Author Archives: Andre Racicot

Noms composés

Les incohérences du français me tuent. Comme moi, vous en avez sûrement assez de voir procès-verbal cohabiter avec compte rendu. De devoir accepter qu’on écrive portefeuille mais porte-monnaie.

Bienvenue dans le monde ésotérique des noms composés – ou devrais-je écrire noms-composés, pour être un tantinet plus logique.

Les exemples cités viennent d’un ouvrage méconnu, Libérons l’orthographe ! paru en 2006 sous la plume de Maryz Courberand. Cette rédactrice répertorie les illogismes orthographiques de la langue française. Son ouvrage est un réquisitoire implacable pour la modernisation de l’orthographe de notre langue.

Courberand observe, avec justesse, que les règles du français ne sont pas véritablement des règles, mais des régularités porteuses d’un cortège d’exceptions le plus souvent illogiques et que tout francophone est obligé d’apprendre par cœur.

Cette constatation se vérifie pour les noms composés, un champ de mines pour tout rédacteur.

Qui n’a pas hésité devant le terme petit déjeuner? Faut-il l’écrire avec le trait d’union? Certains le font : petit-déjeuner. Est-ce une faute? En tout cas, c’est dans le Robert.

Idem pour faux ami : j’ai souvent été tenté de l’écrire avec le trait d’union : faux-ami. Bien des lecteurs n’y auraient vu que du feu. Le Robert écrit faux ami.

Il semblerait que le nom composé est soudé quand son sens diffère des mots qui le composent. Ainsi, un portefeuille ne porte pas des feuilles tandis qu’un porte-monnaie porte de la monnaie. Combien d’entre vous connaissaient cette pseudo-règle?

Et que dire d’un portemine? Ne porte-t-il pas des mines? Alors? Une autre exception à mémoriser?

Bien des concepts sont exprimés par des mots séparés. Liste non exhaustive : compte rendu, clin d’œil, pomme de terre, clé de voûte, etc.

Devrait-on les écrire avec le trait d’union? D’après Courberand, on mettrait le trait d’union quand il y a métaphore. Par exemple œil-de-bœuf. L’œil ne représente pas un œil, pas plus que le bœuf ne représente un bœuf.

Donc la métaphore amène le trait d’union (ou trait-d’union?); pas de métaphore, pas de trait d’union.

Cette règle serait très connue des correcteurs professionnels, mais pas du public. Est-ce surprenant?

Mais alors, qu’en est-il d’arc-en-ciel? Il s’agit bien d’un arc dans le ciel. On devrait donc écrire arc en ciel comme on écrit pomme de terre. Mais non, encore une faute de logique qu’il nous faut gober.

Le pluriel

Continuons de tourner le fer dans la plaie.

Il y a eu longtemps confusion entre cure-dent et cure-dents, coupe-ongle et coupe ongles. Tout rédacteur est saisi par le doute : coupe-t-on un ongle ou des ongles? Le Robert est maintenant sans équivoque et met les deux expressions au singulier, le s étant réservé au pluriel.

Parlons-en du pluriel.

Mettre au pluriel un nom composé requiert logique et réflexion. Des connaissances aussi. Et un bon dictionnaire. Récent, si possible. À moins que vous souhaitiez absolument passer par les fourches caudines des règles pointilleuses du français.

Bien entendu, les éléments invariables du nom(-)composé… demeurent invariables. Ce sont notamment les adverbes, les préfixes, etc.

Des arrière-petits-enfants

Bien sûr, les éléments variables varient…

Des belles-sœurs, des gardes-barrières

Un adjectif employé comme adverbe devient invariable.

Des nouveau-nés

Le nom reste invariable s’il n’est pas dénombrable.

Des sans-gêne

Pour simplifier le tout, certains noms composés possèdent deux graphies au pluriel :

Des stations-service, des stations-services

Les rectifications de 1990 sont venues mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm. Désormais, c’est le dernier mot de l’expression qui reçoit la marque du pluriel. Simple? Oui. Logique? La plupart du temps.

Des porte-documents, des avant-midis, des essuie-mains, des garde-côtes

Que diriez-vous de prie-dieux? Les loustics feront observer que nous changeons de religion… Cette graphie plurielle n’a pas été retenue. Heureusement aussi, on a conservé l’invariabilité de trompe-la-mort. Le néologisme trompe-les-morts serait quelque peu terrifiant.

Malheureusement, certains nouveaux pluriels infléchissent le sens de l’expression originale.

Chasse-neiges, gratte-ciels, chauffe-eaux

Chasse-t-on plusieurs neiges? Non, la neige tout simplement. Les édifices grattent le ciel et non plusieurs ciels en même temps. Notre appareil chauffe l’eau et non les eaux.

Ce petit périple dans l’univers des noms composés nous rappelle que toute modernisation du français est une entreprise complexe. Faut-il pour autant se rallier aux traditionalistes qui, depuis des siècles, freinent toute évolution de notre langue?

Non. À mon sens, le français est condamné à se simplifier. Pourquoi faut-il qu’il soit à tout prix une des langues les plus difficiles du monde?

Subjonctif

Le subjonctif

Abolir le subjonctif? Vous n’y pensez pas?

La tentation existe, il faut bien l’avouer. On imagine mal le cortège de difficultés qu’il comporte pour toute personne apprenant le français. Il n’est pas toujours facile de percevoir qu’un verbe, qu’une locution exige le subjonctif. Parfois, son emploi est très subtil.

Mais pas toujours très logique, il faut bien l’avouer.

Prenons deux verbes, espérer et souhaiter. Leur signification est très semblable au point qu’on peut les interchanger sans trop de mal. Pourtant… Considérons les deux phrases suivantes :

J’espère que vous serez présent (indicatif).

Je souhaite que vous soyez présent (subjonctif).

Pourquoi deux régimes différents pour la même affirmation? Mystère.

Le subjonctif sert à exprimer le doute, la crainte. Tout naturellement, on dira :

Il me dit qu’il est amoureux.

La personne qui parle exprime un doute; elle n’est pas entièrement sûre des intentions réelles de son ami. Pourtant, la phrase est à l’indicatif. L’italien, lui, est plus logique :

Mi dice che sia amoroso.

Il me dit qu’il soit amoureux.

Bien entendu, cette dernière affirmation écorche nos oreilles de francophone, même si elle a finalement plus de sens.

Mais à quoi sert au juste le subjonctif?

Il marque la volonté et la préférence; le désir et le regret; le refus et l’acceptation; l’appréciation, qu’elle soit positive ou négative. Aussi : l’étonnement.

Le subjonctif imprime une nuance à notre discours, là où des langues germaniques comme l’anglais, l’allemand, le suédois y vont d’affirmations directes, brutales. Bien entendu, ces idiomes ont aussi leurs manières pour exprimer regret, refus ou préférence.

Outre les difficultés liées à l’apprentissage de toute une panoplie de conjugaisons, le subjonctif comporte des petits pièges qui viennent compliquer son utilisation.

En effet, certains verbes comme dire que, penser que, croire que, considérer que, supposer que… sont suivis de l’indicatif ou du conditionnel à la forme affirmative.

Je pense que c’est (ou serait) le moment.

Pourtant, on emploiera l’indicatif pour exprimer le futur.

Je crois que le président sera réélu.

Mais la forme interrogative ou la forme négative commande le subjonctif.

Pensez-vous que ce soit le moment?

Je ne crois pas que ce soit le moment.

Le verbe sembler exprime par définition un doute. Encore une fois, le subjonctif se fait discret… Il est réservé à la forme négative.

Il ne me semble pas que cette mesure soit exacte.

La forme positive, elle, requiert l’indicatif ou le conditionnel.

Il me semble que les étudiants sont moins attentifs en classe.

Il me semble qu’on pourrait interdire les téléphones en classe.

Le même illogisme surgit avec le verbe paraître.

Il paraît que vous avez obtenu la promotion.

Il paraît qu’il serait souffrant.

Il ne paraît pas qu’un accord soit possible.

Parfois, un verbe changera de sens selon le mode utilisé. Un exemple suffira : comprendre. À l’indicatif, ce verbe signifie se rendre compte, déduire.

Je comprends, à son air, qu’il est très déçu par ses résultats.

Au subjonctif, comprendre prend le sens de s’expliquer.

Après tous ces efforts, je comprends qu’il soit déçu par ses résultats.

On pourrait citer d’autres exemples.

À eux seuls, justifient-ils qu’on envoie le subjonctif à la casse?

Non, car les exemples précédents montrent que le français comporte toute une panoplie de nuances, selon le mode utilisé. Le subjonctif est imbriqué dans la langue française. Il est certes exigeant pour le locuteur, mais il est riche en nuances et infléchit le discours de manière subtile. L’éliminer serait une perte pour notre langue.

L’imparfait du subjonctif

Mais qu’en est-il de l’imparfait du subjonctif? Ne l’a-t-on pas fait passer à la trappe, lui?

Dans un sens, les francophones ont de la chance. En espagnol ou en italien, l’imparfait du subjonctif n’est pas tombé en désuétude. Ceux qui apprennent ces deux langues doivent s’atteler à un rude apprentissage de conjugaisons « déviantes ».

Elle sert même dans des phrases interrogatives commençant par si. Là où le français emploie l’imparfait, l’italien recourt à l’imparfait du subjonctif.

Si j’avais le temps – Se io avessi il tempo (si j’eusse le temps).

Si tu étais un auteur, tu écrirais des livres – Se tu fossi un scritore, scriverai dei libri (si tu fusses).

En français, il en va tout autrement. Dans les faits, cette forme passée du subjonctif s’est écroulée sous le poids de son ridicule. Le texte suivant texte suivant d’Alfred Allais met en relief les allures ronflantes que prend l’imparfait du subjonctif en français :

Ah fallait-il que je vous visse

Fallait-il que vous me plussiez

Qu’ingénument je vous le disse

Qu’avec orgueil vous vous tussiez

Fallait-il que je vous aimasse

Que vous me désespérassiez

Et qu’en vain je m’opiniâtretasse (sic)

Et je vous idolâtrasse.

Pour que vous m’assassinassiez.

Tant dans les journaux que dans les textes littéraires, force est de constater que cette forme du subjonctif a largement disparu. La traduction française du grand succès L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante, ignore systématiquement l’imparfait du subjonctif.

Un peu partout, celui-ci surnage dans les eaux de l’indicatif à la troisième personne du singulier, moins ridicule que pour les autres personnes.

En effet, les graphies dût, pût, voulût, sût agacent moins que dussions, pussiez ou encore susse.

Qui a dit que le français n’évoluait pas?

 

 

Département

Le mot département a un sens aussi vaste en anglais qu’en français. Mais, dans les deux langues, l’usage a imposé certaines balises.

En anglais, department est très souvent utilisé au sens de ministère. Le Department of Agriculture devient dans notre langue le ministère de l’Agriculture. Quant au State Department, il est traduit par le département d’État. Certains crieront à l’anglicisme.

Respirons par le nez, comme on dit familièrement.

Il est vrai que département est rarement utilisé au sens de ministère. Une exception notable, la Suisse, où l’on trouve le département des Finances, le département de la Justice et de la Police. Nos amis helvétiques sont-ils en train de s’angliciser? Que nenni.

Dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle employait département au sens de ministère : département de la guerre, des affaires étrangères. Notons l’absence de majuscules.

Les sceptiques seront étonnés de lire le premier sens que donne le Petit Robert au mot département : « Chacune des parties de l’administration des affaires de l’État dont s’occupe un ministre. » L’ouvrage renvoie au mot ministère et donne comme exemples département de l’Intérieur, des Affaires étrangères.

Les plus futés auront vite saisi que l’anglais department vient du français. Nos amis anglophones l’emploient à toutes les sauces, mais, le plus souvent, le terme renvoie à une administration ministérielle. L’usage s’est imposé.

Est-ce à dire que l’anglais embrasse plus large? Pas vraiment. En français, un département est aussi une entité administrative. Les universités, les musées ont des départements. La France a des départements d’outre-mer.

L’anglais américain a un champ sémantique semblable. Le Collins donne les définitions suivantes pour department : « A separate part, division, or branch, as of a government, business, or school. » Par ailleurs, certains sens se distinguent du français : « A field of knowledge or activity; a specialized column or section appearing regularly in a periodical. »

***

Dans un article précédent, j’ai abordé la question de l’utilisation de la majuscule pour les appellations ministérielles. Retenons que l’usage au Canada est d’écrire ministère avec la minuscule et le spécifique avec la majuscule. Ce qui donne :

Le ministère des Transports, le ministère des Affaires mondiales.

La Norvège

La Norvège est arrivée en tête du palmarès des médailles aux Jeux olympiques de PyeongChang. Elle devançait des puissances olympiques comme l’Allemagne, la France, les États-Unis, la Russie… et le Canada.

Depuis de nombreuses années, le premier se classe dans le peloton de tête des pays de l’Indice de développement humain, du Programme des Nations unies pour le développement. En 2018, elle continue d’occuper le premier rang.

La Norvège fait figure de pays exemplaire pour sa qualité de vie, ses services sociaux étendus. Le mode de vie axé sur le plein air, la glorification de l’activité physique expliquent ses succès olympiques. L’hiver n’est pas une calamité, mais une belle occasion d’aller jouer dehors.

De province à pays

Après les guerres napoléoniennes, la Norvège a été rattachée au Royaume de Suède. Cette situation politique inconfortable a pris fin en 1905 lorsque les Norvégiens ont voté pour l’indépendance politique lors d’un référendum. Cette sécession s’est déroulée pacifiquement. Pas de guerre civile, pas de famine, pas de fuites de capitaux.

La Norvège s’est tenue à l’écart de la Première Guerre mondiale. Elle a toutefois été envahie et occupée par l’Allemagne nazie en 1940. Paradoxalement, l’existence même du royaume norvégien a mis la Suède à l’abri d’une occupation qui serait survenue celle-ci était restée unie. Les nazis voulaient contrôler le littoral norvégien de la mer du Nord et ne voyaient pas l’intérêt d’occuper la Suède, tournée vers l’Est, avec qui ils ont noué des relations commerciales intéressantes… Disons-le aussi, il est toujours pratique d’avoir un État neutre à portée de la main, juste au cas où…

La Norvège et le Québec

La sécession de la Norvège constitue un cas intéressant pour les indépendantistes québécois. Les deux peuples ont une population semblable : cinq millions pour la Norvège et sept millions pour le Québec. Mon ancien directeur de thèse en science politique, M. Edmond Orban, a d’ailleurs écrit un livre sur le Conseil nordique, ce regroupement des États nordiques, qu’il compare au projet de souveraineté-association.

Le public en a très peu entendu parler, car le Parti québécois ne voulait pas citer cet exemple, pourtant éloquent, de peur d’ameuter la population. Dixit un ministre du cabinet de René Lévesque : « Ça fait trop séparatiste. » Dommage pour les souverainistes, car le fonctionnement du Conseil nordique, sur lequel j’ai fait des recherches, aurait constitué un bel exemple de fonctionnement harmonieux entre deux États qui, naguère, n’en formaient qu’un.

À ce que je sache, l’exemple norvégien n’a pas été repris non plus par les dirigeants du Oui au référendum de 1995.

Fin de la parenthèse.

La Norvège d’aujourd’hui

L’occupation nazie a été un choc pour les Norvégiens qui ont vu les limites que pouvait comporter un statut de neutralité. La Norvège est membre fondatrice de l’OTAN tout comme de l’ONU; le premier secrétaire général de cette organisation était un Norvégien : Trygve Lie.

Le pays n’est pas membre de l’Union européenne. D’ailleurs, il a refusé par deux fois d’y adhérer. Cette question fait encore l’objet d’un débat public intense. Sa voisine, la Suède, a choisi d’adhérer à l’Union européenne tout en conservant sa neutralité militaire. Les sous-marins russes viennent régulièrement faire de la nage synchronisée dans les eaux territoriales suédoises.

Tout comme ses voisins du Danemark et de la Suède, la Norvège est une monarchie constitutionnelle, autre trait qui la rapproche du Québec.

Le Conseil nordique regroupe les pays scandinaves. En sont membres le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède. L’Organisation, fondée en 1952, travaille à l’harmonisation des législations nationales et l’élaboration de règles communes pour le marché du travail et la protection sociale.

Tout comme le Québec, le pays possède de vastes ressources hydrauliques, en plus d’exploiter le pétrole de la mer du Nord.

La langue norvégienne

En fait, il y a deux : le bokmål et le nynorsk.

La Norvège a fait longtemps partie du Danemark et l’idiome de ce pays a influencé la langue norvégienne. C’est l’origine du bokmål, la langue des livres. Quant au nynorsk, le néo-norvégien, il tire son origine du vieux norrois.

En fait, les deux langues se ressemblent beaucoup et tout le monde se comprend. En outre, les locuteurs du danois et du suédois n’auront pas de mal à comprendre les Norvégiens, car le vocabulaire et la grammaire – relativement simple – sont très semblables. Les prononciations peuvent varier, cependant.

L’islandais, pour sa part, reste difficile à comprendre pour les autres scandinaves. L’isolement de l’Islande due à son insularité a en quelque sorte figé cette langue germanique restée très proche du vieux norrois. Cet état miraculeux de conservation fait le délice des linguistes. L’islandais est le musée des langues nordiques.

Le finnois, soit dit en passant, est très différent des autres langues scandinaves. Il tire son origine du bassin finno-ougrien. Bref, ce n’est pas une langue germanique. Il est apparenté au hongrois et à l’estonien. La nuance entre finnois et finlandais vous intrigue? Réponses ici.

L’univers des langues nordiques échappe toutefois quelque peu à l’entendement des francophones. La connaissance de l’anglais et de l’allemand aide à déchiffrer certains mots, mais tout est très relatif.

Il faut un certain effort pour deviner le sens d’une phrase comme : Jeg drikker et glass øl. « Je bois un verre de bière. » Le plus futés auront reconnu le drink anglais ainsi que glass. Un effort supplémentaire s’impose pour deviner le ale anglais derrière øl (prononcé eul)

Il y a toutefois des limites aux pouvoirs de divination des plus zélés comme moi, quand nous sommes confrontés à des expressions comme celles-ci :

Skogen – la forêt

Et bord – une table           

Ein stor gut – un grand garçon

Senger – des lits

La Norvège fait partie de la Scandinavie. On la considère comme un pays nordique, un pays d’Europe du Nord. Pleins feux sur ces expressions dans cet article.

En terminant, je vous dis Ha det!

Nation

S’il est un terme qui peut avoir une incidence décisive sur la politique, c’est bien le concept de nation.

Un exemple éloquent est la reconnaissance de la nation québécoise par le Parlement du Canada, le 28 novembre 2006. Les députés approuvent la motion déposée par le premier ministre Harper qui se lit comme suit : « Que cette Chambre reconnait que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. »

Cette déclaration peut être interprétée de plusieurs façons, selon que l’on est anglophone ou francophone.

Le Merriam-Webster définit nation comme une nationality. Il apporte toutefois la nuance suivante : « A politically organized nationality; esp : one having independent existence in a nation state. »

Voilà, le mot est lancé : État-nation. Le Collins précise : « … an individual country considered together with its social and political structure. »

Ce sens de pays est celui que l’on voit le plus souvent en anglais. On peut imaginer que les députés anglophones ont dû se boucher un peu le nez en votant pour cette motion.

Le français peut aussi considérer une nation comme un pays, mais c’est moins clair. Bien sûr, la notion de concert des nations, il y a deux cents ans, a bercé le congrès de Vienne… Et n’oublions pas les Nations unies…

Mais nous entrons ici dans une zone grise de la langue, une zone qui ouvre la voie à diverses interprétations. Bien des auteurs ont tenté de définir la nation en français.

D’ailleurs, cette question a fait l’objet d’une étude dans mon mémoire de maîtrise en science politique. La définition la plus classique est celle d’Ernest Renan. Il parle de « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » qui se traduit par « le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Un mot est absent de cette définition : pays. Une nation est-elle nécessairement un pays? Il semble bien que non. Le Robert étale sa définition du terme en quatre volets. La seconde ratisse large : « Groupe humain, généralement assez vaste, qui se caractérise par la conscience de son unité (historique, sociale, culturelle) et la volonté de vivre en commun. »

La troisième est plus explicite et rejoint la notion de pays : « Groupe humain constituant une communauté politique établie sur un territoire défini ou un ensemble de territoires définis, et personnifiée par une autorité souveraine. »

Comme on le voit, une nation n’est pas nécessairement un pays. Une communauté politique peut aussi bien être l’Inde, le Danemark ou l’Ouzbékistan. Mais aussi le Kurdistan, l’Écosse ou la Catalogne.

C’est pourquoi on peut considérer que le Québec est une nation, mais une nation faisant partie du Canada.

 

Doubles consonnes

L’apprentissage du français n’est pas une sinécure. L’orthographe pose une série de problèmes à cause des innombrables illogismes dont est parsemée notre langue.

J’ai déjà évoqué le cas des couples mal assortis, comme donner et donateur, souffler mais boursoufler. L’Académie a proposé en 1990 de faire un peu de ménage de ce côté, mais la résistance bétonnée devant ces timides rectifications n’a pas permis de faire les progrès souhaités.

Car tout le monde finit un jour ou l’autre par tomber dans le piège en écrivant donnateur. La logique la plus élémentaire nous mène pourtant dans un cul-de-sac.

Cet exemple met en lumière le problème épineux que constitue le doublement des consonnes. Les mots suivants s’écrivent avec la double consonne :

Littérature

Dictionnaire

Aggraver

Raisonner, résonner (dont le substantif est… résonance)

Les trois premiers mots donnent en anglais literature, dictionary et agravate. Imaginons maintenant qu’une rédactrice écrive litérature, dictionaire, agraver. Le lecteur pressé ou peu attentif n’y verrait que du feu, car nous lisons des mots entiers, et non des lettres.

Dès lors, une question se pose : serait-il concevable d’écrire ces mots sans double consonne? Le sens serait-il perdu? Non.

Est-il plus logique d’écrire littérature avec deux t qu’avec un seul? Non plus.

L’élimination des doubles consonnes simplifierait considérablement l’orthographe française.

Bien entendu, on n’en est pas là. La simple suppression de l’accent circonflexe sur le u et le i a enflammé l’Hexagone, alors…

Certains accuseront l’auteur de vouloir jeter par-dessus bord le merveilleux héritage de notre langue, de faire fi des traditions séculaires du français. Eh bien justement non.

Il ne s’agit pas de transformer le français en langue phonétique; ce serait aller trop loin et on ne s’y reconnaîtrait plus. Mais une simplification de l’orthographe serait la bienvenue.

Or, l’orthographe du français s’est graduellement simplifiée au fil des siècles. Il est même plus simple que l’anglais, dans lequel les lettres changent sans cesse de prononciation.

Un petit coup de plumeau du côté des doubles consonnes serait le bienvenu.

Je revêts mon armure et attend vos commentaires…

 

Délivrer

Traductrices et traducteurs, soyons délivrés de… délivrer.

Non qu’il s’agisse d’un mal absolu, mais ce dangereux faux ami continue de faire des ravages.

Observons deux anglicismes populaires : délivrer un discours, délivrer un message.

Toute personne maîtrisant un tant soit peu le français a le réflexe de chercher les bonnes cooccurrences. Que fait-on avec un discours? On le prononce, on l’adresse; à tout le moins, on le fait.

Peut-on livrer un discours? Il semble bien que non. Cette expression ne figure pas dans le Dictionnaire des cooccurrences de Beauchemin pas plus d’ailleurs que dans le Trésor de la langue française.

Quant au message, on le communique, on le transmet ou on le lit, etc.

Le sens anglais de deliver offre de belles possibilités de calques, à commencer par une épicerie qui délivre… La ressemblance entre délivrer et livrer nous joue de mauvais tours.

Une brève consultation du Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, est éclairante. Le premier sens donné à deliver est libérer, délivrer, ce qui correspond au sens français de tirer de sa captivité. Mais très vite, on s’écarte du français. Pour des marchandises, on dit livrer; le courrier et les journaux sont distribués; un message est acheminé; des services sont offerts, fournis.

L’expression anglaise deliver the goods est un bel appât pour tous les francophones anglicisants. Combien de fois entend-on un peu partout livrer la marchandise? Calque grossier, énorme qui traduit aussi bien un asservissement à l’anglais qu’une certaine ignorance du français.

Certains malicieux objecteront que l’auguste Paul Claudel a bel et bien utilisé l’expression : « Les circonstances m’ayant introduit dans le métier diplomatique, j’ai considéré que l’honnêteté m’obligeait, comme disent les Américains, à « délivrer la marchandise », à donner le principal de mes forces au patron. »

Le futur Immortel a tout simplement commis une bourde de traduction qu’il a eu la sagesse de mettre entre guillemets. D’ailleurs, il se corrige tout de suite, flairant l’anglicisme.

Une personne tiendra ses promesses, respectera sa parole. Bref, comme le signale Luc Labelle dans son merveilleux ouvrage Les mots pour le traduire, elle a été à la hauteur des attentes.

 

 

Silo

Les anglophones sont les peintres de la langue. Ils aiment dépeindre la réalité avec des couleurs réalistes. Leur langue est imagée, là où le français est abstrait. Quand nous disons imperméable, ils répondent raincoat. Une housse est un seat cover.

Lorsqu’ils veulent décrire un phénomène, ils l’illustrent. Ainsi en est-il de l’expression working in silo, rapidement devenue chez nous travailler en silo.

Calquer servilement l’anglais, sans jamais se poser de question, est un fléau chez tous les rédacteurs. Soyons honnêtes : la tentation est forte parce que l’anglais est descriptif, parfois percutant. En français on cherche le même effet.

Ce faisant, on s’écarte de l’esprit de notre langue. Obnubilés que nous sommes par l’image que nous propose l’anglais, nous n’arrivons plus à imaginer d’autre façon de nous exprimer.

Et pourtant, il y en a. Sortons le français du poulailler dans lequel silo nous enferme.

Une personne travaillant en silo travaille en vase clos, en isolement.

Lorsque plusieurs services d’une entreprise fonctionnent en silo, ils sont cloisonnés, isolés. On peut dire que ces services sont compartimentés. Les silos eux-mêmes peuvent être qualifiés de compartiments, à la rigueur des chasses gardées.

Un peu d’imagination ne fait pas de tort. Une traduction glanée sur Tradooit :

But we have to start thinking outside silos : mais nous devons commencer à sortir de notre tour d’ivoire.

Souhaitons qu’elle fasse école. Le français est une terre fertile.

Parler tout croche



« Cette théorie-là c’est de la bouette. »

Voilà ce que j’ai entendu dans une enceinte universitaire. Une étudiante au doctorat, en rédaction de thèse, qui agit comme chargée de cours.

L’ennui, c’est qu’elle s’exprime comme une caissière de supermarché sans instruction. Son langage est ponctué de mots anglais, elle multiplie les solécismes.

Quelques exemples :

  • Les troubles que je vais parler.
  • Vous allez le voir au niveau de certaines lectures.
  • Il a écrit une genre de publication médicale.
  • C’est pas des questions qui va être dans l’examen.
  • À côté de la track.
  • Ça m’a pitchée en bas de ma chaise.
  • À ce que je sais…

Non, vous n’êtes pas chez Wallmart; vous assistez à un cours d’université.

Ce genre de parlure, on l’entend quotidiennement au Québec… dans la rue. Dans le langage populaire, on dit qu’une personne parle tout croche. Une fricassée d’anglicismes bruts et une syntaxe triturée, tristes témoignages du délabrement de la langue chez nous.

Certains diront que ce n’est pas nouveau, qu’au Québec on s’est toujours exprimé ainsi, du moins dans les classes populaires. Mais à l’université?

Cette professeure n’est pas idiote, puisqu’elle termine son doctorat; elle n’est pas ignorante non plus. Ses propos sont très sensés, elle maîtrise sa matière.

Le problème n’est pas là. La première question qui me vient à son sujet est : comment se fait-il qu’une femme qui poursuit des études supérieures parle aussi mal? On peut comprendre qu’elle ait certaines déficiences en français. Elle n’est pas la seule. Mais quand même.

L’autre question est beaucoup plus préoccupante. Comment se fait-il qu’une femme de son calibre n’ait aucun souci de la qualité de la langue, alors qu’elle donne un cours à une soixantaine d’étudiants? Comment en sommes-nous arrivés là?

Ce débraillage décomplexé, nous l’avons vu ailleurs. Il sévit depuis longtemps et se propage sans cesse. Les humoristes en font leur plat quotidien (au fait, nommez-moi un humoriste qui s’exprime bien). Il est courant dans des médias privés, il envahit les ondes de la télé et de la radio d’État. Plus rien ne semble l’arrêter. À preuve cette animatrice radio-canadienne : « Toute l’affaire a fait pouette-pouette. »

Ce n’est pas tant que le français est mal enseigné au Québec. Plusieurs générations ont été sacrifiées sur l’autel des expériences de pédagogie. Mais le problème n’est pas là. C’est une question d’attitude devant la qualité de la langue.

Au Québec, bien parler a toujours été mal vu.

Je me permets de citer le regretté Gil Courtemanche :

Pour résumer, disons que nous défendons l’espace francophone en Amérique mais que nous nous foutons du français. La société québécoise a toujours entretenu une sorte de rapport schizophrène avec sa langue maternelle. (…) C’est la langue des Français de France, celle de l’élite et des intellectuels. Et nous. Québécois, parlons et écrivons à notre manière.

Et l’écrivain de poursuivre :

Je viens d’une famille de la classe moyenne où on était fier de sa langue : pas de l’accent français, mais du français. Écolier, je découvris rapidement que le français correct n’était pas un atout dans une cour d’école. Si je ne parlais pas comme une « tapette », je parlais comme un intellectuel, terme encore méprisant dans son acception québécoise.

Je trouve profondément triste qu’une enseignante d’université soit tellement imprégnée de cette mentalité qu’elle serait sans doute très irritée si on lui faisait des remarques sur sa parlure effilochée.

Pour moi, elle symbolise le rapport fucké que nous avons avec le français.

J’espère pour elle que sa thèse sera mieux rédigée, parce que sinon, cette doctorante sera vraiment dans la bouette.

Pathétique

Une personne est pathétique. Qu’est-ce que cela signifie au juste?

Une personne qui a subi un grave accident d’automobile et doit être amputée. Est-elle pathétique? Un président déséquilibré qui se prend pour un génie est-il pathétique?

Vous avez un texte incompréhensible à traduire, êtes-vous pathétique? À moins que ce ne soit le client…

Il est de ces expressions qui survolent notre ciel mais dont on n’arrive pas toujours à bien saisir le sens.

Le Petit Robert vient à notre secours : « Qui émeut vivement, excite une émotion intense, souvent pénible (douleur, pitié, horreur, terreur, tristesse). »

Donc, une personne amputée suscite sans aucun doute une émotion intense; on peut donc affirmer que sa situation est pathétique. Et elle aussi, par conséquent.

Quant à notre président à tous (la géopolitique étant ce qu’elle est…), je vous laisse décider.

Pensons à notre traductrice confrontée à un texte charabiesque, un torchon mal écrit et bourré de sigles. On peut penser qu’elle est pathétique si elle est complètement atterrée devant la tâche à accomplir… Mais que penser du client? Lui aussi, puisqu’il suscite une émotion intense mêlée d’horreur…

L’anglais reprend le sens du français, mais il en élargit le champ sémantique. Le Collins introduit la nuance suivante : « If you describe someone or something as pathetic, you mean that they make you feel impatient or angry, often because they are weak or not very good. »

L’observateur considérera une personne pathétique au sens anglais comme dérisoire, misérable, pitoyable.

You’re pathetic – Tu me fais pitié.

L’anglais est marqué par un jugement, une désapprobation marquée. Des excuses peuvent être pathétiques, des tentatives de s’exprimer en public.

La prudence s’impose lorsqu’on utilise cet adjectif.