Les slogans électoraux

Les slogans retenus par les principaux partis pour la campagne électorale sont plutôt désolants, pour ne pas dire plus. Manque d’imagination, langue relâchée.

Commençons par le parti des élections à date fixe, le Parti québécois. Plus prospère, plus fort, plus indépendant, plus accueillant.

Il y a bien des non-dits dans ce refrain. Plus accueillant que qui? Plus fort que qui? Ces formulations sont des faux comparatifs, que l’on voit ironiquement en anglais. Par exemple, les smaller enterprises deviennent en français les petites entreprises, et non les entreprises plus petites.

Le Parti libéral veut parler des vraies affaires. Ici, c’est un problème de niveau de langue. Il s’agit d’une formulation qu’on entendrait dans la rue, mais, on le sait, au Québec il est toujours préférable d’abaisser son niveau de langue pour ne pas se faire traiter de snob et se faire dire d’aller vivre en France.

Que diriez-vous de Ensemble, attaquons-nous aux vrais problèmes?

Les campagnes électorales étant essentiellement des campagnes de publicité, on recourt un peu aux mêmes stratagèmes que les firmes de communication pour attirer la sympathie du public. Laissons un peu de temps à M . Couillard, il va peut-être finir par sacrer à toutes les phrases…

On se donne Legault. Un ingénieux jeu de mots, lui aussi à saveur populiste, mais pas tout à fait du français le plus relevé. Il faut dire que son chef parle aussi une langue maladroite, hélas.

Québec solidaire a mieux réussi. Je vote avec ma tête. Suivi d’un petit cœur… Charmant et intelligent. Aucun doute : personne ne va lancer sa chaussure sur les affiches de ce parti de gauche.

Quant à Option nationale, je n’ai vu son slogan, mais il nous sert une désopilante fricassée linguistique, sous forme de question à Mme Marois : Oui ou non, entreprendrez-vous un référendum dans le prochain mandat pour un Québec indépendant?

Cette question du chef Sol Zanetti est renversante sur le plan linguistique. Elle montre que le français au Québec, avec des amis pareils, n’a vraiment pas besoin d’ennemi.

En français : Organiserez-vous un référendum sur l’indépendance du Québec au cours du prochain mandat?

 

Pléonasmes et élections

Mon article précédent sur les pléonasmes avait suscité un certain intérêt. Je reviens donc à la charge encore une fois en espérant ne pas être redondant ni trop répétitif, comme aurait dit La Palice.

Une bonne méthode pour déterminer si nous allons commettre un pléonasme est de comparer ensemble les deux mots, le mieux étant d’ouvrir le dictionnaire. À moins d’un hasard imprévu, vous devriez y voir plus clair. Cela vous évitera de répéter deux fois la même chose.

Parlons un peu d’élections, puisque nous y sommes. À quand une loi sur des élections précipitées à date fixe? Car nos valeureux politiciens se dévisagent mutuellement en s’accusant d’être responsables de ce scrutin inutile. Bien sûr, ils n’ont pas le monopole exclusif de la duplicité et du mensonge trompeurs, mais pourquoi jurent-ils tous, la main sur le cœur, qu’ils feront de la politique autrement, pour aussitôt retomber dans les manœuvres électoralistes? D’ailleurs, essayez d’en trouver un qui réponde directement aux questions, par exemple en commençant sa phrase pour «oui» ou «non».

De fait, ils ne divulguent jamais publiquement le fond de leur pensée. Sur ce plan, ils sont plutôt solidaires les uns des autres.

Cynique moi? Bien oui, c’est une évidence qui crève les yeux.

Un dernier mot avant de finir. Triste de voir M. Couillard se sentir obligé de glisser des phrases en joual dans ses discours, pour faire plus «vrai». Il est un des rares politiciens à manier la langue avec élégance. Bien dommage.

 

Seconde ou deuxième guerre mondiale?

On s’entend pour considérer les conflits de 1914-1918 et 1939-1945 comme étant des conflits mondiaux. Certains historiens considèrent la Guerre de Sept Ans (j’assume les majuscules) comme une sorte de guerre mondiale, ce qui me paraît quelque peu contestable. C’est à la suite de cette guerre, qui a mis aux prises plusieurs grands empires européens, que la France a cédé le Canada à la Grande-Bretagne.

La plupart des ouvrages et rédacteurs s’entendent pour écrire le nom des deux guerres mondiales avec majuscule. Il y a bien, ici et là, quelques esprits minimalistes qui veulent supprimer la majuscule de tous les noms propres, des gens qui, par exemple, écrivent le parti communiste. Ces personnes écriront la première guerre mondiale comme s’il s’agissait de la trompette du musicien.  Je m’élève contre ce réductionnisme absurde, qu’on ne voit pas dans les langues sœurs comme le portugais, l’espagnol ou l’italien.

J’ai déjà dénoncé ce réductionnisme dans un précédent article sur les noms des périodes historiques.

Bien entendu, la Première Guerre mondiale ne s’est pas appelée ainsi d’emblée. À l’époque, on croyait et on espérait que l’humanité ne serait pas encore assez folle pour se lancer dans une autre boucherie du genre. C’est pourquoi ce nouveau conflit a été baptisé la Grande Guerre, avec deux majuscules. Les règles tatillonnes sur l’emploi des majuscules étaient respectées.

Normalement, le mot guerre s’écrit en minuscule et l’élément déterminatif qui suit doit prendre la majuscule initiale, s’il s’agit d’un substantif. On dira la guerre du Péloponnèse, la guerre d’Indépendance américaine. Mais si le mot guerre est suivi d’un simple adjectif, alors aucune majuscule nulle part. Sidérant. Ainsi : la guerre froide.

Alors pourquoi la double majuscule dans la Grande Guerre? Tout simplement parce que l’adjectif précède le substantif et qu’il fait partie intégrante du nom. On ne pourrait, par exemple, écrire lénorme guerre. Le mot Grande n’est pas fortuit, il fait partie du nom.

Je vous laisse mesurer toute l’ineptie de ce genre de distinction.

Il y eut malheureusement un second conflit mondial. On abandonna l’appellation Grande Guerre pour parler de la Première Guerre mondiale. Quant à la suivante, elle fut qualifiée de Deuxième Guerre mondiale. Pendant longtemps, cette appellation a été décriée, certains argüant que le mot deuxième laissait entendre qu’il y en aurait une troisième. Ils préféraient donc le terme Seconde Guerre mondiale.

Certains rédacteurs, traducteurs et grammairiens débattent encore de la question. Voici ce qu’en dit Le Petit Robert : La règle selon laquelle deuxième s’emploierait lorsque le nombre des objets dépasse deux, et second lorsqu’il n’y en aurait que deux, est selon Littré « tout arbitraire », mais observée cependant par certains puristes.

Assez drôle de voir un dictionnaire en citer un autre…

Joseph Hanse, dans son Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, tranche la question : Jamais la langue n’a fait couramment entre les deux (deuxième et second) la distinction que des théoriciens ont voulu établir.

Par conséquent, les deux appellations Seconde Guerre mondiale et Deuxième Guerre mondiale sont aussi valides l’une que l’autre.

On remarquera, toutefois, qu’une désignation générique, qui s’écarte des termes consacrés, ne prendra pas de majuscule. Ainsi :  Les deux conflits mondiaux ont fait des dizaines de millions de morts.

Élections et anglicismes

Le Canada ira aux urnes le 19 octobre, mais il n’ira pas en élection, un calque de l’anglais. Dans le merveilleux monde de la politique, et des élections, les anglicismes pullulent, comme partout ailleurs.

Le prochain gouvernement aura un mandat de quatre ans. Il serait erroné d’écrire « la prochaine administration aura un terme de quatre ans. »

Le gouvernement sortant n’a pas dissous le Parlement, pas plus que le premier ministre, d’ailleurs. Cette prérogative revient au gouverneur général, qui représente la reine dans notre pays. Seule le gouverneur général a le pouvoir de déclencher un scrutin et, par la suite, de désigner le premier ministre.

Toutefois, le gouvernement aurait pu être renversé au Parlement par un vote de censure, de défiance ou de blâme. L’expression vote de non-confiance est un autre calque de l’anglais.

Le Parlement examine les projets de loi. Ils peuvent faire l’objet d’amendements, avant d’être adoptés. En français, on amende un projet de loi mais on modifie une loi. Amender une loi est un autre anglicisme.

Au Parlement, il y a deux catégories de députés : ceux d’arrière-ban (et non d’arrière-banc), communément appelés backbenchers. Ceux qui siègent dans les premières rangées s’appellent des députés de premier rang, désignés en anglais sous le nom de frontbenchers.

On compte aussi deux catégories de ministres : les ministres influents ou de premier plan, souvent appelés ministres séniors par ceux qui ont perdu leur français; les ministres moins importants, ceux de second plan, de second rang, sont affublés du titre un peu dérisoire de ministres juniors. Portent-ils la culotte courte?

Le caucus des députés de chaque parti se réunit à huis clos, belle expression française déclassée par l’affreux derrière les portes closes.

Les députés ne passent pas les lois, mais les adoptent. Avis (encore une fois) aux journalistes : une loi n’est PAS une législation. Un ensemble de lois est une législation dans un domaine précis.

Enfin, les députés commettent un anglicisme quand ils répètent « Ce gouvernement… ». Un autre calque de l’anglais. En français, on dénonce LE gouvernement.

Des Russes ethniques?

Le conflit en Ukraine met en lumière l’existence de minorités russes en Ukraine. Elles sont regroupées en Crimée, que vient d’envahir la Russie, et dans la partie orientale du pays, où sont situées des villes comme Kharkiv et Donetsk. Les Pays baltes comptent aussi des minorités russes.

En anglais, on parle d’ethnic Russians, que l’on ne doit absolument pas traduire par Russes ethniques. 

Car, à son compte-là, les Ukrainiens sont aussi ethniques. Je m’explique.

En français, est ethnique ce qui est relatif à une ethnie. En anglais, le mot a pris un sens très différent et désigne les personnes appartenant à une minorité ethnique. Donc, les ethnic Russians sont les Russes de souche vivant en Ukraine.

Sinophones et magyarophones

Le nom des locuteurs d’une langue dérive généralement du nom de cette langue. Ainsi, les francophones parlent le français, les anglophones l’anglais, les russophones, le russe, les arabophones, l’arabe.

Mais ce n’est pas toujours aussi simple. Par exemple, il n’y a pas d’alémanophones, même si on dit la Suisse alémanique; on parle plutôt de germanophones, ce qui est quand même logique; pensons aux peuples germaniques. On sait tous que le nom anglais de l’Allemagne est Germany.

Le cas de l’Espagne est intéressant. Les locuteurs de l’espagnol ne sont pas des espagnophones ni des ibérophones (pensons à la péninsule Ibérique). Non, on parle plutôt d’hispanophones, du latin Hispanicus.

Les personnes parlant le portugais subissent un peu le même sort, puisqu’elles sont désignées sous le nom de lusophones. Cette fois-ci le lien vient de Lusitanie, nom du Portugal à l’époque romaine.

Les Grecs se faisaient jadis appeler Hellênos. Le nom officiel de la Grèce est la République hellénique, et les personnes parlant le grec s’appellent des hellénophones. Non, les grécophones n’existent pas.

Pas plus que les hongarophones, d’ailleurs. Les Hongrois se désignent eux-mêmes comme Magyars, donc les locuteurs du hongrois s’appellent magyarophones.

Un spécialiste de la Chine est appelé sinologue. L’adjectif composé sino se voit dans plusieurs expressions, comme les relations sino-américaines, le conflit sino-soviétique. D’où vient cette racine? Voici ce qu’en dit le Petit Robert : Élément du latin médiéval Sinae (nom grec d’une ville d’Extrême-Orient) signifiant « de la Chine ». On ne sera donc pas étonné d’apprendre que les locuteurs du chinois sont des sinophones.

Un dernier cas intéressant, celui du Japon, qui nous a donné l’adjectif nippon. On parle encore de l’empire nippon, de l’économie nipponne, mais jamais des nippophones, ce qui serait pourtant très logique. Le terme japanophone est également inusité. Les méandres de l’usage, encore une fois.

 

Les noms ukrainiens

L’ukrainien, tout comme le russe, s’écrit en caractères cyrilliques. Cela signifie que les noms ukrainiens doivent être translittérés dans les langues écrites en caractères latins, comme l’anglais et le français. La graphie de ces noms variera par conséquent dans les deux langues officielles du Canada.

Ainsi le président déchu, Viktor Ianoukovitch voit son nom transcrit en anglais de la manière suivante : Viktor Yanukovich. C’est évidemment une graphie qu’il faut éviter en français.

Le président intérimaire de l’Ukraine se nomme Olexandre Tourtchinov (et non Olexander Turchinov, comme on l’a vu dans certains médias francophones). Le nouveau premier ministre est Arseni Iatseniouk. Son ministre des Finances s’appelle Iouri Kolobov. Iouri sans Y initial, comme vous le voyez.

Le premier ministre de la Crimée se nomme Serguiï Axionov.

Le renversement du président par le Parlement ukrainien, appelé la Rada, a amené la libération de l’égérie de la Révolution orange de 2004, Ioulia Timochenko.

Une autre figure dominante de l’opposition est l’ancien boxeur Vitali Klitschko.

En ukrainien le mot майдан (Maïdan) signifie carré ou place. Il est par conséquent redondant de parler de la place Maïdan. Le vrai nom de ce théâtre de la contestation populaire est place de l’Indépendance.

L’Ukraine russifiée

La chute du président Ianoukovitch ainsi que les protestations que suscite sa destitution dans l’est de l’Ukraine mettent en lumière la dualité de ce pays. Bien que les Ukrainiens d’origine russe ne représentent que dix-sept pour cent de la population, la partie orientale du pays est fortement russifiée. De fait, la langue russe en mène large en Ukraine.

Son influence se fait sentir dans la toponymie même du pays. Certains noms de lieux importants sont connus sous leur appellation russe, à commencer par la capitale Kiev, dont le nom véritable est en ukrainien Kyïv. Le Y et le I tréma reproduisent dans notre alphabet un I très allongé. La prononciation véritable est donc Kiiiv.

Même phénomène pour la ville de Kharkov, dont le vrai nom est Kharkiv.

La ville de Lvov est un cas intéressant. Les bouleversements historiques l’ont fait passer de la Pologne (Lwów), à l’Empire d’Autriche (Lemberg), à la Russie (Lvov), avant d’être attribuée à l’Ukraine après la Seconde Guerre mondiale. En ukrainien, elle s’appelle Lviv, pourtant, on continue de l’orthographier à la russe, Lvov.

Le saviez-vous, mais l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl est survenu en Ukraine, et non en Russie? Pourtant, encore une fois, c’est le nom russe qui a droit de cité. Étrange, non? La ville abandonnée s’appelle Tchornobyl en ukrainien.

Est-elle un symbole à elle seule de la russification des Ukrainiens? Je vous laisse en juger.

 

Bourdes linguistiques à Sotchi

À Sotchi, il n’y a pas que les patineurs de vitesse canadiens qui prennent le décor : les commentateurs ne donnent pas leur place.

Lu dans un texte de RDS : « l’éventuelle médaillée ». Éventuel et éventuellement sont des anglicismes insidieux qui signifient « peut-être », mais surtout pas « futur », comme c’est le cas en anglais. Ce que RDS écrit, c’est que l’athlète en question a possiblement remporté la médaille, alors qu’elle l’a gagnée. Donc, « la future médaillée ».

À la télé, on entend souvent que tel athlète « a bien fait, a mieux fait ». Là encore, on suit les structures de l’anglais. On pourrait dire par exemple que Marianne Saint-Gelais a mieux patiné dans la compétition par équipe, que Marie-Michèle Gagnon s’est bien débrouillée, qu’elle a bien skié malgré les circonstances difficiles.

À ce sujet, les conditions bizarres des pistes n’ont pas aidé les athlètes, et elles ont occasionné de nombreux… délais. C’est du moins ce que l’on entend, mais il s’agit bel et bien de retards. Un délai n’est rien d’autre qu’une échéance, en français.

Certains commentateurs ont des problèmes de fartage linguistique : ils emploient de la cire anglaise pour parler! Pour accompagner la pluie/neige/gadoue de Sotchi, ils nous réservent une pluie de « définitivement », alors qu’ils voudraient dire assurément, certainement.

Petite joie pour les amateurs de hockey, la Finlande a disposé de la Russie. Au sens propre, elle avait l’équipe russe à sa disposition… En fait, elle a vaincu les Russes.

Le Canada remporte beaucoup de succès au curling, mais quelques équipes ont chauffé les oreilles — et les pierres — des Canadiens. Chez les hommes, Chinois et Canadiens étaient nez à nez, c’est-à-dire coude à coude en bon français. Être nez à nez avec quelqu’un signifie le rencontrer à l’improviste, alors que coude à coude a le sens d’être très proche de quelqu’un.

Et je vous fais grâce de tous ces noms russes translittérés à l’anglaise sur nos écrans. Le combat semble perdu d’avance.

Je profite de ce billet pour signaler le travail exemplaire de René Pothier, qui commente à Radio-Canada le patinage artistique. Ses efforts pour prononcer correctement les noms russes, kazakhs, etc., méritent d’être soulignés. Quel beau contraste avec le rouleau compresseur des commentateurs anglophones.

Le charabia chic

On peut l’appeler charabia chic, ou langue de plastique ou jargon déshumanisé. Certains y verront de la pédanterie, de l’infatuation; d’autres parleront de la parlure prétentieuse de personnes qui cherchent à camoufler leurs carences linguistiques. Qu’importe, le fléau fait rage dans les relations publiques et envahit les reportages diffusés dans les médias.

Comme disait l’autre, n’en jetez plus, la cour est pleine.

Le milieu hospitalier est contaminé, avec ses centres hospitaliers, ses CHSLD, qui accueillent les heureux bénéficiaires, dont le véritable nom est patients, mot qui n’a jamais été aussi vrai. Si la première expression fait plus chic qu’un simple hôpital, la seconde est une expectoration du langage bureaucratique le plus infect. D’accord, on parlait auparavant d’hospice; mais que dirions-nous de maisons de retraite?

Le domaine des ressources humaines comporte aussi son jargon prétentieux. Mais faut-il vraiment rabaisser les employés au rang de ressources? Peut-être pour un comptable, mais encore…

Au gouvernement et ailleurs, il est déplacé de parler de problèmes (probablement parce qu’il n’y a que des solutions). Si l’on doit absolument admettre qu’il y a difficulté, pourquoi ne pas élever le tout en problématique? Cependant, on préfère habituellement discuter des défis qui nous attendent.

À propos de la fusion de deux entreprises, l’un des dirigeants avait dit, voilà quelques années : « Nous allons concrétiser les synergies. » Bel exemple de charabia chic. Prétentieux et obscur.

Entre vous et moi, existe-t-il un mot plus vide et inutile que synergie? Si l’on remonte à la racine grecque sunergia, on découvre… coopération. Tiens donc! Voilà donc ce qu’il voulait dire : stimuler la coopération entre les… joueurs? Mais non, les intervenants, les deux parties, les acteurs, etc. Tout le monde aurait compris.

Les entreprises ne poursuivent plus de buts, des objectifs. Non, elles ont des cibles. Évidemment, l’anglais n’est pas loin. Je ne sais pas si les cibles paraissent plus dynamiques, plus attirantes, mais, chose certaine, les porte-parole de ces entreprises ne font pas mouche… du moins sur le plan de la langue.

L’élévation de vocabulaire est devenue une seconde nature dans le monde des affaires. Le croirait-on, mais le partage est à l’honneur. Ainsi, on pratique le réseautage pour mieux partager des expériences. On échange aussi des pratiques exemplaires. Tout cela permet à tout le monde de grandir. Et quand on grandit, on est plus à même de déconstruire une problématique.

Traduction…

Lors de leurs rencontres, les gens d’affaires se communiquent leurs expériences, échangent des conseils pratiques, ce qui leur permet d’acquérir des connaissances, de progresser. De ce fait, ils sont mieux en mesure d’analyser un problèmeavec une précision chirurgicale? Non! Avec grande précision.

Bien entendu, le monde politique n’est pas à l’abri du charabia chic, d’autant que la vérité y est le plus souvent malmenée. Mais les politiciens ont-ils vraiment le choix? S’ils ouvrent leur cœur et disent ce qu’ils pensent, on les traitera de naïfs, en faisant valoir qu’ils ne comprennent pas les règles de la politique; s’ils se réfugient dans la langue de bois, on dira qu’ils sont hypocrites.

Toujours est-il que les débats sont devenus des conversations. Sont-ils pour autant plus civilisés, ce qui expliquerait cette atténuation de vocabulaire? Permettez-moi d’en douter. Les élections approchent et nous verrons bien si les politiciens conversent vraiment…

Parfois, les discussions permettent de dégager des consensus. Encore faut-il s’entendre sur le sens de ce terme. Le Larousse est sans équivoque : « Accord et consentement du plus grand nombre, de l’ensemble ou d’une large majorité de l’opinion publique. »

Un peu comme priorité ou impact, ce mot est malmené par les rédacteurs. Combien de fois n’est-il pas question de large consensus? Il serait peut-être plus simple d’écrire : « On s’entend pour dire que telle mesure est souhaitable. »?

Un petit dernier en terminant, la coqueluche des plumitifs qui sévissent dans la sphère publique : l’imputabilité des responsables ou des irresponsables, si vous préférez… Souvent, les porte-parole ressemblent à des pieuvres paniquées qui projettent de l’encre tout autour d’elles pour tenter de brouiller les pistes. Une personne est responsable, redevable, tout simplement. La rendre imputable lui donne-t-il un meilleur sens des responsabilités?