Author Archives: Andre Racicot

London, Ontario

L’un des nombreux indices montrant que les Québécois et francophones du Canada parlent en français mais pensent trop souvent en anglais est cette précision inutile pour la ville ontarienne de London. Pensons-y bien. La confusion entre la capitale britannique et cette ville n’existe qu’en anglais, car, dans notre langue, elles sont désignées par deux noms distincts : Londres et London.

Certains feront valoir qu’il est commode de préciser le nom de la province, parce qu’il n’est pas clair pour tous que London est située en Ontario. Peut-être, mais il faut alors se demander si on ferait la même chose avec Peterborough, Niagara Falls, St. Catharines ou Thunder Bay ou Toronto, quant à y être. Cela ne me semble pas si clair.

En tout cas, il faudrait se poser la question avant d’écrire systématiquement London, Ontario.

Coupures budgétaires

S’il est une expression qui a la tête dure, c’est bien coupures budgétaires. Voilà un bel exemple d’impropriété, car, en français, une coupure n’est rien d’autre qu’une blessure, une interruption de courant ou encore un article découpé. Pas une diminution de budget ou de personnel.

Le gouvernement veut mettre de l’ordre dans les finances publiques, alors il réduit les budgets, supprime des postes, sabre dans les programmes. On peut aussi dire que le gouvernement tranche dans le vif, qu’il révise les budgets à la baisse, quand il ne les ampute pas.

Comme on le voit, il est facile de supprimer le verbe couper quand on veut vraiment s’en donner la peine et éviter de continuellement paraphraser l’anglais.

Ceux qui s’opposent aux politiques gouvernementales pourront parler  de véritable saignée dans les services publics, et non de coupures sévères.

On hésite à employer le mot coupe, qui, lui, est pourtant bien français. Deux expressions ressortent : coupe sombre et coupe claire. Il est d’ailleurs facile de les confondre. Une coupe sombre est, selon le Robert, une «opération qui consiste à n’enlever qu’une partie des arbres pour permettre l’ensemencement de nouveaux arbres». Une coupe claire, elle, éclaircit la coupe sombre pour donner plus de lumière aux jeunes arbres. Elle est donc plus draconienne.

Quant à ceux qui veulent éviter à tout prix le mot coupe parce qu’il ressemble trop à l’anglais, ils pourront toujours parler de réductions, de compressions, de diminutions.

Le verbe couper est plus délicat, car si on effectue des coupes il devient logique de dire que l’on coupe dans le personnel. Pourtant, on peut facilement éviter ce calque en recourant à des expressions idiomatiques. Par exemple, on ne coupe pas le personnel, on le réduit, on le comprime, voire on le supprime; on ne coupe pas dans les dépenses, on les réduit, on les comprime, on rogne dans les dépenses.

Pas si compliqué que cela de parler français quand on le veut bien.

 

Washington (DC)

Il semble aller de soi d’inscrire la sempiternelle mention DC après la ville de Washington, puisque c’est ce que nous voyons continuellement, mais il faudrait peut-être se demander s’il est vraiment utile de le faire. En effet, si je vous dis que je pars pour Washington demain, personne ne va se poser de question : il est évident que je m’en vais visiter la capitale états-unienne. Si je me dirigeais vers l’État de Washington, il va sans dire que je le préciserais. En fait, cette habitude de toujours indiquer le DC vient de l’anglais et ce qui est superflu en français est tout aussi inutile en anglais, du moins la plupart du temps.

Nos voisins du Sud ont pris l’habitude de mentionner l’État avec la ville, même dans les cas où cela va de soi : Détroit, Michigan, Los Angeles Californie et, le nec plus ultra, New York, New York.  Dans certains cas, il peut cependant être justifié de préciser l’État, notamment pour les villes dont le nom n’est pas unique, par exemple Salem, Massachusetts, pour ne pas la confondre avec son homonyme en Orégon. Bien d’autres noms, comme Rome ou Spingfield existent en effet dans plusieurs États.

Autrement, allons-y pour Washington tout court.

Académique

Le Canada est rempli d’académiciens, le saviez-vous? C’est en tout cas ce qu’il faut déduire, si l’on en juge par le nombre de fois que le mot académique se pointe le nez dans les écrits portant sur le monde de l’enseignement.

N’en jetez plus, la cour est pleine : formation académique, année académique, dossier académique, etc.

Pourtant, le terme en question désigne tout ce qui a rapport à une académie, notamment l’Académie française. Il faut donc considérer son usage abusif, à moins que nos universités et collèges ne soient tous devenus des académies, ce dont je doute.

On pourra objecter qu’on décerne en France les palmes académiques, une distinction qui récompense les services rendus à l’université. Il faut toutefois être conscient que nos cousins d’outre-mer emploient le mot académie dans un sens bien particulier, qui n’a pas cours chez nous : circonscription de l’enseignement.

Il est donc clair qu’académique, bien qu’employé aussi en Belgique et en Suisse, ne convient pas. Les adjectifs scolaire, collégial et universitaire suffiront à la tâche.

Et il ne s’agit pas d’un débat académique théorique.  D’ailleurs, la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française présente un article intéressant sur la question.

Faire la différence

L’expression faire la différence envahit le discours public, pour ne pas dire qu’elle s’impose carrément. À l’instar de tous ces leitmotivs répercutés par les porte-parole, les journalistes et rédacteurs de tout acabit, elle est un calque grossier de l’anglais.

Comme le signalent si bien les Clefs du français pratique du Bureau de la traduction : « La personne qui fait la différence, ou fait une différence, entre deux choses « établit une distinction » : Faire la différence entre le bien et le mal. Elle ne fait pas de différence entre eux. On peut lui servir du lapin pour du lièvre, elle ne fera pas la différence. »

L’expression est utilisée dans au moins deux contextes différents.

Le premier et le plus fréquent est de faire pencher la balance, avoir une influence déterminante, avoir pour résultat, tirer son épingle du jeu; se distinguer.

Un exemple dans le monde du sport : La défensive des Alouettes a fait la différence dans le match. On aurait pu dire que la défensive a joué un rôle décisif.

Le deuxième contexte est celui d’un slogan. On invite les contributeurs à Centraide à faire la différence. Avec un peu d’imagination, on aurait pu éviter le calque : À vous de jouer; influez sur le cours des choses; changez les choses; apportez votre contribution; agissez concrètement; votre contribution est importante.

Voici d’autres possibilités glanées dans des traductions du gouvernement fédéral : visez l’excellence; les mots ont tout leur poids; contribuer au mieux-être de l’ensemble; le pouvoir des enseignants; notre force est notre solidarité; les mentors ont-ils une influence?

L’expression faire pencher la balance devrait permettre au rédacteur et à la rédactrice de se tirer d’affaire dans la plupart des cas. Ainsi, ils éviteront le calque de l’anglais tout en s’exprimant dans un français idiomatique.

 

Renverser une décision

Les recherches sur Google sont parfois révélatrices. Par exemple, l’expression courante renverser une décision suscite quelque 200 000 résultats qui, si on examine attentivement les sources, semblent provenir de sites canadiens. Ce qui devrait nous mettre la puce à l’oreille… On peut même lire sur RDS : La Haute Cour de Grande-Bretagne a renversé une décision à l’effet que…

Un anglicisme c’est bien, deux c’est mieux?!

Comme bien des calques de l’anglais, l’expression a toutes les allures de l’innocence et paraît même très logique, si ce n’est qu’elle est erronée.

En français, on casse, annule, infirme une décision ou un jugement. In English, we reverse a decision. Notons également qu’en anglais il est possible de casser une décision : to quash a decision, qui vient de l’ancien français quasser.

 Les francophones utilisent avec tout autant de sincérité l’expression à l’effet que dans le sens de selon lequel. Par exemple : Les rapports à l’effet que la biodiversité diminue dans le monde…  Là encore, la prudence s’impose.

Les rapports selon lesquels la biodiversité…

Il faut savoir que le français a été la langue officielle de la couronne britannique pendant trois cents ans, ce qui explique les nombreux emprunts au français. Toutefois, ces emprunts se sont acclimatés à l’anglais et ont souvent pris un sens différent. L’univers anglo-saxon dans lequel nous baignons nous amène souvent à calquer les mots et les structures de la langue de Shakespeare, avec des résultats plus ou moins heureux. Il faut casser cette mauvaise habitude.

S’infliger une blessure et s’objecter

Les verbes pronominaux constituent un des éléments difficiles du français. Leur utilisation devient encore plus problématique… quand il ne s’agit pas vraiment d’un verbe pronominal.

Crosby s’est infligé une blessure en bloquant un lancer. Que signifie en réalité infliger? Ce n’est pas du tout ce que l’on croit : appliquer une peine. Exemple : infliger une sanction. Faire subir quelque chose à quelqu’un : infliger un affront, un supplice.

La forme pronominale existe dans le sens de s’imposer quelque chose, de s’astreindre. Il s’agit donc d’un acte volontaire. Lorsqu’un joueur de hockey se blesse, ce n’est certainement pas un choix délibéré.

S’objecter est une expression courante qui a toutes les allures de l’innocence. Là encore, il faut se méfier : on objecte un argument pour en rejeter un autre. On objecte la fatigue pour ne pas sortir.

La forme pronominale s’objecter est fautive. Il suffit de dire s’opposer.

Partager des documents?

Vous venez de prendre des photos de votre petit dernier et désirez les partager  sur Facebook. Quoi de plus naturel? Vous buvez un digestif au coin du feu, un soir d’hiver, et voulez partager vos expériences de randonnée en montagne avec vos invités. Tout le monde vous écoute. Encore une fois, quoi de plus naturel?

On entend régulièrement des employés qui veulent partager des renseignements avec leurs collègues pendant une réunion.

Encore un cas d’usage abusif du verbe partager. En fait, que veut dire au juste ce mot tellement à la mode qu’il est en train d’envahir le discours public?

Les dictionnaires sont formels : on partage une chose lorsqu’on la divise en plusieurs parties. Par exemple, on partage une tarte entre cinq invités; chacun en reçoit un morceau. On peut aussi partager l’avis de quelqu’un, c’est-à-dire être d’accord avec lui.

Si on prend au pied de la lettre les exemples donnés en début de texte, il faut comprendre que les photos seront découpées en petits morceaux, que chacun aura une bribe des histoires de randonnée en montagne et que vos collègues recevront des fragments d’information pendant la réunion, l’un connaissant la fin, l’autre le début, et l’autre le développement.

Bien entendu, l’anglais ne réfléchit pas de la même manière et le verbe to share possède le sens élargi de communiquer, diffuser. On pourrait également relayer un courriel, un tweet. C’est joli et c’est français.

Il faut dire que les sites Web comme Facebook et tant d’autres n’aident pas les francophones à faire la différence lorsqu’ils affichent des boutons Partager. La plupart des gens n’y voient que du feu et c’est bien dommage.

S’il vous plait, ne partagez pas cet article avec vos amis, diffusez-le.

 

 

Dévaster

On l’entend souvent : Untel est dévasté par le décès de son grand-père. Cette formulation paraît tout à fait normale puisqu’on l’entend un peu partout, mais il y aurait lieu de se méfier.

Les exemples dans les dictionnaires vont plutôt dans le sens suivant : une vilaine chose en dévaste une autre ou encore une personne. La passion a dévasté son coeur, nous dit le Petit Larousse. Il n’y a par ailleurs aucun exemple d’une personne dévastée par un évènement.

Bien sûr, on trouvera des exemples dans la Grande Toile de personnes dévastées par une tragédie. Mais, en observant attentivement les sources, on constate qu’elles sont en grande partie canadiennes; celles qui viennent de l’Europe renvoient le plus souvent à la presse à potin : Brad Pitt serait dévasté parce qu’il est un mauvais amant…

Depuis la rédaction de la première version de cet article, j’ai repéré l’expression dans un roman d’Hélène Grémillon, Le Confident.  Il semble donc que certains écrivains français la voient comme une métaphore.

En conclusion, je crois malgré tout qu’il serait plus prudent de dire qu’une personne est anéantie, abasourdie, atterrée par une nouvelle.

Communauté : de quoi parle-t-on?

En anglais, tout est devenu est une communauté : un hameau, un village, une ville, un quartier et même une province. Les anglophones emploient ce mot à profusion au point qu’on ne sait pas toujours de quoi il est question. Les anglophones s’expriment parfois avec imprécision, se contentent de généralités et jugent le contexte assez éclairant pour que l’on devine ce qu’ils veulent dire. Malheureusement, le contexte ne suffit pas toujours. Mais, parfois, il est tellement explicite qu’on se demande pourquoi on n’emploie pas le bon mot, au lieu de se cramponner à communauté.

Les incidents survenus récemment à Moncton en sont un bel exemple. Les francophones de l’endroit vivent en milieu anglophone et sont influencés par les tics de langage de l’autre langue officielle. C’est un phénomène normal qui mène à de petits dérapages qui s’insinuent dans notre langue et qu »on ne voit plus. Le même phénomène se produit à Ottawa, autre ville, et non communauté, où les francophones subissent la lourde influence de l’anglais.

Moncton est une VILLE, pas une communauté. Mais les médias sont des propagateurs aussi efficaces que zélés de l’optique anglaise. Preuve, encore une fois, que nous parlons une langue de traduction. Il était écrit dans le ciel que les journalistes de l’endroit parleraient de la communauté secouée par les meurtres de la semaine dernière.

Ce qui est triste, sur le plan linguistique, c’est que les médias francophones, à force de se faire l’écho de l’anglais, voient des communautés partout, au point d’éviter des expressions idiomatiques plus évocatrices en français. Lamentable. Bref, nous sommes piégés, voire hypnotisés par l’anglais, et nous nous cramponnons au mot community que nous tentons de traduire tant bien que mal.

Pour nous libérer de cette chausse-trape, il faut déterminer avec précision de quoi il est question. Si, par exemple, une ville veut offrir de nouveaux services à la communauté, qui en bénéficiera? Les citoyens, la population, tout simplement.

Autre exemple : le gouvernement fédéral veut assurer la sécurité des communautés. Que veut-on dire exactement? La sécurité dans les villes, probablement, ou encore la sécurité des Canadiens en général. Bref, comme dans un roman policier, il faut identifier le coupable!

D’autres calques de l’anglais nous guettent : la communauté des affaires, la communauté artistique, la communauté médicale, la communauté universitaire. Il est pourtant possible d’y échapper : le monde des affaires, les gens d’affaires; le milieu des artistes, le monde des artistes, les artistes tout court; le corps médical; les universitaires.

Comme on le voit, il suffit de réactiver des expressions idiomatiques bien connues pour recommencer à parler français. Ce n’est pas plus compliqué que cela.

Communauté est un mot dont on peut largement se passer en français.

Dans un autre article, vous trouverez des exemples pour remplacer facilement communauté.