Author Archives: Andre Racicot

Choses lues…

On me pardonnera de paraphraser Victor Hugo pour le titre de cette chronique hors normes.

Je n’ai pas la prétention d’être un fin connaisseur de la littérature. Les courants littéraires me sont aussi étrangers que les courants marins. Mais j’aime lire et j’ai lu beaucoup pendant ma vie.

Je me suis amusé à scruter ma bibliothèque, presque sorti de mon corps, comme si je regardais ma vie défiler. Quels sont les livres qui m’ont marqué, que je relirais volontiers?

Je parle de livres de littérature « sérieuse »; j’ai donc exclu les romans policiers même si c’est un genre que j’adore. À une exception près…

Un seul livre de science-fiction aussi, un genre qui ne m’a jamais tellement plu.

Bien entendu, vous ne serez pas d’accord avec moi et c’est normal. Il y a sûrement un bouquin que j’ai manqué et que je devrais lire avant de partir pour l’éternité. Dites-moi lequel, ne vous gênez pas.

Voici donc la liste, pêle-mêle, sans ordre de préférence.

Vingt mille lieues sous les mers, de Jules Verne

Une épopée fascinante sous les océans.

Germinal, d’Émile Zola

Les luttes ouvrières du XIXe siècle narrées avec réalisme.

Du bon usage des étoiles, de Dominique Fortier

Le récit véridique et créatif de l’expédition Franklin à la recherche du passage du Nord-Ouest. Ce n’est que cent ans plus tard que l’on a découvert les restes de l’équipage, prisonnier des glaces.

L’orangeraie, de Larry Tremblay

Toute l’absurdité du conflit au Proche-Orient. Un jeune homme condamné par la maladie veut prendre la place de son frère pour commettre un attentat-suicide.

Monsieur Ripley, de Patricia Highsmith

Une histoire cynique d’un être absolument amoral qui usurpe l’identité d’un jeune homme riche pour s’emparer de sa fortune, après l’avoir assassiné. Le roman avait fait scandale.

Les piliers de la terre, de Ken Follett

Œuvre grandiose sur la construction des cathédrales au Moyen-Âge.

Kamouraska, d’Anne Hébert

On sent le souffle impétueux de la tempête, la poudrerie dans ce récit d’adultère.

Le monde selon Garp, de John Irving

Une histoire farfelue mais tout à la fois philosophique.

Les carnets du major Thompson, de Pierre Daninos

Les réflexions hilarantes d’un Anglais vieux style sur la France, réflexions qui révèlent tout aussi bien les failles de la perfide Albion.

Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez

Un roman déroutant dans lequel présent, passé et futur se côtoient. L’ouvrage phare de Garcia Marquez.

Les misérables, de Victor Hugo

Un chef-d’œuvre mémorable, véritable fresque de la misère parisienne en pleine tourmente révolutionnaire, avec une galerie de personnages inoubliables.

La pourpre et l’olivier, de Gilbert Sinoué

Un portrait percutant de la vie pénible des premiers papes, pourchassés par l’Empire romain.

À l’Ouest rien de nouveau, d’Erich Maria Remarque

La vie atroce des soldats dans les tranchées durant la Grande Guerre, celle qui tue, disait-on. Dramatique, un récit qui nous prend jusqu’aux tripes.

La part de l’autre, d’Éric Schmitt

Que serait-il arrivé si Hitler avait réussi le concours des beaux-arts de Vienne et était devenu un artiste renommé?

Les raisins de la colère, de John Steinbeck

Le krach de 1929 vécu par des paysans américains ruinés. Leur marche dans le désert pour trouver un nouvel eldorado, la Californie. Un livre profondément touchant.

Des souris et des hommes, de John Steinbeck

L’histoire prenante de deux amis, dont l’un est légèrement déficient. Les deux roulent leur bosse, accumulant les petits boulots. Jusqu’à ce qu’un drame éclate.

Racines, d’Alex Hailey 

L’histoire atroce de l’esclavage des Noirs aux États-Unis. Arrachés à leur terre natale, transportés sur les océans, vendus comme de la marchandise. Bouleversant.

La jeune fille à la perle, de Tracy Chevalier

Le fameux tableau de Vermeer. Une jeune fille sans instruction devient le modèle du célèbre peintre. Elle découvre un monde étrange, celui des catholiques.

La vie devant soi, de Romain Gary, alias Émile Ajar.

L’histoire amusante, mais porteuse de sens, d’un enfant musulman confié à une juive qui élève le fruit des entrailles des prostituées.

Sa Majesté des mouches, de William Golding

Maîtres et valets s’échouent sur une île déserte. Les vrais caractères se révèlent peu à peu et ce ne sont pas les riches qui ont le beau rôle…

Vol de nuit, d’Antoine de Saint-Exupéry,

Les premiers temps difficiles de l’aviation. Le pilote coincé dans la matrice inconfortable de son cockpit, où seules les étoiles lui tiennent compagnie.

La peste, d’Albert Camus

Une épidémie qui éclate, comme cela, sans raison, à Oran, en Algérie française. Toute l’impuissance de l’humanité devant l’absurdité de son existence. L’épidémie s’estompe et la vie continue.

1984, de George Orwell

Ce roman est peut-être le plus marquant du XXe siècle. Il est d’une actualité frappante et vient d’être retraduit.

Le procès, de Franz Kafka

Ce n’est pas pour rien qu’on qualifie certaines situations de « kafkaïennes ». Le roman traduit l’impuissance de l’humain devant le Léviathan bureaucratique, mais aussi devant les puissances économiques, son destin, bref, tout.

Crime et châtiment, de Fédor Dostoïevski

Le romancier pose une question fondamentale : a-t-on le droit de tuer son prochain?

Fondation, d’Isaac Asimov

La science permet maintenant de prédire l’avenir. Tout semble clair. Mais les experts se sont fourvoyés. Brillant.

Autogolpe

Tentative de coup d’État au Venezuela. C’est du moins ce qu’affirme le président Maduro. L’opposition, elle, accuse en effet le gouvernement d’avoir simulé une tentative d’assassinat sur le président. Elle parle d’un «auto-coup d’État» résultant d’«auto-attentats».

Quoi qu’il en soit la référence est claire pour qui connaît la politique sud-américaine. Il s’agirait d’un autogolpe, défini ainsi par le Oxford Dictionary : In Latin America: a military coup initiated or abetted by a country’s elected leader, especially in order to establish absolute control of the state. 

Le terme espagnol est apparu en français en 1992 lorsque le président péruvien Alberto Fujimori a dissous le Congrès après que celui-ci eut refusé de lui octroyer des pouvoirs supplémentaires pour lancer sa réforme économique et lutter contre la guérilla du Sentier lumineux.

Dans l’article paru dans Le Devoir du 6 août 2018, l’expression a été traduite en français.

 

L’apport de l’anglais en français

La langue anglaise a contribué à l’enrichissement du français au même titre que l’allemand, l’espagnol, l’italien, le néerlandais ou le turc. Toutes les langues s’échangent des mots, les domestiquent, les adaptent à leurs besoins, quitte à en infléchir le sens.

L’apport de l’anglais en français est relativement mince, si on le compare à l’influence jugée jadis envahissante de l’italien. Nous parlons italien quand nous disons qu’une scène est pittoresque, quand nous portons un pantalon, quand un roman est qualifié de dantesque, quand nous écoutons une cantatrice qui chante au pied d’un campanile.

Québécois et francophones du Canada se méfient des mots anglais. Nous faisons souvent le reproche à nos cousins français d’emprunter de manière abusive à la langue de Shakespeare. À bon droit, soit dit en passant.

Cependant, les emprunts à l’anglais ne sont pas tous des effets de mode qui viennent déclasser des expressions françaises souvent bien plus jolies et utiles.

Le sport

Le sport, lui-même un mot anglais, nous a légué un riche vocabulaire. À commencer par le sprint, cette course endiablée à ne pas confondre avec le simple jogging. L’athlétisme comporte tout un vocabulaire anglais, dont une partie a été traduite au Canada (blocs de départ, au lieu de starting-block, par exemple). Le tennis, le golf et le baseball ont légué quelques termes anglais à notre langue, comme le très commode smash, ce coup de grâce asséné par un joueur de tennis (et non tennisman) qui a le terrain grand ouvert devant lui.

Le tennis nous a aussi donné le passing, ce coup bien placé à côté d’un adversaire monté au filet. Ceux qui s’intéressent au vocabulaire de ce sport pourront lire mon article à ce sujet.

Pour ce qui est du golf, la plus grande partie du vocabulaire existe en français, tandis qu’elle est largement demeurée en anglais en Europe. Quant au baseball, les Européens continuent d’ignorer la traduction de son vocabulaire au Canada. On peut la trouver dans mon article ou encore dans la base de données Termium.

La politique

Un des anglicismes les plus utiles est certainement le mot leadership, qui a engendré un autre emprunt, leader. Mot qui a d’ailleurs voyagé vers l’espagnol; pensons au lider maximo, Fidel Castro.

Évidemment, le vocabulaire politique britannique a déteint sur le français canadien. Les députés se réunissent en caucus, sermonnés par le whip du parti, sorte de préfet de discipline. Un parti d’opposition pourra faire un filibuster à la chambre, terme traduit par obstruction systématique.

Mots acclimatés

Ce sont des mots anglais affublés d’une orthographe française. Un paquebot n’est rien d’autre qu’un packet-boat. Idem pour la redingote, issue du riding-coat. Bien entendu, la mode, souvent dictée par la Grande-Bretagne, nous a donné également le trench, ce manteau que l’on portait dans les tranchées durant l’atroce Première Guerre mondiale.

L’architecture

Vous habitez un bungalow? Fort bien, mais c’est un mot gujarati qui nous est venu par l’anglais. Comme le Canada est une ancienne colonie britannique, bien des termes de l’architecture anglaise sont passés dans le vocabulaire canadien; pensons au cottage, entre autres.

Si votre résidence ressemble à un château anglais, elle comporte sûrement un hall pour accueillir les invités. Vous pourriez y organiser un cocktail. Certains iront vers le living-room, que l’on appelle ici le vivoir.

La guerre

Un raid est une attaque intense. Certains stratèges préfèrent un blitz, mot allemand dans ce cas-ci. D’ailleurs, la blitzkrieg était menée par des panzers, terme que l’on voit en français, qu’on appelle des tanks, autre anglicisme qui se pointe le canon dans nos textes militaires.

Pour la petite histoire, tank était un mot de code britannique pour désigner les chars d’assaut, que l’on faisait passer pour des réservoirs…

Le mot blitz a d’ailleurs fait son chemin dans notre langue. D’une part dans le vocabulaire du football : faire un blitz pour plaquer le quart-arrière. D’autres part, un blitz publicitaire est une campagne intense pour vendre un produit, que l’on annoncera avec un slogan… autre anglicisme accueilli dans nos chaumières.

La situation précaire de la langue française au Canada m’amène le plus souvent à dénoncer les emprunts inutiles à l’anglais. Il était peut-être temps que j’écrive une chronique qui célèbre l’apport de l’anglais à notre langue.

La social-démocratie

Les partisans de la social-démocratie s’appellent socio-démocrates. Vrai ou faux?

Faux, même si des publications connues comme le Nouvel Observateur (maintenant L’Obs) ont fait la faute.

Car il ne s’agit pas de socio-démocratie, mais bien de social-démocratie. La confusion vient probablement de mots comme sociopolitique, socioculturel.

Il est donc question de la social-démocratie, dont l’adjectif demeure curieusement masculin. L’accord au pluriel se fait cependant, d’où les sociaux-démocrates.

La social-démocratie est un courant politique qui plonge ses racines dans le milieu du XIXe siècle. Le mouvement ouvrier prend de l’ampleur devant la misère abjecte que sème le capitalisme débridé poussant dans le terreau de la Révolution industrielle.

Le socialisme réformiste allemand ouvrira le chemin à divers partis socialistes européens, qui renonceront à la conquête violente du pouvoir pour participer à la démocratie libérale. Dans sa foulée, le Parti travailliste britannique, porté au pouvoir en 1924, la Section française de l’Internationale ouvrière, plus tard le Parti socialiste français, et bien d’autres.

Le Parti social-démocrate allemand a marqué l’histoire du pays d’Angela Merkel. Le chancelier Friedrich Ebert proclame la république, en 1918, après la chute du Kaiser. Le chancelier Willy Brandt lance la Realpolitik, cette politique de rapprochement avec la République démocratique allemande, ce qui lui vaut le prix Nobel de la paix en 1973. Lui succédera Helmut Schmidt, un homme respecté. Enfin, le social-démocrate Gerhardt Schröder dirigera un gouvernement de coalition avec les verts.

La social-démocratie est une nécessité; sans elle, le capitalisme débridé, qu’on appelle maintenant néolibéralisme, aurait toute la latitude voulue pour saper et détruire les services publics et toute la protection sociale offerte par les États modernes.

Depuis la chute du communisme, en 1990, une lutte de plus en plus féroce oppose deux camps : celui des forces progressistes partisanes d’un État fort pour assurer une certaine égalité sociale; et celui des néolibéraux, appelés conservateurs, libéraux, républicains, etc. qui ne cherchent qu’à rogner le filet de protection sociale.

La social-démocratie serait dépassée… Vraiment? Elle engendrerait déficits et bureaucratie… Mais quels sont les pays continuellement cités en exemple pour la qualité de vie partout dans le monde? Des États qui, d’une manière ou d’une autre, portent l’empreinte de la social-démocratie. Bien sûr, les pays scandinaves, mais aussi l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Canada.

Les États-Unis apparaissent malheureusement comme un contre-modèle, là où l’État est perçu par une frange importante de la population comme un ennemi. « The government is the problem », disait Ronald Reagan. L’absence de gouvernement aussi.

 

Souvenirs de Radio-Canada : quatrième partie

  1. Moments forts

Air India

En 1985, je faisais le quart 4 h à midi, un samedi. Tout était tranquille. Le fil de presse nous apprend qu’un Boeing 737 d’Air India a explosé en plein vol, au-dessus de l’Atlantique. OK, on suit ça de près. Mais assez rapidement nous voyons que l’avion avait décollé de Montréal, ce qui change tout.

Cette affaire prend une autre dimension. Le chef de pupitre alerte la télévision et ensuite les directeurs de l’information. En moins d’une heure les deux salles de nouvelle deviennent une véritable ruche. Les affectateurs sont pendus au téléphone; d’autres chefs de pupitre sont entrés. On se croirait en pleine semaine.

Ce jour-là, on m’a collé un dossier que je devais suivre en compagnie d’un reporter. Je pense que c’était Christine Saint-Pierre, aujourd’hui ministre. J’ai terminé ma journée vers 14 h. J’étais galvanisé. J’aurais pu passer la soirée là. J’étais journaliste.

Démission de René Lévesque

L’autre moment où j’ai vu la salle remplie de bon matin était le jour de la démission du premier ministre du Québec. Tellement contrarié par les journalistes, il leur avait réservé un chien de sa chienne. Démissionner en pleine nuit, après l’heure de tombée du bulletin de 22 heures était une bonne façon d’embêter les scribes.

J’arrive vers 4 heures et demie… il y a plein de monde. Ça bourdonne… Un instant, je me demande s’il n’est 16 heures 30… Suis-je mêlé dans mes papiers? Un journaliste me montre la une du Devoir : Lévesque démissionne.

Les Tamouls

Le problème des réfugiés n’est pas nouveau. En 1986, des milliers de Tamouls se présentent sur les côtes canadiennes, causant une crise politique. On découvre que certains auraient peut-être transité par l’Allemagne.

Or je reviens d’un séjour d’un an à l’Université de Bonn. Or je parle allemand.

Un reporter me demande de faire enquête auprès des autorités portuaires de Brême. Je suis un peu éberlué… Je suis habitué de taper des textes, pas de faire des enquêtes à l’étranger. Il m’indique comment faire un appel à l’étranger et j’ouvre ma petite enquête en remontant jusqu’au responsable de la sécurité au port de Brême…

J’interroge le responsable dans le plus pur allemand, que tout le monde entend dans la salle, car je dois parler assez fort. J’obtiens les renseignements voulus et les transmets à mon journaliste, très content de mes services.

Les viandes froides…

Peu de gens le savent, mais les journalistes préparent à l’avance des reportages retraçant la carrière de personnalités connues, et ce quand elles sont encore vivantes. Cela explique que dans les minutes suivant le décès d’un comédien connu, par exemple, on diffuse un reportage étoffé sur l’ensemble de sa carrière.

Si je me souviens bien, on appelait ce genre de topo des « viandes froides ». Un jour, j’ai trouvé le tiroir où les topos en question étaient rangés. Ainsi, j’ai pu écouter la nécrologie du cardinal Paul-Émile Léger, de Pierre Bourgault avant qu’ils ne décèdent. Une expérience étrange.

L’envers du décor

L’un des aspects amusants de travailler à Radio-Canada est de se promener un peu partout dans l’édifice. La tour est fort pratique le soir pour regarder les feux d’artifice… On monte au 23e étage et les bureaux déserts offrent un magnifique point de vue.

Un souvenir émouvant pour moi est l’entrepôt des costumes que la direction actuelle a eu l’étourderie de dilapider, parce qu’il n’y aura pas assez de place dans le nouvel immeuble. Quel manque d’envergure! Tout doit être rentable en cette triste époque du néolibéralisme. À présent, la collection est éparpillée. Bravo.

Je me suis promené entre les robes victoriennes et les costumes de clown. Des rangées de perruques de toutes les couleurs s’alignaient sur les étagères. Des chaussures à l’infini, aussi. Sans compter tous les accessoires, que ce soit des épées ou des cages d’oiseau… On aurait dit un conte de fées.

Les décors de téléroman avec leur sempiternelle cuisine étaient là également. Amusant de voir que derrière les portes se cachait tout simplement un mur. Les armoires de cuisine étaient vides. Un peu plus, et on voyait surgir Juliette Huot ou Janette Bertrand.

Le studio 42 où sont enregistrés Tout le monde en parle, Les enfants de la télé, etc. ressemble à un amphithéâtre romain. Les gradins supérieurs arrivent au niveau du rez-de-chaussée. J’ai aussi vu le service de l’informatique, celui qui concoctait l’ouverture Star Wars du Téléjournal.  

Dans le sous-sol, où se cachaient une bonne partie de ces merveilles, il fallait rouler en voiturette électrique pour gagner du temps. J’adorais y faire de longues marches et aller fouiner partout. J’étais fasciné par tout ce que je voyais.

Au rez-de-chaussée, on pouvait consulter la discothèque, également impressionnante. Les réalisateurs à la recherche d’une musique spécifique, d’un thème d’ouverture, pouvaient consulter des musicologues. Je connaissais l’une d’entre elles, Denise Martin. Nous avions suivi des cours d’allemand ensemble.

  1. Désillusions et départ

Un collègue m’avait fait le commentaire suivant : « Quand j’ai commencé à Radio-Canada, on m’a dit que le fait que je sois d’origine polonaise et que je parle polonais nuirait à mes chances de promotion. Je ne le croyais pas, mais aujourd’hui je sais que c’est vrai. »

Une des choses les plus surprenantes que j’ai constatées, c’est l’anti-intellectualisme qui régnait dans la salle des nouvelles. Cela peut paraître surprenant quand on pense à des gens comme Jean-François Lépine qui a fait une brillante carrière. L’institution projetait une image de distinction en bonne partie vraie, quand on la comparait à des réseaux privés. Mais cette image ne reflétait pas tout-à-fait la réalité.

Dès mon arrivée, en 1984, j’ai vite constaté que les journalistes n’étaient pas tous des intellectuels. Beaucoup ont monté à la force du poignet, sans faire de longues études. Ils avaient trimé dans un hebdo local, certains étaient passés par les journaux à potins, un autre avait couvert les chiens écrasés avant de faire sa marque. Ils avaient du métier et savaient comment aller chercher de l’information et faire un reportage.

Je me souviendrai toujours de ce chef de pupitre solide qui n’avait pourtant aucune idée de ce qu’il mettait en ondes. Vrai de vrai. Ses bulletins étaient toujours construits de la même manière : tout d’abord des nouvelles canadiennes et québécoises; ensuite un peu d’international en se fiant sur ce qui semblait faire le plus de bruit; ensuite d’autres nouvelles canadiennes, peut-être un fait divers à la fin. Il ne prenait aucun risque.

Bref il jouait de la musique sans connaître le solfège et la plupart du temps ça marchait. Ses bulletins n’avaient aucune originalité, mais ils étaient solides.

Un jour, pourtant, il m’a donné une dépêche sur les Sikhs pour parler des troubles en Cisjordanie…

Les surnuméraires dérangeaient. Ils avaient fait science po, philo, littérature française, avaient de bonnes connaissances générales. Ils avaient sillonné l’Europe, l’Asie… Bref, leur parcours était différent et la relève que nous étions mettait mal à l’aise certains chefs de pupitre, mais surtout les directeurs.

David Murphy, le collègue fanfaron dont j’ai parlé, déplorait ce mur qu’on dressait devant les surnuméraires qui, après tout, étaient l’avenir de la salle de rédaction.

Les choses n’étaient pas faciles pour nous. La direction de Radio-Canada était un vivier en soi. Pour avoir vu comment les choses se passaient, je ne suis pas très surpris de voir tous les ratés qu’a connus cette prestigieuse organisation au fil des ans. Trop souvent, des incompétents notoires étaient évacués vers le haut, par le biais d’une promotion, pour se débarrasser d’eux.

L’un de ces directeurs m’avait convoqué à son bureau parce que je parlais allemand. Il y avait un vague projet de faire traduire des reportages allemands pour les diffuser à la télé et à la radio. Je pourrais être l’homme de la situation. Enthousiaste, je me suis mis à poser des questions pour ne recevoir que des réponses vagues… Je n’en ai plus entendu parler.

En 1985, je me suis vu décerner une bourse par le DAAD, l’Office allemand d’échanges universitaires, pour passer un an à Bonn, capitale de l’Allemagne de l’Ouest. Je voyais là une belle occasion de faire des reportages à l’étranger.

J’entre donc dans le bureau d’un directeur, Daniel McGinnis, et lui annonce fièrement l’obtention de ma bourse. Il n’interrompt brutalement : « Bon, que c’est que tu veux? » Bien… suivre quelques cours de pose de voix en vue de mes reportages. Agacé, il me dit que j’en aurai un et me chasse du bureau. Je n’ai jamais eu ce cours avec le linguiste Jacques Laurin. Vous ai-je dit que le journalisme est un panier de crabes?

Malgré tout, j’ai quand même transmis quatre reportages à la radio pendant mon séjour, grâce à la complicité du chef de pupitre Pierre Brisson, qui avait beaucoup de respect pour moi; et c’était réciproque.

L’évaluation d’un journaliste est forcément subjective. Durant mon séjour, j’ai constaté que ceux qui avaient la cote étaient souvent des personnes sûres d’elles-mêmes, qui n’hésitaient pas à s’imposer. Nouer des relations stratégiques était la meilleure façon de monter, peu importe le talent.

L’image que dégageait une personne servait d’évaluation. Or, à ce jeu, je ne pouvais gagner. Mon travail de formateur qui s’adresse à une douzaine de personnes peut donner l’impression que j’ai un égo surdimensionné. Pourtant il n’est rien. Dans la salle de rédaction, j’étais une personne discrète qui faisait son travail consciencieusement. Ce n’était pas suffisant et je l’ai compris bien trop tard.

Certains collègues surnuméraires se sont malgré tout hissés vers un poste permanent, non pas parce qu’ils étaient des manipulateurs ou des grosses têtes, mais peut-être plus persévérants que je ne l’ai été.

Je venais d’avoir 30 ans et j’aspirais à un poste permanent. Ma vie de surnuméraire me condamnait à enchaîner des horaires chaotiques : un jour c’était de 16 h à minuit, le lendemain de midi à 20h, deux jours plus tard de 4 h à midi, etc. En plus, j’avais dégringolé dans la liste d’appel des surnuméraires à cause de mon séjour à Bonn. Je travaillais moins qu’avant.

Deux postes se sont finalement libérés. L’ennui, c’est qu’on savait déjà qui les obtiendrait : Marie-Louise Séguin, très compétente et intelligente, et Monique Laberge, également très douée. Elles n’avaient besoin de manigancer pour monter.

Comparé à d’autres personnes, j’étais tranquille. Je ne trainais pas dans les bureaux de directeurs, pas plus que je n’essayais de me mettre en vedette, de sorte que les directeurs ignoraient qui j’étais et ce que j’accomplissais dans la salle de rédaction. Les chefs de pupitre m’appréciaient : je rédigeais vite et bien, j’étais passionné par ce que je faisais.

J’ai pu constater l’indifférence de la direction lorsque j’ai quand même postulé pour les deux postes. Je voulais d’abord et avant tout faire des nouvelles internationales, devenir affectateur local ou international. « Ce n’est pas ce qu’ils veulent entendre » m’a dit un chef de pupitre qui savait exactement comment les choses marchaient. Il m’a quand même donné quelques conseils pour l’entrevue.

Et quelle entrevue! Les directeurs ont appris que j’avais séjourné à Bonn l’année précédente; que j’étais considéré comme un des meilleurs rédacteurs de la salle. L’un d’entre eux, un petit baveux typique que l’on croise parfois dans la jungle journalistique, me demande ce qui suit : « Ouain, tu trouves pas que ton affaire ça fait pas mal science politique? » Qu’est-ce que je pouvais répondre à pareille connerie? Tout était dit.

 

Un autre d’enchaîner avec cette question cruciale : j’avais transmis des reportages depuis Bonn, mais est-ce que j’avais déjà dévissé le couvercle d’un récepteur de téléphone pour y brancher un magnétophone pour transmettre un extrait audio? Non, monsieur, j’appelais directement la salle de rédaction depuis mon appartement et il n’y avait pas d’extrait audio. Il en a pris bonne note. Je venais de perdre des points…

Bien entendu, j’ai été recalé, comme je l’ai été à TVA, CKAC, CJMS, toujours pour les mêmes raisons : pas assez d’expérience pratique et trop de connaissances universitaires.

Peu de temps avant de partir, j’ai vu un commis, je dis bien un commis, qui manœuvrait en vue de se faire passer pour un rédacteur. Lui savait tirer les ficelles. Un chef de pupitre détestable l’a pris sous son aile et il a fini par devenir rédacteur, le poste dont je rêvais. Le seul ennui : il écrivait comme un pied.

Après le concours, j’ai compris que j’en aurais pour des années avant de pouvoir à nouveau présenter ma candidature, sans garantie de réussite. J’avais le cœur brisé. Passer aussi près du but…

Dégoûté, j’ai commencé à regarder les petites annonces. Comme j’aimais bien les langues étrangères, un poste de traducteur à Ottawa me paraissait fort intéressant, d’autant plus que j’adorais le cachet britannique de la capitale fédérale. Une nouvelle vie m’attendait.

Souvenirs de Radio-Canada : troisième partie

 

  1. Galerie de portraits

Un peu de parachutage de noms (name dropping…)

Durant mes quatre années à RC, j’ai croisé pas mal de gens connus. J’ai vite constaté que bien des vedettes étaient somme toute des personnes affables; curieusement, ce sont les plus obscurs qui étaient parfois les plus détestables à force d’agir comme des vedettes.

Pierre Trudeau

Je me souviendrai toujours de l’entrevue donnée par Pierre Elliott Trudeau à Madeleine Poulin. L’animatrice l’avait piqué en lui demandant s’il n’était pas un peu dépassé, parce qu’il contestait l’accord du lac Meech. Arrogant comme toujours, Trudeau l’avait humiliée en ondes en faisant ressortir que ses questions manquaient de substance. Il avait raison, comme je l’ai constaté plus tard, et madame Poulin n’avait pas le gabarit d’un Pierre Nadeau ou d’un Jean-François Lépine. Au jeu de la provocation, elle n’avait aucune chance. 

J’ai vu le personnage arriver à RC. Une meute de journalistes l’attendait et lui lançait des questions. Le prince ne cachait pas son mépris de la meute journalistique. Ignorant superbement toutes les questions qui fusaient, alors qu’il s’engageait dans l’ascenseur, il leur lança ce qui suit : « C’est-tu toutes des journalistes de Radio-Canada, ça? »

J’étais dans le studio et je voyais Madeleine Poulin qui parlait de ses problèmes personnels à un technicien. Ces vedettes sont d’abord et avant tout des êtres humains. Je suis remonté à la salle de rédaction et ai vu l’entrevue en circuit fermé. Trudeau a été fendant et les journalistes dans la salle voulaient tous le tuer.

J’éprouvais la même émotion. Mais en revoyant l’entrevue plusieurs années plus tard, je pus constater que l’animatrice ne cherchait pas vraiment à connaître les raisons de son opposition. Elle en a mangé toute une.

Bernard Derome

J’avais peu affaire avec les gens de la télé. Un jour, Bernard Derome parle de la ville d’Aachen en Allemagne. Je ne savais pas à l’époque que j’allais devenir traducteur et me spécialiser en terminologie géographique… Toujours est-il que je l’aborde poliment après le Téléjournal et lui explique que Aachen en allemand se traduisait par Aix-la-Chapelle.

Commençant à réfléchir après le début de ma phrase – j’étais jeune – je me dis qu’il allait sûrement me rabrouer, moi le blanc-bec qui ose le reprendre. Eh bien non! Il me remercie chaleureusement de mon intervention, s’en veut terriblement de s’être trompé… Un vrai pro et un gentleman.

Louise Arcand

J’ai côtoyé aussi Louise Arcand, brutalement congédiée du Téléjournal de 18 h parce qu’elle était « trop vieille » (sic) » Âgée de 40 ans, elle a poursuivi son employeur pour 400 000 $ et a eu gain de cause. Pour la punir, on l’a affectée aux nouvelles radio… La dame était gentille, bien que pas très chaleureuse. Néanmoins, elle ne s’est jamais impatientée quand je faisais mes premières armes comme chef de pupitre remplaçant et que j’avais de mal à assembler mon bulletin de nouvelles. « Trente secondes », me dit-elle un jour d’un ton calme.

Parfois, elle se plaignait de se sentir un peu mal, sans trop savoir pourquoi. Elle est décédée quelques années plus tard d’un cancer.

Charles Tisseyre

Tiré à quatre épingles, il lisait le téléjournal, de sa belle voix toujours mélodieuse. Un jour, faisant visiter les lieux à Sylvie, qui devint mon épouse, nous l’avons dérangé alors qu’il enregistrait un texte, sur le plateau du Téléjournal. Il avait été un peu contrarié. Je ne lui ai jamais parlé. Mais on devine un homme curieux et ouvert en le voyant animer Découverte. Lorsque je donnais des cours au Bureau de la traduction, je m’amusais à l’imiter.

Myra Cree

L’une des personnes les plus sémillantes fut Myra Cree. Elle était d’origine autochtone et lisait les nouvelles. Elle était notre lectrice un samedi matin et s’est amenée avec une bouteille de calvados pour « enrichir » le café matinal. Nous en avons tous pris pour le déjeuner…

L’horaire 4 h à midi était éprouvant. Prendre du calvados de bon matin n’est pas la meilleure idée… Le chef de pupitre, sonné, m’a relégué la tâche de faire le bulletin de nouvelles à sa place. Il est allé se coucher… Myra, elle, était fraîche comme une rose et a lu ses nouvelles de manière impeccable.

Louise Moreau

Nous rêvions tous de Louise Moreau. Séduisante jeune femme qui animait l’émission de musique classique du matin, sur la chaîne FM. Quand j’arrivais en studio avec mon lecteur de nouvelles, elle me faisait des bye bye de l’autre côté de la vitre. Elle fermait le micro et me criait « Allo André !».

Pendant ce temps jouait une sérénade de Mozart. On avait l’impression d’arriver dans un cocon, un monde irréel. Et Dieu qu’elle était belle.

Je l’ai vue complètement désarçonner un lecteur du bulletin des sports, en lui disant à la fin : « Vous avez été délicieux. » Et l’autre de répondre en ondes, éberlué, séduit : « Baaaaaaah… »

Paul-Émile Tremblay

Journaliste émérite, il est venu terminer sa carrière aux nouvelles radio, tout comme Jacques Fauteux, d’ailleurs, que j’avais trouvé aigri.

M. Tremblay était un érudit. Il avait voyagé partout dans le monde. Les conversations avec lui étaient passionnantes. Il ne méprisait pas les jeunes journalistes, au contraire il les appréciait, car nous avions fait des études, nous étions ouverts sur le monde. Bref, c’était un personnage attachant.

J’avais déjà la réputation d’être un des meilleurs rédacteurs de la salle. Mais M. Tremblay allait le signaler à grands traits.

C’était en 1985 ou 1986, à l’époque du dégel soviétique, appelé la glasnost. La situation était complexe, alors écrire un texte relativement court sur la situation relevait de l’exploit.

Comme d’habitude, j’ai mis la nouvelle dès la première phrase. Dans les développements, je glissai quelques incises ici et là pour expliciter le contexte, afin que l’auditeur comprenne bien ce qui se passait. J’ai réussi à boucler le tout en 12 lignes.

M. Tremblay est venu me voir en brandissant mon manuscrit. « Ce texte est un pur chef-d’œuvre, c’est le meilleur que j’aie lu. » Venant de cet homme qui avait interviewé René Lévesque, c’était tout un compliment.

J’ai aussi côtoyé Céline Galipeau, elle aussi surnuméraire, mais du côté de la télé. C’était une personne froide; mais elle n’avait pas le ton pincé qu’elle affiche aujourd’hui. Elle a fait du chemin et a gagné le respect de tout le monde.

Aussi, Julie Miville-Deschêne, haute comme trois pommes, charmante, devenue une grande reporter, ensuite présidente du Conseil du statut de la femme et nommée récemment sénatrice.

Une personne sympathique, Marie-José Turcotte, qui a fait sa marque aux sports en couvrant une multitude de jeux olympiques.

Stephan Bureau

Il était déjà une vedette en devenir quand il a atterri à la salle des nouvelles. On lui promettait un bel avenir et il avait de l’expérience derrière le micro. Un personnage exubérant qui mettait beaucoup de vie dans la salle.

Un jour, il allait interviewer la pulpeuse Maruschka Detmers, qui avait joué dans le film érotique Le diable au corps. Chanceux va.

Il allait bientôt devenir chef d’antenne du TVA Nouvelles et plus tard remplacer Bernard Derome. Je trouve bien dommage qu’il ait tout lâché pour bifurquer du côté de l’humour. Il vaut plus que cela.

Yves Desautels

Il fait l’hélicoptère circulation à la radio, encore de nos jours. Un autre boutentrain qui faisait rire tout le monde. J’ai joué au golf avec lui et avec mon chef de pupitre hyper-nerveux que j’avais fait péter. Un beau souvenir. Tout le monde pestait après sa balle, mais au moins on n’épluchait pas tous les cancans de la salle de rédaction.

Michel Benoit

Il animait Génie en herbe et lisait les nouvelles tant à la radio qu’à la télé. Un grand professionnel. Il n’est pas tombé dans le piège quand je lui ai mis une fausse nouvelle écrite en charabia, en tête du bulletin. Rendu en studio, il a vu l’imposture et a écarté la fausse nouvelle sans dire un mot.

Et Jacques, ce grand journaliste déchu, en fin de carrière, mis sur la voie de garage des nouvelles radio. Complètement désabusé, il écrivait ses textes n’importe comment au point qu’ils étaient parfois sans queue ni tête…

Un jour, regardant en direction d’un groupe de rédacteurs souffrant tous de problèmes psychologiques – on les appelait méchamment « l’aile psychiatrique » – il grommela : « Moi, en tout cas, ils ne me rendront pas fou. »

C’était pathétique, cette femme qui souffrait d’une psychose paranoïaque. Elle voyait des monstres dans son garde-robe, affichait un comportement un peu bizarre, me parlait de son chum imaginaire… De temps en temps, elle faisait une crise, par exemple d’avertir la salle de ne rien écrire sur l’Union soviétique, car nous risquions de déclencher une guerre mondiale…

Elle disparaissait ensuite pour huit mois, en institution, et elle revenait, « guérie ». Profondément triste.

Quelques collègues surnuméraires sont parvenus à percer le plafond de verre auquel se heurtaient les jeunes journalistes. Hughes De Roussan, devenu reporter à la radio et qui a couvert le drame de Polytechnique, entre autres; Robert Verreau, qui a œuvré de longues années à Radio-Canada; Marie-Louise Séguin, plus tard candidate du Parti québécois dans Soulanges. Sans oublier Isabelle Poulin qui a trouvé le moyen de se frayer un chemin derrière le micro.

Quelques comédiens croisés…

Se promener dans les corridors immenses de l’édifice nous faisait rencontrer bien des gens. Dominique Michel à la cafétéria, des comédiens d’une émission jeunesse déguisés en renard et qui tentaient de manger sous leur maquillage imposant…

Aussi, le sympathique Roger Lebel, aujourd’hui décédé. Quand j’étais enfant, j’avais trouvé le moyen de l’appeler au téléphone, à CKLM, où il travaillait, pour lui dire que j’étais malade… Il avait écrit une lettre à ma mère et m’avais envoyé une caricature de Jean-Pierre Coallier, qui faisait des dessins à l’époque. M. Lebel ne se rappelait plus de cet épisode mais il m’a serré la main.

Aperçu aussi Gilles Latulippe et Suzanne Lapointe. Également Albert Millaire coiffé d’un haut-de-forme, pour interpréter Wilfrid Laurier. Avec lui Zoé, en robe à crinoline, Monique Miller. Ils allaient à la petite caisse.

Aperçu aussi Jacques Languirand dans son surprenant studio kaléisdoscopique. Un grand mystique, mais il cachait un terrible secret révélé par la suite.

Tous ces gens ne se souviennent pas nécessairement de ma petite personne. J’ai été une étoile filante qui a atterri sous d’autres cieux. Mais chacune d’entre elles illumine le firmament de mes souvenirs.

Prochain article : moments forts

Souvenirs de Radio-Canada : deuxième partie

  1. Un couvent

On a longtemps considéré Radio-Canada comme un temple du bon parler français. C’était peut-être vrai à l’époque d’Henri Bergeron et de Roger Baulu, mais ce n’est plus le cas de nos jours. On n’a qu’à penser à cette gentille dame de l’Outaouais qui anime une émission de l’après-midi comme si elle était à radio-cégep… « C’est quoi ça ce tite bébelle-là? »

Bien entendu, le français radio-canadien vaut bien des fois celui qu’on entend sur les chaînes privées, mais les journalistes ne sont quand même pas des candidats à l’Académie française. Pour quelques Jean-François Lépine ou Jean-Michel Leprince il y a pas mal qui parlent un français plutôt médiocre. C’était vrai à l’époque et ce l’est encore aujourd’hui.

En fait, l’attitude était la même que celle que l’on peut observer dans l’ensemble de la population : une petite frange était sincèrement intéressée à bien s’exprimer, tandis que les autres affichaient un degré d’indifférence variable.

Un linguistique, Camille Chouinard, publiait régulièrement des mises en garde. L’une d’entre elles portaient sur l’expression « dollars US » qu’il suggérait de remplacer par « dollars américains ». Sur la feuille épinglée au babillard un commentaire griffonné : « Come on Camille. »

Un détail m’a frappé très vite : l’absence de dictionnaire dans la salle de rédaction. En fait, il y en avait deux. Le premier se promenait de bureau en bureau, selon les besoins, mais était généralement introuvable. Les enquêtes pour déterminer qui l’avait utilisé en dernier tournaient court. Parfois, l’ouvrage avait migré vers la salle télé.

Le deuxième était la propriété exclusive d’un journaliste qui le gardait sous clé dans son bureau. Chanceux, personne n’a forcé son tiroir. (Une anecdote circulait selon laquelle un technicien était entré par effraction dans le bureau d’un directeur pour lui voler sa télé, en parfait état, afin de la remplacer par une semblable, bousillée, de la salle de rédaction.)

Donc, certains journalistes faisaient des recherches au dictionnaire. D’autres, comme le surnuméraire qui m’avait intimidé, proclamaient haut et fort qu’ils n’avaient pas besoin de dictionnaire. Ils savaient tout cela. C’était assez amusant, voire édifiant, de les voir expliquer comment il fallait prononcer les noms coréens…

Parlant de prononciation, on a toujours besoin d’un plus petit que soi. Un lecteur de nouvelles me snobait. Il ne voulait pas avoir affaire au petit pit que j’étais à ses yeux. Professionnel jusqu’au bout des ongles, il terminait son bulletin à la seconde pile.

Un jour, il était question de l’Islande et de sa capitale Reykjavik. J’ai appris l’allemand, mais j’ai aussi étudié la grammaire et la prononciation du néerlandais et des langues scandinaves. Je ne les parle pas, mais j’ai une bonne idée de la façon dont on dit les choses. Cela faisait de moi un personnage inquiétant pour beaucoup, mais j’avais mon utilité.

Alors le fameux lecteur, pris avec le nom de la capitale islandaise dans son bulletin, s’abaisse à me parler enfin pour me demander la prononciation. C’est la seule fois qu’il m’a adressé la parole. (Réponse : Reille-kia-vik)

La salle des nouvelles, cette petite jungle tropicale, bruissait sans arrêt de commérages, potinages, fausses rumeurs, vraies rumeurs, etc. Bref, on savait tout. Les journalistes sont une communauté tissée serrée; tout le monde se connaît. Certains reporters passaient de la radio à la télé et inversement. Ce fut le cas de Christine Saint-Pierre, avec qui j’ai travaillé. Ces échanges de personnels permettaient d’obtenir des infos privilégiées sur ce qui se passait du côté des nouvelles télé…

Un matin, je travaillais de 4 heures à midi avec l’équipe qui faisait le grand bulletin de 8 heures. Diplomate comme toujours, j’ai osé dire à un chef de pupitre qu’il ne se tenait pas assez debout devant certains reporters vedettes qui faisaient pression pour que leurs topos passent en premier… Le chef de pupitre, un grand nerveux, m’a fait une crise…

Le lendemain, j’étais avec l’équipe de soir et tout le monde savait que j’avais fait péter Guénette… Ils voulaient plus de précisions, car ce n’était pas clair… Comment avais-je réussi?

La rumeur voulait d’ailleurs que le même chef de pupitre fébrile allait cueillir un rédacteur à sa maison et le faisait travailler dans l’auto (!) avant d’arriver à la salle de rédaction à 4 heures 30… Certains croyaient que c’était vrai. On disait même que ledit rédacteur couchait dans le sous-sol du chef de pupitre…

Ce chef de pupitre Jean-Claude Guénette était au fond un bon bonhomme : il ne fallait tout simplement pas l’énerver pour rien, comme je l’ai fait à quelques reprises. Un jour il m’a dit : «Toé, tu parles trop.» Le plus drôle, c’est que j’ai fini par jouer au golf avec lui, non sans avoir évité une autre catastrophe.

Un matin, j’ai décidé de faire croire à M. Guénette qu’une bombe avait sauté dans le métro de Toronto… Un collègue protecteur s’est approché de moi : «Fais pas ça, le bonhomme va péter…» Cela faisait quelques fois que je l’énervais, ça suffisait.

Tout autour, il y avait assez d’anecdotes, de rumeurs pour en faire une anthologie.

Le grand classique était celle de la fausse bouteille de champagne, trafiquée par un technicien habile, remise à un lecteur de nouvelles, qui, selon les uns, l’avait déclaré délicieux ou, selon d’autres, l’avaient trouvé exécrable. On n’a jamais su la vérité.

Les journalistes se jouaient aussi des tours pendables entre eux. On parlait du lecteur Normand Harvey à qui un technicien avait empoigné les parties sexuelles, sous son pupitre, alors qu’il était en ondes. Ou encore d’un singe installé dans la cabine du lecteur de nouvelles snob et qui avait fait ses besoins sur la chaise dudit lecteur… tout juste avant qu’il aille en ondes. Il paraît que le pauvre homme se bouchait le nez en lisant son bulletin. Vrai ou faux?

Un chef de pupitre facétieux m’avait surnommé le Jeune… Pour me dégêner il m’avait balancé une dépêche à 14 h 58 pour le bulletin de 15h… L’heure à laquelle j’étais censé commencer. C’est ce qu’on appelle une urgence…

David Murphy était tout un personnage. Il faisait crouler de rire la salle de rédaction et très rapidement il m’a adopté, ce qui pouvait représenter le baiser de la mort pour un rédacteur. David était actif dans le syndicat et mal vu de la direction. Toujours est-il qu’une belle complicité s’est tissée, à coups de sarcasmes mutuels, car je savais me défendre sur ce terrain.

Un jour, il m’a dit : « Toi pis moi on est pareils. On est deux grands sensibles. »

Un matin, il m’a bombardé affectateur international et m’a demandé de trouver un reportage sur une situation particulière au Pérou. Sans expérience, j’ai ratissé la liste de nos pigistes à l’étranger.

Premier numéro, je tombe sur des hispanophones (évidemment) qui n’avaient rien à voir avec le journaliste dont le nom figurait sur la liste. Dans une fricassée de mots espagnols et italiens, je m’excuse de les avoir dérangés. Je suis sûr que Murphy avait un sourire en coin.

Le deuxième appel est plus fructueux; je déniche une collaboratrice oubliée, ravie de faire un reportage pour nous. J’annonce à Murphy qu’il aura son topo pour le bulletin de 8 heures. Il sursaute. « Quoi, mais c’était seulement pour 9 heures. » Je luis réponds qu’il l’aura une heure à l’avance. Quin toé.

J’ai joué le rôle d’affectateur international à quelques reprises, ce qui m’a permis de participer à des réunions de production pour planifier le prochain bulletin. Habituellement, ce sont des journalistes aguerris qui exécutent cette tâche, mais ils doivent parfois être remplacés lorsqu’ils sont absents. Appeler Londres, Athènes ou Varsovie pour commander un reportage est absolument grisant. J’aurais fait cela toute ma vie. « Bonjour Jean-François Lépine, nous aurions besoin de quelque chose pour 10 heures, sur les réformes de Deng Xiao Ping. Qu’en pensez-vous? »

Le sympathique Murphy était tellement père-poule qu’il manigançait à haute voix un rendez-vous amoureux entre moi et avec la fille de ma nounou cheffe de pupitre…Le tout à haute voix, de sorte que toute l’équipe des nouvelles radio était au courant du dossier en progression. (Commentaire d’un collègue : « Sors pas avec elle, elle trop belle pis elle va te coûter cher. »)

Rien n’échappait aux journalistes. J’ai fait la connaissance d’une charmante lectrice de nouvelles, Cynthia. Longiligne, pétrie de culture française, bref, nous nous entendions très bien. Peut-être trop. J’aimais bien travailler avec elle, car elle était perfectionniste au point de s’auto-flageller un peu trop souvent à mon goût.

Une belle complicité nous unissait quand j’étais son chef de pupitre. En studio, le chef peut parler à la lectrice, lorsqu’un reportage joue. « Bon, la nouvelle sur la CSN est un peu trop longue. Pourrais-tu couper la dernière phrase? » « J’enlèverais plutôt celle du milieu. » «OK. » Vers la fin du bulletin : « N’oublie pas la nouvelle imposée, à la fin. » « Il va me manquer cinq secondes pour la lire. Veux-tu qu’on l’enlève? » Réflexion. Vite, le reportage achève… « Bon OK, ne coupe pas la CSN, comme ça on va arriver. »

Diriger un bulletin de nouvelles comme on pilote un paquebot était étourdissant.

La complicité avec Cynthia avait bien sûr attiré l’attention. Heureusement, personne n’a su qu’elle m’avait invité à souper chez elle, à l’impromptu, comme elle l’avait fait pour d’autres collègues. J’ai aussi visité le salon du livre en sa compagnie.

En 1985, j’avais décroché une bourse du gouvernement allemand pour aller étudier un an à l’Université de Bonn, la capitale de l’Allemagne fédérale. Avant mon départ, Cynthia m’avait donné une petite boucle bleue que je portais avec ma chemise, ce qui a contribué à renforcer les rumeurs. Avant mon départ, elle m’a servi cet avertissement : « Ne t’amourache pas d’une Française, elles sont chiantes. »

Par la suite, Cynthia est devenue lectrice à TVA et aux dernières nouvelles, elle était à Espace Musique de Radio-Canada. Il n’y a jamais eu d’idylle entre nous.

Les escapades amoureuses (les vraies, cette fois-ci) ne restaient pas secrètes non plus. Un lecteur qui s’était porté malade en même temps qu’une lectrice de nouvelles, vingt ans plus jeune que lui… Le rapprochement n’a pas tardé à être fait. D’ailleurs leurs regards les trahissaient un peu. C’est du moins ce que disait la rumeur.

Les journalistes savent bien des choses. Ils connaissent la vie intime des politiciens. Un matin, lors d’un déjeuner, j’ai assisté à tout un déballage sur les personnalités de l’époque. Si on avait publié ce qui s’est dit ce matin-là, il y en aurait eu pour quinze ou vingt poursuites devant les tribunaux.

Disons que ceux que l’on voit sur nos écrans ne sont pas toujours ceux qu’on imagine. Bien des personnalités sont bisexuelles, ce qui n’est pas un mal en soi. D’autres collectionnent les robes victoriennes et les portent chez eux le soir. Passe encore. Certains fumaient du pot.

Le pire cas : un député péquiste très connu, devenu plus tard une vedette médiatique. Ses adjoints de comté avaient brusquement démissionné en bloc. Le type était un sale pédophile et avait tenté de séduire un petit garçon, le fils d’un adjoint.

Je me souviens aussi de cette histoire abracadabrante des deux sœurs arrêtées en Amérique latine alors que leurs bagages contenaient de l’héroïne. Deux dames très ordinaires qu’on n’imaginait pas se transformer en mule pour des trafiquants. Pourtant…

Elles ont fini par être libérées, ces deux braves dames.

Je suis allé voir la lectrice du Téléjournal pour lui proposer le titre suivant : « Les deux héroïnes blanchies respirent. » Moi aussi j’étais capable d’être cynique.

Cette atmosphère de couvent était une expérience en soi. Elle en disait long sur la nature humaine. Je pense à la débarque magistrale d’Emmanuelle Latraverse, chassée de l’émission les Coulisses du pouvoir, dépouillée de son poste de chef de bureau à Ottawa, confinée à des reportages au Nunavik… Les raisons de cette chute brutale demeurent obscures. des bruits circulent, mais rien n’est confirmé.

Je suis sûr que dans les salles de rédaction, on connaît toute l’histoire. Et elle ne doit pas être très jolie.

L’un des moyens d’échapper au couvent était de faire l’horaire de nuit, de minuit à neuf heures le matin. Une expérience unique. La nuit, Radio-Canada ressemble à une station spatiale. Tout est noir aux alentours, les studios sont vides, les salles de rédaction désertées. De temps en temps on croise un technicien. Je suis chargé de suivre le fil de presse, de préparer un peu le travail du chef de pupitre.

Des reportages envoyés par les journalistes s’enregistrent. On a ordre de ne rien toucher à rien en régie : c’est le royaume des techniciens. Mais voilà, le temps est long. Combien de fois j’ai vu des techniciens transférer le contenu de la bande magnétique sur une cassette. Je suis capable de faire cela…

Eh bien ce matin-là ça foire. J’ai pesé sur le mauvais piton. La bande est altérée. On dirait que Chantal Hébert a envoyé son topo depuis l’au-delà. Pas moyen d’arranger ça… Merde.

Les gens du matin débarquent vers 4 heures et demie. La salle s’anime peu à peu. Le technicien constate que l’enregistrement est bizarre. Il me demande ce qui s’est passé. Rien, je ne sais pas. «Toi tu as touché à quelque chose», tonne-t-il. Je suis obligé de mentir comme un Vincent Marissal. Jamais de la vie, j’ai touché à rien, moi. Il n’est pas convaincu. Chantal doit reprendre son reportage… tôt le matin.

Prochain texte : une galerie de portraits, dont Pierre Elliott Trudeau

Souvenirs de Radio-Canada : première partie

  1. Les débuts

De 1984 à 1987, j’ai travaillé comme rédacteur de nouvelles à la radio de Radio-Canada à Montréal. Voici le récit de ma brève expérience en journalisme.

Je venais de terminer ma maîtrise en science politique, j’avais appris l’allemand et l’italien à l’université. Je souhaitais tout simplement enseigner dans un cégep. J’étais un baby-boomer, certes, mais ceux qui étaient légèrement plus âgés que moi avaient raflé les emplois intéressants de professeur et ils n’étaient pas sur le point de partir.

Par hasard, je rencontre mon ancien prof Paul-André Comeau chez Archambault. Il me dit que Radio-Canada embauche des surnuméraires pour ses salles de rédaction nouvelles. Je présente ma candidature et suis retenu pour un stage de formation à la radio. Je fais mes premières armes au printemps 1984.

Entrer dans une salle de nouvelles a quelque chose d’impressionnant. On entend le cliquetis fébrile des machines à écrire; on voit un affectateur qui appelle Pékin, un chef de pupitre qui met la dernière main au bulletin de 17 heures et  le lecteur de nouvelles qui court vers le studio (il reste 30 secondes avant d’entrer en ondes). Et les téléphones qui sonnent…

Être rédacteur de nouvelles n’est pas si facile qu’on peut le penser. Prendre une série de dépêches fourmillant de détails, en extraire l’essentiel, et en faire un texte de 8 à 12 lignes relève du tour de force. Être concis ou périr. Il faut donc maîtriser le français, avoir un vocabulaire riche. Et surtout apprendre à isoler l’élément fondamental de la nouvelle. Il faut capter l’attention du lecteur; avoir des phrases courtes et limpides; ne pas se perdre dans les détails, mais en dire le plus possible.

Heureusement, j’étais un rédacteur doué.

Je découvre assez vite que Radio-Canada est à la fois un panier de crabes et un couvent. Un panier de crabes qui ressemble à une cour d’école : tel journaliste bougon qui méprise les surnuméraires issus des rangs universitaires et qui n’y connaissent rien. Cela confinait à l’intimidation. Je n’en revenais pas de cette attitude, heureusement assez rare. Mais j’ai vite découvert que les journalistes manifestaient beaucoup de cynisme par rapport aux politiciens, à la vie en général. Cela surprend.

Ce qui me jette à terre, c’est de voir le peu de conscience sociale de beaucoup de journalistes. Le chômage chez les jeunes les indiffère; ils côtoient des surnuméraires comme moi, précaires, et s’en fichent éperdument. Ils trouvent qu’ils sont moins bien payés qu’à La Presse…

Heureusement, la plupart de mes nouveaux collègues sont plutôt sympathiques et cherchent à m’aider. Une cheffe de pupitre me prend un peu sous son aile : elle ressemble à Angela Merkel…

De l’aide, j’en avais besoin, car il y a bien des choses à apprendre. Par exemple, le montage des topos, ces reportages envoyés par téléphone et enregistrés à la régie sur bandes magnétiques. Le journaliste va dans une salle et travaille sur un magnétophone. Il peut couper une phrase ici, raccourcir un développement trop long un peu plus loin. Comment? Mais avec une lame de rasoir! On coupe au début du premier mot de la phrase et après le souffle de la fin de la phrase. Sinon, la coupure paraît trop et le reporter a l’air de parler de façon saccadée. On envoie ensuite la bande à la régie qui la transfère sur une cassette audio. C’est elle que le chef de pupitre apporte au studio.

Pour nous exercer, on nous donnait une entrevue de Jacques Parizeau entrecoupée de longues pauses, respirations, etc. Il fallait la « nettoyer ».

Cette technologie des bandes magnétiques est évidemment dépassée. Aujourd’hui, on procède par ordinateur.

Un jour, un technicien s’est amusé à faire jouer à répétition le début d’une citation du pape Jean-Paul II : « Je viens… je viens… je viens… » Quand j’ai levé la tête, il me regardait avec un grand sourire. Parce qu’il y a des facétieux à Radio-Canada.

Et il y a ce reportage que j’avais charcuté, parce que trop long. Le chef de pupitre m’engueule et me dit de reconstituer la bande… Donc ramasser les coupures étalées par terre et restaurer l’original… Heureusement, un technicien a eu pitié de moi et m’a aidé à tout recoller.

Un jour, mon collègue Robert Verreau et moi avons emporté l’enregistrement de la chanson psychédélique Tomorrow Never Knows, des Beatles. Avant-gardiste pour l’époque (1965), on y entend des bruits étranges et des instruments de musique joués à l’envers. Nous avons demandé au technicien de copier l’enregistrement sur une bande magnétique et de la faire jouer à l’envers pour que nous entendions les instruments « à l’endroit ».

Stupéfaction. Le fond sonore est le même dans les deux sens! « Je ne sais pas comment ils ont fait cela », a commenté le technicien.

L’informatique fait une entrée timide dans la salle de rédaction. Un directeur amateur d’ordinateur – nous sommes en 1984 – a décidé qu’on se servirait d’une machine pour traiter le fil de presse. Nous sommes à la glorieuse époque du DOS avec ses écrans gris et caractères verts ou orange… Une mise en gras du carré de l’AFP signale qu’il y a une urgence. Mettons qu’on est loin des ordis modernes…

Néanmoins, cette technologie met fin au ruban de papier qui se déversait sans cesse et que nous devions sans cesse traiter. Mais les anciens étaient farouchement opposés à cette innovation technologique. Déjà le fossé des générations.

Je ne le savais pas encore, mais je n’étais pas le genre de personne que cherchaient les responsables de l’information à Radio-Canada.

Make my day

Nous avons tous en tête cette célèbre réplique de Clint Eastwood dans Dirty Harry : « Go ahead, make my day. » L’expression s’est frayé un chemin dans l’usage populaire.

Cet américanisme paraît impossible à traduire. En fait, il constitue toute une épreuve pour ceux qui confondent traduction et transposition de l’anglais en français. Vous savez, ces traducteurs hypnotisés par le mot clé de l’expression et qui s’arrachent les cheveux à en trouver une semblable en français avec le même mot clé?

Eh bien ça ne fonctionne pas; autrement les logiciels de traduction remplaceraient les professionnels de la langue et nous serions en train de parler de la Coupe du monde de soccer…

Trêve de ballon rond.

Nous écartons d’office Fais ma journée.

Imaginons deux situations, l’une positive, l’autre négative.

Dans le premier cas, que diriez à une personne que vous désirez encourager à faire quelque chose?

Fais-moi plaisir!

Amuse-toi!

Oooooui!

Vas-y fort!

Gêne-toi pas (québécois)

À ceux qui se cramponnent au mot journée, parce le mot se trouve dans l’original anglais : Illumine ma journée! (Mais je le répète, ça ne marche pas toujours.)

Dans le deuxième cas, nous pourrions aussi recycler les expressions positives et les lancer avec un ton ironique. D’autres possibilités plus agressives :

Vas-y, essaie pour voir!

Vas-y, ose toujours, je te mets au défi.

Essaie-toi, pour voir (québécois)!

Tu veux vraiment m’embêter? (Rire sardonique)

Je suis sûr que les lecteurs en trouveront d’autres.

Apparaître dans un document

« Le nom des donateurs apparaît dans le rapport annuel présenté au conseil d’administration. »

Quoi de plus naturel que cette phrase? Pourtant un anglicisme s’y cache, tel un ours tapi derrière les arbres et qui guette les randonneurs.

Bien des choses apparaissent dans les écrits : des citations, des mentions, des noms, des statistiques. L’ennui, c’est que tout cela est faux.

Sortons notre loupe de langagier pointilleux et examinons le coupable : apparaître.

Définition

Le verbe a habituellement les sens suivants :

Se rendre visible à quelqu’un;

Se montrer de manière inattendue;

Prendre naissance.

Une personne, un objet qui apparaît devient visible de manière brusque. On pourrait employer un autre verbe, surgir.

La vérité apparut après le contre-interrogatoire.

Des taches sont apparues sur la peau.

Des difficultés sont apparues de manière inattendue.

L’ours apparut soudain dans le sous-bois, faisant fuir les randonneurs.

Un anglicisme insidieux

Notre loupe inquisitrice s’est baladée dans les ouvrages de langue et aucun d’entre eux ne semble retenir le sens anglais de figurer, être mentionné.

Une phrase, un mot, une citation ne peuvent apparaître dans un document, à moins que vous ne soyez en train de lire la Gazette du sorcier, dans Harry Potter.

Pas plus, d’ailleurs, qu’une personne ne peut apparaître devant un tribunal ou un comité, à moins qu’elle n’ait revêtu une cape d’invisibilité. Elle y comparaît, s’y présente.

Comme on le voit, les anglicismes prennent toutes sortes de chemins de traverse pour s’infiltrer en français et il faut parfois se faire magicien pour les faire disparaître.