Author Archives: Andre Racicot

Dégagisme

La colère. Voilà l’élément central de l’élection du premier octobre au Québec. La colère devant un gouvernement insensible aux peines infligées à la population pour équilibrer son budget. Une insulte à l’État providence auquel tiennent tant les Québécois.

Cette colère profite à un parti de droite dirigé par un ancien comptable et homme d’affaires, François Legault. Elle soulève aussi un parti de gauche qui porte les espoirs de la jeune génération.

Ce mouvement est appelé le dégagisme et il vient de balayer le pays du Québec. Il a commencé en Tunisie pour ensuite s’étendre à d’autre pays du Proche et du Moyen-Orient. Un ressac que l’on a appelé le Printemps arabe. Il s’est poursuivi en France avec l’émergence d’une certaine gauche radicale incarnées par Jean-Luc Mélanchon.

De quoi s’agit-il ? En gros de la perte confiance envers les partis traditionnels, qui ont eu la chance de gouverner et ont déçu. Ces partis ne semblent plus répondre aux aspirations de la population.

Le mouvement frappe fort en Occident. Que l’on songe à l’Italie gouvernée par deux partis marginaux : la Ligue et le Mouvement Cinq-Étoiles. La Ligue est un parti qui prônait jadis la séparation des régions de l’Italie du Nord pour former un nouveau pays, la Padanie. La démocratie chrétienne, les socialistes, qui jadis dominaient la vie politique de la patrie de Dante, ont pour ainsi dire disparu de la carte.

Même chose en Allemagne. Les partis traditionnels que sont les chrétiens-démocrates, les libéraux et les sociaux-démocrates voient émerger l’Alternative pour l’Allemagne, opposé à l’immigration, et Die Linke, la gauche, sorte de réincarnation de l’ancien parti communiste de l’Allemagne de l’Est.

Le dégagisme frappe donc de plein fouet les vieux partis occidentaux. Au Québec, le Parti libéral et le Parti québécois sont sérieusement ébranlés. Le premier séduit un francophone sur six, ce qui marque une rupture inquiétante avec la majorité, qui s’est tournée vers la Coalition avenir Québec.

Quant au Parti québécois il n’apparaît plus comme le véhicule de changement qu’il a été. Il ne séduit plus les jeunes. Son avenir est incertain.

Pour reprendre l’expression de Boucar Diouf, Philippe Couillard et Jean-François Lisée sont les derniers « catapultés du dégagisme »…  Reste à voir si les partis issus du dégagisme sauront vraiment gouverner de façon différente.

Balance du pouvoir


L’élection au Nouveau-Brunswick amène une situation quasi-inédite dans cette province : l’arrivée d’un gouvernement minoritaire. Du jamais vu depuis un siècle.

Peu importe le parti qui formera le gouvernement, il devra partager le pouvoir avec un ou des tiers partis. Ces derniers détiendront ce que l’on appelle couramment la balance du pouvoir.

Cette expression, employée au Parlement du Canada, est pourtant un calque de l’anglais balance of power.

Comme il est signalé dans les Clefs du français pratique :

Un parti influe sur l’équilibre des partis lorsqu’il peut mettre le gouvernement en minorité en votant avec un autre parti.

Un tiers parti devient donc l’arbitre de la situation, mieux, il détient la clef ou les clefs du pouvoir. Il est en quelque sorte le maître du jeu. On pourrait presque se permettre cette métaphore médiévale : il est un faiseur de roi !

L’expression détenir les clefs du pouvoir est nettement plus française et élégante que son équivalente anglaise avoir la balance du pouvoir.

À mettre dans la balance lorsque vous rédigerez.

 

Question de l’urne

La campagne électorale au Québec prend forme et un terme est en train d’envahir les discours : la question de l’urne. Il s’agit de l’immigration. Nul doute qu’on va en reparler et que la question de l’urne risque de déparer tous les discours politiciens et journalistiques (mes excuses pour cette crise d’adjectivite).

Cette question est celle qui risque de devenir la plus importante et de s’imposer dans l’esprit des électeurs. Leur choix sera d’abord et avant tout orienté en fonction de leur opinion sur le dossier de l’immigration. Si la tendance se poursuit, comme disait l’autre.

La question de l’urne est bien entendu un autre calque de l’anglais, the ballott question. Cette traduction servile coiffe la chronique de Michel David dans Le Devoir, un journaliste dont le français est habituellement irréprochable. Mais il n’est pas le seul à l’utiliser; la tentation est forte.

Pourtant, on peut facilement trouver des solutions créatives en français.

L’immigration pourrait être un enjeu déterminant, la question décisive ou dominante. Le quotidien Le Droit y va d’une suggestion intéressante : la principale question de l’élection. Tiens? Pourquoi pas?

On peut aussi reformuler : « L’élection de 2018 portera principalement sur l’immigration. »

L’anglais imagé

L’anglais est une langue imagée, souvent plus que le français. Et parfois, ses expressions frappent tellement l’imagination qu’on les importe dans notre langue.

En voici deux que j’aimerais aborder.

Ce n’est pas ma tasse de thé

Nous sommes en fin d’après-midi, les sandwichs aux concombres sont servis et nous papotons autour de la table en sirotant notre boisson chaude. Deux sucres et un nuage de lait, dit-on…

Les mœurs douçâtres de la sympathique Albion ont traversé la Manche pour s’infiltrer dans notre langue… Ne dit-on pas qu’une chose n’est pas notre tasse de thé ?

Rendre cette expression suave de ce côté-ci de la Manche et de l’Atlantique est certes possible, mais à quel prix ?

Ce n’est pas mon truc, mon genre ; pas une chose que je fais ; cela ne fait pas partie de mon répertoire ; habituellement, je ne fais pas cela…

Autant de traductions qui apparaissent comme un troupeau de buffles se jetant du haut d’une falaise.

On comprend peut-être mieux pourquoi l’expression a percé notre carapace francophone et figure dans Le Petit Robert.

Soit dit en passant le high tea n’est pas un haut thé, mais bien un « goûter dinatoire », nous signale Luc Labelle dans son merveilleux ouvrage Les mots pour le traduire. 

Le diable est dans les détails

On entend souvent cette expression anglaise, même au Parlement européen. Comment la traduire ? Des concordanciers bilingues comme Linguee nous proposent :

Le problème réside dans les détails ; tout est dans les détails ; tout réside dans le détail

Mais encore ?

Quand on y regarde bien, les choses s’embrouillent, se compliquent. Tout bien pensé, il n’y a rien de simple. Les détails viennent tout compliquer.

Un peu laborieux, mais le sens est là.

Toutefois, l’expression étudiée possède le double avantage d’être courte et percutante. Voilà sans doute pourquoi on l’entend si souvent.

Populisme

Le populisme est un mot… populaire. À cause de l’émergence de partis marginaux, souvent des fruits pourris de la rectitude politique, le terme connaît une croissance qui ferait rêver les boursicoteurs.

Tout le monde est populiste, l’innommable président américain, Poutine en Russie, Erdoğan en Turquie, Viktor Orbán en Hongrie. On penche vers la droite, n’est-ce pas ? Pourtant, ne qualifiait-on pas Hugo Chávez de populiste ?

Les ouvrages de langue l’associent à la démagogie et le Petit Robert signale qu’il est souvent péjoratif.

Discours politique qui s’adresse aux classes populaires, fondé sur la critique du système et de ses représentants, des élites. Populisme de droite, de gauche.

Le populisme est souvent teinté d’anti-intellectualisme et d’antiparlementarisme. Le cas du président américain est patent. Il méprise la science parce qu’il est profondément ignorant ; il étrille non seulement les institutions parlementaires de son pays mais aussi les principes fondateurs de la démocratie américaine, à savoir l’équilibre et la séparation des pouvoirs.

Plus près de chez nous, la Ford Nation avec sa haine de la social-démocratie et des élites.

Le politicologue allemand Jan-Werner Müller, auteur de l’opus Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, nous propose la définition suivante :

Les politiciens populistes sont ceux qui prétendent parler au nom d’une conception idéalisée du peuple (ou de la nation) qui exclut explicitement ou implicitement leurs opposants. Bref, un populiste ne se présente pas seulement comme le porte-parole légitime d’une certaine conception du peuple ou de la nation ; un populiste se présente comme le porte-parole de la seule conception légitime de la nation. Le populisme est donc nécessairement identitaire et exclusif (mais toute politique identitaire n’est pas forcément populiste).

Évidemment, l’analyse de Müller est influencée par ce qu’il voit dans son pays, soit la montée du parti identitaire Alternative pour l’Allemagne.

Cela n’enlève rien à la qualité de son analyse, car il est clair que le mouvement populiste loge davantage à droite qu’à gauche.

 

 

 

Choses lues…

On me pardonnera de paraphraser Victor Hugo pour le titre de cette chronique hors normes.

Je n’ai pas la prétention d’être un fin connaisseur de la littérature. Les courants littéraires me sont aussi étrangers que les courants marins. Mais j’aime lire et j’ai lu beaucoup pendant ma vie.

Je me suis amusé à scruter ma bibliothèque, presque sorti de mon corps, comme si je regardais ma vie défiler. Quels sont les livres qui m’ont marqué, que je relirais volontiers?

Je parle de livres de littérature « sérieuse »; j’ai donc exclu les romans policiers même si c’est un genre que j’adore. À une exception près…

Un seul livre de science-fiction aussi, un genre qui ne m’a jamais tellement plu.

Bien entendu, vous ne serez pas d’accord avec moi et c’est normal. Il y a sûrement un bouquin que j’ai manqué et que je devrais lire avant de partir pour l’éternité. Dites-moi lequel, ne vous gênez pas.

Voici donc la liste, pêle-mêle, sans ordre de préférence.

Vingt mille lieues sous les mers, de Jules Verne

Une épopée fascinante sous les océans.

Germinal, d’Émile Zola

Les luttes ouvrières du XIXe siècle narrées avec réalisme.

Du bon usage des étoiles, de Dominique Fortier

Le récit véridique et créatif de l’expédition Franklin à la recherche du passage du Nord-Ouest. Ce n’est que cent ans plus tard que l’on a découvert les restes de l’équipage, prisonnier des glaces.

L’orangeraie, de Larry Tremblay

Toute l’absurdité du conflit au Proche-Orient. Un jeune homme condamné par la maladie veut prendre la place de son frère pour commettre un attentat-suicide.

Monsieur Ripley, de Patricia Highsmith

Une histoire cynique d’un être absolument amoral qui usurpe l’identité d’un jeune homme riche pour s’emparer de sa fortune, après l’avoir assassiné. Le roman avait fait scandale.

Les piliers de la terre, de Ken Follett

Œuvre grandiose sur la construction des cathédrales au Moyen-Âge.

Kamouraska, d’Anne Hébert

On sent le souffle impétueux de la tempête, la poudrerie dans ce récit d’adultère.

Le monde selon Garp, de John Irving

Une histoire farfelue mais tout à la fois philosophique.

Les carnets du major Thompson, de Pierre Daninos

Les réflexions hilarantes d’un Anglais vieux style sur la France, réflexions qui révèlent tout aussi bien les failles de la perfide Albion.

Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez

Un roman déroutant dans lequel présent, passé et futur se côtoient. L’ouvrage phare de Garcia Marquez.

Les misérables, de Victor Hugo

Un chef-d’œuvre mémorable, véritable fresque de la misère parisienne en pleine tourmente révolutionnaire, avec une galerie de personnages inoubliables.

La pourpre et l’olivier, de Gilbert Sinoué

Un portrait percutant de la vie pénible des premiers papes, pourchassés par l’Empire romain.

À l’Ouest rien de nouveau, d’Erich Maria Remarque

La vie atroce des soldats dans les tranchées durant la Grande Guerre, celle qui tue, disait-on. Dramatique, un récit qui nous prend jusqu’aux tripes.

La part de l’autre, d’Éric Schmitt

Que serait-il arrivé si Hitler avait réussi le concours des beaux-arts de Vienne et était devenu un artiste renommé?

Les raisins de la colère, de John Steinbeck

Le krach de 1929 vécu par des paysans américains ruinés. Leur marche dans le désert pour trouver un nouvel eldorado, la Californie. Un livre profondément touchant.

Des souris et des hommes, de John Steinbeck

L’histoire prenante de deux amis, dont l’un est légèrement déficient. Les deux roulent leur bosse, accumulant les petits boulots. Jusqu’à ce qu’un drame éclate.

Racines, d’Alex Hailey 

L’histoire atroce de l’esclavage des Noirs aux États-Unis. Arrachés à leur terre natale, transportés sur les océans, vendus comme de la marchandise. Bouleversant.

La jeune fille à la perle, de Tracy Chevalier

Le fameux tableau de Vermeer. Une jeune fille sans instruction devient le modèle du célèbre peintre. Elle découvre un monde étrange, celui des catholiques.

La vie devant soi, de Romain Gary, alias Émile Ajar.

L’histoire amusante, mais porteuse de sens, d’un enfant musulman confié à une juive qui élève le fruit des entrailles des prostituées.

Sa Majesté des mouches, de William Golding

Maîtres et valets s’échouent sur une île déserte. Les vrais caractères se révèlent peu à peu et ce ne sont pas les riches qui ont le beau rôle…

Vol de nuit, d’Antoine de Saint-Exupéry,

Les premiers temps difficiles de l’aviation. Le pilote coincé dans la matrice inconfortable de son cockpit, où seules les étoiles lui tiennent compagnie.

La peste, d’Albert Camus

Une épidémie qui éclate, comme cela, sans raison, à Oran, en Algérie française. Toute l’impuissance de l’humanité devant l’absurdité de son existence. L’épidémie s’estompe et la vie continue.

1984, de George Orwell

Ce roman est peut-être le plus marquant du XXe siècle. Il est d’une actualité frappante et vient d’être retraduit.

Le procès, de Franz Kafka

Ce n’est pas pour rien qu’on qualifie certaines situations de « kafkaïennes ». Le roman traduit l’impuissance de l’humain devant le Léviathan bureaucratique, mais aussi devant les puissances économiques, son destin, bref, tout.

Crime et châtiment, de Fédor Dostoïevski

Le romancier pose une question fondamentale : a-t-on le droit de tuer son prochain?

Fondation, d’Isaac Asimov

La science permet maintenant de prédire l’avenir. Tout semble clair. Mais les experts se sont fourvoyés. Brillant.

Autogolpe

Tentative de coup d’État au Venezuela. C’est du moins ce qu’affirme le président Maduro. L’opposition, elle, accuse en effet le gouvernement d’avoir simulé une tentative d’assassinat sur le président. Elle parle d’un «auto-coup d’État» résultant d’«auto-attentats».

Quoi qu’il en soit la référence est claire pour qui connaît la politique sud-américaine. Il s’agirait d’un autogolpe, défini ainsi par le Oxford Dictionary : In Latin America: a military coup initiated or abetted by a country’s elected leader, especially in order to establish absolute control of the state. 

Le terme espagnol est apparu en français en 1992 lorsque le président péruvien Alberto Fujimori a dissous le Congrès après que celui-ci eut refusé de lui octroyer des pouvoirs supplémentaires pour lancer sa réforme économique et lutter contre la guérilla du Sentier lumineux.

Dans l’article paru dans Le Devoir du 6 août 2018, l’expression a été traduite en français.

 

L’apport de l’anglais en français

La langue anglaise a contribué à l’enrichissement du français au même titre que l’allemand, l’espagnol, l’italien, le néerlandais ou le turc. Toutes les langues s’échangent des mots, les domestiquent, les adaptent à leurs besoins, quitte à en infléchir le sens.

L’apport de l’anglais en français est relativement mince, si on le compare à l’influence jugée jadis envahissante de l’italien. Nous parlons italien quand nous disons qu’une scène est pittoresque, quand nous portons un pantalon, quand un roman est qualifié de dantesque, quand nous écoutons une cantatrice qui chante au pied d’un campanile.

Québécois et francophones du Canada se méfient des mots anglais. Nous faisons souvent le reproche à nos cousins français d’emprunter de manière abusive à la langue de Shakespeare. À bon droit, soit dit en passant.

Cependant, les emprunts à l’anglais ne sont pas tous des effets de mode qui viennent déclasser des expressions françaises souvent bien plus jolies et utiles.

Le sport

Le sport, lui-même un mot anglais, nous a légué un riche vocabulaire. À commencer par le sprint, cette course endiablée à ne pas confondre avec le simple jogging. L’athlétisme comporte tout un vocabulaire anglais, dont une partie a été traduite au Canada (blocs de départ, au lieu de starting-block, par exemple). Le tennis, le golf et le baseball ont légué quelques termes anglais à notre langue, comme le très commode smash, ce coup de grâce asséné par un joueur de tennis (et non tennisman) qui a le terrain grand ouvert devant lui.

Le tennis nous a aussi donné le passing, ce coup bien placé à côté d’un adversaire monté au filet. Ceux qui s’intéressent au vocabulaire de ce sport pourront lire mon article à ce sujet.

Pour ce qui est du golf, la plus grande partie du vocabulaire existe en français, tandis qu’elle est largement demeurée en anglais en Europe. Quant au baseball, les Européens continuent d’ignorer la traduction de son vocabulaire au Canada. On peut la trouver dans mon article ou encore dans la base de données Termium.

La politique

Un des anglicismes les plus utiles est certainement le mot leadership, qui a engendré un autre emprunt, leader. Mot qui a d’ailleurs voyagé vers l’espagnol; pensons au lider maximo, Fidel Castro.

Évidemment, le vocabulaire politique britannique a déteint sur le français canadien. Les députés se réunissent en caucus, sermonnés par le whip du parti, sorte de préfet de discipline. Un parti d’opposition pourra faire un filibuster à la chambre, terme traduit par obstruction systématique.

Mots acclimatés

Ce sont des mots anglais affublés d’une orthographe française. Un paquebot n’est rien d’autre qu’un packet-boat. Idem pour la redingote, issue du riding-coat. Bien entendu, la mode, souvent dictée par la Grande-Bretagne, nous a donné également le trench, ce manteau que l’on portait dans les tranchées durant l’atroce Première Guerre mondiale.

L’architecture

Vous habitez un bungalow? Fort bien, mais c’est un mot gujarati qui nous est venu par l’anglais. Comme le Canada est une ancienne colonie britannique, bien des termes de l’architecture anglaise sont passés dans le vocabulaire canadien; pensons au cottage, entre autres.

Si votre résidence ressemble à un château anglais, elle comporte sûrement un hall pour accueillir les invités. Vous pourriez y organiser un cocktail. Certains iront vers le living-room, que l’on appelle ici le vivoir.

La guerre

Un raid est une attaque intense. Certains stratèges préfèrent un blitz, mot allemand dans ce cas-ci. D’ailleurs, la blitzkrieg était menée par des panzers, terme que l’on voit en français, qu’on appelle des tanks, autre anglicisme qui se pointe le canon dans nos textes militaires.

Pour la petite histoire, tank était un mot de code britannique pour désigner les chars d’assaut, que l’on faisait passer pour des réservoirs…

Le mot blitz a d’ailleurs fait son chemin dans notre langue. D’une part dans le vocabulaire du football : faire un blitz pour plaquer le quart-arrière. D’autres part, un blitz publicitaire est une campagne intense pour vendre un produit, que l’on annoncera avec un slogan… autre anglicisme accueilli dans nos chaumières.

La situation précaire de la langue française au Canada m’amène le plus souvent à dénoncer les emprunts inutiles à l’anglais. Il était peut-être temps que j’écrive une chronique qui célèbre l’apport de l’anglais à notre langue.

La social-démocratie

Les partisans de la social-démocratie s’appellent socio-démocrates. Vrai ou faux?

Faux, même si des publications connues comme le Nouvel Observateur (maintenant L’Obs) ont fait la faute.

Car il ne s’agit pas de socio-démocratie, mais bien de social-démocratie. La confusion vient probablement de mots comme sociopolitique, socioculturel.

Il est donc question de la social-démocratie, dont l’adjectif demeure curieusement masculin. L’accord au pluriel se fait cependant, d’où les sociaux-démocrates.

La social-démocratie est un courant politique qui plonge ses racines dans le milieu du XIXe siècle. Le mouvement ouvrier prend de l’ampleur devant la misère abjecte que sème le capitalisme débridé poussant dans le terreau de la Révolution industrielle.

Le socialisme réformiste allemand ouvrira le chemin à divers partis socialistes européens, qui renonceront à la conquête violente du pouvoir pour participer à la démocratie libérale. Dans sa foulée, le Parti travailliste britannique, porté au pouvoir en 1924, la Section française de l’Internationale ouvrière, plus tard le Parti socialiste français, et bien d’autres.

Le Parti social-démocrate allemand a marqué l’histoire du pays d’Angela Merkel. Le chancelier Friedrich Ebert proclame la république, en 1918, après la chute du Kaiser. Le chancelier Willy Brandt lance la Realpolitik, cette politique de rapprochement avec la République démocratique allemande, ce qui lui vaut le prix Nobel de la paix en 1973. Lui succédera Helmut Schmidt, un homme respecté. Enfin, le social-démocrate Gerhardt Schröder dirigera un gouvernement de coalition avec les verts.

La social-démocratie est une nécessité; sans elle, le capitalisme débridé, qu’on appelle maintenant néolibéralisme, aurait toute la latitude voulue pour saper et détruire les services publics et toute la protection sociale offerte par les États modernes.

Depuis la chute du communisme, en 1990, une lutte de plus en plus féroce oppose deux camps : celui des forces progressistes partisanes d’un État fort pour assurer une certaine égalité sociale; et celui des néolibéraux, appelés conservateurs, libéraux, républicains, etc. qui ne cherchent qu’à rogner le filet de protection sociale.

La social-démocratie serait dépassée… Vraiment? Elle engendrerait déficits et bureaucratie… Mais quels sont les pays continuellement cités en exemple pour la qualité de vie partout dans le monde? Des États qui, d’une manière ou d’une autre, portent l’empreinte de la social-démocratie. Bien sûr, les pays scandinaves, mais aussi l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Canada.

Les États-Unis apparaissent malheureusement comme un contre-modèle, là où l’État est perçu par une frange importante de la population comme un ennemi. « The government is the problem », disait Ronald Reagan. L’absence de gouvernement aussi.

 

Souvenirs de Radio-Canada : quatrième partie

  1. Moments forts

Air India

En 1985, je faisais le quart 4 h à midi, un samedi. Tout était tranquille. Le fil de presse nous apprend qu’un Boeing 737 d’Air India a explosé en plein vol, au-dessus de l’Atlantique. OK, on suit ça de près. Mais assez rapidement nous voyons que l’avion avait décollé de Montréal, ce qui change tout.

Cette affaire prend une autre dimension. Le chef de pupitre alerte la télévision et ensuite les directeurs de l’information. En moins d’une heure les deux salles de nouvelle deviennent une véritable ruche. Les affectateurs sont pendus au téléphone; d’autres chefs de pupitre sont entrés. On se croirait en pleine semaine.

Ce jour-là, on m’a collé un dossier que je devais suivre en compagnie d’un reporter. Je pense que c’était Christine Saint-Pierre, aujourd’hui ministre. J’ai terminé ma journée vers 14 h. J’étais galvanisé. J’aurais pu passer la soirée là. J’étais journaliste.

Démission de René Lévesque

L’autre moment où j’ai vu la salle remplie de bon matin était le jour de la démission du premier ministre du Québec. Tellement contrarié par les journalistes, il leur avait réservé un chien de sa chienne. Démissionner en pleine nuit, après l’heure de tombée du bulletin de 22 heures était une bonne façon d’embêter les scribes.

J’arrive vers 4 heures et demie… il y a plein de monde. Ça bourdonne… Un instant, je me demande s’il n’est 16 heures 30… Suis-je mêlé dans mes papiers? Un journaliste me montre la une du Devoir : Lévesque démissionne.

Les Tamouls

Le problème des réfugiés n’est pas nouveau. En 1986, des milliers de Tamouls se présentent sur les côtes canadiennes, causant une crise politique. On découvre que certains auraient peut-être transité par l’Allemagne.

Or je reviens d’un séjour d’un an à l’Université de Bonn. Or je parle allemand.

Un reporter me demande de faire enquête auprès des autorités portuaires de Brême. Je suis un peu éberlué… Je suis habitué de taper des textes, pas de faire des enquêtes à l’étranger. Il m’indique comment faire un appel à l’étranger et j’ouvre ma petite enquête en remontant jusqu’au responsable de la sécurité au port de Brême…

J’interroge le responsable dans le plus pur allemand, que tout le monde entend dans la salle, car je dois parler assez fort. J’obtiens les renseignements voulus et les transmets à mon journaliste, très content de mes services.

Les viandes froides…

Peu de gens le savent, mais les journalistes préparent à l’avance des reportages retraçant la carrière de personnalités connues, et ce quand elles sont encore vivantes. Cela explique que dans les minutes suivant le décès d’un comédien connu, par exemple, on diffuse un reportage étoffé sur l’ensemble de sa carrière.

Si je me souviens bien, on appelait ce genre de topo des « viandes froides ». Un jour, j’ai trouvé le tiroir où les topos en question étaient rangés. Ainsi, j’ai pu écouter la nécrologie du cardinal Paul-Émile Léger, de Pierre Bourgault avant qu’ils ne décèdent. Une expérience étrange.

L’envers du décor

L’un des aspects amusants de travailler à Radio-Canada est de se promener un peu partout dans l’édifice. La tour est fort pratique le soir pour regarder les feux d’artifice… On monte au 23e étage et les bureaux déserts offrent un magnifique point de vue.

Un souvenir émouvant pour moi est l’entrepôt des costumes que la direction actuelle a eu l’étourderie de dilapider, parce qu’il n’y aura pas assez de place dans le nouvel immeuble. Quel manque d’envergure! Tout doit être rentable en cette triste époque du néolibéralisme. À présent, la collection est éparpillée. Bravo.

Je me suis promené entre les robes victoriennes et les costumes de clown. Des rangées de perruques de toutes les couleurs s’alignaient sur les étagères. Des chaussures à l’infini, aussi. Sans compter tous les accessoires, que ce soit des épées ou des cages d’oiseau… On aurait dit un conte de fées.

Les décors de téléroman avec leur sempiternelle cuisine étaient là également. Amusant de voir que derrière les portes se cachait tout simplement un mur. Les armoires de cuisine étaient vides. Un peu plus, et on voyait surgir Juliette Huot ou Janette Bertrand.

Le studio 42 où sont enregistrés Tout le monde en parle, Les enfants de la télé, etc. ressemble à un amphithéâtre romain. Les gradins supérieurs arrivent au niveau du rez-de-chaussée. J’ai aussi vu le service de l’informatique, celui qui concoctait l’ouverture Star Wars du Téléjournal.  

Dans le sous-sol, où se cachaient une bonne partie de ces merveilles, il fallait rouler en voiturette électrique pour gagner du temps. J’adorais y faire de longues marches et aller fouiner partout. J’étais fasciné par tout ce que je voyais.

Au rez-de-chaussée, on pouvait consulter la discothèque, également impressionnante. Les réalisateurs à la recherche d’une musique spécifique, d’un thème d’ouverture, pouvaient consulter des musicologues. Je connaissais l’une d’entre elles, Denise Martin. Nous avions suivi des cours d’allemand ensemble.

  1. Désillusions et départ

Un collègue m’avait fait le commentaire suivant : « Quand j’ai commencé à Radio-Canada, on m’a dit que le fait que je sois d’origine polonaise et que je parle polonais nuirait à mes chances de promotion. Je ne le croyais pas, mais aujourd’hui je sais que c’est vrai. »

Une des choses les plus surprenantes que j’ai constatées, c’est l’anti-intellectualisme qui régnait dans la salle des nouvelles. Cela peut paraître surprenant quand on pense à des gens comme Jean-François Lépine qui a fait une brillante carrière. L’institution projetait une image de distinction en bonne partie vraie, quand on la comparait à des réseaux privés. Mais cette image ne reflétait pas tout-à-fait la réalité.

Dès mon arrivée, en 1984, j’ai vite constaté que les journalistes n’étaient pas tous des intellectuels. Beaucoup ont monté à la force du poignet, sans faire de longues études. Ils avaient trimé dans un hebdo local, certains étaient passés par les journaux à potins, un autre avait couvert les chiens écrasés avant de faire sa marque. Ils avaient du métier et savaient comment aller chercher de l’information et faire un reportage.

Je me souviendrai toujours de ce chef de pupitre solide qui n’avait pourtant aucune idée de ce qu’il mettait en ondes. Vrai de vrai. Ses bulletins étaient toujours construits de la même manière : tout d’abord des nouvelles canadiennes et québécoises; ensuite un peu d’international en se fiant sur ce qui semblait faire le plus de bruit; ensuite d’autres nouvelles canadiennes, peut-être un fait divers à la fin. Il ne prenait aucun risque.

Bref il jouait de la musique sans connaître le solfège et la plupart du temps ça marchait. Ses bulletins n’avaient aucune originalité, mais ils étaient solides.

Un jour, pourtant, il m’a donné une dépêche sur les Sikhs pour parler des troubles en Cisjordanie…

Les surnuméraires dérangeaient. Ils avaient fait science po, philo, littérature française, avaient de bonnes connaissances générales. Ils avaient sillonné l’Europe, l’Asie… Bref, leur parcours était différent et la relève que nous étions mettait mal à l’aise certains chefs de pupitre, mais surtout les directeurs.

David Murphy, le collègue fanfaron dont j’ai parlé, déplorait ce mur qu’on dressait devant les surnuméraires qui, après tout, étaient l’avenir de la salle de rédaction.

Les choses n’étaient pas faciles pour nous. La direction de Radio-Canada était un vivier en soi. Pour avoir vu comment les choses se passaient, je ne suis pas très surpris de voir tous les ratés qu’a connus cette prestigieuse organisation au fil des ans. Trop souvent, des incompétents notoires étaient évacués vers le haut, par le biais d’une promotion, pour se débarrasser d’eux.

L’un de ces directeurs m’avait convoqué à son bureau parce que je parlais allemand. Il y avait un vague projet de faire traduire des reportages allemands pour les diffuser à la télé et à la radio. Je pourrais être l’homme de la situation. Enthousiaste, je me suis mis à poser des questions pour ne recevoir que des réponses vagues… Je n’en ai plus entendu parler.

En 1985, je me suis vu décerner une bourse par le DAAD, l’Office allemand d’échanges universitaires, pour passer un an à Bonn, capitale de l’Allemagne de l’Ouest. Je voyais là une belle occasion de faire des reportages à l’étranger.

J’entre donc dans le bureau d’un directeur, Daniel McGinnis, et lui annonce fièrement l’obtention de ma bourse. Il n’interrompt brutalement : « Bon, que c’est que tu veux? » Bien… suivre quelques cours de pose de voix en vue de mes reportages. Agacé, il me dit que j’en aurai un et me chasse du bureau. Je n’ai jamais eu ce cours avec le linguiste Jacques Laurin. Vous ai-je dit que le journalisme est un panier de crabes?

Malgré tout, j’ai quand même transmis quatre reportages à la radio pendant mon séjour, grâce à la complicité du chef de pupitre Pierre Brisson, qui avait beaucoup de respect pour moi; et c’était réciproque.

L’évaluation d’un journaliste est forcément subjective. Durant mon séjour, j’ai constaté que ceux qui avaient la cote étaient souvent des personnes sûres d’elles-mêmes, qui n’hésitaient pas à s’imposer. Nouer des relations stratégiques était la meilleure façon de monter, peu importe le talent.

L’image que dégageait une personne servait d’évaluation. Or, à ce jeu, je ne pouvais gagner. Mon travail de formateur qui s’adresse à une douzaine de personnes peut donner l’impression que j’ai un égo surdimensionné. Pourtant il n’est rien. Dans la salle de rédaction, j’étais une personne discrète qui faisait son travail consciencieusement. Ce n’était pas suffisant et je l’ai compris bien trop tard.

Certains collègues surnuméraires se sont malgré tout hissés vers un poste permanent, non pas parce qu’ils étaient des manipulateurs ou des grosses têtes, mais peut-être plus persévérants que je ne l’ai été.

Je venais d’avoir 30 ans et j’aspirais à un poste permanent. Ma vie de surnuméraire me condamnait à enchaîner des horaires chaotiques : un jour c’était de 16 h à minuit, le lendemain de midi à 20h, deux jours plus tard de 4 h à midi, etc. En plus, j’avais dégringolé dans la liste d’appel des surnuméraires à cause de mon séjour à Bonn. Je travaillais moins qu’avant.

Deux postes se sont finalement libérés. L’ennui, c’est qu’on savait déjà qui les obtiendrait : Marie-Louise Séguin, très compétente et intelligente, et Monique Laberge, également très douée. Elles n’avaient besoin de manigancer pour monter.

Comparé à d’autres personnes, j’étais tranquille. Je ne trainais pas dans les bureaux de directeurs, pas plus que je n’essayais de me mettre en vedette, de sorte que les directeurs ignoraient qui j’étais et ce que j’accomplissais dans la salle de rédaction. Les chefs de pupitre m’appréciaient : je rédigeais vite et bien, j’étais passionné par ce que je faisais.

J’ai pu constater l’indifférence de la direction lorsque j’ai quand même postulé pour les deux postes. Je voulais d’abord et avant tout faire des nouvelles internationales, devenir affectateur local ou international. « Ce n’est pas ce qu’ils veulent entendre » m’a dit un chef de pupitre qui savait exactement comment les choses marchaient. Il m’a quand même donné quelques conseils pour l’entrevue.

Et quelle entrevue! Les directeurs ont appris que j’avais séjourné à Bonn l’année précédente; que j’étais considéré comme un des meilleurs rédacteurs de la salle. L’un d’entre eux, un petit baveux typique que l’on croise parfois dans la jungle journalistique, me demande ce qui suit : « Ouain, tu trouves pas que ton affaire ça fait pas mal science politique? » Qu’est-ce que je pouvais répondre à pareille connerie? Tout était dit.

 

Un autre d’enchaîner avec cette question cruciale : j’avais transmis des reportages depuis Bonn, mais est-ce que j’avais déjà dévissé le couvercle d’un récepteur de téléphone pour y brancher un magnétophone pour transmettre un extrait audio? Non, monsieur, j’appelais directement la salle de rédaction depuis mon appartement et il n’y avait pas d’extrait audio. Il en a pris bonne note. Je venais de perdre des points…

Bien entendu, j’ai été recalé, comme je l’ai été à TVA, CKAC, CJMS, toujours pour les mêmes raisons : pas assez d’expérience pratique et trop de connaissances universitaires.

Peu de temps avant de partir, j’ai vu un commis, je dis bien un commis, qui manœuvrait en vue de se faire passer pour un rédacteur. Lui savait tirer les ficelles. Un chef de pupitre détestable l’a pris sous son aile et il a fini par devenir rédacteur, le poste dont je rêvais. Le seul ennui : il écrivait comme un pied.

Après le concours, j’ai compris que j’en aurais pour des années avant de pouvoir à nouveau présenter ma candidature, sans garantie de réussite. J’avais le cœur brisé. Passer aussi près du but…

Dégoûté, j’ai commencé à regarder les petites annonces. Comme j’aimais bien les langues étrangères, un poste de traducteur à Ottawa me paraissait fort intéressant, d’autant plus que j’adorais le cachet britannique de la capitale fédérale. Une nouvelle vie m’attendait.