Author Archives: Andre Racicot

Opérer

Certains calques sont comme des fantômes : on ne les voit plus parce qu’ils se fondent dans l’air ambiant. Pensons à des expressions apparemment correctes comme Espace à louer, importation de Space to let, dont la véritable traduction est Bureau à louer.

Parmi les calques les plus insidieux : opérer, verbe français tout à fait correct, mais auquel l’usage populaire a ajouté un champ sémantique qui vient de l’anglais.

Opérer signifie pratiquer une opération, soit une suite ordonnée d’actes, bref, accomplir une action. Un synonyme serait exécuter. Bien entendu, le verbe a un sens médical qui n’échappe à personne. Par exemple, un chirurgien opère.

Nous tombons dans le bassin des anglophones lorsque nous disons qu’une personne opère un gîte du passant. On voit tout de suite qu’elle ne l’exécute pas, mais qu’elle l’exploite ou le gère.

De la même manière, un ouvrier ne peut opérer un tracteur, il le fait fonctionner, le conduit.

On se méfiera également du substantif opération. Les budgets, les coûts d’opération d’une entreprise, sont en fait des budgets et des coûts d’exploitation ou de fonctionnement.

Gouvernement et administration

La question se pose souvent : doit-on dire gouvernement ou administration? Une ville peut-elle avoir un gouvernement ? Pourquoi parle-t-on du gouvernement du Canada, mais de l’administration américaine ?

Qu’est-ce qu’un gouvernement ?

Un gouvernement dirige un État, soit une administration structurée dotée de pouvoirs spécifiques et exclusifs. Le Canada, le Québec et l’Ontario sont des États. On notera que le mot État s’écrit avec la majuscule initiale, dans ce contexte.

Les pays sont dirigés par des gouvernements. Les pays unitaires, comme la France, disposent d’un seul gouvernement; les États fédératifs, comme le Canada ou l’Allemagne, possèdent plusieurs ordres de gouvernement. Cela signifie que les provinces canadiennes, les Länder allemands, disposent de pouvoirs énumérés dans la constitution de leur pays. En théorie, le gouvernement fédéral ne peut empiéter sur ces pouvoirs.

L’anglais utilise le mot government de manière beaucoup plus libérale que le français et applique cette notion aux municipalités, qui, en français, sont dirigées par des administrations.

Qu’est-ce qu’une administration ?

Une administration est un groupe d’élus qui exerce certains pouvoirs de gestion  non exclusifs délégués par un gouvernement. Ces pouvoirs peuvent lui être retirés n’importe quand. Ainsi, une ville peut être mise en tutelle par le gouvernement d’une province, alors que le gouvernement fédéral ne peut dissoudre une province, par exemple.

Il est donc fautif de parler d’un gouvernement municipal.

Le terme administration s’emploie couramment quand on parle du gouvernement des États-Unis. Il s’agit d’un anglicisme passé dans l’usage. On parle de l’administration Obama, de l’administration américaine. Parfois, le gouvernement est désigné en fonction du tandem président/vice-président qui le dirige : l’administration Kennedy-Johnson.  Évidemment, rien ne vous empêche de parler du gouvernement américain ou états-unien.

Le mot administration est un particularisme de nos voisins du sud : jamais on ne verra des expressions comme l’administration australienne, l’administration manitobaine.

En anglais canadien, le même mot est considéré comme un américanisme. On peut certainement parler de la federal administration, au sens de l’ensemble des pouvoirs publics, mais jamais de la Harper administration pour désigner le gouvernement actuellement au pouvoir.

 

 

 

 

Encourager les librairies

L’été bat son plein et nous cherchons tous de bonnes lectures pour meubler (en partie) nos vacances. Heureusement, certains magasins ont déjà sélectionné des livres de lecture facile, pour la plage ou le camping. Ce sont les grandes surfaces. En outre, elles nous les offrent à prix alléchants, souvent réduits de quinze, vingt pour cent. Les livres ne sont pas donnés, alors la tentation est forte de se procurer les derniers romans à la mode, le guide de l’auto et autres chez Costco ou Wall Mart, pour ne pas les nommer.

Les consommateurs en quête d’économies bien légitimes ne se rendent pas compte que ces achats sont autant de coups portés à la survie des librairies indépendantes. Les grandes surfaces viennent tirer le tapis sous les pieds des librairies en bradant le prix des best-sellers. J’ai oeuvré dans le monde du livre pendant quelques années et je puis vous dire que les ventes de livres populaires (romans, livres de recettes, guides pratiques, etc.) sont le pain et le beurre des librairies. Les profits réalisés leur permettent de tenir un stock de fond, moins rentable, certes, mais nécessaire. Lorsque vous chercherez un roman d’Anne Hébert ou de Michel Tremblay, c’est là que vous le trouverez, jamais chez Costco. Et si vous désirez un conseil particulier, votre libraire pourra répondre intelligemment à votre question car il lit des tonnes de livres tous les ans et ses connaissances en littérature valent de l’or.

 Or, la situation des librairies est déjà assez précaire merci à cause des achats en ligne auprès de grandes chaînes américaines, comme Amazon. De plus, les grandes surfaces se fichent complètement de l’épanouissement de la culture : pour elles, les livres sont une marchandise au même titre que les chemises ou les conserves de tomates. C’est pourquoi les grandes surfaces sélectionnent les livres qui se vendent les plus facilement et, ce faisant, tuent à petit feu les vrais marchands de livres.

Avant d »acheter un lot de polars scandinaves en faisant votre épicerie ou en achetant des chaussettes, demandez-vous si les quelques dollars économisés en valent vraiment la peine. Avez-vous envie de voir disparaître votre librairie de quartier où vous aimez tant bouquiner?

Pensez-y.

 

Les noms de lieu aux États-Unis

Pour les vacances, beaucoup prendront la route de l’Amérique des États-Unis. De la toponymie en Amérique… petit divertissement pour langagiers en goguette.

Lorsque j’ai rédigé un lexique sur les noms géographiques, j’ai vite constaté que la traduction des noms de lieux n’avait rien de logique. Bien entendu, on a traduit en français les toponymes des pays voisins de la France, soit l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique… mais pas l’Angleterre, pour cause de guerre de Cents Ans, probablement. À part Londres et Édimbourg, les grandes villes britanniques restent telles quelles : Manchester, Birmingham, Liverpool, Glasgow… Même les noms de régions font l’objet de bien peu d’attention.

Le même phénomène s’observe aux États-Unis. Petite question : quelles sont les deux seules villes dont le nom est traduit en français?

La réponse ne vient pas spontanément, n’est-ce pas? Philadelphie et La Nouvelle-Orléans.

Deux autres villes possédaient des graphies francisées : New-York et Détroit. La première a perdu son trait d’union, tandis que l’autre a été dépouillée de son accent aigu. Très fâchant, soit dit entre nous, car Détroit porte un nom français, parce que fondée par les Français.

Nos cousins ont exploré une bonne partie du territoire états-unien : personne n’a oublié que la Louisiane a été vendue par Napoléon; le ville de Saint Louis a été baptisée en l’honneur d’un roi de France, même si sa graphie a été anglicisée. D’ailleurs, le pays regorge de toponymes français : Juneau, Pierre, Racine, Providence, Maine, Vermont, etc. Soit dit en passant, certains noms semblent provenir du français, mais il n’en est rien. Ce sont des formes francisées de noms amérindiens; un bel exemple : l’Illinois. Ces mots sont aujourd’hui prononcés à l’anglaise, bien entendu, mais on ne peut les considérer comme des traductions.

Car traductions il y a. Notamment les noms d’États, Californie, Floride, Pennsylvanie, Nouveau-Mexique… Ici apparaît une première incongruité : pourquoi n’a-t-on jamais traduit New Jersey et New Hampshire? Il aurait été tout aussi facile de les transposer en français que pour des noms comme la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Dakota du Nord, le Dakota du Sud.

Deuxième incongruité, celle-là toute québécoise, la prononciation des nasales inexistantes dans Wisconsin, Michigan, et Boston, que nos cousins européens s’escriment à prononcer à l’anglaise, dans la mesure de leurs moyens… Wisconnesinne, Michiganne et Bostonne… Pourtant, Houston, Oakland ne subissent pas de semblables altérations au Canada; on les prononce à l’anglaise. Pourquoi les trois premiers, mais pas les deux derniers? Mystère. En revanche, les Européens francophones prononceront la nasale dans Clivelande… pour Cleveland, cette fois-ci prononcé correctement par les francophones canadiens.

Morale de cette histoire : ne pas chercher de logique. L’usage est un méandre irrationnel et malheureusement incontrôlable.

Le plus amusant, dans tout cela, c’est qu’un plus grand nombre de toponymes états-uniens ont finalement été traduits en français que de toponymes britanniques. Il faut dire qu’il existe une relation de complicité entre la France et les États-Unis qui peut expliquer ce phénomène.

 

 

Les Amériques

Depuis de nombreuses années, il est de coutume de parler DES Amériques, plutôt que de l’Amérique, pour désigner notre continent. Ce pluriel pourrait à la rigueur se justifier en soulignant la pluralité des cultures américaines, le grand nombre d’États qui existent sur notre continent, etc. Mais ce raisonnement n’est rien d’autre qu’un magnifique sophisme, car, à bien y penser, on pourrait aussi parler DES Asies, DES Europes…

Il faut chercher l’origine de ce pluriel chez nous voisins du sud, pour qui le terme America ne renvoie pas au continent – sauf lorsqu’il est question de Christophe Colomb qui « découvre » l’Amérique… En fait, America est le diminutif de United States of America. Nous connaissons la propension des anglophones à tout réduire… y compris leur prénom (quand on pense qu’un président se faisait appeler Bill, au lieu de William…). America en est donc venu à désigner la colonie en rupture de ban avec la Grande-Bretagne et, conséquence logique, le gentilé American a été adopté pour désigner ses habitants.

Ce qui nous a donné Américain en français, faux sens qui s’est imposé, qu’on le veuille ou non. Devant ce phénomène, les francophones plus soucieux de la langue ont introduit États-Uniens, que d’aucuns condamnent, le considérant comme un barbarisme, ce qu’il n’est nullement, puisqu’il figure dans les grands dictionnaires depuis plusieurs décennies. Le terme n’est ni ironique, ni péjoratif, contrairement à ce que l’on croit souvent ; il qualifie les habitants des États-Unis. Les détracteurs d’États-Uniens (aussi écrit Étasuniens) auraient intérêt à regarder du côté du monde hispanique, où Estadounidense est d’usage courant.

Revenons à America. Puisque ce mot est uniquement employé pour parler du pays, il fallait bien en trouver un autre pour désigner le continent et on a eu l’idée de mettre le toponyme au pluriel, the Americas. Le français a fini par être contaminé il y a déjà un bon bout de temps. Pensons au roman de Kafka, Amérique, dans lequel il n’est nullement question du continent. Pensons aussi à Tocqueville, De la démocratie en Amérique, dans lequel il analyse le système politique états-unien. Un simple coup d’œil dans la presse française nous montre qu’Amérique est employé à profusion pour parler de la première puissance mondiale. Le risque de confusion avec le nom du continent croît avec l’usage. Les francophones ont donc adopté la solution états-unienne de mettre le nom du continent au pluriel, d’où les Amériques.

Et d’où un certain flou artistique dans la presse et les publications francophones, les rédacteurs employant Amérique tantôt pour désigner le continent, tantôt pour parler du pays.  Le plus simple, en fin de compte, n’est-il pas de dire les États-Unis?

 

 

Les informaticiens et le français

Parlez-vous klingon? Vous y avez intérêt, car le jargon des informaticiens est impénétrable.

Erreur 401, RAM, HDMI, LCD une prolifération de sigles incompréhensibles, comme si les réalités informatiques ne pouvaient s’exprimer en langage normal.

Derrière ce langage kabbalistique, on devine le sabir du slang anglo-américain, l’obsession des sigles pour tout raccourcir. Mais surtout cette conviction que l’utilisateur normal en sait autant qu’eux.

D’où ces messages d’erreur incompréhensibles. Vous n’avez pas accès à une page, mais on ne vous dit pas pourquoi…

Ce sont hélas les informaticiens qui conçoivent les logiciels de traitement de texte… et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la convivialité est souvent laissée de côté, surtout quand il s’agit de respecter la langue française.

Commençons par les accents. L’obstacle le plus important dans la dactylographie française, ce sont les accents. D’innombrables mots prennent un accent. Or, seul le E accent aigu possède une touche distincte permettant de le taper d’un seul coup. Dès que vous désirez taper un mot comme révèle, vous devez utiliser le caractère accentué de l’accent grave et ensuite le E. Deux frappes pour une lettre. Idem pour l’accent circonflexe, qui a au moins le mérite d’être plus rare, voire d’être presque éliminé, si vous avez adopté la nouvelle orthographe. Seuls les heureux possesseurs d’un ordinateur Apple bénéficient de touches distinctes pour le À, È, le Ù et le Ç. On se demande pourquoi les autres entreprises n’offrent pas le même choix aux francophones. Si vous avez un PC, sachez qu’il faut sélectionner le clavier canadien multilingue pour obtenir les touches accentuées À et È, sauf qu’elles ne sont pas indiquées sur le clavier, mais on s’habitue vite. Bien beau tout ça, mais pourquoi faut-il donc ruser avec son ordi pour avoir ce que l’on veut?

Quand on pense que nos amis anglophones ne tapent jamais de signes diacritiques…

Deux signes de ponctuation reviennent constamment dans nos textes : le tiret et l’apostrophe. Le français exige une grande quantité d’apostrophes et nous devons continuellement les taper à l’aide de la touche Majuscule et celle de la virgule. Cette gymnastique devient vite lassante lorsqu’on tape un long texte. Les anglophones utilisent la touche réservée à l’accent grave pour taper d’une seule frappe toutes les apostrophes. Avantage Anglos, encore une fois.

Mais nos charmants voisins souffrent autant que nous de l’absence du tiret dans les claviers (et Dieu sait qu’ils adorent en saupoudrer leurs textes). Une aberration ! Utiliser le trait d’union à la place du tiret constitue une faute de typographie. Mais où est donc le tiret ? Dans les caractères spéciaux, voyons ! Pour le taper, vous devez aller dans le menu prévu à cet effet (compliqué) ou encore connaître la formule kabbalistique Alt + nombre, à moins que vous ne soyez prêts à faire le grand écart : touche Contrôle et trait d’union du pavé numérique…  C’est finalement la méthode la plus simple. Le Mac n’est pas mieux à cet égard, à moins que la touche ne soit cachée quelque part… J’ai fait une macro dans Word, faute de mieux.

Les correcteurs orthographiques signalent sans cesse que le OE dans «œuvre» doit être ligaturé. Pourquoi n’a-t-on pas prévu de touche à cet égard? Pour ne pas devenir fou, il faut créer une macro pour taper cette double lettre ou s’en remettre au correcteur automatique.

Mais à quoi pensent au juste les informaticiens ? Le plus bête, c’est que des symboles comme < et  > sont à portée de la main sur le clavier. Je ne les ai jamais utilisés. Il me semble qu’on aurait pu y insérer les deux types de tiret, cadratin et demi-cadratin. Trop simple. D’ailleurs, les informaticiens ne connaissent pas de tels mots savants… qui deviendraient sans doute des sigles comme CDT et 1/2CDT… Je suis méchant, mais ça fait du bien.

Et pourquoi pas une touche pour insérer une espace insécable ? Pardon, je fabule.

Autre problème : lorsque les Québécois collent le point-virgule, le point d’interrogation et le point d’exclamation sur la lettre précédente, ils commettent une faute de typographie, car ces signes requièrent une demi-espace, appelée espace fine. Tout bon éditeur respectera cette règle en vertu de laquelle le point-virgule, par exemple, est légèrement distancé de la lettre précédente. L’espace fine permet de « décoller » le point d’exclamation de la lettre précédente, ce qui le met plus en évidence. Croyez-le ou non, mais cet espace n’existe pas sur nos claviers, et les Européens le remplacent par une espace complète, ce qui n’est pas très joli. À l’heure où nos ordinateurs sont gonflés aux stéroïdes se conjuguant en méga, en giga et en téra-octets, il est toujours impossible de faire une demi-espace en tapant…

La logique des développeurs n’est jamais la même que celle des utilisateurs. Et je ne vous parle même pas des appareils photos.

 

 

 

 

Joindre

La faute est courante et passe inaperçue : tel sénateur déchu joint la firme d’experts-conseils Swindler, Bribery and Associates. Au sens propre, joindre signifie ajouter, mettre ensemble ou établir une communication. Il est donc clair que ce verbe est mal employé lorsqu’une personne rejoint les rangs d’un groupe, d’une entreprise, d’une équipe sportive. Encore une fois, nous marchons sur les traces de l’anglais.

Le verbe joindre, dans ce sens, se conjugue à la forme pronominale, se joindre à. Par exemple : telle personnalité se joint au Parti libéral du Canada. On peut aussi dire qu’elle adhère à cette formation, qu’elle s’y associe, s’y inscrit ou qu’elle en devient membre. Elle fait maintenant partie des effectifs du parti en question, et non pas de son membership, anglicisme pourtant facile à remplacer.

Une autre expression souvent employée est joindre les rangs. Autre anglicisme. En français, on rejoint les rangs, expression toute militaire, soit dit en passant, qui va de pair avec rentrer dans le rang, qui signifie accepter la discipline d’un groupe. Par analogie, on peut donc rejoindre les rangs d’un parti.

Une belle formulation serait aussi grossir les rangs d’un parti.

Pendant qu’on y est, précisons que si vous cherchez à rejoindre quelqu’un, c’est probablement parce que vous lui courez après ! Votre amie a eu l’idée saugrenue de fermer son cellulaire, de se couper du monde vivant ? Si elle reprend ses sens, vous lui direz plus tard que vous avez cherché à la joindre au téléphone. Rejoindre quelqu’un au téléphone est un non-sens.

Écrire les noms russes en français

Il est de tradition en France d’écrire les noms russes à la française. Malheureusement, les médias francophones d’Amérique du Nord nagent dans une mer anglo-américaine. Les sources sont souvent en anglais et les noms russes sont importés directement dans les textes français sans que personne ne se pose de question.

Pourtant, il faudrait s’en poser.

Récemment, Le Devoir écrivait ainsi le nom de l’ambassadeur de Russie aux États-Unis : Sergey Kislyak, au lieu de Sergueï Kislyak.

Le président Vladimir Poutine voit son nom continuellement écrit en français. Cas rarissime de translittération dans la presse francophone canadienne. Conserver la graphie anglaise Putin ferait sourire.

Le problème est posé : pourquoi des graphies différentes pour un seul et même nom? Tout simplement parce que le russe s’écrit en caractères cyrilliques et qu’il faut transcrire les noms en alphabet latin, pour que les francophones, anglophones, germanophones, etc., puissent les lire. Or, l’écriture des sons comme le CH, le TCH, le OU, par exemple, varie d’une langue à l’autre, d’où les différences de graphie pour un seul nom.

Voici quelques exemples du genre de variations anglaises-françaises que ce phénomène, appelé translittération, peut donner.

Fyodor Dostoyesky – Fiodor Dostoïevski

Leo Tolstoy – Léon Tolstoï

Anna Karenin – Anna Karénine

Doctor Zhivago – Docteur Jivago

Nikita Krushchev – Nikita Krouchtchev

Le quotidien d’Ottawa Le Droit, dont la qualité du français n’est pas à citer en exemple, avait senti que le nom du joueur de hockey Alexei Yashin ne pouvait s’écrire ainsi. Évidemment, il s’agissait de la graphie anglaise de son nom et la laisser ainsi donnait l’impression que Yashin rimait avec Machin… Les rédacteurs ont finalement opté pour Yashine; ils n’étaient pas loin de la solution : Yachine.

Mais voilà, depuis quand écrit-on les noms russes à la française dans le merveilleux monde du sport? Maria Sharapova (Charapova), Evgeni Malkin (Evguéni Malkine), les exemples abondent. Sans parler du prénom Sergueï, régulièrement orthographié Sergiy, Sergei, Sergey dans les médias francophones. Il est évidemment plus simple de normaliser la graphie de ces noms vers l’anglais, d’autant plus qu’il est illusoire de s’attendre à ce que les rédacteurs de sport se mettent à faire de la translittération… Du moins ici.

Car la situation est toute autre en Europe francophone. Sur le Vieux Continent, l’anglais en mène moins large qu’ici à cause du rayonnement d’autres langues prestigieuses que sont le français, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le portugais. En outre, la France et la Russie ont toujours eu des rapports spéciaux, de sorte que les Français prêtent une attention spéciale aux noms russes et les écrivent soigneusement avec une graphie respectant les règles phonologiques de notre langue. La seule exception étant… les noms d’athlètes.

Traditionnellement, les noms de grands artistes russes, d’écrivains, de personnalités publiques, de militaires, etc. sont toujours transcrits à la française : Lénine, Dostoïevski, Tolstoï, Brejnev, Toukatchevsky, Krouchtchev, Ieltsine, etc.

Prenons un seul exemple, le maire de Moscou, Iouri Loujkov. Le Téléjournal de Radio-Canada a souvent écrit son nom à l’anglaise, ce qui donne Yuri Luzhkov (le ZH symbolise le J prononcé à la française, qui existe aussi en russe). J’ai signalé le problème à de multiples reprises, mais, évidemment, personne n’a répondu.

La graphie des noms russes, à Radio-Canada comme dans d’autres médias, demeure à l’avenant : parfois ils sont orthographiés en français et d’autres fois non. Tout dépend si le journaliste a consulté une source française ou anglaise. Triste.

Le phénomène de la translittération touche particulièrement les langues slaves comme le russe, l’ukrainien, le biélorusse, le bulgare. Mais les langues de l’ancien Empire soviétique sont aussi touchées : géorgien, turkmène, kirghize, etc.

Le rédacteur voulant éviter de tomber dans les mêmes pièges que les médias canadiens devrait consulter des sources françaises pour trouver la bonne graphie. Et surtout se méfier de ce qui est écrit dans les médias.

La prononciation des noms étrangers

Lorsque je travaillais à Radio-Canada, la question de la prononciation des noms de personnalités étrangères se posait. Pour les noms anglophones, pas de problème, mais que faire des noms russes, norvégiens, tamouls ?

Les lecteurs de nouvelles devaient faire preuve d’une certaine érudition, mais qui peut prétendre connaître la prononciation des quelque trois mille langues de la Terre ? Pour compliquer les choses, se posait aussi la question des accents toniques du chinois et des autres langues à tons.

Les lecteurs francophones manifestaient généralement un certain souci d’exactitude, tandis que les anglophones déformaient, aplatissaient, les noms étrangers sans vergogne. Bien entendu, il y a des limites à vouloir faire authentique et la prononciation des noms vietnamiens par les lecteurs de nouvelles faisait probablement rouler par terre toutes les personnes originaires de la péninsule du Sud-Est asiatique. À l’impossible nul n’est tenu.

Mais, au moins, il y avait une certaine volonté chez les francophones de respecter les autres langues.

Il faut dire que les langues ont tendance à intégrer les noms étrangers à leur phonologie et à les normaliser, pour le meilleur et, souvent, pour le pire. Cela peut expliquer le manque d’empressement des commentateurs anglophones à prononcer les U et les EU français. Par ailleurs, tous ceux qui écoutent des séries américaines traduites en France ont de quoi se bidonner… Le TH anglais est un grand mystère pour nos cousins d’outre-mer, qui le confondent avec un S allongé. Pensons à la série Vengeance, à Radio-Canada (et non pas SUR Radio-Canada), dont la vedette est Emily Sssorne, qui vit non loin de Sousssamptonne… Pénible.

Tout aussi pénible est la prononciation du prénom de Roger Federer, un Suisse, pas un États-Unien ou un Britannique, un ressortissant de la Suisse, je le répète, dont les langues officielles sont l’allemand, le français et l’italien, mais pas l’anglais… Federer est germanophone de naissance et il parle français et anglais. Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer pourquoi les commentateurs de sport s’entêtent à prononcer son prénom Rodgeur ? N’est pas Rodger Brulotte qui veut…

Même observation pour les commentateurs francophones du baseball qui prononcent à l’anglaise le nom des joueurs sud-américains. Rrrrodrrrriguèzzz. Voilà justement un domaine où les analystes pourraient se distinguer, au lieu de marcher dans les ornières des commentateurs états-uniens et canadiens-anglais.

 

Démotion

« À cause du réaménagement des effectifs, Corinne a subi une démotion. » Voilà une phrase que l’on pourrait entendre à la cafétéria d’une entreprise et à peu près personne ne tiquerait… sauf des amants pointilleux de la langue française.

Quoi de plus français qu’une démotion? Pourtant, essayez de taper ce terme dans un logiciel de traitement de texte et vous verrez le mot se décorer d’une petite guirlande rouge, généralement un signal inquiétant. Cherchez le mot dans le Robert ou le Larousse et il n’y est pas…

Et pour cause! Démotion, malgré ses allures françaises, vient de l’anglais demotion. Pourtant, notre langue possède le verbe démettre qui signifie révoquer, destituer. Il est donc naturel que l’on tombe dans le piège.

Mais ce que les anglophones appellent une demotion est en fait une rétrogradation. Rétrograder, c’est reculer dans la hiérarchie; il ne s’agit donc pas tout à fait de la même chose qu’être révoqué ou destitué.

Donc, rien à faire, il faut dire rétrogradation.