Author Archives: Andre Racicot

Livraison de services

Lu dans Le Devoir de ce matin (soupir).

On a beau être pressé par le temps (toujours?), il est un peu décourageant de lire ce genre de choses dans un journal de bonne tenue. Enfin.

J’imaginais le citoyen en train d’appeler le gouvernement et de commander une brochette de services… Vous faites la livraison?

C’est le mot prestation que l’on aurait dû utiliser, un mot trop souvent oublié.

Le monde du sport

Le merveilleux monde du sport est lourdement influencé par l’anglais et on a souvent l’impression que les commentateurs à la télé pensent tout simplement dans la langue de Shakespeare. Passons en revue quelques expressions populaires tout en attisant la nostalgie des défunts Expos de Montréal.

De retour dans la formation, Carter jouera sur une base régulière.

Construction typique de l’anglais, et inutile par-dessus tout. Carter jouera régulièrement, à tous les jours. Soit dit en passant, l’emploi abusif de sur une base + adjectif n’est pas propre au monde du sport.

Tim Raines est un joueur versatile.

Ah bon? Il est sujet aux changements d’humeur? Voilà un bel exemple de faux-ami. En fait, Raines est un joueur polyvalent.

Pedro Martinez est un fier compétiteur.

Autre calque de l’anglais. Martinez est un joueur fougueux, intense.

Les Expos sont très heureux de voir Al Oliver joindre les rangs de l’équipe.

L’erreur ne saute pas aux yeux, mais en français on dit plutôt rejoindre les rangs des Expos ou encore se joindre aux Expos.

Les balles cassantes sont l’un des atouts de Steve Rogers.

Calque de breaking balls, l’expression est tentante… comme une balle courbe, que certains commentateurs qualifient de décevante. Certains feront valoir qu’une balle à effet « casse » en arrivant vers le marbre, alors qu’en fait elle s’infléchit. Mais j’imagine mal les commentateurs en train de parler d’une balle infléchissante… Quant à décevante, le mot renvoie à deception… en anglais, qui signifie « tromperie ». La courbe de Rogers ne déçoit pas les frappeurs, elle les déjoue. Alors pourquoi ne pas parler d’une courbe efficace tout simplement?

Les Expos ont capitalisé sur les erreurs des Mets et ont disposé de l’équipe new-yorkaise par la marque de cinq à zéro.

On peut douter que les Expos aient vraiment converti leur victoire en capital, sens véritable de capitaliser, pas plus qu’ils n’ont mis les Mets à leur disposition… Ils ont profité des erreurs de l’adversaire et l’ont vaincu.

Significatif

On l’entend partout, ce qui lui donne des accents de vérité. Significatif est comme le monoxyde de carbone : il nous empoisonne à notre insu. Adjoint à un nombre, il en gonfle l’importance : des augmentations significatives du taux de chômage, entre autres exemples.

Le commun des mortels qui l’entend et le lit tous les jours sera sûrement étonné d’apprendre que significatif a un sens plutôt restreint dans notre langue : qui est porteur de signification, qui est révélateur, éloquent ou expressif.

Un geste significatif. Une défaite significative du parti au pouvoir dans un élection partielle (en ce sens qu’elle démontre son impopularité).

Ici nulle trace de quantité, contrairement à l’anglais significant, dont le terme en vedette est une mauvaise traduction.

On parlera donc d’une augmentation considérable, importante, des coûts, des inscriptions, des mises en chantier, etc. Faites passer le message.

Éventuellement

«Il est mort éventuellement.»  Voilà une phrase toute innocente que l’on pourrait lire un peu partout sans que la plupart des gens n’y voient de problème. Pourtant, cette affirmation est un non-sens, tout simplement parce qu’éventuellement n’a pas du tout le sens qu’on lui attribue en général.

Beaucoup s’étonneront d’apprendre que le terme en l’objet veut tout simplement dire… peut-être. D’une manière éventuelle, nous disent les dictionnaires, c’est-à-dire si certaines conditions sont réalisées, selon les circonstances.

Le eventually anglais a un sens plus vaste et peut signifier par la suite, à la longue, ultérieurement, etc. Donc He died eventually a du sens en anglais, mais pas en français.

L’ennui c’est que presque toutes les occurrences du terme en français canadien sont teintées d’anglais à un point tel qu’on ne sait plus ce que les francophones ont en tête lorsqu’ils l’emploient. Par exemple si une personne dit «Pierre viendra éventuellement au concert.», il n’est pas clair pour qui pense en français si Pierre fera acte de présence s’il en a le temps ou s’il est assuré qu’il assistera au concert.

Il est pourtant si facile de se rappeler qu’éventuellement ne veut rien dire d’autre que peut-être ou le cas échéant.

Imputabilité

Les fautes de français qui pullulent dans nos médias ne viennent pas toutes de l’anglais. Imputabilité en est un bel exemple.

Tout le monde l’emploie : les administrateurs publics, les personnes affectées aux relations publiques, les journalistes… Le terme doit donc être correct. Eh bien non !

On parle de l’imputabilité d’une personne, d’une organisation, pour dire qu’elle est responsable, qu’elle doit rendre des comptes. Or ces acceptions sont fausses. Il s’agit ici non pas d’un anglicisme mais d’une impropriété , c’est-à-dire d’un terme employé dans un sens qui n’est pas le sien.

Premier point : il faut garder en tête qu’imputabilité renvoie à une chose négative. Une erreur peut être imputable à la négligence. Second point : seules les choses sont imputables, pas les personnes. Par exemple, si l’on veut dire qu’un directeur est «imputable», il faudra plutôt écrire qu’il est responsable ou qu’il rend des comptes à telle instance, tel directeur général. On pourrait aussi dire qu’il est redevable. Bref, n’importe quoi sauf imputable.

D’ailleurs, on peut facilement remplacer imputabilité par le terme responsabilité. Dans un texte plus relevé, on peut aussi parler de reddition de comptes au lieu d’imputabilité.

Petite anecdote en terminant : le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral a convaincu les députés des Communes de changer le titre du projet de loi sur l’imputabilité, qui s’appelle maintenant Loi sur la responsabilité fédérale.

Par le biais de

Le sens véritable de cette locution souvent employée semble échapper à bon nombre de rédacteurs et de traducteurs, et c’est dommage. On lit par exemple dans le site de Patrimoine canadien «Développement des communautés par le biais des arts et du patrimoine». Deux observations s’imposent : 1) l’envahissant communautés, expression vague à souhait (voir mon article) qui laisse le lecteur sur sa faim, que l’on aurait dû remplacer par régions, peut-être; 2) «par le biais des arts et du patrimoine», que l’on aurait pu facilement raccourcir de la manière suivante : «par les arts et le patrimoine».

Prise dans son sens propre, l’expression signifie employer un moyen détourné, artificieux, pour atteindre son but. Ni le Robert, le Larousse, le Multidictionnaire, le Trésor de la langue française, ne donnent le sens plus neutre de «par l’entremise de», qui tend à s’imposer dans l’usage.

Ici, les avis divergent. Certains considèrent qu’il faut se plier à l’usage, puisque c’est lui qui, en définitive, finit par s’imposer, tandis que d’autres estiment qu’il faut défendre le bon usage. Bien entendu, certaines expressions considérées jadis comme fautives ont fini par s’imposer et par entrer dans les dictionnaires, mais ce n’est pas le cas de par le biais de pris dans un sens neutre. Le Multidictionnaire de la langue française ainsi que la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française considèrent même que l’expression ne devrait pas s’employer de manière neutre. J’abonde dans le même sens, car la neutralisation de biais entraîne une perte de sens et de nuance.

Voici quelques exemples dans lesquels par le biais de est employé correctement.

  • Le voleur s’est infiltré dans l’usine par le biais de la ruse.
  • Elle a obtenu son poste par le biais d’un ami.
  • Ce conseiller municipal s’est enrichi par le biais de la prévarication.

 

Disposer de quelque chose

Comment disposer des déchets organiques? On imagine très bien cette interrogation dans un journal canadien et personne ne sourcillerait… à peu près personne. Mais imaginons qu’un Français, un Belge, un Africain francophone lise la même phrase : il nous demanderait tout de suite pourquoi au juste voulons-nous avoir des déchets organiques à notre disposition?

En fait, pour comprendre ladite interrogation, il faut penser en anglais. Ce que l’on veut dire, ici, c’est se débarrasser de nos déchets organiques, les jeter. On peut certes en disposer… mais seulement en anglais.

Le mot disposer  a un sens plus restrictif en français. Deux exemples : « Le peuple kabyle doit disposer de lui-même. » « Le droit de disposer de son corps. » Tout le monde a compris que les Kabyles ne veulent pas se jeter aux poubelles, tandis qu’il est assez rare qu’une personne veuille se débarrasser d’elle-même…

En français, disposer signifie « avoir en sa possession » et « exercer son droit de propriété », ce qui implique, éventuellement, de se débarrasser d’un bien, mais le sens du mot ne peut se limiter à ce dernier sens.

Disposer de soi-même veut dire être libre et indépendant. On parle d’ailleurs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La langue des sports est trop souvent teintée d’anglais. « Le Canadien dispose des Sénateurs. » est un autre emprunt à la langue de Shakespeare. Ici, vaincre, avoir raison de auraient été préférables.

Bien oui, il faut souvent travailler très fort dans les coins pour parler français correctement.

De Halifax ou d’Halifax?

Le port de Hambourg ? La bombe d’Hiroshima ? La ville de Halifax ? D’Halifax ?

Il y quoi devenir bègue. Faut-il faire l’élision devant un toponyme non français commençant par un h?

Comme on le sait, le français ne prononce pas toujours le h initial, contrairement à l’anglais ou à l’allemand, par exemple.

La solution facile serait de proposer une règle unique, soit de faire l’élision de la particule devant les noms de lieux commençant par un h. Mais, comme toujours, les choses ne sont pas aussi simples en français. Une consultation des ouvrages de difficultés et des grammaires saura rapidement vous en convaincre.

Grevisse, dans Le bon usage souligne que le h est aspiré pour beaucoup de noms de lieux et de personnes des pays de langue germanique, comme Hambourg, Hanovre, Harlem ou Hollande. Toutefois, il fait observer que l’usage populaire ne fait pas toujours la disjonction, comme il le dit, et que le H initial n’est plus aspiré. De fait, les ouvrages de difficultés de la langue de Hanse, Colin, Péchouin, entre autres, font preuve de prudence à ce sujet et se gardent d’édicter une règle qui, en fait, n’existe pas vraiment.

Celle-ci peut s’expliquer par le fait que certains toponymes ou noms propres sont suffisamment mentionnés en français pour que les francophones en viennent à les traiter comme des noms français et, donc, à ne plus prononcer le h aspiré. Le général de Gaulle, dont on ne saurait douter de la maîtrise de notre langue, faisait l’élision lorsqu’il parlait de la politique d’Hitler.

Un petit coup d’œil dans Internet révèle que les expressions « la bombe d’Hiroshima » et « la politique d’Hitler » se voient plus souvent que « la bombe de Hiroshima » et « la politique de Hitler ». Mais si on précise la recherche en la dirigeant vers les sites de publications respectées comme Le Monde, Le Figaro et L’Express, on constate que sont privilégiées les formes respectant le H aspiré, donc sans élision de la particule.

Le cas de la ville de Halifax pourrait être éclairant. La Commission de toponymie du Québec a proposé en 2004 que la particule soit énoncée au long dans toutes les nouvelles désignations québécoises créées après 2004. Cela signifie que la municipalité de Sainte-Sophie-d’Halifax conservera son nom, mais que tout nouveau nom de ville ou de rue comportant le nom de Halifax, par exemple, devra respecter le H aspiré de la capitale néo-écossaise. Cette directive annonce peut-être un changement de cap intéressant, d’autant plus que tous les noms de langues autres que le français pourraient traités sur le même pied. L’uniformité est en effet préférable et nous évite de vérifier chaque fois quel est l’usage.

D’ailleurs, le français respecte déjà le H aspiré de certains toponymes étrangers. On peut penser à la Hongrie et au Honduras.

Certains évoqueront le cas d’Haïti, dont le nom officiel est la République d’Haïti. Mais voilà, il n’y a pas de H aspiré dans Haïti. C’est d’ailleurs pourquoi les Haïtiens disent « en Haïti » et non « à Haïti », comme le voudraient certains grammairiens.

Pour en revenir à Halifax, au moins deux appellations officielles comportent l’élision : le Lieu historique national de la Citadelle-d’Halifax et celui du Port d’Halifax.

Ceux qui voudront jouer de prudence opteront pour l’élision; mais il faut être conscient que bien des rédacteurs écrivent de Halifax.

 

Comment venir à bout des sigles?

La prolifération des sigles est une véritable plaie dans les textes anglais et, comble de malheur, le français est en voie d’être contaminé. Malheureusement, la langue administrative en raffole; pensons au domaine de la santé : CSSS, CRSSS, CHSLD; au monde de l’éducation : CSDM, FNCSF, etc.

Les fonctionnaires de l’administration fédérale créent des sigles pour tout et pour rien au point que certains textes deviennent illisibles et comportent même des tables de sigles pour aider le lecteur à s’y retrouver.

La contradiction n’échappera à personne. Au départ, le sigle a pour objet d’éviter la répétition d’une appellation trop longue qui encombre le discours. Il est censé rendre le texte plus fluide et plus lisible, or, c’est exactement le contraire qui se produit.

Les anglophones recourent plus facilement aux sigles que les francophones. Il suffit de lire un journal ou un magazine états-unien pour s’en rendre compte et beaucoup de rédacteurs tiennent pour acquis que les sigles employés seront compris par tout le monde. Pourtant ce n’est pas le cas. L’existence même d’un site comme Acronymfinder.com est éloquente. Passer en revue les listes hallucinantes d’abréviations de toutes sortes nous donne l’impression d’entrer dans un monde ésotérique.

Prenons un cas simple, IMO. Dans les textos et les courriels : In My Opinion. Mais l’acronyme peut aussi vouloir dire In Memory Of, ou encore désigner l’International Maritime Organisation. De fait, Aconymfinder.com recense 145 transcriptions possibles pour IMO…

Heureusement, il est facile d’éliminer les trois quarts des sigles avec un peu de volonté et d’imagination.

Prenons un Centre de santé et de services sociaux. La tentation est forte de répéter ad nauseam CSSS. Mais imaginons que ce sigle cohabite avec plusieurs autres… Le lecteur risque d’y perdre son latin et de ne plus se rappeler au juste à quoi il correspond.

Un premier truc : revenir au mot souche, soit le Centre de santé. À moins qu’il n’y en ait plusieurs dans le texte, le lecteur saura immédiatement de quoi il est question. On fera la même chose avec d’autres termes : l’Organisation, le Comité, la Fédération, etc. De temps à autre, on pourra rappeler au lecteur qu’il s’agit, par exemple, de la Fédération des commissions scolaires du Québec et éviter le mystérieux FCSQ. Cette alternance entre la forme longue et la forme courte peut rendre l’emploi d’un sigle complètement inutile.

Deuxième truc : employer un pronom. Si un terme revient continuellement, on peut le désigner de temps à autre par un pronom, à la condition que le contexte soit clair.

Troisième truc : identifier le coupable! Votre appellation est envahissante? La tentation du sigle vous guette? Alors pourquoi ne pas parler de la direction, des dirigeants? Un exemple : vous parlez du Collège des médecins du Québec, que vous aurez raccourci en Collège tout court. Celui-ci parle au nom des médecins, alors pourquoi ne pas dire que les médecins s’opposent à telle politique du gouvernement? Tout le monde comprendra et ce sera plus clair que de parler du CMQ.

Quatrième truc : utiliser des synonymes. Vous parlez d’un Rapport sur l’avancement du français. Très tentant de le déchiqueter en RAF… Mais beaucoup plus clair de parler du Rapport tout court, d’employer le pronom il pour s’y référer. De plus, il ne faut pas oublier qu’un rapport peut être une étude, un document, etc. Encore une fois, si le contexte est clair, on peut employer ces synonymes. Le résultat en vaut la peine : votre rapport peut être désigné des cinq manières suivantes : le Rapport sur l’avancement du français, le Rapport, il, le document ou l’étude, et, finalement, les auteurs ou les spécialistes ou les linguistes. En fin de compte, nul besoin de sigle.

J’ai longtemps traduit des textes administratifs fédéraux et je m’employais à réduire le plus possible le nombre de sigles. Mes textes en français étaient beaucoup plus lisibles que l’original anglais, toujours encombré de sigles énigmatiques et souvent jamais explicités par-dessus le marché.

Un dernier conseil. Pourquoi attribuer un sigle pour une organisation, un groupe, un document duquel il ne sera plus question par la suite?

Bien entendu, il ne s’agit pas d’éliminer tous les sigles, car ils ont parfois leur utilité, et surtout pas ceux qui font partie de la langue courante, comme la FTQ, la CAQ et autres TVA.

 

 

Problématique

Entendu la semaine dernière de la bouche d’un policier : «Nous devons adresser cette problématique.» S’attaquer à ce problème, peut-être?

L’abus du mot problématique est pour le moins… problématique. De nos jours, les divers intervenants et porte-parole de tout acabit cherchent à raffiner leur discours, mais sans toujours vérifier le sens véritable des mots. On aime parler chic et problématique est devenu un mot qui passe bien, voire qui impressionne.

Qu’en est-il de ce mot? Une problématique est un ensemble de problèmes; il s’agit donc d’une situation complexe. On pourra par exemple parler de la problématique des changements climatiques ou du terrorisme. Pour le reste, il faudra s’en tenir au mot problème, trop simple pour certains, qui préfèrent l’élever en problématique, ou encore le déguiser en parlant de… défi.

Soulignons en terminant que problématique est aussi un adjectif qui peut signifier «qui est douteux» ou encore «qui pose problème».

L’abus du mot problématique est en effet problématique.