La règle de droit

L’arrivée au pouvoir du regretté Nelson Mandela a permis à l’Afrique du Sud de devenir un État de droit. Qu’est-ce que cela signifie? Un pays où des élections libres ont lieu régulièrement; un pays où les jugements des tribunaux sont respectés et rendus en toute indépendance du pouvoir exécutif.

Tant chez les journalistes que chez les juristes, on entend dire que tel pays pratique la règle de droit. Le Canada, par exemple, maintiendrait la règle de droit… Toutes ces personnes pensent en anglais, et traduisent sans se poser de question le concept de rule of law par règle de droit.

Une simple recherche sur le Net montre que la règle de droit est un concept juridique, une façon d’interpréter la loi. Dans telle cause, par exemple, on dira que la règle de droit est tel ou tel principe. De fait, l’expression anglaise rule of law est un redoutable faux ami, lorsqu’il est question de politique, et les meilleurs traducteurs peuvent tomber dans le piège.

Voyons un exemple où le terme anglais est correctement traduit :

Il y a là refus d’une procédure régulière, ce qui contrevient au principe fondamental de la règle de droit.

This is a denial of due process, a violation of the basic principle of the rule of law

Voici maintenant un exemple où, à mon avis, le terme est mal rendu.

… à un ordre international plus juste fondé sula règle de droit et sur la sécurité collective…

…a fairer international order founded on the rule of law and collective security…

Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas vraiment d’une règle d’interprétation juridique, mais plutôt de la primauté du droit. Le traducteur a calqué l’anglais.

Un État de droit, tel que défini au début de l’article, applique la primauté du droit; celle-ci va bien au-delà de simples interprétations des lois, mais englobe l’ensemble des principes régissant une société démocratique. Cette réalité est rendue en anglais par rule of law, terme qui s’applique aussi bien au monde juridique qu’au monde politique.

Pour en revenir à l’Afrique du Sud, on pourra dire qu’il s’agit maintenant d’un État de droit, ou d’un pays qui respecte la primauté du droit.

Proche- et Moyen-Orient : quelle différence?

Les anglophones disent Middle East, nous disons Proche-Orient, bien qu’on entende aussi Moyen-Orient. Alors ces deux termes sont-ils de parfaits synonymes? Et comment expliquer l’extinction de l’anglais Near East?

Toutes ces questions renvoient à la manière de définir ces expressions, et là commencent les ennuis. Les dictionnaires anglais et français, de même que Wikipédia et d’autres sources électroniques offrent des vues contrastées qui, en fin de compte, sèment la confusion.

Examinons le cas de Proche-Orient. Tout d’abord, proche par rapport à quoi? À l’Europe, bien entendu. Traditionnellement, il s’agit des pays du pourtour de la Méditerranée, soit le Liban, l’Égypte, Israël, la Turquie et la Syrie; mais certains y ajoutaient aussi bien la Libye que la Jordanie, de même que la péninsule d’Arabie. À mon sens, il est un peu difficile de parler du Proche-Orient, quand on y inclut des États lointains, comme le Yémen ou le Qatar.

Le Moyen-Orient, lui, regroupait justement les pays de la péninsule d’Arabie, mais aussi des États plus à l’est, comme l’Iran, l’Iraq et, parfois, l’Afghanistan et le Pakistan.

Le conflit israélo-arabe, qui empoisonne les relations internationales depuis une soixantaine d’années, est venu brouiller les cartes, puisqu’il accapare toute l’attention. Les États impliqués ne se limitent pas vraiment au Proche-Orient, au sens strict de pays riverains de la Méditerranée. De fait, des pays comme l’Iran et le Pakistan, qui sert de refuge et de lieu d’entraînement aux djihadistes, y sont aussi partie prenante.

C’est pourquoi bon nombre d’observateurs voient la région dans son ensemble; la distinction Proche- et Moyen-Orient est donc moins pertinente. Ainsi s’explique l’apparition du Middle East anglais. Je pense qu’il vaut la peine de lire la définition qu’en donne le Merriam Webster :

« Geographic region where Europe, Africa, and Asia meet. It is an unofficial and imprecise term that now generally encompasses the lands around the southern and eastern shores of the Mediterranean Sea—notably Egypt, Jordan, Israel, Lebanon, and Syria—as well as Iran, Iraq, and the countries of the Arabian Peninsula. Afghanistan, Libya, Turkey, and The Sudan are sometimes also included. »

On voit que cette définition ratisse très large, mais qu’elle permet d’englober toute la région, d’où l’éviction de Near East.

Comme il arrive souvent, le français a fini par subir l’influence de l’anglais, comme le signale d’ailleurs Le Petit Robert des noms propres. Selon lui, Moyen-Orient peut aussi comprendre les pays du Croissant fertile, ceux de la péninsule d’Arabie, la Turquie, le Pakistan, l’Iran, l’Afghanistan, la Libye et l’Égypte. Bref, Proche-Orient perd toute pertinence, puisqu’il est phagocyté par la notion de Moyen-Orient élargi.

La confusion est encore plus grave en français, car bon nombre de rédacteurs et de publications utilisent Proche-Orient, lorsqu’il est question du conflit israélo-arabe, tandis que d’autres parlent de Moyen-Orient. Or, cette dernière région n’englobait pas, jusqu’à tout récemment, les pays du pourtour de la Méditerranée. Apparemment, il faudra s’y faire.

L’antisémitisme

Antisémitisme est un bien vilain mot, non seulement par le phénomène qu’il décrit que par son étymologie. La haine des Juifs est malheureusement très courante et ceux qui l’entretiennent visent précisément le peuple que l’on qualifiait jadis d’israélite, autre terme qui peut être péjoratif.

Au commencement était le verbe. Haïr, détester un peuple appelle normalement le suffixe « phobe » : francophobe, anglophobe, etc. Curieusement, la haine des Juifs a donné antisémitisme, que l’on peut considérer comme une impropriété. Si l’on décompose l’expression, on peut lire « contre les Sémites ». Or, les Sémites sont un ensemble de peuples du Proche-Orient ayant parlé dans l’Antiquité des langues sémitiques, notamment les Hébreux et les Arabes. Bref, ce mot ratisse large.

C’est un peu comme si on disait que Don Cherry est un antilatin, alors qu’il est francophobe.

Nous avons donc une impropriété, car l’antisémitisme vise spécifiquement les Juifs, et non les Arabes. Il rejoint les rangs de mots comme Américains, largement accepté pour désigner les habitants des États-Unis, mais incorrect. Mais tenter de lui substituer ÉtatsUniens suscite un déluge de réticences, bien qu’il soit parfaitement correct.

Par quoi pourrait-on alors remplacer antisémitisme?

Il serait plus approprié de parler de judéophobie, que le Larousse définit comme l’« hostilité systématique à l’égard des Juifs ». Cependant, la judéophobie est une épidémie de sauterelles sur le plan linguistique, car elle peut englober la haine des Juifs, tout comme l’antijudaïsme ou l’antisionisme, qui sont des phénomènes d’un autre ordre.

Je reviens au mot Israélite. Il désignait autrefois le peuple de l’Israël biblique; de nos jours, il peut remplacer le mot Juif, mais, attention, il est souvent employé par les judéophobes.

Et qu’en est-il des Hébreux? Les Israéliens, les habitants d’Israël, parlent l’hébreu, mais on ne peut les appeler Hébreux pour autant. Les Hébreux étaient dans des temps anciens un peuple sémitique chassé de ses terres par les Romains.

Prochain article : Proche et Moyen Orient

Les surnoms géographiques

Les surnoms que l’on attribue aux pays, villes et continents relèvent souvent de la plus grande poésie. La Sublime Porte, cela vous dit quelque chose? Il s’agit d’Istanbul, ancienne capitale de ce que l’on appelait prosaïquement l’Homme malade de l’Europe, c’est-à-dire l’Empire ottoman, devenu ensuite la Turquie.

Les rédacteurs trempaient parfois leur plume d’oie dans un encrier empli d’eau de rose.

  • Le Trône du Chrysanthème : le Japon
  • La Verte Érin : l’Irlande
  • Le Toit du Monde : le Tibet
  • Le Pays du Matin calme : la Corée
  • Le Céleste Empire ou encore l’Empire du Milieu : la Chine

Toutefois, certains surnoms étaient nettement plus terre à terre, et même quelque peu agressifs :

  • La Perfide Albion : l’Angleterre
  • La Plat Pays : la Belgique
  • La Botte : l’Italie
  • L’Hexagone : la France

Bon nombre de référents reviennent, sans doute à cause de leur puissance évocatrice :

  • La Perle du Danube : Budapest
  • La Perle de l’Orient : Alexandrie
  • La Perle de l’Adriatique : Dubrovnik

Venise, la Cité des Doges, a donné son nom à des cousines elles aussi traversées par des cours d’eau, généralement des canaux.

  • La Venise du Nord : Amsterdam, Bruges, Saint-Pétersbourg, Stockholm (la concurrence est féroce!)
  • La Venise de l’Orient : Bangkok

Idem pour Paris :

  • Le Paris du Moyen-Orient : Beyrouth
  • Le Paris de l’Orient : Shanghai

Les villes, que l’on appelle parfois cité, sont également une source d’inspiration infinie. Ceux qui ont visité la splendide ville de Boston ont sûrement remarqué le grand nombre de collèges et d’universités qu’elle abrite, d’où son surnom d’Athènes de l’Amérique. Les voyageurs qui découvrent avec ravissement Vancouver seront d’accord avec l’appellation de Jardin du Pacifique. N’appelle-t-on pas aussi Montréal la Ville aux Cents Clochers? Elle partage toutefois ce surnom avec Rouen, en France, et Prague.

Voici d’autres cités qui ont le droit de cité…

  • La Cité de la Joie : Calcutta
  • La Cité du Lys : Florence
  • La Cité des Papes : Avignon
  • La Cité de l’Amour fraternel : Philadelphie

Une lectrice me signale que les Maoris appellent la Nouvelle-Zélande le Pays des longs nuages blancs.

Les lecteurs qui veulent en savoir plus liront avec intérêt une page Web que j’ai préparée à ce sujet : http://pages.videotron.com/ara17/.

 

 

L’anglais est-il une langue imprécise?

Toute personne qui traduit la prose fédérale officielle est rapidement agacée par les maladresses des rédacteurs, dont les textes sont obscurs, mal construits et redondants. Je me souviens d’une note de service d’une page et demie sur l’importance d’être concis dans les communications…

Force est de constater que les textes bien rédigés, et donc clairs, sont rarissimes. On pourrait évoquer toutes sortes de raisons qui expliquent une maîtrise de la langue de plus en plus chancelante et ces raisons seraient les mêmes pour les francophones.

Pourtant, certains traducteurs finissent par proclamer que l’anglais est par essence une langue imprécise. Qu’en est-il vraiment? Je pense qu’ils ont en partie raison.

Certains sauteront vite aux conclusions en me taxant d’anglophobie. Pourtant, critiquer n’est pas détester. Comme toutes les langues, l’anglais possède des qualités évidentes, mais aussi quelques faiblesses. Essayons de les départager.

Les faiblesses de l’anglais

L’anglais est une langue de juxtaposition, en ce sens qu’il met les mots les uns à côté des autres, sans préciser leurs liens par une préposition. Dans la très grande majorité des cas, le contexte est suffisamment éclairant sans qu’il y ait besoin d’expliciter. Mais pas toujours.

Imaginons que vous lisez l’expression the teacher’s document dans un texte assez long, sans qu’il n’y ait de référence précise à ce sujet. Si le contexte est peu éclairant, le lecteur pourrait penser ce qui suit : 1) le document présenté par le professeur; 2) le document remis au professeur. Il peut donc y avoir ambigüité.

Bien sûr, la deuxième occurrence est improbable et un anglophone à la plume mieux affûtée aurait sûrement précisé : the document given to the teacher. Mais nous jouons encore sur les probabilités. Par conséquent, il est clair que ce manque d’articulation entre les éléments peut représenter un problème.

Les traducteurs sont également confrontés à l’abus de mots génériques comme community, issues, area, item, identify, pattern, etc. Ils sont employés à toutes les sauces, à tel point qu’on ne sait souvent pas ce qu’ils veulent dire au juste. Une issue, par exemple, peut aussi bien être un sujet à l’ordre du jour, un problème, une question débattue. De fait, le mot peut finir par être étiré dans tous les sens et devenir un dossier à l’étude.

Je travaillais récemment à un document dans lequel il était question d’un nouveau formulaire (form), qui, dans le corps du texte devenait un pluriel (forms), et ensuite un package — autre mot passe-partout. Après un décryptage serré, il est apparu qu’il s’agissait en fait d’une trousse de nouveaux formulaires. Ouf! Mais package possède plusieurs cordes à son arc. Lors des négociations constitutionnelles de 1992, le package n’était rien d’autre que l’accord de Charlottetown. Parler de deal ou d’accord aurait sûrement été plus précis, mais, là encore, on y allait par approximation en se fiant au contexte pour que les gens comprennent.

L’anglais supprime souvent des mots et ces ellipses peuvent elles aussi conduire à des ambigüités, comme dans cette résolution des Nations Unies qui enjoint Israël à se retirer des territoires occupés — c’est du moins le libellé français. L’anglais est moins clair : « to withdraw from occupied territories ». Se retirer de certains territoires ou de tous les territoires? Dans ce cas précis, l’économie de mots peut avoir des conséquences graves. Et pour comprendre le sens exact de la résolution, il faut lire le texte français.

Faut-il en conclure que l’autre langue officielle du Canada est un ramassis d’approximations? Ce ne serait pas lui faire justice.

Les subtilités de l’anglais

Tout d’abord, sur le plan lexical, il faut reconnaitre que l’anglais est nettement plus descriptif, puisqu’il se situe sur le plan du réel, alors que le français est plus abstrait. Par exemple, si on me dit que je trouverai un seat-cover dans ma voiture, je comprends tout de suite qu’il s’agit d’une housse, alors que ce dernier mot n’évoque rien pour un anglophone.

Les cas où l’anglais est limpide sont nombreux : drinking water, dog show, family tree, etc. Leurs équivalents français sont plus obscurs : eau potable, exposition canine, arbre généalogique.

On dit qu’en inuktitut il existe des dizaines de façons de désigner la neige, tandis qu’il y en aurait tout autant en arabe pour parler du désert. Ainsi en est-il de l’anglais dans bien des cas. Là où le français utiliserait le verbe briller, l’anglais module son vocabulaire en fonction de l’élément qui brille : surface polie : glisten; métal : glint, shine; un diamant ou de l’eau : glitter; une étoile : twinkle; une ampoule, le ciel qui rougeoie : glow.

Les emprunts quasiment sans entrave que fait l’anglais aux autres langues lui permettent de raffiner son vocabulaire. Parfois, ces emprunts aboutissent à une certaine polysémie, par exemple prison et jail.

Le français a été langue de la monarchie britannique pendant trois cents ans, à la suite de la Conquête normande, en 1066, de sorte que de nombreux mots français ont pénétré l’anglais, autrefois une langue plus purement germanique. Le vieil anglais, avait en effet de nombreux traits communs sur le plan lexical avec l’allemand et le néerlandais. De nos jours, l’origine latine et française de beaucoup de mots transparait et distingue l’anglais des autres langues germaniques. On dira, par exemple, transport en anglais, mais Verkehr en allemand, vervoer en néerlandais.

Au Moyen Âge, cette cohabitation amène l’apparition de doublets, soit un mot d’origine latine, employé par les élites administratives, et un mot d’origine germanique, que la population en général comprend.

Ce double vocabulaire permet de nuancer l’anglais de façon considérable. Ainsi, on dira begin something dans la langue de tous les jours; mais lorsqu’on voudra élever le discours, on pourra employer commence.

Les doublets font partie de l’anglais et renforcent son discours. Trust and confidence en est un bel exemple.

Cette dichotomie mots germaniques/mots latins s’observe en gastronomie, où il vaut mieux manger des escargots que des snails…

Enfin, les verbes à particule offrent aux locuteurs de l’anglais un bassin quasi illimité grâce auquel ils peuvent moduler leur discours, alors que le français devra souvent recourir à des périphrases. Par exemple : We must phase out the program qui devient Nous devons éliminer progressivement le programme.

L’outil de traduction automatique de Google dit tout simplement : Nous devons éliminer le programme. Il y a perte de sens, preuve qu’il vaut toujours mieux s’adresser à un vrai traducteur…

 

Pléonasmes

Près de l’endroit où je travaille, on peut lire sur un panneau devant le terrain de stationnement : « Réservé aux détenteurs de permis seulement ». Comme c’est souvent le cas dans la région de la capitale fédérale, il s’agit d’une traduction servile de l’anglais : « Reserved for permits holders only ». Dans les deux cas, il s’agit d’un pléonasme, c’est-à-dire d’une répétition qui aboutit à une évidence.

Les pléonasmes sont plus nombreux qu’on le croit, mais on ne les détecte pas toujours facilement. En voici quelques-uns :

Réserver à l’avance une place au restaurant. Réserver tout court évite de répéter deux fois.

Nos politiciens ne sont pas à court d’inspiration dans ce domaine.

Leur première priorité, c’est l’économie, quand ce n’est pas une priorité absolue. Cela me rappelle un texte d’un organisme fédéral dans lequel le brillant rédacteur énumérait une soixantaine de priorités, divisées en sous-priorités. Je parie qu’il ne connaissait pas le mot « dictionnaire ». Une priorité est, par définition, ce qui passe en premier, alors inutile d’en rajouter (encore!).

Les politiciens n’ont pas de panacée universelle à tous les problèmes, qu’ils appellent d’ailleurs défis. Fait cocasse, Balzac lui-même a déjà commis le pléonasme : « Les savants prétendaient qu’il avait trouvé la panacée universelle. » Il faut dire que Balzac était payé au mot…

Lorsqu’ils ont un peu de courage, les politiciens peuvent opposer leur veto. Ils devraient plutôt « mettre leur veto », car ce mot d’origine latine signifie déjà « je m’oppose ». Assez curieusement, le Robert propose pourtant cette formulation, probablement parce que tout le monde ignore le sens véritable de ce mot.

Les politiciens n’aiment pas tellement divulguer publiquement des documents secrets, surtout s’ils révèlent qu’ils ont menti. Certains croient en effet qu’ils possèdent une sorte de monopole exclusif de la vérité, alors qu’en réalité bien des gens s’arrogent de ce privilège.

J’espère que ce billet plus ou moins sérieux allumera la lumière dans votre esprit, fera sonner une cloche, comme diront les anglicisants, ou, mieux, vous sonnera les cloches (bien gentiment).

N’oubliez pas d’éteindre en sortant.

L’anglais langue universelle?

Il existe plusieurs mythes au sujet de l’anglais, notamment celui selon lequel il s’agirait d’une langue facile, dénuée de grammaire, une sorte d’espéranto, quoi. Rien n’est plus faux.

Certes, l’anglais possède une grammaire moins tatillonne que le français — ce n’est pas très difficile —, mais il y a quand même des règles à respecter. Il en va de même avec la syntaxe. Si l’anglais est si facile, pourquoi est-ce que tant de gens ont du mal à l’apprendre?

Les Québécois et les francophones du Canada sont encerclés par quelque trois cents millions d’anglophones; ils représentent environ deux pour cent de la population nord-américaine (Canada et États-Unis). Pourtant, bon nombre d’entre eux baragouinent à peine la langue de Shakespeare, même si elle constitue souvent la toile de fond de leur existence.

La situation en Europe est différente, car l’emprise de l’anglais y est moindre. Si les peuples germaniques comme les Allemands, les Scandinaves et les Néerlandais parlent souvent un anglais potable et même parfois excellent, il en va tout autrement des autres peuples, notamment les Français, Wallons, Suisses romans, Espagnols, Italiens et Portugais. Certains acquièrent une certaine maîtrise du vocabulaire, s’expriment avec une relative facilité, mais, généralement, leur accent est très mauvais. Cette lacune s’explique facilement par le fait qu’ils ne sont pas autant exposés à l’anglais, à sa sonorité, à ses intonations, que les francophones nord-américains.

De fait, l’orthographe de l’anglais est particulièrement déroutante. Elle a souvent peu à voir avec la prononciation réelle, sans compter que certains groupes de lettres se prononcent différemment selon le mot. Un joli casse-tête.

Tout cela pour dire que l’anglais n’est pas si simple qu’on le croit. Il est donc erroné de l’élever au rang de langue universelle, sous prétexte qu’il serait aisé de l’apprendre. De fait, la prétendue universalité de l’anglais tient davantage à des raisons économiques et politiques, que linguistiques.

J’aimerais vous signaler un intéressant article paru à ce sujet dans L’Express. Le linguiste Claude Hagège y remet les pendules à l’heure.

http://tinyurl.com/cru4lre

 

 

Faut-il réformer la grammaire française?

Soyons clair d’entrée de jeu : il faut réformer la grammaire française. Le français possède une l’une des grammaires les plus arbitraires qui rebute les francophones et décourage les étrangers. Cette constatation n’est pas nouvelle.

Du côté des étrangers, on dénonce souvent la pléthore de conjugaisons irrégulières, pire à mon avis que celles de l’italien et de l’espagnol. Le subjonctif, absent de l’anglais et de l’allemand, est une autre source de difficulté. Mais, soyons réalistes, il est bien difficile d’envisager une réforme de ces deux éléments, car la façon de parler serait radicalement changée.

Le subjonctif permet de nuancer le discours français en soulignant des éléments qui relèvent de l’hypothèse, du doute, de la crainte. Le supprimer serait une perte.

De plus, toutes les langues ont leurs îlots de difficulté. À moins de vouloir transformer le français en copie de l’espéranto, il faut se limiter à des domaines où il est possible d’intervenir.

L’accord du participe passé

La palme (académique…) de complexité des règles revient à celle de l’accord du participe passé.

Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter grammaires et ouvrages de difficulté de la langue, dans lesquels abondent les règles, leurs exceptions, les exemples et contre-exemples, les tableaux récapitulatifs, etc. Le simple mortel y perd son latin. Dès qu’il prend la plume, un doute le saisit.

Ces règles sont passablement complexes et même ceux qui maîtrisent le français finissent un jour ou l’autre par s’empêtrer. Pourtant, le simple fait d’évoquer une réforme possible de la grammaire française suscite une opposition farouche. Le journaliste et grammairien André Thérive (1891-1967) a bien résumé le problème :

Hélas! Quand on touche au vieil accord des participes passés, on se fait aussitôt accuser de sacrilège grammatical… Ainsi donc on pourrait soutenir que l’accord du participe ne sert à rien, ne plaît à personne et gêne tout le monde.

L’hostilité devant une simplification possible des règles étonne. Il y a du côté européen une soif d’anglais qui entraîne un saccage de plus en plus marqué du vocabulaire. Par contre, les mêmes personnes qui insistent pour utiliser le hideux email au lieu de courriel, un mot français, s’opposent farouchement à toute velléité de modernisation grammaticale et orthographique du français. Cet illogisme ne cesse d’étonner les francophones du Canada.

Peu de gens le savent, mais l’Académie française a proposé, il y a un siècle, d’abolir l’accord du participe passé. Comme on le voit, cette suggestion n’a pas été suivie. Certains font valoir que tout le génie analytique du français réside justement dans les règles d’accord, et que les abolir amoindrirait considérablement le français. Ce raisonnement se défend, certes, mais à quel prix pour les rédacteurs et locuteurs?

L’abolir nuirait-il tant que cela à la logique du français? On pourrait en discuter longtemps, mais il convient de noter que de telles règles n’existent tout simplement pas dans l’immense majorité des langues de la planète. Je suis convaincu que les locuteurs de l’hindi ou du chinois n’en souffrent pas…

Réformer les règles d’accord du participe passé ne changerait pas beaucoup le discours, contrairement à ce qui se produirait avec le subjonctif ou la conjugaison des verbes. En effet, la grande majorité des accords ne s’entendent pas à l’oral; et la façon de parler ne serait pas altérée. À cela on pourrait ajouter que ces accords n’ont pas vraiment une grande utilité. Omettre un accord n’entraîne à peu près jamais de problème de compréhension.

Mais pour beaucoup, la simple idée de réformer l’accord du participe passé — sans nécessairement l’abolir — est une hérésie. Pourtant, l’accord du participe est facultatif en italien et rarement appliqué dans la langue parlée. L’italien est-il devenu pour autant une langue dégénérée?

D’ailleurs, les règles à ce sujet ont déjà évolué… un tout petit peu. En effet, l’accord du participe passé de laisser suivi d’un infinitif est maintenant invariable. La réforme de 1990 comportait un timide volet grammatical qui a échappé à la majorité des gens, trop préoccupés par la graphie de nénufar…

Les verbes pronominaux

Les règles byzantines régissant l’accord (ou non) des verbes pronominaux découragent les inconditionnels de la grammaire française. Beaucoup de ceux qui s’opposent à toute réforme grammaticale seraient sûrement disposés à changer leur fusil d’épaule pour les verbes pronominaux.

Le Multidictionnaire de la langue française classe ces verbes de la manière suivante : 1) Les verbes pronominaux réfléchis; 2) Les verbes pronominaux non réfléchis; 3) Les verbes essentiellement pronominaux; 4) Les verbes pronominaux de sens passif; 5) Les verbes pronominaux dont le participe passé est invariable. Il va sans dire que les verbes de chacune de ces catégories comportent des règles d’accord précises.

Le rédacteur doit donc prendre une pause pour réfléchir et se livrer à une petite analyse grammaticale pour classer son verbe; ensuite, il doit connaître la règle qui s’applique à son type de verbe; éventuellement, il devra consulter un ouvrage pour s’assurer qu’il applique la bonne règle. Beaucoup de travail pour un simple verbe.

L’application rigoureuse de ces règles donne les exemples suivants, apparemment contradictoires :

Elle s’est coupée. MAIS Elle s’est coupé le doigt.

Les pouvoirs qu’elle s’est arrogés. MAIS Elle s’est arrogé des pouvoirs.

Ils se sont parlé. MAIS Ils se sont salués.

Ils se sont fait déjouer par un filou. MAIS Ils se sont faits vieux.

Elle s’est donnée à lui. MAIS Elle s’est donné du mal.

Je dis bien apparemment contradictoire, car une logique grammaticale se cache derrière ces exemples. Mais, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est quelque peu impénétrable. Bien entendu, ceux qui maîtrisent ces règles diront que les autres n’ont qu’à faire comme eux et de les apprendre, mais c’est justement le problème. La grande majorité des locuteurs du français ne les apprendront pas et feront des fautes de grammaire, et ce, pour deux bonnes raisons : 1) Ils n’arrivent pas à mémoriser ces règles byzantines et n’ont pas le temps de vérifier à gauche et à droite; 2) Ils ont abandonné la partie.

L’imposition de ce genre de règles tatillonnes nuit au rayonnement du français. L’abolition de l’accord pour tous les verbes pronominaux ne compromettrait nullement la valeur analytique de notre langue, souvent bien plus précise que l’anglais. Est-ce qu’une phrase comme Elle s’est dit satisfaite est vraiment plus choquante que Elle s’est dite satisfaite?

Il est plus que temps de cesser d’accorder les verbes pronominaux. Nos descendants se demanderont comment les règles qui le régissaient ont pu survivre aussi longtemps.

Les adjectifs de couleur

Il n’y  pas que l’accord des verbes qui gagnerait à être simplifié. Un exemple parmi tant d’autres est celui des adjectifs de couleur.

Selon les règles actuelles, les adjectifs de couleur ainsi que ceux dérivant de tels adjectifs s’accordent. Les adjectifs composés sont invariables, de même que les adjectifs formés à partir d’un substantif.

Ce qui donne ceci :

Des robes mauves. MAIS Des robes orange.

Des teintures rouges. MAIS Des teintures framboise.

Des autos vertes. MAIS Des autos vert olive.

La logique du français serait-elle définitivement anéantie, si tous les adjectifs de couleur étaient accordés?

Des yeux gris aciers, des tuniques safrans.

Conclusion

Le français a évolué au fil des siècles et il n’y a aucune raison pour qu’il cesse d’en être ainsi. L’italien et l’espagnol ont à la fois simplifié leur grammaire et leur orthographe et ne s’en portent pas plus mal. Pourquoi pas notre langue?

 

Faut-il réformer l’orthographe française?

Vaste sujet pour un court billet et, surtout, sujet controversé. Le français a connu une réforme de son orthographe en 1990 qui a fait couler beaucoup d’encre et, même si environ soixante pour cent des rectifications sont passées dans l’usage, elle demeure encore aujourd’hui fortement contestée.

Pourtant, les méandres de l’orthographe, l’arbitraire de celle-ci, font rager les francophones depuis des siècles; on peut alors s’étonner de l’énorme résistance rencontrée depuis plus de vingt ans à faire accepter des modifications qui avaient pour but de simplifier les règles d’écriture et d’éliminer les nombreuses incohérences de l’orthographe traditionnelle.

Le présentateur de la télé française François de Closets y va d’une déclaration lapidaire : « Les défenseurs du français sont obnubilés par l’orthographe, devenue la ligne de démarcation entre le licite et l’illicite. C’est la seule de nos institutions qui ne soit jamais contestée, jamais ridiculisée. »

Ceux qui s’opposent à une réforme du français ne manquent pas d’arguments :

  • Inaccessibilité de la littérature classique.
  • Dévalorisation de la langue.
  • Oralité de la langue.
  • Générations futures déculturées.
  • Anarchie grammaticale.
  • Appauvrissement culturel.
  • Nivellement par le bas.

Ces arguments font long feu, si l’on regarde du côté des autres langues européennes. À commencer par l’allemand, qui a éliminé son double S, le ß, comme dans Straße (rue). On continue?

Le néerlandais a opéré une réforme orthographique en 1995. Le portugais a supprimé certaines redondances dues à une épellation étymologique; il a aussi réduit le nombre de mots marqués de signes diacritiques et rapproché les orthographes brésilienne et portugaise. Au début du vingtième siècle, les Catalans ont uniformisé leur orthographe. Quant au grec, il a fait le ménage de bon nombre d’archaïsmes. En 1948, les Danois ont décidé de suivre les autres peuples scandinaves et de délaisser la capitalisation des noms communs (qui existe toujours en allemand); ils ont aussi fait du W une lettre à part entière. De son côté, le suédois a changé la terminaison de certains adverbes et adjectifs pour la rendre plus logique. Enfin, quatre lettres devenues inutiles ont été éliminées du russe.

À ce que je sache, toutes ces langues n’en sont pas sorties dévalorisées. Ont-elles sombré dans l’anarchie grammaticale?

On pourrait aussi parler de la réforme lancée aux États-Unis pour rationaliser l’épellation de certains mots en la rendant plus phonétique. Quelques exemples : centre-center; agonise-agonize; draught-draft. Certes, ces graphies n’ont pas cours en Grande-Bretagne, mais elles sont largement diffusées, même au Canada anglais, qui se veut de tradition britannique.

De fait, l’anglais et le français ont en commun une orthographe capricieuse, déroutante pour les étrangers, parce qu’elle se base sur des mots latins et grecs dont l’origine serait trahie si on changeait l’épellation.

Ceci dit, les mots filosofia (italien) et fenómeno (espagnol) viennent du grec, mais n’arborent pas le ph de philosophie et de phénomène, si présent en français.

Malgré ces deux exemples, l’idée d’écrire le français de manière entièrement phonétique est difficilement concevable, car ce seraient non seulement les graphies issues du grec qui se verraient transformées, mais aussi une multitude d’autres. Beaucoup de mots deviendraient absolument méconnaissables.

En français, on peut recenser une quinzaine de façons d’écrire le son O…Imaginons de quoi auraient l’air des mots comme eau, paletot, étau, chaud, trop, etc., si le son O était ramené à une seule voyelle : o, paleto, éto, cho, tro, etc. La suppression de l’accent circonflexe sur le O a déjà suscité un tollé, alors imaginez l’uniformisation des graphies. « O poto! », crierait-on.

La quasi-majorité des francophones s’y opposeraient. D’ailleurs, certains textes farfelus et convaincants circulent sur Internet pour dissuader tous ceux qui pencheraient vers cette solution.

Pourtant, certaines langues s’écrivent presque totalement de manière phonétique; pas besoin de chercher bien loin : l’italien, l’espagnol, le portugais, le finnois et le serbe. Sur le continent asiatique, le coréen possède un alphabet parfaitement phonétique…

Donc, sans chercher nécessairement à raboter notre langue de toutes ses aspérités orthographiques, il convient de poursuivre les efforts de rationalisation entrepris en 1990. Il est clair que le français devra toujours vivre avec certains caprices orthographiques, dont le O est un exemple. Mais on peut certainement envisager une diminution du nombre de doubles consonnes pour simplifier encore davantage notre langue.

PROCHAIN ARTICLE : FAUT-IL RÉFORMER LA GRAMMAIRE FRANÇAISE?

 

Légende urbaine

J’ai déjà lu dans un journal que les disques compacts allaient s’effacer spontanément au bout de dix ans… Les miens semblent en avoir décidé autrement, puisque mes collections de Beethoven et de Mozart, achetées il y a une vingtaine d’années, continuent de m’enchanter… comme la flûte de Mozart, justement.

Ce genre de rumeur, parfois présentée comme un fait véridique, et véhiculée dans les médias sociaux ou traditionnels, s’appelle une légende urbaine. Le terme vient de l’anglais, bien entendu, mais est-ce une raison valable de le rejeter? Pas nécessairement, car certains emprunts enrichissent la langue, parce qu’ils ne remplacent pas un mot ou une expression consacrée. C’est le cas de légende urbaine.

Ceux qui tiennent à l’écarter proposent des solutions bancales, qui s’écartent du sens véritable de l’expression. Certains proposent légende, un récit populaire traditionnel ou encore une représentation déformée de la réalité. C’est le mot qui se rapproche le plus d’une légende urbaine, sans en avoir tout à fait le sens.

D’autres suggèrent de dire affabulation. Mais, selon le Petit Robert, il s’agit plutôt d’un « arrangement de faits constituant la trame d’un roman, d’une œuvre d’imagination ». Là encore, ça ne colle pas.

Une rumeur, alors? Un bruit qui court, sans que l’on puisse en attester la véracité. Peut-être, pourquoi pas?

De fait, bien des mots français « traditionnels » pourraient être substitués à l’expression. Pensons à fable, un récit à base d’imagination, une anecdote ou une allégation mensongère; pensons aussi à conte une histoire invraisemblable ou mensongère.

L’ennui, c’est que l’expression légende urbaine s’est solidement implantée dans l’usage et que dictionnaires et sites linguistiques en sont venus à la consigner telle quelle. Difficile de revenir en arrière.

L’expression a fait son entrée dans le Robert et le Larousse; le Robert-Collins traduisait déjà urban legend par légende urbaine. Enfin, l’expression obtient ses lettres de noblesse dans la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française :

Histoire étrange et spectaculaire, apparemment véridique, souvent inspirée d’un fait divers, qui fait le tour du monde, circulant par bouche à oreille, par courriel ou via Internet, qui est racontée de bonne foi par des gens sincères, déformée ou amplifiée par chaque narrateur, mais qui, la plupart du temps, se révèle totalement fausse.

Ce n’est donc pas une légende urbaine de dire qu’elle est maintenant largement acceptée.