot. Claire, nette et plus compréhensible que la plupart des interventions que j’ai pu parcourir sur le sujet dans la presse française. Je me permets donc de le faire « rebondir » sur mon blog. Je joins mon adresse électronique, n’hésitez pas à m’interpeller si nécessaire. Au plaisir de vous lire, Charles T.

    • Andre Racicot on 5 octobre 2020 at 12:03 said:

      Merci beaucoup. Nous sommes tout à côté de l’épicentre du phénomène. C’est peut-être plus difficile à saisir en Europe.

  3. Bertrand on 5 octobre 2020 at 15:45 said:

    Mais pourquoi « culture » ?

    Pardon, bonjour maître

    Bannissement, baillon… bien, mais pourquoi « culture » ?
    Ligue, meute, secte, milice.

    Et pourquoi « embrasse des causes souvent très louables  » ?
    Alibi ! Prétexte ! Paravent !
    C’est précisément l’axiome de ces comportements que de répandre la haine au nom de la lutte contre la haine. Vous protestez ? C’est vous l’ôdieux. Vous l’avez écrit.

    Question subsidiaire, chers progressistes bien tempérés :
    mais d’où vient donc cette engeance ? Qui l’a engendrée ?

    Pardonnez mon acidité, merci pour ce très lucide article.

    Bertrand (FR)

    • Andre Racicot on 12 octobre 2020 at 08:46 said:

      Merci de votre commentaire. Je partage votre exaspération devant ce phénomène, qui me rappelle le fanatisme des militants marxistes des années 1970. De nos jours, ce n’est plus le prolétariat qui est sacralisé, mais diverses causes, autant de prétexte pour semer la pagaille. Si vous avez une idée pour remplacer le terme «culture», je vous serais reconnaissant de me la suggérer.

      • Bertrand on 13 octobre 2020 at 18:30 said:

        Bonsoir

        Mon commentaire plus haut formule quelques propositions, certes un peu violentes (paradoxalement).

        Tout le problème, il me semble, est que « culture » véhicule l’idée positive (rare exception : la culture du viol) d’une sorte d’atmosphère alors qu’il s’agit d’actes précis, d’agissements ciblés menés par des groupes militants et avec les conséquences concrètes que vous illustrez : ce sont eux qui sortent le révolver et nous qui entendons « culture ».

        Ce sont ainsi des campagnes de bannissement ou de disqualification ou de persécution ; c’est de l’opprobre organisé, de la censure par harcèlement…

        Tout cela sonne moins joliment, est moins fluide que « culture-bâillon » mais demandez à Catherine Russell si c’est cela qu’elle estime avoir subi.
        A supposer que « culture » soit légitime en anglais, il me semble ici, dans tous les cas, abusif en français.

        B.

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