Éventuellement

«Il est mort éventuellement.»  Voilà une phrase toute innocente que l’on pourrait lire un peu partout sans que la plupart des gens n’y voient de problème. Pourtant, cette affirmation est un non-sens, tout simplement parce qu’éventuellement n’a pas du tout le sens qu’on lui attribue en général.

Beaucoup s’étonneront d’apprendre que le terme en l’objet veut tout simplement dire… peut-être. D’une manière éventuelle, nous disent les dictionnaires, c’est-à-dire si certaines conditions sont réalisées, selon les circonstances.

Le eventually anglais a un sens plus vaste et peut signifier par la suite, à la longue, ultérieurement, etc. Donc He died eventually a du sens en anglais, mais pas en français.

L’ennui c’est que presque toutes les occurrences du terme en français canadien sont teintées d’anglais à un point tel qu’on ne sait plus ce que les francophones ont en tête lorsqu’ils l’emploient. Par exemple si une personne dit «Pierre viendra éventuellement au concert.», il n’est pas clair pour qui pense en français si Pierre fera acte de présence s’il en a le temps ou s’il est assuré qu’il assistera au concert.

Il est pourtant si facile de se rappeler qu’éventuellement ne veut rien dire d’autre que peut-être ou le cas échéant.

Imputabilité

Les fautes de français qui pullulent dans nos médias ne viennent pas toutes de l’anglais. Imputabilité en est un bel exemple.

Tout le monde l’emploie : les administrateurs publics, les personnes affectées aux relations publiques, les journalistes… Le terme doit donc être correct. Eh bien non !

On parle de l’imputabilité d’une personne, d’une organisation, pour dire qu’elle est responsable, qu’elle doit rendre des comptes. Or ces acceptions sont fausses. Il s’agit ici non pas d’un anglicisme mais d’une impropriété , c’est-à-dire d’un terme employé dans un sens qui n’est pas le sien.

Premier point : il faut garder en tête qu’imputabilité renvoie à une chose négative. Une erreur peut être imputable à la négligence. Second point : seules les choses sont imputables, pas les personnes. Par exemple, si l’on veut dire qu’un directeur est «imputable», il faudra plutôt écrire qu’il est responsable ou qu’il rend des comptes à telle instance, tel directeur général. On pourrait aussi dire qu’il est redevable. Bref, n’importe quoi sauf imputable.

D’ailleurs, on peut facilement remplacer imputabilité par le terme responsabilité. Dans un texte plus relevé, on peut aussi parler de reddition de comptes au lieu d’imputabilité.

Petite anecdote en terminant : le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral a convaincu les députés des Communes de changer le titre du projet de loi sur l’imputabilité, qui s’appelle maintenant Loi sur la responsabilité fédérale.

Par le biais de

Le sens véritable de cette locution souvent employée semble échapper à bon nombre de rédacteurs et de traducteurs, et c’est dommage. On lit par exemple dans le site de Patrimoine canadien «Développement des communautés par le biais des arts et du patrimoine». Deux observations s’imposent : 1) l’envahissant communautés, expression vague à souhait (voir mon article) qui laisse le lecteur sur sa faim, que l’on aurait dû remplacer par régions, peut-être; 2) «par le biais des arts et du patrimoine», que l’on aurait pu facilement raccourcir de la manière suivante : «par les arts et le patrimoine».

Prise dans son sens propre, l’expression signifie employer un moyen détourné, artificieux, pour atteindre son but. Ni le Robert, le Larousse, le Multidictionnaire, le Trésor de la langue française, ne donnent le sens plus neutre de «par l’entremise de», qui tend à s’imposer dans l’usage.

Ici, les avis divergent. Certains considèrent qu’il faut se plier à l’usage, puisque c’est lui qui, en définitive, finit par s’imposer, tandis que d’autres estiment qu’il faut défendre le bon usage. Bien entendu, certaines expressions considérées jadis comme fautives ont fini par s’imposer et par entrer dans les dictionnaires, mais ce n’est pas le cas de par le biais de pris dans un sens neutre. Le Multidictionnaire de la langue française ainsi que la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française considèrent même que l’expression ne devrait pas s’employer de manière neutre. J’abonde dans le même sens, car la neutralisation de biais entraîne une perte de sens et de nuance.

Voici quelques exemples dans lesquels par le biais de est employé correctement.

  • Le voleur s’est infiltré dans l’usine par le biais de la ruse.
  • Elle a obtenu son poste par le biais d’un ami.
  • Ce conseiller municipal s’est enrichi par le biais de la prévarication.

 

Disposer de quelque chose

Comment disposer des déchets organiques? On imagine très bien cette interrogation dans un journal canadien et personne ne sourcillerait… à peu près personne. Mais imaginons qu’un Français, un Belge, un Africain francophone lise la même phrase : il nous demanderait tout de suite pourquoi au juste voulons-nous avoir des déchets organiques à notre disposition?

En fait, pour comprendre ladite interrogation, il faut penser en anglais. Ce que l’on veut dire, ici, c’est se débarrasser de nos déchets organiques, les jeter. On peut certes en disposer… mais seulement en anglais.

Le mot disposer  a un sens plus restrictif en français. Deux exemples : « Le peuple kabyle doit disposer de lui-même. » « Le droit de disposer de son corps. » Tout le monde a compris que les Kabyles ne veulent pas se jeter aux poubelles, tandis qu’il est assez rare qu’une personne veuille se débarrasser d’elle-même…

En français, disposer signifie « avoir en sa possession » et « exercer son droit de propriété », ce qui implique, éventuellement, de se débarrasser d’un bien, mais le sens du mot ne peut se limiter à ce dernier sens.

Disposer de soi-même veut dire être libre et indépendant. On parle d’ailleurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La langue des sports est trop souvent teintée d’anglais. « Le Canadien dispose des Sénateurs. » est un autre emprunt à la langue de Shakespeare. Ici, vaincre, avoir raison de auraient été préférables.

Bien oui, il faut souvent travailler très fort dans les coins pour parler français correctement.

De Halifax ou d’Halifax?

Le port de Hambourg ? La bombe d’Hiroshima ? La ville de Halifax ? D’Halifax ?

Il y quoi devenir bègue. Faut-il faire l’élision devant un toponyme non français commençant par un h?

Comme on le sait, le français ne prononce pas toujours le h initial, contrairement à l’anglais ou à l’allemand, par exemple.

La solution facile serait de proposer une règle unique, soit de faire l’élision de la particule devant les noms de lieux commençant par un h. Mais, comme toujours, les choses ne sont pas aussi simples en français. Une consultation des ouvrages de difficultés et des grammaires saura rapidement vous en convaincre.

Grevisse, dans Le bon usage souligne que le h est aspiré pour beaucoup de noms de lieux et de personnes des pays de langue germanique, comme Hambourg, Hanovre, Harlem ou Hollande. Toutefois, il fait observer que l’usage populaire ne fait pas toujours la disjonction, comme il le dit, et que le H initial n’est plus aspiré. De fait, les ouvrages de difficultés de la langue de Hanse, Colin, Péchouin, entre autres, font preuve de prudence à ce sujet et se gardent d’édicter une règle qui, en fait, n’existe pas vraiment.

Celle-ci peut s’expliquer par le fait que certains toponymes ou noms propres sont suffisamment mentionnés en français pour que les francophones en viennent à les traiter comme des noms français et, donc, à ne plus prononcer le h aspiré. Le général de Gaulle, dont on ne saurait douter de la maîtrise de notre langue, faisait l’élision lorsqu’il parlait de la politique d’Hitler.

Un petit coup d’œil dans Internet révèle que les expressions « la bombe d’Hiroshima » et « la politique d’Hitler » se voient plus souvent que « la bombe de Hiroshima » et « la politique de Hitler ». Mais si on précise la recherche en la dirigeant vers les sites de publications respectées comme Le Monde, Le Figaro et L’Express, on constate que sont privilégiées les formes respectant le H aspiré, donc sans élision de la particule.

Le cas de la ville de Halifax pourrait être éclairant. La Commission de toponymie du Québec a proposé en 2004 que la particule soit énoncée au long dans toutes les nouvelles désignations québécoises créées après 2004. Cela signifie que la municipalité de Sainte-Sophie-d’Halifax conservera son nom, mais que tout nouveau nom de ville ou de rue comportant le nom de Halifax, par exemple, devra respecter le H aspiré de la capitale néo-écossaise. Cette directive annonce peut-être un changement de cap intéressant, d’autant plus que tous les noms de langues autres que le français pourraient traités sur le même pied. L’uniformité est en effet préférable et nous évite de vérifier chaque fois quel est l’usage.

D’ailleurs, le français respecte déjà le H aspiré de certains toponymes étrangers. On peut penser à la Hongrie et au Honduras.

Certains évoqueront le cas d’Haïti, dont le nom officiel est la République d’Haïti. Mais voilà, il n’y a pas de H aspiré dans Haïti. C’est d’ailleurs pourquoi les Haïtiens disent « en Haïti » et non « à Haïti », comme le voudraient certains grammairiens.

Pour en revenir à Halifax, au moins deux appellations officielles comportent l’élision : le Lieu historique national de la Citadelle-d’Halifax et celui du Port d’Halifax.

Ceux qui voudront jouer de prudence opteront pour l’élision; mais il faut être conscient que bien des rédacteurs écrivent de Halifax.

 

Comment venir à bout des sigles?

La prolifération des sigles est une véritable plaie dans les textes anglais et, comble de malheur, le français est en voie d’être contaminé. Malheureusement, la langue administrative en raffole; pensons au domaine de la santé : CSSS, CRSSS, CHSLD; au monde de l’éducation : CSDM, FNCSF, etc.

Les fonctionnaires de l’administration fédérale créent des sigles pour tout et pour rien au point que certains textes deviennent illisibles et comportent même des tables de sigles pour aider le lecteur à s’y retrouver.

La contradiction n’échappera à personne. Au départ, le sigle a pour objet d’éviter la répétition d’une appellation trop longue qui encombre le discours. Il est censé rendre le texte plus fluide et plus lisible, or, c’est exactement le contraire qui se produit.

Les anglophones recourent plus facilement aux sigles que les francophones. Il suffit de lire un journal ou un magazine états-unien pour s’en rendre compte et beaucoup de rédacteurs tiennent pour acquis que les sigles employés seront compris par tout le monde. Pourtant ce n’est pas le cas. L’existence même d’un site comme Acronymfinder.com est éloquente. Passer en revue les listes hallucinantes d’abréviations de toutes sortes nous donne l’impression d’entrer dans un monde ésotérique.

Prenons un cas simple, IMO. Dans les textos et les courriels : In My Opinion. Mais l’acronyme peut aussi vouloir dire In Memory Of, ou encore désigner l’International Maritime Organisation. De fait, Aconymfinder.com recense 145 transcriptions possibles pour IMO…

Heureusement, il est facile d’éliminer les trois quarts des sigles avec un peu de volonté et d’imagination.

Prenons un Centre de santé et de services sociaux. La tentation est forte de répéter ad nauseam CSSS. Mais imaginons que ce sigle cohabite avec plusieurs autres… Le lecteur risque d’y perdre son latin et de ne plus se rappeler au juste à quoi il correspond.

Un premier truc : revenir au mot souche, soit le Centre de santé. À moins qu’il n’y en ait plusieurs dans le texte, le lecteur saura immédiatement de quoi il est question. On fera la même chose avec d’autres termes : l’Organisation, le Comité, la Fédération, etc. De temps à autre, on pourra rappeler au lecteur qu’il s’agit, par exemple, de la Fédération des commissions scolaires du Québec et éviter le mystérieux FCSQ. Cette alternance entre la forme longue et la forme courte peut rendre l’emploi d’un sigle complètement inutile.

Deuxième truc : employer un pronom. Si un terme revient continuellement, on peut le désigner de temps à autre par un pronom, à la condition que le contexte soit clair.

Troisième truc : identifier le coupable! Votre appellation est envahissante? La tentation du sigle vous guette? Alors pourquoi ne pas parler de la direction, des dirigeants? Un exemple : vous parlez du Collège des médecins du Québec, que vous aurez raccourci en Collège tout court. Celui-ci parle au nom des médecins, alors pourquoi ne pas dire que les médecins s’opposent à telle politique du gouvernement? Tout le monde comprendra et ce sera plus clair que de parler du CMQ.

Quatrième truc : utiliser des synonymes. Vous parlez d’un Rapport sur l’avancement du français. Très tentant de le déchiqueter en RAF… Mais beaucoup plus clair de parler du Rapport tout court, d’employer le pronom il pour s’y référer. De plus, il ne faut pas oublier qu’un rapport peut être une étude, un document, etc. Encore une fois, si le contexte est clair, on peut employer ces synonymes. Le résultat en vaut la peine : votre rapport peut être désigné des cinq manières suivantes : le Rapport sur l’avancement du français, le Rapport, il, le document ou l’étude, et, finalement, les auteurs ou les spécialistes ou les linguistes. En fin de compte, nul besoin de sigle.

J’ai longtemps traduit des textes administratifs fédéraux et je m’employais à réduire le plus possible le nombre de sigles. Mes textes en français étaient beaucoup plus lisibles que l’original anglais, toujours encombré de sigles énigmatiques et souvent jamais explicités par-dessus le marché.

Un dernier conseil. Pourquoi attribuer un sigle pour une organisation, un groupe, un document duquel il ne sera plus question par la suite?

Bien entendu, il ne s’agit pas d’éliminer tous les sigles, car ils ont parfois leur utilité, et surtout pas ceux qui font partie de la langue courante, comme la FTQ, la CAQ et autres TVA.

 

 

Problématique

Entendu la semaine dernière de la bouche d’un policier : «Nous devons adresser cette problématique.» S’attaquer à ce problème, peut-être?

L’abus du mot problématique est pour le moins… problématique. De nos jours, les divers intervenants et porte-parole de tout acabit cherchent à raffiner leur discours, mais sans toujours vérifier le sens véritable des mots. On aime parler chic et problématique est devenu un mot qui passe bien, voire qui impressionne.

Qu’en est-il de ce mot? Une problématique est un ensemble de problèmes; il s’agit donc d’une situation complexe. On pourra par exemple parler de la problématique des changements climatiques ou du terrorisme. Pour le reste, il faudra s’en tenir au mot problème, trop simple pour certains, qui préfèrent l’élever en problématique, ou encore le déguiser en parlant de… défi.

Soulignons en terminant que problématique est aussi un adjectif qui peut signifier «qui est douteux» ou encore «qui pose problème».

L’abus du mot problématique est en effet problématique.

Législation

Il est très courant dans les médias d’employer législation comme un parfait synonyme de loi. Pourtant les journalistes font fausse route.

Avouons qu’il est facile de tomber dans le piège, puisque, encore une fois l’anglais, a un champ sémantique plus vaste que le français pour certains mots. C’est le cas pour legislation, qui peut désigner une loi en particulier.

En français, la législation est l’ensemble des lois d’un pays. Par extension, une législation peut être un ensemble de plusieurs lois dans un domaine précis.

Il ne saurait donc être question d’une loi en particulier.

On pourrait par exemple parler de la législation en environnement, étant entendu qu’il existe plusieurs lois dans ce domaine.

Il est encore plus erroné de parler d’une législation pour un projet de loi déposé au parlement. En effet, un projet de loi n’est pas une loi, puisqu’il n’a pas encore été approuvé par les députés, ni sanctionné par le chef d’État. Bien entendu, il est encore plus absurde de le qualifier de législation.

De l’Afrique

L’Afrique est surnommée « le Continent noir » (avec ou sans majuscule initiale) pour des raisons qui n’échappent à personne. Autre surnom moins connu : « le berceau de l’humanité », car les historiens estiment que la race humaine a pris son essor en Afrique.

Le continent africain est subdivisé en États et en régions. À ce sujet, des mises en garde s’imposent, car les pièges sont nombreux.

Afrique australe et Afrique du Sud

 Les deux expressions se ressemblent beaucoup en anglais et on peut les confondre aisément. Southern Africa désigne une région appelée Afrique australe en français, tandis que South Africa désigne un pays. Le langagier cherchant une définition précise d’Afrique australe dans les dictionnaires habituels sera encore une fois déçu et devra s’en remettre… à Internet. Bien entendu, les définitions varieront sensiblement d’un site à l’autre. Mais, grosso modo, la région regroupe les États suivants : Afrique du Sud, Angola, Comores, Lesotho, Madagascar, Maurice, Botswana, Swaziland, Mozambique et Namibie.

Les régions africaines non définies

Outre l’Afrique australe, l’usage a donné ses lettres de créances à deux expressions absolument introuvables dans les dictionnaires courants, même si elles sont fréquemment employées!

Prenons l’Afrique équatoriale. Tant le Petit Larousse que le Robert des noms propres ne répertorient pas cette expression. Il faut se rabattre sur le nom commun équatorial : relatif à l’équateur (on s’en doutait un peu); situé à l’équateur. Il faut donc en conclure que l’Afrique équatoriale comprend les États traversés par la ligne de l’équateur, soit : le Gabon, le Congo, la République démocratique du Congo, l’Ouganda, le Kenya et la Somalie. Mais qu’en est-il de la Guinée équatoriale? Son nom n’est-il pas assez explicite? Certes, mais le pays est situé juste au nord de l’équateur… Troublant n’est-ce pas?

Peut-être l’Afrique équatoriale comprend-elle finalement tous les États environnants de l’équateur, ce qui permettrait d’inclure la Guinée équatoriale, mais aussi d’autres pays, dont l’île de Sao-Tomé-et-Principe.

Ne serait-il pas pratique que Larousse et Robert se décident à donner une définition de ce terme? D’autant plus que l’expression désuète Afrique-Équatoriale française fait toujours partie du corpus?

La situation n’est pas plus claire en ce qui a trait à l’Afrique subsaharienne. Il faut encore consulter les pages des noms communs pour arriver à une solution. Ainsi, le Larousse de 1993 Larousse définit subsaharien comme suit : « Proche du Sahara », ce qui n’est pas très clair, car on pourrait penser que ce sont les pays limitrophes du grand désert qui sont visés. En outre, comment définir la proximité dans ce cas précis? Heureusement, le Larousse a rectifié le tir, pour ne pas créer une tempête de sable dans un verre d’eau. Nouvelle définition : « Relatif à l’Afrique située au sud du Sahara. » Il ne s’agit donc plus de pays proche du Sahara, mais de tous ceux situés au sud. À croire que, depuis 1993, l’Afrique subsaharienne a vu son tour de taille augmenter…

Quant au Robert, il dit bien : « Relatif aux régions situées au sud du Sahara. » Le plus curieux, c’est que le terme subsaharien n’est apparu dans le Robert qu’après 2007, alors qu’il figure depuis belle lurette dans le Larousse.

Le langagier pourrait être tenté d’aller vérifier sur la Grande Toile, mais il pourrait connaître des mésaventures dignes d’Indiana Jones… Par exemple en parcourant Wikipédia qui définit ainsi l’Afrique subsaharienne : « Afrique située au sud du Sahel. » Je vous avais prévenus.

L’Afrique du Nord

 Il n’échappera à personne, j’espère, que l’expression est mal construite. La partie nord de l’Afrique est bien plus vaste que la région que l’on désigne aussi sous le nom de Maghreb. C’est d’ailleurs à ce terme que renvoient les deux grands dictionnaires. Qu’est-ce que le Maghreb? L’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Jadis, il englobait aussi la Libye et la Maurétanie, de sorte que la région répondait plus facilement à la définition que l’on pourrait donner de l’Afrique du Nord. Manquent encore l’Égypte et le Sahara occidental. On n’en sort plus…

Heureusement, il y a le Grand Maghreb qui englobe la Libye, la Maurétanie et le Sahara occidental.

J’ai déjà parlé de la géométrie variable des subdivisions géographiques comportant des points cardinaux (comment définir l’Afrique de l’Est?). Force est de constater qu’il est plus facile de délimiter les frontières de régions dont le nom comporte une forme adjectivale ou un substantif défini dans un grand dictionnaire. L’Afrique subsaharienne en est un bel exemple, parce que les dictionnaires de noms communs sont venus à notre secours.

Les grands disparus

La décolonisation a entraîné la disparition de certains toponymes, comme Léopoldville, devenue Kinshasa, et de Tananarive, appelée maintenant Antananarivo. Le Zaïre, l’ancien Congo belge, a aussi changé de nom : la République démocratique du Congo, ce qui peut créer une certaine confusion avec son voisin… le Congo, ancienne colonie française. Par ailleurs, personne ne pleurera l’ancienne Rhodésie du Sud, qui a pris le nom de Zimbabwe. L’ensemble formé par cet État ainsi que la Rhodésie du Nord et le Nyassaland a éclaté pour donner naissance à la Zambie, au Malawi et au Zimbabwe.

Traduire les noms d’organismes étrangers?

Principes généraux

La question n’est pas facile à trancher et beaucoup sont tentés de laisser les appellations étrangères en anglais, arguant que de toute façon il n’y a aucune traduction française officielle. Ce raisonnement ne tient pas.

Il faut savoir que les noms d’institutions politiques des tous les pays du monde doivent être traduits, pour des raisons de commodité, et ce, même si le français n’est pas langue officielle dans les pays visés.

En effet, il nous serait impossible de comprendre des appellations comme koningin (Pays-Bas), forseti (Islande), malak (Maroc) ou naikaky sori daijin (Japon). À moins d’être polyglotte, comment deviner qu’il s’agit de la reine des Pays-Bas, du président de l’Islande, du roi du Maroc ou encore du premier ministre du Japon?

La situation serait encore plus corsée pour les langues écrites en caractères cyrilliques (russe, grec, etc.), en idéogrammes (chinois, japonais, etc.), et pour celles rédigées dans d’autres alphabets (coréen, géorgien, hindi, etc.).

Il tombe sous le sens qu’il faudra également traduire les noms d’institutions, comme les ambassades, les ministères et les parlements. Dans ce dernier cas, les traductions comme Congrès, Assemblée législative, Chambre des représentants, Sénat, Diète, etc. sont très courantes. D’autres, comme le Congrès national du peuple, le parlement chinois, sont également traduites. On note quelques exceptions, qui restent en langue originale; pensons à la Knesset (Israël), aux Cortes (Espagne), au Storting (Norvège) ou à la Douma (Russie).

 Les États-Unis

Nos voisins du sud nous fournissent un exemple intéressant. La Maison-Blanche, les chambres du Congrès, les départements et certaines institutions connues, comme la Réserve fédérale et l’Agence de protection de l’environnement voient leur nom traduit vers le français. Là encore, ce ne sont pas des traductions officielles, mais elles se sont frayé un chemin dans l’usage.

Petit bémol, toutefois. Beaucoup d’autres restent en anglais : la Food and Drug Administration, la Drug Enforcement Agency et le Surgeon General, par exemple. Pourquoi celles-ci plutôt que celles-là? Voilà le grand mystère de l’usage. Il est donc possible que des appellations françaises cohabitent avec d’autres en anglais.

Comment savoir ce qui est traduit? La Grande Toile nous fournit des réponses, certes, mais il faut être prudent. Il faudra soumettre la traduction proposée en ciblant les sites de publications françaises bien écrites (Le Monde, par exemple) pour déterminer s’il existe une traduction française consacrée pour le nom d’un organisme états-unien. S’il n’en existe pas, rien n’empêche le traducteur de fabriquer une traduction maison, à titre indicatif, et de revenir au terme anglais original par la suite.

Certaines appellations sont mieux connues sous leur sigle anglais, comme la NASA et le FBI. Ces deux organismes sont parfois désignés comme suit : l’agence spatiale américaine et la police fédérale. Ce ne sont cependant pas des traductions consacrées, comme la Chambre des représentants, par exemple. Il faut donc les employer avec circonspection, pour expliciter le sens des deux sigles, entre autres.

Les noms d’organismes étrangers

Il faut être conscient que l’anglais, lui, traduit. Prenons la Swedish International Development Agency. Le nom officiel de cette agence est Styrelsen för Internationellt Utvecklingssamarbete. On pourrait être tenté de garder la traduction anglaise dans un texte français, mais ce serait faire preuve d’asservissement envers la langue de Shakespeare, puisque cette traduction n’a aucune valeur officielle, quand on y pense bien. Alors pourquoi pas l’Agence suédoise de développement international?

Autre exemple : la National Academy of Science of Ukraine. Il est certain que ce n’est pas le nom officiel de l’agence. Alors, puisque l’on a traduit une première fois vers l’anglais, pourquoi ne le ferait-on pas vers le français? Vive l’Académie nationale des sciences de l’Ukraine!

En fait, on pourrait ne pas traduire les noms d’organismes des pays anglophones si, et seulement si, ces noms sont utilisés couramment dans d’autres langues que l’anglais et que l’éventuelle traduction en français pourrait paraître inusitée. Autrement, il faut traduire.

On pourrait imaginer quelques exceptions à ce principe. Prenons les noms des lignes aériennes, comme Japan Airlines. Il serait peu pratique de voir cette appellation énoncée en espagnol à Madrid, en arabe à Tunis, etc. Le nom anglais fait figure de raison sociale à l’échelle internationale, là encore pour des raisons de commodité.

En conclusion : garder en tête qu’il faut autant que possible traduire les noms d’organismes étrangers.

Les mêmes principes s’appliquent pour les noms d’universités. On lira avec intérêt l’article que j’ai fait paraître en 2001 dans L’Actualité langagière.