Author Archives: Andre Racicot

Le mur concret?

Le fameux mur du fou furieux de la Maison-Blanche n’a pas fini de défrayer la chronique – et nul doute qu’on reparlera en 2019. Pour l’instant c’est l’impasse entre le Congrès et la présidence. Les opérations du gouvernement sont en bonne partie paralysées, ce que l’on appelle en anglais le shutdown, anglicisme repris en chœur par la presse francophone.

Le chef de cabinet sortant du président a fait la déclaration qui suit :

Nous avons abandonné l’idée d’un mur solide et concret lors des débuts de ce gouvernement.

Il s’agit de la traduction de la phrase suivante :

Trump abandoned the notion of “a solid concrete wall early on in the administration.”

La traduction vient de l’Agence France Presse. Manifestement, le journaliste n’a pas compris ce que voulait dire Kelly et a fait une traduction littérale qui, en français, est étrange.

Un mur concret ? L’incongruité de l’expression aurait dû mettre la puce à l’oreille de tout le monde.

Le journaliste fait preuve d’une double ignorance : 1) Le mot concrete renvoie à du béton et non à l’adjectif concret ; 2) l’anglais opère un renforcement en qualifiant le béton de solide, ce qui est un pléonasme, mais aussi une forme de doublon fréquemment utilisé dans la langue de Shakespeare. Ce genre de doublon ne s’importe pas toujours en français.

Je ne m’étendrai pas sur la curieuse cooccurrence « lors des débuts du gouvernement » que l’on aurait pu rendre par : « lorsque le gouvernement s’est installé/a pris le pouvoir. »

Je ne lance pas la pierre au scribe qui est tombé dans l’un des multiples pièges de la traduction, celui des faux amis. Mais cet exemple démontre, encore une fois, que la traduction ne se limite pas à un exercice binaire de transposition mot à mot du texte original.

En terminant, je souhaite à tous mes lecteurs une très belle année 2019, à l’enseigne de la francophonie fièrement assumée.

Les mots de 2018

Certains nous hantent; ils sont comme la mouche du coche. On a beau les écarter d’un geste impatient de la main, ils reviennent en bourdonnant et semblent ne jamais vouloir partir.

D’autres sont des étoiles filantes dans le firmament du français. On les croit installés pour l’éternité, puis ils s’éclipsent.

Voici une modeste compilation des mots et expressions qui ont retenu mon attention durant l’année qui s’achève.

Le mot qui s’incruste

Une vilaine tache qui ne veut pas partir. On la frotte, on la javellise mais rien n’y fait. Je parle ici de partager. Comme d’habitude, les ouvrages français tardent à accepter le nouveau sens erroné qu’elle a pris sous l’influence de l’anglais. Observateurs prudents qu’ils sont. Peut-être espèrent-ils comme moi que le délire créatif entourant ce verbe s’essoufflera. Pour l’instant aucun espoir à l’horizon.

On partage tout : un gâteau, un appartement, un avis, une photo, des souvenirs, sans tenir compte du sens véritable du mot. On l’oublie, mais on partage une chose quand on la divise en plusieurs parts. Partager un document, des photos devient carrément illogique, sauf si on les découpe en morceaux.

Comme si ce beau gâchis sémantique ne suffisait pas, voilà maintenant qu’on décline allègrement partager en mode réflexif. Réplique affreuse de Louis-José Houde dans De père en flic : « Il me le partage! » au lieu de dire tout simplement « Il me le dit. »

Dans un cours de rédaction donné à l’université, j’ai glissé dans un texte l’expression « Je vous partage un rapport d’audit… » Le texte comportait une vingtaine d’erreurs que mes étudiants en traduction devaient repérer. Seulement deux personnes sur vingt-trois ont encerclé l’erreur. Troublant.

Le mot envahissant

Tout est historique. Écoutez les médias et il ne se passe pas une seule journée pour que tel évènement, si futile soit-il, soit qualifié d’historique. J’en suis au point de vouloir faire une compilation de tout ce qui sera considéré comme historique en 2019 et d’envoyer la liste à nos scribes pour qu’ils constatent les dégâts.

L’expression erronée

Le président des États-Unis est polarisant. Trudeau dirait qu’il est divisif. Qu’importe. Polarisant est ce que l’on pourrait qualifier de calque aveugle, de faux ami. Dans notre langue, polariser signifie concentrer en un seul point et non pas être aux antipodes. Le mot clivant suffit à la tâche.

Fâchant que personne n’ait seulement songé à vérifier au dictionnaire… Mais tout le monde sait que la traduction, c’est facile.

En régression

Les scribes ont une tendance naturelle à l’hyperbole. Parfois, ils cherchent aussi un élément de comparaison pour mieux illustrer leur propos. Dans les dernières années, on disait souvent que telle usine était grande comme cinq terrains de football, ce qui n’était pas une mauvaise idée en soi. Toutefois, la répétition de cet étalon devenait quelque peu lassante, car nos scribes sont souvent comme des moutons de Panurge : ils bêlent en troupeau.

La recrue de l’année

Les jeunes l’emploient beaucoup. Je ne serais pas surpris qu’elle gagne du terrain chez les plus âgés et, éventuellement, dans les médias, ceux-ci ne faisant pas toujours la différence entre les niveaux de langue.

Une situation est malaisante. C’est-à-dire elle est embarrassante, perturbante, dérangeante. Ce barbarisme se répand tranquillement. À suivre.

Chose étonnante, les lecteurs du journal belge Le Soir ont élu malaisant comme mot de l’année 2018.

Le petit dernier

Le fou furieux à la Maison-Blanche veut son mur, bon, parce que sans cela je vais péter une crise. C’est clair? Il provoque donc la fermeture du gouvernement, dans un conflit ouvert avec le Congrès. En anglais on parle de shutdown; la brièveté de l’anglais m’étonnera toujours.

L’anglicisme brillait de mille feux et des scribes d’outre-mer ont sauté sur l’occasion pour ajouter cette irrésistible perle à leur florilège d’anglicismes consacrés.

Si la présidence ne s’entend pas avec le Congrès, les opérations du gouvernement sont suspendues; le gouvernement est fermé; le gouvernement est paralysé. Donc, on peut parler de fermeture, de paralysie.

Nul besoin de shutdown en français.

Clash

Clash fait partie du cortège d’anglicismes qui pullulent en Europe francophone. On entend ce mot assez souvent de ce côté-ci de l’Atlantique. D’ailleurs il est entré dans les dictionnaires. On le définit ainsi : un désaccord violent, un conflit, une rupture. Notions qui pourraient être rendues par choc, affrontement.

Mais ce terme est-il un autre intrus en chapeau melon dans notre langue ou bien décrit-il une réalité spécifique?

Le mot clash revient parfois lorsqu’il est question de groupes politiques en conflit et qu’un affrontement violent se prépare. Par ailleurs, l’expression clash des civilisations a pris du galon depuis de nombreuses années. Un livre a d’ailleurs été écrit sur le sujet.

Le titre de l’ouvrage en français : Le choc des civilisations…

Selon l’auteur, Samuel P. Huntington, l’immigration de plus en plus importante dans les pays occidentaux entraînerait une guerre des cultures, dont les actions terroristes de l’islam intégriste seraient une illustration. Les conflits du nouveau siècle ne seraient plus des affrontements militaires traditionnels entre nations, mais des conflits culturels.

Ce qui nous ramène à la question initiale : clash a-t-il sa place en français? On pourrait parler de différend, dispute, comme le propose le Larousse anglais-français (sans d’ailleurs donner l’anglicisme clash…). Mais ces traductions sont quelque peu décevantes; elles n’ont pas la force de frappe de clash.

Affrontement et choc demeurent les plus pertinents lorsqu’on se mesure à clash.

 

Divisif

Notre société est de plus en plus divisée. Les positions bien tranchées défendues avec hargne dans les médias sociaux écorchent les sociétés libres et démocratiques. Au point où certains n’osent plus intervenir.

On parle souvent de questions polarisantes, un faux ami importé de l’anglais, allègrement propagé par tout ce qui gribouille et qui scribouille, comme disait le Général… Voir mon article à ce sujet.

Notre premier ministre, quant à lui, parle des enjeux divisifs… Autre emprunt de l’anglais. Celui-là relève d’une certaine logique : est divisif ce qui divise, n’est-ce pas? Malheureusement le terme ne figure pas dans les dictionnaires. Mais diviseur, lui, existe bel et bien, au sens d’une personne qui sème la division. Alors pourquoi ne pas en faire un adjectif?

La laïcité de l’État est un sujet diviseur.

Mais il y a d’autres moyens d’en sortir.

La meilleure solution consiste à employer l’adjectif clivant, dont le sens est clair, dixit Le Petit Robert :

Qui crée un clivage au sein d’un groupe, qui divise. Les sujets clivants.

On peut aussi s’en sortir par une périphrase :

La position de ce parti sème la division, elle attise les débats, jette de l’huile sur le feu (selon le contexte).

Ce qui sème la division est par définition controversé. Voilà qui est incontestable.

Black

Quelle mouche a donc piqué l’Hexagone pour parler des Blacks? Le terme est omniprésent et semble avoir supplanté le mot Noir, du moins par moments.

S’agit-il d’un effet collatéral de ce raz de marée qu’on appelle rectitude politique? Noir serait soudain devenu péjoratif, frappé d’une malédiction subite. Ou s’agit-il encore de cet engouement infantile pour la langue anglaise? Car il est clair que l’anglicisme – comme dans bien des cas – n’apporte absolument rien au français.

En effet, noir faisait bien l’affaire. Ne parlait-on pas du pasteur noir Martin Luther King? De l’esclavage des Noirs aux États-Unis qui a mené à une guerre civile? Sans oublier le Continent noir, l’Afrique.

Amusons-nous un peu et réécrivons le tout en français « moderne » : le pasteur black Martin Luther King assassiné en 1968; l’esclavage des Blacks dans les plantations de coton, des esclaves arrachés au continent black.

Il y a de quoi broyer du noir… ou du black, si vous préférez.

La population noire est de plus en plus présente en France et d’aucuns considèrent que le concours de Miss France n’est pas assez représentatif, alors on a créé Miss Black France (sic) pour « célébrer la beauté noire », nous dit Frédéric Royer, organisateur du concours. La suite vaut la peine d’être lue :

Les femmes noires sont très peu à la une des magazines et à Paris les mannequins noirs sont beaucoup moins employés qu’à Londres.

Dominique Sopo, président de SOS Racisme souligne que « il ne faut pas ethnicer (sic) la question du corps noir. ».

Les lecteurs perspicaces auront remarqué l’emploi répétitif de l’adjectif désuet noir pour parler du concours Miss Black France.

Alors comment expliquer cette éclipse soudaine de l’anglicisme black? Ce mélange de néologisme anglais et d’archaïsme français est quelque peu déroutant.

Est-ce que quelque chose m’échappe ou bien nageons-nous en plein délire?

Master

La France et le Canada ont un vocabulaire universitaire semblable, sauf que les mots n’ont pas toujours la même signification.

À commencer par le baccalauréat, le premier grade universitaire au Canada, représentant trois ans d’études. En France, ce diplôme consacre la fin des études secondaires. Les trois premières années d’université mènent à une licence.

Apparaît l’affreux et agaçant master pour les études de deuxième cycle, ce que l’on appelle chez nous une maîtrise. D’ailleurs, ce terme avait cours dans l’Hexagone, naguère.

Le Petit Robert donne comme exemple : « Le master se substitue à la maîtrise suivie du D.E.A (master de recherche) ou du D.E.S.S. (master professionnel).

Cette mutation du vocabulaire s’explique par une volonté européenne de normaliser le nom des grades universitaires, ce que l’on appelle le Processus de Bologne. La séquence baccalauréat-master-doctorat serait adoptée un peut partout sur le Vieux Continent. Hors de l’anglais point de salut.

On imagine bien la jubilation du milieu universitaire français d’avoir réussi à introduire un flamboyant anglicisme dans sa nomenclature. Avoir un master, cela fait tellement Oxford, tellement New York. Imaginez, avoir un master sans parler un mot d’anglais. C’est formidable!

Alors que reste-t-il de la maîtrise, cette appellation issue de l’ancien français encore parlé par ces pittoresques Canadiens? Ne craignez rien, il s’agit toujours d’un grade universitaire; mais il est délivré en enseignement « après la première année de validation du master », nous explique fièrement le Petit Robert.

On peut maintenant se demander combien de temps l’appellation archaïque licence va survivre avant d’être remplacée par un triomphant bachelor, tant qu’à y être.Bref, le français en prend pour son grade.

Le 11 novembre 1918

Le 11 novembre prochain marquera le centième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, cette effroyable boucherie dont toute l’horreur a été décrite dans l’extraordinaire série Apocalypse.

À l’aube de ce triste anniversaire, il convient de signaler quelques erreurs linguistiques qui ne manqueront pas de pulluler dans les prochains jours.

Tout d’abord il est déplacé de commémorer l’anniversaire de l’armistice. En français on commémore un évènement, pas une date, pas un anniversaire. En temps normal, on célèbre, on fête un anniversaire; dans ce cas-ci, il est difficile de manifester quelque joie que ce soit, sinon d’observer le silence, de se recueillir. On marquera, soulignera cet anniversaire.

Le 11 novembre de chaque année est appelé le jour du Souvenir. On notera l’économie de majuscule : il s’agit d’un jour dont le nom est Souvenir. La double majuscule serait impensable, selon les grammairiens. Le français continue de s’inscrire en faux contre la logique naturelle qui voudrait qu’une appellation aussi solennelle comporte deux majuscules, et non pas une seule. Les autres langues opèrent différemment.

Le 11 novembre est aussi l’Armistice, que l’on écrit avec la majuscule, en toute logique, puisqu’il s’agit d’un évènement historique. À propos, le mot armistice est de genre masculin : un armistice.

La date en question est le 11 novembre 1918. La forme elliptique s’écrit le 11-Novembre, la majuscule indiquant qu’il ne s’agit pas de n’importe quel 11 novembre, mais bien de ce qui marque la fin des hostilités de la Grande Guerre. Ce genre de raccourci existe pour d’autres dates historiques, comme le 11-Septembre ou le 14-Juillet. On remarquera le trait d’union – qui peut être omis – et surtout la majuscule inhabituelle au nom du mois.

La boucherie effroyable de 14-18 est appelée de différentes façons. À l’époque, on parle de la Grande Guerre, celle qui devait être la « der des ders ». C’était oublier l’incommensurable bêtise humaine, toujours aussi prégnante.

Après l’autre boucherie, celle de 1939-1945, on parla de la Première Guerre mondiale.

 

Momentum

Errare humanum est nous dit l’adage. Le latin a laissé son empreinte dans les langues occidentales, mais celles-ci en ont gardé un souvenir différent. De sorte qu’un latinisme dans une langue n’est pas nécessairement reconduit dans une autre.

Un bel exemple est momentum.

En anglais, le terme peut être traduit de diverses manières, selon le contexte. Ainsi, le Larousse anglais-français nous parle d’une vitesse de croisière; en cas de décélération, il faudrait dire « perdre de la vitesse, s’essouffler ».

Comme le signalent les Clefs du français pratique :

Le nom monentum est employé abusivement, surtout dans la langue du journalisme.

Le site nous propose d’ailleurs toute une pléthore de traductions : cadence, conjoncture favorable, dynamisme, élan, essor, impulsion, lancée, mouvement, rythme, tempo, etc.

Au risque de me répéter, la langue française possède suffisamment de richesse pour se dispenser de suivre l’anglais.

Le monde du sport raffole du momentum. On dira qu’une équipe a le momentum en ce moment et qu’elle devrait essayer de le conserver. Eh bien qu’elle continue sur sa lancée!

En politique, on pourrait parler de dynamique. Maintenir la dynamique de la Conférence de Paris pour lutter contre les changements climatiques est essentiel.

Avoir le momentum, cela peut aussi vouloir dire avoir une longueur d’avance. Les traductrices (féminin générique qui couvre le masculin) savent que le contexte dicte souvent la traduction.

Les mots latins venus par l’anglais ne sont pas rares.

Pensons à item, souvent décrié, à bon droit d’ailleurs. Certes, le mot existe dans notre langue, mais il n’a pas le sens commun d’article, d’objet, que lui prête l’anglais.

Dixit le Larousse :

Tout élément d’un ensemble (lexical, grammatical, etc.) considéré en tant que terme particulier. Élément ou question d’un test.

Le cas de canceller est intéressant. Le mot vient du latin cancellare; mot qui a engendré la descendance suivante :

Espagnol et portugais : cancelar

Italien : cancelare

Le terme a connu une courte carrière en français, sous la forme de canceller, employé dans le domaine juridique. Mais il a disparu de la carte depuis belle lurette. On aurait pu le conserver : Espagnols, Italiens et Portugais parlent-ils moins bien que nous?

Toujours est-il que canceller est réapparu au Canada, grâce à une intrusion par le biais de l’anglais. Mais notre langue ne fait pas tout à fait bande à part en boudant le cancellare latin, puisque le roumain nous imite avec anulare.

Anulare humanum est.

Les adresses en folie


Le saviez-vous? La succursale des stylos Montblanc à Paris est située au 152 avenue des Champs Élysées. Celle de Montréal est quant à elle située au 1289, boulevard de Maisonneuve Ouest.

Les lecteurs à l’œil averti auront noté une légère différence d’énonciation : l’adresse parisienne se construit sans la virgule, tandis que celle de Montréal en prend une. L’adresse montréalaise suit les prescriptions de la Norme d’adressage de Postes Canada et de l’Office québécois de la langue française.

La virgule

Que vient donc faire cette virgule intempestive? Nul ne le sait. Pourtant, on la recommande dans tous les ouvrages canadiens de typographie; le Multidictionnaire la prescrit aussi.

Pourtant, ce signe de ponctuation ne joue absolument aucun rôle syntaxique. Si on l’omet, comme on le fait en France, il n’y a aucune conséquence. L’adresse se lit tout aussi bien avec elle que sans elle.

Le trait d’union

Un autre élément manque à l’appel dans l’adresse française : le trait d’union. De notre côté de l’Atlantique, il sépare les éléments du spécifique (aussi appelé déterminatif).

Prenons un exemple : une agence immobilière a pignon sur rue au 3 avenue Victor Hugo, à Paris. La même agence, à Québec, verrait son adresse déclinée ainsi : 3, avenue Victor-Hugo. L’adresse dans notre pays est plus compliquée. Le trait d’union sert à indiquer que l’élément déterminatif Victor-Hugo forme un tout; en outre, il s’agit d’une appellation administrative.

Et alors? Est-ce que l’adresse parisienne prête à confusion? Pas du tout. Le lecteur est assez intelligent pour distinguer l’odonyme avenue du déterminatif Victor Hugo.

La préposition de

Lorsque le spécifique est composé de plusieurs éléments, ils sont reliés par trait d’union, ce qui inclut aussi la préposition de.

1993, avenue-des-Canadiens-de-Montréal

Mais les choses se compliquent singulièrement au Canada lorsque le spécifique est un nom de personne contenant une préposition ou un article. Tenez-vous bien, ces éléments ne doivent PAS être suivis d’un trait d’union. Ce qui était assez simple devient déroutant. Regardez ce qui arrive à monseigneur de Laval :

45, rue Monseigneur-De Laval

La préposition est adoubée : la voilà avec la majuscule! Comble de tout, l’appellation composée perd un de ses traits d’union unificateur. On dirait que monseigneur a perdu son Laval en chemin. C’est comme si un cerveau fiévreux s’était ingénié à brouiller les cartes, juste pour entendre les hurlements des usagers de la langue.

Retour en Hexagone. Trouvons une adresse avec préposition ou particule. Le Grand Charles va nous aider.

Vous avez envie de vous évader? Pourquoi ne pas faire un saut à Paris et aller boire un verre au Bar de la Mer (sic)? Son adresse est le 18 avenue Charles de Gaulle. Tout simplement.

À Montréal, la même adresse serait libellée ainsi :

18, avenue Charles-De Gaulle

Conclusion

Les adresses au Canada ont de quoi nous faire perdre le nord. Les boussoles s’affolent en comparant nos graphies avec celles d’outre-Atlantique. Et elles n’ont pas tort, les boussoles.

La Nuit des longs couteaux

Cette semaine, un article politique sur cet événement qui a mené à un accord constitutionnel duquel le Québec a été exclu.

L’ancien premier ministre Jean Chrétien a profité de son passage à l’émission Tout le monde en parle pour proférer quelques demi-vérités. J’aimerais rectifier deux d’entre elles.

  1. Le Canada anglais a empêché la disparition du français au Canada

Ce n’est pas entièrement faux. M. Chrétien s’appuie sur l’exemple de la Louisiane où notre langue n’est presque plus parlée. Son affirmation se vérifie seulement si les Canadiens, comme on les appelait à l’époque, s’étaient tournés vers les États-Unis pour se libérer de la Couronne britannique. Or là nul doute que nous serions aujourd’hui anglicisés.

L’ennui, c’est que les colons canadiens ont choisi de rester dans l’Empire britannique, précisément parce qu’en vertu de l’Acte de Québec de 1774 et de l’Acte constitutionnel de 1791, il leur était permis de conserver leur langue, leur religion et leur droit civil. Or ce n’est pas par générosité que le conquérant britannique a fait adopter ces deux lois, c’est parce qu’il n’avait pas le choix. Il voulait éviter une rébellion des Canadiens, dont la population était bien plus nombreuse que celle des Britanniques.

Rappelons-nous qu’en 1840 les mêmes Britanniques font adopter l’Acte d’union, dont le but avoué est d’assimiler les colons canadiens pour les faire disparaître en tant que peuple, comme le recommandait lord Durham. Encore là, la démographie jouera en faveurs des Canadiens.

La survie du français au Canada n’a donc rien à voir avec une supposée générosité des Britanniques.

  1. La Nuit des longs couteaux n’a jamais eu lieu

Selon M. Chrétien, les négociations menées dans la nuit du 4 novembre 1981 et qui ont abouti à un compromis constitutionnel ralliant les neuf provinces anglaises se sont déroulées à son insu! Il dormait avec sa femme.

Peu importe où était M. Chrétien cette nuit-là, il était le maître d’œuvre des pourparlers enclenchés à Ottawa entre les provinces et le fédéral. Il serait étonnant qu’il n’ait jamais été informé du compromis intervenu durant la nuit.

Les affirmations de M. Chrétien cachent toutefois un élément clé que personne sur le plateau, pas même Denise Bombardier, n’a relevé. En dernier lieu, c’est le premier ministre Pierre Elliott Trudeau qui avait la responsabilité ultime d’accepter le compromis négocié avec les provinces, compromis qui excluait le Québec.

M. Chrétien escamote la question en soutenant que le ministre péquiste Claude Charron lui avait dit que le gouvernement du Québec ne signerait jamais rien. Il serait intéressant de voir si M. Charron est prêt à corroborer ce qu’avance M. Chrétien. Et si M. Charron a vraiment dit cela, est-ce que cet avis était partagé par le premier ministre Lévesque?

En supposant que le Québec était de mauvaise foi, il n’en demeure pas moins que M. Trudeau avait le devoir d’informer René Lévesque de l’accord intervenu durant la nuit. Il a choisi de ne pas le faire. M. Lévesque a été mis devant le fait accompli le lendemain matin.

Malheureusement, M. Trudeau a décidé de se comporter en politicien revanchard et de river son clou à son adversaire séparatiste. S’il avait choisi de se comporter en homme d’État et de tendre la main à René Lévesque, la suite de l’histoire aurait pu être très différente.

Pierre Elliott Trudeau avait le devoir de chercher un compromis avec le gouvernement du Québec, foyer des francophones du Canada. Il aurait pu choisir de s’élever au-dessus des lignes idéologiques et demander à M. Lévesque d’en faire autant. N’oublions pas que le gouvernement du Parti québécois venait d’essuyer un échec cuisant au référendum de 1980. M. Trudeau aurait pu rappeler à son vis-à-vis qu’il devait respecter la volonté des Québécois de rester dans la fédération canadienne.

On ne saura jamais ce qui ce serait passé si M. Trudeau avait tenté de modifier l’accord pour tenir compte des demandes du Québec. Il est bien possible que René Lévesque l’aurait envoyé paître. Et s’il s’était entendu avec son homologue fédéral, ce sont peut-être les provinces qui n’auraient pas voulu emboiter le pas.

Dans les deux hypothèses, ce serait soit le Québec soit les provinces qui auraient essuyé le blâme. La Nuit des longs couteaux? On n’en parlerait plus.

Malgré toutes ces spéculations un fait demeure : M. Trudeau ne s’est pas conduit comme un homme d’État et le Québec a été humilié.