Frivole

La frivolité n’a jamais eu bonne presse. Lorsqu’il est question d’une personne frivole, on peut penser à Don Juan, à certaines vedettes du cinéma qui aiment batifoler ou encore au sinistre moine Raspoutine, dont l’appétit sexuel était paraît-il dévorant.

La frivolité, c’est le fait d’adopter un ton léger, qui manque de sérieux. Une personne frivole manque de constance. Le Larousse nous donne quelques synonymes : superficiel, insignifiant, puéril. Une personne qui a un goût pour les choses vaines et futiles pourrait être qualifiée de volage ou d’inconstante.

Un terme aussi éthéré s’emploie mal lorsqu’il qualifie une poursuite judiciaire dont l’objet n’est pas sérieux ou pire, mal intentionné.

L’expression anglaise frivolous claim est parfois rendue par demande frivole. Cette traduction me paraît douteuse, si l’on se reporte à la définition de frivole en français. Toutefois, cette condamnation mérite d’être nuancée, car le Trésor de la langue française précise : « Qui ne repose sur rien de solide ni de sérieux. », mais pour qualifier une idée, un prétexte, une raison.

Cependant, il convient de se montrer plus prudent lorsque nous entrons dans le domaine juridique. Une frivolous action serait une poursuite intentée sans fondement. Elle est mal fondée. Lorsqu’il y a intention de nuisance, on pourrait la qualifier d’abusive, voire de vexatoire. Mais certains juristes contestent cette traduction, qui, selon eux, ratisse plus large que le sens habituellement attribué au frivolous anglais.

La notion de frivolité est surtout employée dans le domaine de la procédure. Elle figure dans les Règles des Cours fédérales et dans le Code de procédure civile du Québec.

Une demande frivole serait dénuée de bien-fondé. Quant à futile, il serait mieux employé s’il s’agit d’un argument, par exemple s’il n’a pas d’importance par rapport au sujet.

À noter que le Centre de traduction et de terminologie juridique de Moncton atteste l’emploi de frivole dans son dictionnaire Juriterm. Comme le signale Geneviève Chênevert, jurilinguiste à la Chambre des communes du Parlement du Canada :

Ainsi, la notion de « frivolous » renvoie à quelque chose qui manque de fondement, mais aussi de sérieux. Il s’agit en quelque sorte d’un mélange de mauvaise foi et d’absence de fondement.

Dans le Dictionnaire de droit canadien, on donne la même définition pour frivole et futile. Voici comment l’ouvrage définit frivole :

Se dit d’une action ou d’une procédure qui n’est pas sérieuse, qui ne repose sur aucun fondement juridique. »

Tout cela pour dire que frivole s’est immiscé un peu partout dans le vocabulaire juridique, et ce même à la Cour suprême.

L’expression semble donc incrustée dans l’usage. Toutefois, une citation du Parlement du Canada indique que l’on peut traduire autrement :

Le tribunal, qui a été créé pour examiner ces questions, peut refuser d’étudier toute demande qu’il estime futile ou vexatoire (frivolous or vexatious).

Voyons voir comment le Dictionnaire de droit québécois et canadien d’Hubert Reid définit le terme en l’objet : « Se dit d’une action ou d’une procédure qui n’est pas sérieuse, qui ne repose sur aucun fondement juridique ».

Au fond, ne serait-il pas plus simple de dire qu’une demande manque de sérieux quand elle est manifestement non fondée ? L’emploi de frivole semble relever davantage d’un asservissement à l’anglais que de l’utilisation d’un terme pertinent.

L’auteur tient à remercier Geneviève Chênevert ainsi que Sara Tasset pour leur apport précieux à la rédaction de cet article.

Agressif

Lorsque vous achetez une nouvelle voiture, rien de plus agaçant que d’avoir affaire à un vendeur agressif. Non, le vendeur n’est pas en train de vous enguirlander, ni de vous insulter. Il se fait tout simplement insistant en essayant de vous manipuler par divers moyens : votre bolide coûtera plus cher l’an prochain ; il vous va comme un gant ; il va durer longtemps ; c’est le meilleur en ville, etc.

Bien sûr, ce genre d’attitude n’est pas de l’agressivité à proprement parler. Mais c’est souvent le client qui le devient à force de subir les pressions d’un représentant qui a des objectifs mensuels de vente à atteindre.

On a tout de suite compris que le terme agressif vient de l’anglais. Dans notre langue, on dira persuasif, dynamique, énergique, convaincu, etc.

Il y a longtemps, l’un des représentants de cette espèce m’a dit, après la négociation, qu’il allait en référer à son directeur (il ne s’est pas exprimé de cette manière…) pour voir s’il allait être agressif. Dans ce cas, il fallait comprendre compétitif. Bref allait-il m’offrir le prix que j’avais négocié ? Donc, serait-il audacieux, ouvert à une entente ?

En français, est agressive une personne qui se veut menaçante, une personne qui fait peur. En aucun cas n’est-il possible d’atténuer le sens de ce mot, comme on le fait en anglais, pour en faire une qualité.

L’achat de ma dernière voiture m’a permis de constater que l’approche d’une jeune vendeuse était bien plus agréable. Elle était dynamique et persuasive à sa façon. « Ce n’est pas à moi de vous dire d’acheter la voiture. Vous êtes assez grand pour savoir si elle vous convient ou non. Moi j’essaie de vous montrer toutes les qualités de l’auto. »

Le but demeure de vendre la voiture, mais on peut être convaincant sans être insistant. Souhaitons que cette jeune dame soit contagieuse.

Vocal

Les Franco-Ontariens devraient être plus « vocaux » pour défendre leurs intérêts. Commentaire entendu à la suite de l’annonce des difficultés financières auxquelles est confronté le groupe de presse propriétaire du journal LeDroit d’Ottawa.

Pas besoin d’être un ténor de la langue pour reconnaitre le vocal anglais dont le sens précis est de se faire entendre.

De nos jours, les groupes « vocaux » se multiplient dans tout le spectre des idées politiques. Les débats respectueux se raréfient comme l’air au sommet de l’Everest. L’hebdomadaire britannique The Economist rapportait que sur les campus américains 61 pour 100 des étudiants et étudiantes disaient que le climat universitaire empêchait la libre-expression des opinions. Plus d’un tiers des universitaires trouvaient d’ailleurs légitime qu’on fasse taire certaines personnes dont les vues sont considérées racistes, homophobes, etc. Et dix pour cent estimaient que le recours à la violence pour les faire taire était justifié…

Les radicaux ne logent pas uniquement à l’enseigne d’une certaine gauche bien-pensante. Les populistes de droite sont tout aussi « vocaux » quand ils parlent de l’immigration, de l’éducation sexuelle …

Comme on le voit, le vocal anglais est bien pratique… Comment qualifier tous ces groupes qui mènent grand train? Bien sûr, ils sont remuants, virulents, agressifs, etc.

On peut recourir à une périphrase pouvant être modulée selon le contexte :

Ces groupes s’agitent beaucoup. Ils font beaucoup de bruit. Ils se font entendre sans cesse. Ils protestent avec insistance.

Dans un registre plus marqué :

Ils sont agressifs, vociférants, intimidants, véhéments.

Mais le terme à l’étude n’a pas nécessairement cette coloration entachée d’agressivité. En témoigne cet exemple puisé au Parlement du Canada.

Sadly, I know the government is very vocal about what is has done for seniors…

Malheureusement, je sais que le gouvernement n’arrête pas de se vanter de ce qu’il a fait pour nos aînés…

Au Parlement européen, une opposition « vocale » est une opposition qui agit avec vivacité.

Comme on le voit, le vocal anglais ratisse tous les registres, passant du soprano au baryton. Le français, lui, est moins imagé et recourt à des termes moins musicaux, poussant la note jusqu’à interpréter la périphrase.

Une petite musique de nuit, quoi.

Stop

Traduire pour survivre, voilà notre devise officieuse au Canada. Ce réflexe de tout dire en français peut provoquer des situations incompréhensibles pour un étranger, des situations inconcevables en Europe ou en Afrique par exemple.

Voilà déjà quelques décennies, le Québec a été le théâtre d’une controverse pour le moins surprenante. Dans la foulée de l’adoption d’une loi fondamentale, la Charte de la langue française, en 1977, les Québécois en sont venus à se questionner sur la pertinence du mot stop.

Bien entendu, cet emprunt à l’anglais est intégré depuis belle lurette (1792) au corpus français et peu de gens songeraient à le remettre en question. Maupassant l’utilisait, tout comme Jules Romains. Il a généré le verbe stopper et le substantif autostop.

Au Québec, c’est le panneau d’arrêt qui était au cœur du litige. Le mot stop a été traduit par arrêt, ce qui est correct sur le plan sémantique. Une voiture qui stoppe à une intersection fait bel et bien un arrêt. Baptiser le panneau en question arrêt pouvait très bien se défendre.

L’ennui dans tout cela était que le panneau d’arrêt s’appelait stop non seulement dans le monde anglo-saxon, mais aussi en France et dans bien d’autres pays dans le monde, dont l’anglais n’était pas la langue officielle. Autrement dit, le stop avait acquis un caractère universel qui aurait justifié l’appellation anglaise même au Québec. D’ailleurs le mot en question figure dans le Trésor de la langue française : « Panneau de signalisation imposant un arrêt obligatoire au véhicule. »

Nul doute que les panneaux affichant le mot arrêt, et dans certains cas la double appellation arrêt/stop, ne manquaient pas d’étonner bien des visiteurs. Ces panneaux étaient officiellement bilingues français/anglais. Depuis l’adoption de la Charte de la langue française, les panneaux affichent uniquement le mot arrêt.

Certains soutiennent qu’il s’agit d’un purisme excessif, puisque stop est très répandu. Toutefois, il convient d’observer que des pays hispanophones utilisent l’appellation alto sur les mêmes panneaux.

Je me souviens avoir rencontré un Allemand en Europe qui m’avait interpellé à ce sujet. Il trouvait franchement ridicule d’afficher arrêt quand tout le monde disait stop. Ce brave homme n’avait aucune idée de ce que c’est de vivre en milieu massivement anglophone et d’essayer de surnager pour ne pas se faire assimiler.

Car voilà le nœud du problème. La situation précaire du français en Amérique peut provoquer des craintes excessives. Facile d’en rire de l’extérieur.

L’informatique en anglais

L’informatique est un domaine de pointe et, en tant que tel, il est envahi par les anglicismes. Ce qui dans une certaine mesure est compréhensible, mais pas nécessairement acceptable.

Fascinés par l’anglais, nos amis européens ne cherchent plus à traduire, comme je l’ai souvent dénoncé dans mes billets. On peut certes rappeler que le français s’est jadis nourri de centaines de mots italiens, allemands ou néerlandais et qu’il n’en est pas mort. Toutefois, il est troublant de constater que l’immense majorité des termes utilisés en informatique sont anglais. Les efforts de traduction semblent vains et dérisoires.

De nos jours, des mots comme logiciel, ordinateur ne seraient plus créés. On se gargariserait de software et de computer. Logiciel et ordinateur seraient considérés comme des inventions farfelues du Québec, cette contrée bizarre qui s’acharne à tout traduire.

Soyons honnête, cependant, il est peu probable que computer se serait installé dans la langue française… Est-ce qu’une pute compute ou pas ? Grande question.

À présent, petit tour d’horizon.

Anglicismes ayant droit de cité au Québec et au Canada français

Vous diffusez un document électronique sur le Web (anglicisme) ? On parlera plus souvent d’un podcast que d’une baladodiffusion. Cette traduction est pourtant expressive.

Vous postez un tweet et voulez qu’il soit lu ? Bonne idée alors de lui attribuer un hashtag, c’est-à-dire un mot-clé. Vous avez donc affiché un post, vous avez posté quelque chose. Le micro-billet était un tweet, anglicisme impossible à rattraper parce que très spécifique. Il a engendré le verbe tweeter et le très joli twittosphère.

Quand vous naviguez dans Internet, vous accéder à des sites qui plantent des cookies comme des choux. Ces choux aigre doux sont en fait de mouchards. Mais qui utilise ce mot ? Et ces mouchards peuvent se muer en spyware, c’est-à-dire des espiogiciels, des logiciels espions.

Les formulaires en ligne sont une source inépuisable de frustration. Un champ non rempli, une date indiquée de la mauvaise façon et tout est bloqué. On vous demande de créer un mot de passe sans vous donner les paramètres. Autre échec. On vous oblige ensuite à cliquer sur des images contenant des feux de circulation pour prouver que vous n’êtes pas un robot. Certes vous n’en êtes pas un et vous obéissez, mais le système refuse vos réponses exactes… Ce genre de mésaventure n’est pas rare.

Il y a un bogue dans le formulaire. Ce mot est orthographié bug en Europe.

En fin de compte, vous téléchargez (et non downloadez) le formulaire pour le scanner. On pourrait dire numériser et cette traduction se voit parfois, mais force est de constater que scanner a la cote.

Anglicismes traduits au Québec et au Canada français

Si vous créez un site Web, vous en êtes le webmestre, et non le webmaster. Vous pourriez indiquer votre adresse courriel, mot-valise pour courrier électronique. Il est malheureux de voir les Européens s’entêter à parler d’e-mail ; encore plus triste de voir le désolant mailer. Courriel est un si joli mot, mais il a un défaut : il ne sonne pas anglais.

Certains lecteurs hésiteront à donner leur adresse courriel, car ils pourraient ensuite être inondés de spam, un bel américanisme qui rappelle cette pâte de viande qu’on étendait généreusement sur du pain. Ce qu’on appelle au Québec du pourriel.

Le suffixe ciel se voit dans quelques traductions : freewaregratuiciel, sharewarepartagiciel.

Dans votre site web, vous pourrez demander à vos lecteurs de s’abonner à votre bulletin électronique, une newsletter en Europe. Voilà un bel exemple d’anglicisme tout à fait inutile.

Et il y a le clavardage, autre belle création pour rendre l’ineffable chat. L’apparition de cet anglicisme m’agace toujours parce qu’il est inusité ici. J’ai toujours l’impression qu’on parle de l’animal et dois marquer une pause… pour retomber sur mes pattes de francophone acharné.

Smartphone

Un dernier anglicisme que l’on voit rarement chez nous est smartphone. Nous avons la traduction bancale téléphone intelligent qui est en quelque sorte un calque de l’anglais. On parle aussi de téléphone cellulaire. En abrégé : cellulaire, ou encore cell

En France, on a suggéré ordiphone, qui rend très bien le sens. Ce que nous appelons encore un téléphone n’en est plus vraiment un. À moins de pratiquer certains métiers dans lesquels les coups de fil sont fréquents, force est de reconnaître que le smartphone est d’abord et avant tout un ordinateur de poche. Une sorte de couteau suisse qui nous permet de filmer, photographier, surfer sur le Net, faire des calculs, nous éclairer, etc.

Mais il est évident qu’ordiphone ne passera jamais… Même au Québec on ne l’utilise pas. Pas plus que smartphone d’ailleurs.

On a proposé en Europe terminal mobile, mobile multifonction. Pas très accrocheur. On comprend que les Européens ont raccroché et ne veulent plus décrocher de leur smartphone.

Consensus

Le mot consensus est très populaire. Il y a des consensus partout et à force d’en entendre parler on finit par oublier la définition exacte de ce terme.

Accord d’une forte majorité de l’opinion publique.

Voilà ce que nous dit Le Petit Robert.

Mais rédacteurs et rédactrices l’entendent-ils de cette oreille?

Si on relit la définition, il n’échappera à personne que l’expression large consensus est quelque peu redondante. Un peu comme une première priorité…

Ce qui amène la question suivante : un vaste consensus est-il lui aussi un pléonasme?

D’après les traductions aux parlements canadiens et européens, il ne semble pas. Les expressions a wide, a broad, a widespread consensus étaient rendues par un vaste consensus. Je pense que c’est discutable.

Apparemment, on peut calibrer nos consensus… Un fort consensus est la traduction de strong consensus. Là encore je tique. Il me semble que si, par définition, un consensus représente une forte majorité, il devient exagéré de préciser qu’il était fort. À moins qu’il ne soit plus fort que fort?

Quant à nous amuser ainsi, poursuivons… Je ne pensais pas trouver un consensus unanime dans les textes parlementaires, et pourtant… J’ai retracé l’expression dans les textes parlementaires canadiens et européens, ainsi que dans quelques officines fédérales canadiennes. Je dois dire que j’en perds mon latin.

Autre spécimen : le consensus commun, déclaré pléonasmique par l’Office québécois de la langue française. Un accord entre plusieurs personnes est forcément commun, précise l’Office, qui propose aussi consensus général comme solution possible.

Après avoir obtenu un consensus général chez ses conseillers municipaux, le maire a présenté son plan d’aménagement à la population.

Tous ces exemples me donnent à penser qu’il n’y a guère de consensus chez les francophones sur la portée de cette expression. À l’instar d’impact et d’historique, elle est peut-être victime de sa trop grande popularité.

Les vins de France ou de la France?

Question que tout langagier ou langagière finit par se poser un jour. L’un est plus concis, l’autre plus élégant. Ont-ils la même valeur ?

Commençons par le commencement : on s’entend pour dire que « Les vins de France » et « Les vins de la France » veulent dire exactement la même chose. Il pourrait donc s’agir d’une simple question stylistique.

Dans ce contexte, il se trouvera toujours une personne plus puriste pour favoriser « Les vins de la France » Une phrase qui parait plus complète et a plus de panache. En outre, ce dernier énoncé semble converger vers son pendant masculin, « Les exportations du Nicaragua. » Expression qui cache l’article le dans le partitif du. Les exportations de le Nicaragua.

Dans la vie courante, on pratique l’élision depuis très longtemps. On parle des vases de Chine, par exemple, et personne ne s’offusque de cette formulation. Le café de Colombie, l’ambassade de Turquie sont d’autres exemples.

Dire « Le café de la Colombie » ou « L’ambassade de la Turquie » serait correct et, d’après Marie-Éva De Villers, auteure du Multidictionnaire, cette formulation serait plus relevée. Ça se défend.

À croire que l’élision peut se faire sans aucune conséquence. Erreur : ce serait présumer que le français est toujours cohérent ; or il ne l’est pas.

Alors « Les vins de France », « Le café de Colombie », « Les déserts d’Afrique ». oui. Mais l’élision nous mène vers des sentiers plus rocailleux. Considérons les exemples suivants :

« Le riz de Thaïlande », « Les merveilles d’Inde », « La diversité ethnique de Bosnie »… oups ! Ça grince. Ne serait-on pas porté à dire : « Le riz de la Thaïlande », « Les merveilles de l’Inde », « La diversité ethnique de la Bosnie. » ?

Revenons à l’Empire du Milieu : On achète un vase de Chine et on analyse la politique de la Chine ; « La politique de Chine » parait un peu sec, n’est-ce pas ?

Je soumets donc aux lecteurs ma petite interprétation de la chose. La forme plus courte, avec élision, semble souvent désigner une chose typique d’un pays donné. Un vin de France peut être considéré comme un type de vin tout comme un vase de Chine est propre aux Chinois. Parler de la politique de la Chine ou de la France est peut-être plus général…

Conclusion

Nous nous enfonçons dans le cloaque de l’usage toujours difficile à cerner. Comme vous le voyez, votre question n’est pas aussi simple qu’elle le parait. S’il est clair au départ que les formes avec ou sans élision de l’article ont un sens semblable, il apparait rapidement que certaines formes sans article ne sont pas passées dans l’usage. Elles étonnent.

Le rédacteur et le traducteur devront consulter les oracles de la Grande Toile pour tenter de cerner cette anguille qu’on appelle l’usage. En cas de doute, privilégier la forme plus longue avec l’article.

Hongkong

Hong-Kong, Hongkong ou Hong Kong sans trait d’union? À moins d’utiliser une autre appellation chinoise : Xianggang.

Le nom de cette région administrative spéciale parait tout simple et il n’y a que des langagiers tordus comme l’auteur de ces lignes pour se poser ce genre de question. Des chinoiseries, quoi.

Le territoire chinois est éclaté. La Chine continentale est souvent appelée République populaire de Chine ; Taîwan, autrefois Formose, surnommée le Taipei chinois, nom abominable pour éviter de froisser les autorités de Pékin. Et n’oublions pas Macao, lui aussi rétrocédée à la Chine, en 1999.

Quant à Hongkong, il s’agit d’une île avec quelques territoires sur le continent. Une plaque tournante pour le commerce extérieur qui jouit d’un régime démocratique hérité des anciens colonisateurs britanniques. Lors de la rétrocession, en 1997, il a été convenu que son système politique et économique demeurerait distinct pendant 50 ans, soit jusqu’en 2047.

Les évènements récents donnent à penser que les mandarins communistes ont décidé d’accélérer la transition vers l’intégration complète, ce qui augure très mal pour les Hongkongais.

Revenons au volet linguistique.

On a longtemps écrit Hong Kong. Fallait-il l’écrire Hong-Kong ? L’utilisation du trait d’union est un domaine particulièrement… chinois de l’orthographe du français. Au fil des siècles, l’usage a considérablement varié. On peut penser à un mot comme Moyen-Âge, écrit avec ou sans majuscule, avec ou sans trait d’union. Les variations donnent le vertige.

Le Larousse 1934 légué par ma mère écrivait Hong-Kong. Par la suite la graphie Hong Kong s’est imposée, marquant l’émancipation du toujours énigmatique trait d’union. De nos jours, tant Le Petit Robert que Le Petit Larousse proposent l’orthographe épurée Hongkong.

Cette fusion n’a rien d’inusité dans la mesure où le Viêt-Nam d’antan s’écrit maintenant Vietnam.

Le nom des habitants ne pose plus tellement de problèmes non plus puisque la graphie intégrée amène tout naturellement Hongkongais.

Ceux qui s’intéressent à la Chine liront avec intérêt l’article sur Pékin, souvent appelée Beijing.

Écosystème

On entend par écosystème un milieu défini à l’intérieur duquel des organismes vivants (animaux et végétaux) interagissent avec la matière inerte dans une relation d’étroite interdépendance pour former une unité écologique.

Cette définition de l’Encyclopédie canadienne ne saurait être plus claire. Mais force est de constater que le mot écosystème a pris son envol pour visiter d’autres cieux que ceux de la biologie.

Le mot a tout d’abord essaimé vers le monde informatique. Un ensemble d’appareils électroniques reliés entre eux devient un écosystème. Par exemple, on parle souvent de l’iPhone, de l’iPad et d’un ordinateur Macintosh qui forment un écosystème. L’écosystème d’Apple, dit-on. Vous entrez un rendez-vous dans votre planificateur sur votre téléphone et il est inscrit sur votre Mac.

Nous avons donc un écosystème digital ou numérique, si on veut éviter cet anglicisme populaire en Europe. Olivier Philippot le définit ainsi :

Un ensemble d’entités qui interagissent et collaborent entre elles dans un environnement technologique durablement pérenne et stable.

Philippot donne comme exemple les fabricants de matériel photographique Nikon et Canon qui s’arrangeaient pour que les objectifs soient utilisables uniquement sur des boitiers Reflex. On peut dire que leur technique a fait recette…

Mais la notion a fertilisé d’autres fleurs. Ainsi parle-t-on aussi d’écosystème d’affaires que certains appellent un écosystème d’entreprises.

Un mémoire de maîtrise présenté à l’Université du Québec à Montréal s’intitule L’écosystème d’une firme : une stratégie de gestion de l’innovation ouverte. Une recherche plus poussée sur la Grande Toile permet de découvrir d’autres notions concomitantes, comme écosystème d’innovation, écosystème des compétences.

Il fallait s’y attendre, écosystème a fini par coloniser d’autres contrées, et la liste n’en finit plus de s’allonger. Pensons aux médias. La concentration de la presse amène la notion d’écosystème des médias. Un écosystème menacé, comme bien d’autres, il faut bien l’avouer.

Le regroupement de certains médias au sein de conglomérats a eu de nombreuses répercussions, notamment l’intégration de certaines fonctions pour permettre aux entreprises de réaliser des économies d’échelle.

Le mot écosystème a probablement de beaux jours devant lui parce qu’il est évocateur… et touche l’écologie, un sujet majeur de préoccupation. Nul doute que les médias et les organisations diverses continueront de le propager.

We are tennis

Tel est le slogan inscrit sur le t-shirt porté par les chasseurs de balles du tournoi de Roland-Garros, à Paris. Un slogan qui rappelle celui de la Ville de Paris pour les Jeux olympiques de 2024 : Made for Sharing. Inscrit en toutes lettres sur la tour Eiffel.

L’anglicisation de la France n’a rien de nouveau et je l’ai dénoncée maintes fois dans ce blogue. Cette fois-ci, il y a des facteurs atténuants.

Passons sur l’accent épouvantable en anglais des dignitaires français lors de la remise des trophées; passons aussi sur des anglicismes agaçants comme tie-break (bris d’égalité) et débreaker, invention franco-française pour désigner le bris d’un bris d’égalité de l’adversaire. Vous me suivez?

Le fait est que l’anglais est la lingua franca du tennis, que l’on aime cela ou pas. C’est dans cet idiome que l’on communique dans les grands tournois internationaux, que ce soit à Shanghai ou à Rome.

Mais j’ai quand même remarqué que les arbitres de diverses nationalités donnaient le pointage en français – avec un bel accent, parfois.

Mais force est de constater que la tennisphère est anglophone. On peut s’offusquer que des joueurs français comme Alizé Cornet, Benoit Paire, Kristina Mladenovich twittent principalement en anglais. Mais c’est exactement ce que font Angelique Kerber, Petra Kvitova, Dominic Thiem et Stan Wawrinka.

Pour un Québécois, il est facile de se moquer des Français pour ce supplice qu’est la prononciation de l’anglais. Nos cousins seront réconfortés d’entendre la joueuse roumaine Simona Halep…

Mais il ne faut pas croire que tous les joueurs de tennis s’en tiennent à l’anglais comme deuxième langue. La foule de Montréal était surprise d’entendre Serena Williams parler français, tout comme Nolan Djokovic d’ailleurs. Ce dernier a d’ailleurs eu quelques difficultés avec l’accent québécois de l’intervieweuse – on se demande bien pourquoi…

Le grand Serbe parlerait aussi une multitude d’autres langues, dont l’allemand, le tchèque et l’italien. Et l’italien est une langue que parle également Venus Williams.

Comme on le voit, le tennis, cette invention française (voir mon article à ce sujet), est non seulement devenu international mais polyglotte.