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L’accord du participe passé

Abolir ou modifier les règles d’accord du participe passé? Vous n’y pensez pas! Hérésie!

Le saviez-vous, l’Académie française a bel et bien envisagé en 1900 d’abolir l’accord du participe passé. L’immobilisme l’a emporté, encore une fois, un immobilisme qui allait donner le ton à toutes les résistances farouches qui ne manqueraient pas de se manifester devant toute proposition de modernisation du français.

Un article paru le 2 septembre 2018 dans Libération vient alimenter le débat. Dans cet article, « Les crêpes que j’ai mangé » : un nouvel accord pour le participe passé, les auteurs font état de la proposition de la Fédération Wallonie-Bruxelles d’abolir l’accord du participe passé avec le verbe avoir. Les auteurs de l’article n’y vont pas avec le dos de la cuiller :

Osons l’affirmer : les règles d’accord du participe passé actuelles sont obsolètes et compliquées jusqu’à l’absurde.

Les 14 pages que lui consacre Grevisse dans Le bon usage le confirment, sans oublier tous ces écrivains reconnus qui ont fait des fautes d’accord dans des livres publiés par de grands éditeurs comme Gallimard…

D’ailleurs, la Fédération Wallonie-Bruxelles n’est pas la seule à prôner une réforme. En effet, les groupes suivants embouchent la trompette d’une révision salutaire des règles tordues actuelles.

  • Le Conseil international de la langue française;
  • André Goose (qui a succédé à Maurice Grevisse, auteur du Bon usage);
  • Le groupe de recherche Erofa, Étude pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui;
  • La Fédération internationale des professeurs de français et de sa branche belge;
  • Certains membres de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique;
  • Des responsables des départements de langue, de littérature et de didactique du français de la plupart des universités francophones.

Il y a de quoi s’insurger devant une règle qui prescrit l’accord du participe passé lorsque le complément d’objet direct est placé avant le verbe, mais l’invariabilité s’il est placé après.

A l’école les enfants se demandent : pourquoi avant et pas après ? Souvent, les enseignants savent expliquer comment on accorde, mais pas pourquoi. L’incohérence des règles traditionnelles les empêche de donner du sens à leur enseignement. Le temps moyen consacré aux règles actuelles est de 80 heures, pour atteindre un niveau dont tout le monde se plaint.

La Fédération fait valoir que les enfants consacrent énormément de temps à apprendre une règle absurde, alors que :

Il serait tellement plus riche de le consacrer à développer du vocabulaire, apprendre la syntaxe, goûter la littérature, comprendre la morphologie ou explorer l’étymologie, bref, à apprendre à nos enfants tout ce qui permet de maîtriser la langue plutôt qu’à faire retenir les parties les plus arbitraires de son code graphique

Quand l’absurdité conduit à des fautes

Plus encore, on peut constater que cet accord est souvent omis dans la langue parlée – et parfois même dans la langue écrite.

Cet accord avec avoir est non seulement nébuleux, mais capricieux. Voilà peut-être pourquoi certains auteurs connus ont fait des fautes.

Et pourtant c’était cette pensée même qu’il avait développé ce matin dans son devoir. – André Gide, dans les Faux-monnayeurs.

C’est celle que nous ont transmis nos ancêtres. André Gide

Ces erreurs ont été rattrapées dans l’édition en livre de poche.

D’autres encore :

C’est une des rares paroles raisonnables que j’aurai entendu de ce côté-là.

– François Mauriac, dans Le Figaro littéraire

Toutes les injures que l’on s’est dit. – Gustave Flaubert, dans L’éducation sentimentale

Une simplicité perdue

Ce sont évidemment des exemples rares. Mais notons quand même qu’en ancien français l’accord pouvait se faire avec l’objet ou non …

La règle actuelle date du XVIIe siècle. Cependant, on tendait à garder le participe passé invariable lorsque les mots qui le suivaient le soutenaient suffisamment. C’est ainsi que des auteurs comme Corneille, Racine ou Molière ont fait des « fautes » au sens moderne.

Disons-le, cet accord avec avoir est parsemé d’embûches inutiles. Confrontés à lui, les francophones doutent sans arrêt et doivent se résoudre à ouvrir leur grammaire pour décider s’il faut écrire un e ou un s, qui, de toute façon, seront inaudibles.

Abolir l’accord?

C’est la question qu’on en vient inévitablement à se poser. Avec raison. La tentation de faire maison nette nous hante à cause des règles byzantines actuelles. Mais il existe peut-être une autre voie à suivre : réformer l’accord du participe passé.

C’est ce que nous verrons dans le prochain article, qui portera sur le verbe être et les verbes pronominaux.


Finales à uniformiser

Les finales en français comportent un cortège d’irrégularités toutes plus étonnantes les unes que les autres. Vouloir toutes les éliminer serait utopique, mais en simplifier un certain nombre serait salutaire pour notre langue. Il est temps d’ouvrir les fenêtres.

En proposant ses les timides rectifications de l’orthographe, en 1990, l’Académie a commencé à tracer des routes prometteuses… pour s’arrêter aussitôt, apparemment effarouchée par sa propre audace.

Le nombre de finales à rectifier demeure considérable. Voici celles que nous avons retenues.

La finale en ai

On écrit relais, alors que délai, balai, chai, essai s’écrivent dans s final. Pourquoi pas relai?

Un travail de fourmi(e)

On continue d’écrire brebis, fourmi, perdrix, souris, qui sont des féminins.

Ce sont des graphies injustifiables. Il faudrait les remplacer par les formes suivantes :

Brebie, chienlie, fourmie, perdrie, sourie.

Le e muet signale généralement un féminin; la graphie rattraperait la logique.

Une beautée rare

On compte quelque mille mots dont le féminin s’écrit en –é, contre environ 300 avec la finale en -ée[1].

Ne serait-il pas plus logique d’écrire tous ces noms avec une finale typiquement féminine?

Bontée, duretée, amitiée, véritée

L’uniformisation des graphies en é mettrait fin à certaines ambiguïtés touchant des termes moins connus. Par exemple, celui entourant cette boisson que l’on appelle maté. Dit-on un maté ou bien une maté? La réponse est le masculin. La graphie en question est donc logique, mais les caprices de notre langue auraient pu conduire à une graphie comme matée.

D’ailleurs, les cas de noms masculins couronnés d’un e muet final ne sont pas rares.

Un trophé pour la graphie la plus absurde

On n’a qu’à lire les exemples suivants :

Un athée, lycée, musée, pygmée, scarabée, trophée, apogée.

En supprimant cet e final, aussi inutile qu’illogique, on saurait enfin qu’apogée est de genre masculin…

Un athé, lycé, musé, pygmé, scarabé, trophé, apogé.

Les traditionalistes renâcleront en invoquant l’étymologie du grec ancien. Ainsi, les noms masculins avec la finale en –ée viennent du grec –os  et eîon. Par exemple, musée vient du grec museîon.

Et puis après? serait-on tenté de dire. Les mots étrangers intégrés au corpus français adoptent les règles orthographiques de notre langue, fait confirmé par l’Académie en 1990.

C’est ainsi que l’on donne le pluriel français à des mots comme paninis, Touaregs, länders, etc. On devrait faire exactement la même chose pour les mots venant du grec et qui, à plus forte raison, font partie de notre vocabulaire depuis longtemps. D’autant plus que le fameux e muet ne change pas la prononciation et induit en erreur quant au genre du substantif.

Avez-vous la foie?

La foi, pourtant un féminin, ne prend pas le e muet, tandis que la fois s’écrit avec un s, qui n’est pas courant pour un mot féminin. Le foie, qui est bel et bien un masculin, prend un e.

Ne serait-il pas plus logique d’écrire : la foie et le foi?

Et si on rectifie l’orthographe de foie pour écrire le foi, sera-t-il encore pertinent de garder la fois avec son s? Peut-être pas.

Élise sera opérée au foi pour la troisième foie.

Le genre grammatical viendra différentier les deux homophones.

Juste ciel

On gagne son ciel en apprenant le français. Les voies du seigneur Orthographe sont infinies… et les archanges de la langue finissent par s’y perdre.

Carte routière…

Suivons la guide Maryz Courberand[2].

  1. Les mots terminés par le son [siel] s’écrivent –tiel après en : essentiel, potentiel, présidentiel.
  2. Les mots terminés par le son [siel] s’écrivent –ciel après i et an : logiciel, superficiel, tendanciel.
  3. Les adjectifs terminés par le son [ansiel] s’écrivent toujours –entiel : essentiel, présidentiel.

On s’y perd vite…

Ne serait-il pas tout simplement plus simple d’uniformiser les finales en –ciel?

Essenciel, potenciel

Finies les hésitations entre événementiel et événemenciel, substanciel et substantiel, superficiel et superfitiel.

Les finales en ciel sont moins surprenantes que les autres en tiel, dans lesquelles le t est prononcé comme un s, chose inhabituelle.

Conclusion

Ces propositions en feront sursauter plusieurs et même beaucoup. Pourtant, elles ne représentent qu’une fraction des travaux d’uniformisation dont aurait besoin le français. Encore une fois, je m’oppose à toute idée de faire le nettoyage par le vide. Toute réforme du français ne peut être envisagée que par des changements à la fois mesurés et décisifs.

Le statu quo et des rectifications timides comme celles de 1990 ont fait leur temps. Le français doit avancer : à nous de donner l’impulsion.


[1] Courberand, Libérons l’orthographe, Paris, Chiflet & Cie, 2006, p. 80-81

[2] Courberand, op. cit., p. 56.

Profil bas

Pour tout langagier à l’esprit aiguisé, il ne fait aucun doute que l’expression Garder un profil bas vient de l’anglais To keep a low profile. La cause est entendue.

Les plus raffinés opteront pour une forme sensiblement différente : Adopter un profil bas; faire profil bas.

Comme on s’en doute, l’expression se voit fréquemment dans la presse française, mais un peu moins au Canada. Elle est entrée au Robert qui la signale comme anglicisme et aussi dans le Larousse.

On peut aisément lui substituer avoir une attitude discrète; se montrer réservé; essayer de ne pas se faire remarquer; se faire oublier.

Détail amusant, les dictionnaires ne recensent aucun profil haut, de quoi avoir le caquet bas…

Nominer

Depuis quelques années déjà, les termes nominer et nominé paradent dans le vocabulaire artistique avec la fierté d’un paon qui déploie son panache. J’en ai parlé, le vocabulaire du monde du spectacle est fortement influencé par l’anglais.

Les deux anglicismes qui font l’objet de cette chronique semblent heureusement en déclin. Un film qui est nominé est en réalité en lice, en compétition; il a été sélectionné.

Beaucoup diront en nomination. Puisque nominer et nominé sont des anglicismes, nomination doit l’être lui aussi. C’est du moins ce que je pensais. Après tout, nomination renvoie à l’action de nommer quelqu’un à un poste. Un film ou une actrice en nomination aurait donc remporté un Oscar ou un César.

Il semble bien que non. La Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française précise que nomination

outre le sens d’« action de nommer quelqu’un à un poste », connaît aussi un autre sens, peu connu au Québec, qui est celui de « mention ».

C’est pourquoi il est acceptable de dire qu’une actrice est en nomination pour un Oscar, de la même manière qu’on dirait qu’elle est en lice. Un film peut aussi recevoir trois nominations sans pour autant remporter un seul trophée.

L’anglicisme nominer dérive de l’anglais to nominate. Sa lente disparition montre que parfois les francophones tirent le rideau sur des anglicismes, somme toute, inutiles, l’engouement initial une fois dissipé.

Autochtones

Les Autochtones s’écrit maintenant avec la majuscule initiale et personne ne la remet en question. Il y a une vingtaine d’années, bien des rédacteurs et traducteurs hésitaient à l’employer – un problème typique du français, toujours avare en majuscules.

Certains privilégiaient l’appellation « peuples autochtones » qui évitait la douloureuse interrogation sur la majuscule. Les temps ont changé, heureusement. Bien entendu, on pouvait faire valoir que les Autochtones étaient en fait constitués de plusieurs peuples, ce qui, pour des esprits plus conservateurs, justifiait la minuscule. Il était facile de répondre à cet argument qui relevait du plus pur sophisme.

Personne ne songerait en effet à écrire les asiatiques, les européens. Voilà deux noms collectifs qui englobent aussi bien les Japonais, les Vietnamiens que les Luxembourgeois ou les Roumains. Pourtant, on écrit bel et bien les Asiatiques, les Européens.

Mais qu’en est-il de l’appellation Autochtones? Elle a supplanté l’impropriété Indiens d’Amérique dont Christophe Colomb est responsable. Ayant oublié son GPS à la maison, il croyait aborder les côtes de l’Inde en débarquant en Amérique. Son erreur a persisté pendant des siècles. Mais il existait un synonyme : les Sauvages.

Il existe pourtant d’autres termes semblables à Autochtones : les indigènes et les aborigènes. C’est d’ailleurs ainsi qu’on appelle les Autochtones d’Australie. Y a-t-il une nuance? Je n’en vois guère. Voyons ce qu’en disent les dictionnaires Robert et Larousse.

Aborigène : Autochtone dont les ancêtres sont considérés comme étant à l’origine du peuplement. Larousse : Qui est originaire du pays où il vit. Se dit en particulier des autochtones de l’Australie.

Autochtones : Qui est issu du sol même où il habite, qui n’est pas venu par immigration ou n’est pas de passage. Larousse : Originaire du pays qu’il habite, dont les ancêtres ont vécu dans ce pays.

Indigène : qui est né dans le pays dont il est question (sens vieilli); qui appartient à un groupe ethnique existant dans un pays avant sa colonisation. Larousse : Originaire du pays où il vit. Qui était implanté dans un pays avant la colonisation.

On voit bien que toutes ces définitions se recoupent, mais l’usage semble imposer des variantes. En Australie, on parle des Aborigènes; au Canada des Autochtones.

Mais les dictionnaires ne disent pas tout. Au sens strict du terme, on pourrait par exemple qualifier les Écossais d’autochtones, car ils sont les fiers représentants des populations celtiques qui peuplaient la Grande-Bretagne d’aujourd’hui. Les Aborigènes d’Australie pourraient aussi bien être appelés Indigènes qu’Autochtones.

Le terme Indigène a des relents de colonialisme évident. Dans notre imagerie d’Occidental, nous voyons des peuples primitifs d’Afrique ou d’Amazonie. Je ne vous conseille pas de qualifier un Écossais ou un Irlandais d’indigène…

Pourtant, la presse anglophone du Canada, très politiquement correcte comme on le sait, parle des Indigenous peoples. Il semble que le cousin anglais d’indigène n’a pas la même connotation négative qu’en français.

La définition que donne le Collins Dictionary ressemble étangement à celle du français : people or things belong to the country in which they are found, rather than coming there or being brought there from another country.

Pour être plus précis…

Le mot Autochtones comprend les Indiens (Premières Nations), les Métis et les Inuits, trois peuples différents. Remerciements à Marc-André Descôteaux pour cette précision.

S’objecter

On avait selon nous des motifs de s’objecter…

L’Ontario continue de s’objecter aux normes américaines laxistes…

Le Dossier santé sera déployé à Montréal, mais les pharmaciens s’objectent…

Le juge Marie-Chantal Doucet s’est référée à la sentence prononcée en Cour supérieure à l’endroit de l’ex-entraîneur de ski Bertrand Charest pour justifier sa décision de s’objecter à la remise en liberté de l’accusé.

Devant l’insistance de Me Nitoslawski, il a fini par perdre patience et, puisqu’il se défend lui-même, a tenté de s’objecter en demandant à la juge « pourquoi on parle de WDNR ? »

Voilà autant de citations puisées dans La Presse, le Soleil, Le Journal de Montréal et Le Devoir qui montrent que l’expression s’objecter à a bonne presse…

L’ennui étant qu’elle est fautive et dériverait de l’anglais to object. Tout d’abord, il faut savoir que le verbe objecter n’a pas de forme pronominale et qu’il commande un complément direct.

Comme le précise la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française, objecter c’est :

 …réfuter une opinion, une affirmation à l’aide d’un argument contraire ou donner pour raison afin de repousser un projet, une demande, prétexter.

Utilisation correcte d’objecter :

Elle objecte le manque de temps pour ne pas préparer sa conférence.

Objecter la fatigue pour ne pas sortir.

Objecter signifie marquer une opposition, s’opposer à une action, s’inscrire en faux, s’élever contre.

Par exemple, l’opposition à la Chambre des communes peut s’opposer (et non s’objecter) à la création d’un système national de garderies.

Des objections?

Zone de confort

Dans l’expression zone de confort, il y a tout d’abord le mot confort. Celui-ci est un emprunt de l’anglais, datant de 1815. Nul ne songerait à le dénoncer aujourd’hui comme anglicisme; de toute façon, le mot vient de l’ancien français … confort.

Il faut dire que l’expression en l’objet a gagné beaucoup de popularité ces derniers temps, sûrement à cause de l’influence de l’anglais.

Toujours est-il qu’elle est répertoriée dans les deux grands dictionnaires que sont le Larousse et le Robert. Définition du Robert pour zone de confort de quelqu’un :

L’ensemble des situations qui font partie de ses habitudes. Oser sortir de sa zone de confort.

Et le Larousse :

Ensemble des habitudes des croyances intégrées, des savoir-faire maîtrisés qui procurent à quelqu’un un sentiment de sécurité.

Sommes-nous enchainés à cette zone de confort? Pas du tout. Ceux qui souhaitent y échapper n’ont qu’à puiser dans leur imagination.

Imaginons un politicien qui ne veut pas sortir de sa zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie? Le plus souvent, il a contourné la question; il a refusé de répondre; il n’a pas voulu se prononcer; il n’a pas voulu s’aventurer plus loin.

Vous êtes sorti de votre zone de confort. Vous avez osé. Vous vous êtes aventuré à faire telle chose. Et pourquoi pas? Vous êtes allé un petit peu plus loin, vous avez pris des risques.

En poussant la réflexion, on peut vouloir sortir de son cocon, de ses rituels, faire les choses autrement, faire preuve d’imagination, etc. Bref, s’avancer.

Dans certains cas, on pourra employer la bonne vieille expression sortir des sentiers battus.

On voit que le contexte nous aide à reformuler. Penser en français aussi.

Vous n’êtes pas dans votre zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie en mots simples?

(Temps de réflexion.)

« Je suis mal à l’aise. »

Tout simplement.

Le chat est sorti du sac

Certaines expressions venant de l’anglais sont tellement attrayantes qu’on les adopte d’emblée sans trop réfléchir. Les remplacer est souvent peu commode, car les solutions de remplacement sont tout sauf attrayantes.

On peut penser bien sûr à dévoiler le pot aux roses, vendre la mèche, la vérité est dévoilée, est apparue, mais, honnêtement, ces expressions n’ont pas tout à fait le même punch que l’anglicisme.

En fin de compte, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Une autre expression venant de l’anglais s’est taillé une belle place dans notre langue, et même dans les dictionnaires français : ce n’est pas ma tasse de thé.

Comme quoi, emprunter à l’anglais n’est pas toujours une mauvaise chose, même s’il ne faut pas réveiller le chat qui dort

À bon chat bon rat.

Noms composés

Réformer le français

Cette semaine, le fouillis des noms composés.

Toute simplification du français passe nécessairement par une réforme du mode d’écriture des noms composés. La tâche s’annonce colossale, parce que les noms composés sont un véritable capharnaüm.

J’ai été plus d’une fois surpris par les traquenards et les chausse-trapes, mais jamais plus souvent que par les 36 logiques qui se contredis(ai)ent concernant la formation des mots composés au pluriel[1]

Comme nous, vous en avez sûrement assez de voir procès-verbalcohabiter avec compte rendu. De devoir accepter qu’on écrive portefeuillemais porte-monnaie.

Bienvenue dans le monde chaotique des noms composés – ou devrais-je écrire noms-composés, pour être un tantinet plus logique?

Ce chaos vient du fait que les grammairiens ont persuadé les usagers qu’un nom composé n’était pas un nom composé, mais un tour syntaxique. Avant de savoir comment écrire un nom, il faut reconstituer la périphrase qui lui donné naissance et imaginer la situation dans laquelle cette périphrase serait employée[2].

Les exemples suivants viennent d’un ouvrage méconnu, Libérons l’orthographe ! paru en 2006 sous la plume de Maryz Courberand. Cette rédactrice répertorie les illogismes orthographiques de la langue française et présente un réquisitoire implacable pour la modernisation de l’orthographe de notre langue.

Courberand observe, avec justesse, que les règles du français ne sont pas véritablement des règles, mais des régularités porteuses d’un cortège d’exceptions, le plus souvent illogiques, et que tout francophone est obligé d’apprendre par cœur.

Cette constatation se vérifie pour les noms composés, un champ de mines pour tout rédacteur.

Un raz de marée et un rez-de-chaussée

Qui n’a pas hésité devant le terme petit déjeuner? Faut-il l’écrire avec le trait d’union? Certains le font : petit-déjeuner. Est-ce une faute? En tout cas, c’est dans le Robert.

Idem pour faux ami : j’ai souvent été tenté de l’écrire avec le trait d’union : faux-ami. Bien des lecteurs n’y auraient vu que du feu. Le Robert écrit faux ami.

Il semblerait que le nom composé est soudé quand son sens diffère des mots qui le composent. Ainsi, un portefeuille ne porte pas des feuilles tandis qu’un porte-monnaie porte de la monnaie. Combien d’entre vous connaissaient cette pseudo-règle? Est-elle vraiment appliquée partout? J’en doute.

Et que dire d’un portemine? Ne porte-t-il pas des mines? Alors? Une autre exception à mémoriser?

Certains grammairiens, comme Goose, estiment que les noms composés avec trait d’union acquièrent un sens propre[3]. Une belle-fille n’est pas nécessairement une belle fille.

Entre vous et moi, cela nous fait une belle jambe, car bien des concepts sont exprimés par des mots séparés. Liste non exhaustive : compte rendu, clin d’œil, pomme de terre, clé de voûte, etc.

Devrait-on les écrire avec le trait d’union? D’après Courberand, on mettrait le trait d’union quand il y a métaphore. Par exemple œil-de-bœuf. L’œil ne représente pas un œil, pas plus que le bœuf ne représente un bœuf.

Donc la métaphore amène le trait d’union (ou trait-d’union?); pas de métaphore, pas de trait d’union.

Cette règle serait très connue des correcteurs professionnels, mais pas du public. Est-ce surprenant?

Mais alors, qu’en est-il d’arc-en-ciel? Il s’agit bien d’un arc dans le ciel et non d’une métaphore. On devrait donc écrire arc en ciel comme on écrit pomme de terre.

Mais la question demeure : faudrait-il écrire avec le trait d’union toute expression qui désigne un concept? Si nous répondons oui, nous n’aurons pas assez d’un siècle pour réviser en profondeur la langue française. Des milliers d’expressions liées par un trait d’union jailliraient dans nos écrits. On imagine la foire-d’empoigne entre spécialistes. Pardon, foire d’empoigne.  

  • Souder tous les noms composés?

Si nous retenons l’idée de ne pas ajouter des traits d’union un peu partout, nous pourrions être tenté d’en diminuer le nombre. Tiens, pourquoi ne pas souder tous les noms composés? D’ailleurs, selon les ouvrages, nous allons dans cette direction.

Mais la sortie du tunnel est encore bien loin et il y aurait peut-être lieu de modérer nos ardeurs réformatrices. Un petit aperçu :

arcenciel, oeildeboeuf, bellefille, arrièrepetitenfant, gardebarrière, nouveauné, sansgêne, stationservice, portedocument, avantmidi, essuiemain, gratteciel, avantmidi, chauffeeau…

Voilà qui nous donne une idée des périls qui nous attendent.

Ouf! C’est ce que l’on pourrait appeler le syndrome allemand qui consiste à souder tous les mots d’un concept, d’une expression. Par exemple, limite de vitessese dit Geschwindigkeitsbegrenzung dans la langue de Goethe. Un pensezybien

  • Éliminer complètement le trait d’union?

Cette solution est attrayante, du moins de prime abord. Elle était d’ailleurs proposée dans le rapport Beslais, publié en 1965. Mais, comme nous l’avons vu, les expressions liées peuvent prendre un sens qui leur est propre.

Une belle fille n’est pas nécessairement une belle-fille.

Si l’on fait exception de cas précis, peut-on envisager de faire maison nette et d’éliminer le trait d’union?

Ces quelques exemples montrent que la plupart des noms composés pourraient perdre leur trait d’union sans problème.

Arc en ciel, œil de bœuf, arrière petit enfant, garde barrière, nouveau né, sans gêne, station service, porte document, avant midi, essuie main, gratte ciel, chauffe eau…

L’élimination du trait d’union est un changement tout aussi considérable que de l’ajouter un peu partout… De plus, cette rectification irait à l’encontre de la tendance actuelle de souder les termes qui en comportent un…

Il n’est pas envisageable dans l’immédiat de bannir le trait d’union, ni d’en ajouter à des milliers d’expressions. Cependant, on pourrait le faire disparaitre pour des expressions miroirs dont l’une est sans trait d’union.

  • Des traits d’union dont on pourrait se passer?

Si nous devons abandonner l’idée de faire maison nette, nous pouvons certainement envisager d’éliminer les discordances pour des termes similaires :

Par dessous, en-dessous

Château fort, coffre-fort

L’eau douce, l’eau-forte

État civil, état-major

Libre arbitre, libre penseur, libre-échange

Nouveau marié, nouveau-né

Compte rendu, procès-verbal

Le français compte des centaines de locutions construites avec des mots comme delà, dessous, devant, derrière. Même s’il n’existe pas de règle stricte, la plupart d’entre elles s’écrivent sans trait d’union.

En bas de, à côté de, en deçà, en haut de, hors de, au milieu de, à travers, jusque dans, etc. 

On ne peut pas affirmer que ces expressions sont incompréhensibles ainsi écrites. Malheureusement, d’autres viennent brouiller les cartes :

Par-dehors, par-delà, par-derrière, par-dessous, par-dessus, par-devers; au-delà, au-devant, au-dedans, au-dehors, au-dessous, au-dessus.

Déjà, le Robert propose au-delà et au delà. La question à se poser est la suivante : le trait d’union ajoute-t-il un élément de compréhension indispensable qui justifie son maintien dans une douzaine d’expressions? Poser la question, c’est y répondre.

Ce cas illustre aussi le fait que le français n’est pas qu’un enchevêtrement de règles parfois absurdes constellées d’exceptions inexplicables. Dans bien des cas, il n’y a en fait aucune règle. Mais l’absurdité, elle, est omniprésente.

Quelques illogismes

Les trois exemples suivants montrent à quel point l’adoption d’un trait d’union ou non est finalement très arbitraire.

Il ne faut pas confondre un contresens et un faux sens. Souvent, les traductions faites par des amateurs sont de véritables non-sens.

On aurait tout aussi bien pu écrire :

Il ne faut pas confondre un contre-sens et un faux-sens. Souvent, les traductions faites par des amateurs sont de véritable non-sens

Parions que bien des gens n’y auraient vu que du feu.


[1] Roger Little, commentant les préparatifs aux dictées de Pivot, dans Contre la réforme de l’orthographe, p. 64.

[2] Goose, op. cit., p. 63.

[3] Ibid., p.57.

Partager : mise à jour

1) Sens élargi

Depuis quelques années, le verbe partager a pris un sens nouveau, et tend à s’aligner sur la définition que donne l’anglais à share.

On entend régulièrement des employés qui veulent partager des renseignements avec leurs collègues pendant une réunion. Par la suite, ils partageront un document, des photos. Rendus dans leur bureau, ils partageront un tweet sur tel sujet.

Le mot a pris le sens de diffuser, communiquer, envoyer.

Ce sens élargi a tellement envahi l’espace public qu’il devient pratiquement impossible de revenir en arrière. Il faut dire que les sites Web comme Facebook n’aident pas les francophones à faire la différence lorsqu’ils affichent des boutons Partager.

Le nouveau sens apparait maintenant dans les grands dictionnaires. Par exemple, le dictionnaire électronique québécois Usito donne la définition suivante : « Mettre en réseau des ressources matérielles. » Le Robert et le Larousse vont maintenant dans le même sens après avoir ignoré l’usage pendant de longues années.

2) Sens traditionnel

Les dictionnaires sont formels : on partage une chose lorsqu’on la divise en plusieurs parties. Par exemple, on partage une tarte entre cinq invités; chacun en reçoit un morceau. On peut aussi partager un appartement.

Car partager peut aussi avoir le sens d’avoir en commun. Par exemple, on peut partager l’avis de quelqu’un, c’est-à-dire être d’accord avec lui.

On conviendra que ce sens se rapproche quelque peu de l’anglais.

On peut aussi partager des inquiétudes.

3) Le délire

Rien n’est plus dangereux qu’un mot à la mode… parfois, il finit par courir dans tous les sens, tel un chien fou.

C’est un peu ce qui arrive avec partager.

Dans le film De père en flic, l’inénarrable Louis-Josée Houde s’exclame : « Il me le partage! » après que son père lui eut confié un secret. Les scénaristes ont-ils oublié l’existence du verbe dire?« Il me le dit, par-dessus le marché! » Une belle phrase, bien appuyée, avec le bon verbe.

D’ailleurs, l’expression « Je vous partage » se multiplie de plus belle dans l’usage populaire, comme le fait observer une lectrice de ce blogue.

Comme on le voit, partager s’emploie de plus en plus de manière pronominale. On a l’impression qu’il n’y a plus de limite et le verbe en question est devenu la sauce Worcestershire du français moderne : on en met dans tous les plats…

Personnellement, je préfère garder une certaine réserve. Même s’il est tentant de dire qu’on a partagé un tweet dans Twitter ou un statut dans Facebook, je préfère dire que je l’ai diffusé. Il semble que tout le monde comprend quand même. Des documents? Des photos? On peut les montrer, en faire des copies, les envoyer par courriel.

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