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Canceller

Le mot canceller est un cas fort intéressant. Il est régulièrement dénoncé en tant qu’anglicisme bien qu’il vienne du latin cancellare; mot qui a engendré la descendance suivante :

Espagnol et portugais : cancelar

Italien : cancelare

Ces trois langues lui attribuent le même sens qu’en anglais. On peut se demander pourquoi au juste canceller ne s’est pas frayé un chemin en français, avec le même sens. Pourtant, le terme a connu une courte carrière en français dans le domaine juridique. Mais il a disparu de la carte depuis belle lurette pour des raisons qui demeurent un mystère. On aurait pu le conserver : Espagnols, Italiens et Portugais parlent-ils moins bien que nous?

Toujours est-il que canceller est réapparu au Canada, par le biais de l’anglais. Mais notre langue ne fait pas tout à fait bande à part en boudant le cancellare latin, puisque le roumain nous imite avec anulare.

Anulare humanum est.

Pour en finir avec les doubles consonnes

Réformer le français

Premier d’une série d’articles proposant une réforme modérée de la langue française pour en éliminer les illogismes grammaticaux et orthographiques, sans pour autant la défigurer complètement.

Les doubles consonnes

Le doublement des consones est l’une des pires chausse-trappes de la langue française. Ceux et celles qui ont lu attentivement la phrase initiale de ce paragraphe auront sûrement remarqué que le mot consonne était mal orthographié, tandis que chausse-trape peut aussi s’écrire avec un seul p.

Il est fort possible que vous n’y ayez vu que du feu, non pas à cause d’une ignorance hypothétique de l’orthographe, mais plutôt parce que le cerveau reconnait la forme d’un mot : il ne lit pas lettre par lettre.

Le fait d’avoir écrit consone ne change absolument rien; la compréhension du texte n’est pas altérée. En fait, lexicographes et grammairiens auraient très bien pu adopter la graphie avec un seul n, sans que cela ait de conséquences.

En fin de compte, on peut se demander pourquoi au juste certains mots prennent la double consonne et d’autres pas. La réponse est embarrassante. Bien entendu, on pourra dans bien des cas parler de l’étymologie, mais, le plus souvent, l’orthographe est purement arbitraire.

Amusons-nous un peu…

Dans la liste d’adverbes suivante, déterminez ceux qui prennent le double m…

  • Décidément
  • Tendrement
  • Actuellement
  • Évidement
  • Traditionnellement
  • Follement
  • Étonnament

Je suis sûr que la plupart d’entre vous avez répondu évidemment et étonnamment. Mais, honnêtement (un m), combien ont hésité? Ont été tentés de vérifier au dictionnaire?

En fait, il devient beaucoup plus facile de répondre à ce genre de question quand le em se prononce comme une nasale : emmailloter, emmagasiner, emmitoufler.

Et que dire du double g?

Combien de fois ai-je failli écrire agraver? Cette graphie est pourtant très logique. Pourtant l’orthographe aggraver figure dans les dictionnaires et je l’ai toujours trouvée incongrue. On dirait une erreur, une coquille, une aberration. Agraver ne peut quand même pas s’écrire avec deux g! Non-sens.

Si.

Le verbe délinquant entre dans la même famille qu’agglomérer et agglutiner.

Il me semble pourtant qu’agraver s’entendrait si bien avec agripper et aguerrir. Que diriez-vous d’aglomérer, aglutiner?

Ces deux exemples de doubles consonnes nous conduisent à une constatation évidente : il n’y a aucune logique, aucune règle, aucun modèle de conduite qui pourrait nous guider. Bref, nous sommes condamnés au par cœur.

Des familles désunies

L’illogisme qui est en filigrane de l’orthographe française apparait au grand jour lorsqu’on jette un regard sur des mots de même famille qui, logiquement, devraient s’écrire de la même façon.

Quelques cas d’espèce avec la lettre n.

Prenons les cas de professionnel et de rationnel. Leurs dérivés s’écrivent professionnalisme et rationalisme. Le deuxième perd donc son double n. La confusion s’installe vite, d’autant plus que ce genre de question revient sans cesse en français. Quelques exemples :

  • Traditionaliste mais traditionnel
  • Donateur mais donner
  • Résonance, mais résonner
  • Millionième mais millionnaire
  • Patronat mais patronner
  • Consonance mais consonne
  • Honorer, mais honneur
  • Patronat, mais patronner
  • Sonore, mais sonner

À moins d’avoir une mémoire d’éléphant, le francophone doit s’en remettre au dictionnaire.

Dictionnaire et littérature

Ce sont là deux mots fort intéressants. En anglais, dictionnaire s’écrit avec un seul n : dictionary et suit la logique étymologique du latin dictionarium. Qu’arriverait-il si le français s’inspirait du latin dictionarium et écrivait dictionaire? Rien. Absolument rien. On aurait pu enseigner cette graphie simplifiée à tous les francophones et personne n’aurait protesté. C’est la graphie dictionnaire avec double n qui étonnerait.

Un exemple semblable est le mot littérature, literature en anglais. En français on pourrait sans peine retrancher un t et écrire litérature. Personne n’y perdrait son latin, il me semble.

En espagnol…

D’ailleurs, ces deux mots sont ainsi orthographiés en espagnol : diccionario, literatura. Or, la langue de Cervantès a fait un grand ménage dans les doubles consonnes au point que celles-ci sont devenues très rares.

Est-ce que cette simplification signifie que la langue espagnole est devenue un idiome méprisable, simplet? Bien sûr que non.

Conclusion

Cet article ne donne qu’un très bref aperçu du monstrueux cafouillage qu’est le français en ce qui a trait à l’utilisation des simples et des doubles consonnes. Une langue voisine comme l’espagnol en fait l’économie, pourquoi pas le français?

Réformer le français

Le français possède une des grammaires les plus déroutantes et capricieuses qui soit. Son orthographe est arbitraire, tantôt basée sur l’étymologie, tantôt sur des traditions dépassées quand ce n’est pas sur des fautes de transcription…

Pourtant, le français peine à se réformer. En France, la simple idée de le moderniser un tout petit peu hérisse à peu près tout le monde. Les timides rectifications de 1990 ont suscité un tollé; les maisons d’éditions, les grands journaux, les écrivains de renom l’ignorent complètement.

Les Français, ainsi que les autres Européens, considèrent que la maîtrise de la langue est un signe d’avancement social, de réussite. Grammaire et orthographe sont en quelque sorte le trésor d’une secte d’initiés qui en ont démontré leur supériorité.

Simplifier la langue devient une hérésie. Tous les arguments y passent :

  • La langue sera dévalorisée. Pas du tout. Les nouvelles graphies intégreront le corpus et, bientôt, on n’en reparlera plus. Faut-il croire qu’écrire grand-mère au lieu de grand’mère a étrillé notre langue au point de la défigurer? Ce changement survenu au début du XXe siècle est maintenant accepté.
  • C’est un nivellement par le bas. Cet argument ne tient pas. La valeur d’une langue n’a rien à voir avec sa complexité orthographique ou grammaticale.
  • Les générations futures seront déculturées. Vraiment? Eh bien nous le sommes déjà puisque nous n’écrivons plus le français comme le faisait Rabelais.
  • Ce sera l’anarchie grammaticale. Pas du tout, si on simplifie les règles sans tout jeter par-dessus bord.
  • La littérature classique sera inaccessible. Énorme fausseté. Les textes d’auteurs médiévaux et de toutes les époques sont publiés en orthographe moderne.

Lorsqu’il est question de réformer le français, le discours abandonne souvent toute rationalité et devient pratiquement hystérique. Quelques exemples :

Bernard Pivot s’émerveille de voir libellule s’écrire avec quatre l, car l’insecte a quatre ailes. Il aurait aimé voir hippopotame s’écrire avec quatre p pour « assurer à l’animal plus de stabilité sur ses quatre pattes. »

Le même Pivot soutient que tifon avec un seul f n’est plus qu’une petite pluie.

Autres réflexions apocryphes glanées ici et là :

Le trait d’union dans ping-pong est indispensable, car il symbolise le filet séparant les deux joueurs. Vous n’y aviez pas pensé? Moi non plus. Dans ce cas, pourquoi n’écrit-on pas ten-nis?

Le paon ne peut plus faire la roue si on lui enlève le o.

La graphie nénuphar et plus poétique que celle avec un f.

Pourtant, il y aurait moyen de réformer le français sans pour autant le défigurer. Simplifier l’orthographe, éliminer des litanies d’exceptions et d’illogismes, sans pour autant écrire au son, serait une excellente cure pour notre langue.

C’est ce que je vais tenter d’expliquer dans mes prochains articles.

Écrivaine

Écrivaine

« Colette est l’une de nos grandes écrivaines. Colette est l’un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non? » Une personnalité a émis cette opinion – on pourrait dire proféré. Qui?

Bernard Pivot.

Certes, les opinions conservatrices du personnage n’échappent plus à personne, l’affaire Mazneff étant bien assez éclairante à cet égard. On oublie toutefois que Pivot était un des partisans des timides rectifications orthographiques de 1990 et qu’il accueillait avec enthousiasme le canadianisme entrevue, en lieu et place d’interview.

On peut dire qu’écrivaine marche sur les traces d’autrice dont j’ai discuté dans un autre billet. L’expression est très répandue chez nous, mais qu’en est-il en Europe?

Eh bien le Larousse persiste et signe. L’entrée principale est au masculin, comme il se doit… Mais les auteurs (je ne me risquerai pas à parler d’autrices dans le cas présent) notent : « Au féminin, on rencontre aussi une écrivain. »

Heureusement, le Petit Robert vient à notre rescousse et accepte écrivaine en précisant : « … il est courant en français du Canada mais également en France. » Un article paru en 2018 dans Le Figaro précise que « Le terme est bien parti pour ne plus quitter le paysage français. » D’ailleurs, les écrivaines comme Annie Ernaux l’emploient déjà dans leurs ouvrages.

Bref, la logique de la féminisation est bien enclenchée. La France emboite tranquillement le pas au Canada, malgré toutes les réticences encore bien présentes en terre d’Hexagone.  

Retour sur autrice

Dans un billet paru l’an dernier, j’évoquais la controverse provoquée par la réapparition du mot autrice, dans la foulée de l’ouverture très tardive de l’Académie française envers la féminisation des titres.

Plusieurs lecteurs avaient émis des réserves quant au terme autrice, qui les mettait mal à l’aise. Pourtant, il suivait la même logique qu’actrice, directrice, organisatrice, etc.; certains lui préféraient auteure, faisant valoir que les terminaisons en -ice deviennent désuètes. En outre, la tendance est de favoriser les féminins en eure, comme dans ingénieure. De toute manière, que l’on aime ou pas, autrice s’impose de plus en plus.

Les doctorant et doctorante Anne-Marie Pilote et Arnaud Montreuil, de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université d’Ottawa, défendent les deux formes. Dans un article paru dans Le Devoir, les deux font valoir ce qui suit :

Il ne faut pas avoir peur, à notre avis, de réhabiliter autrice. Il ne s’agit pas de rendre légitime un terme qui était jadis en usage sans avoir de connotation péjorative. Il s’agit surtout de reconnaître la marque d’une intervention politique féministe dans la langue : employer le mot « autrice » est dans une certaine mesure un acte subversif qui vise à démasculiniser la langue et le champ littéraire en allant à l’encontre de la logique d’invisibilisation du féminin qui l’a gouverné de manière presque incontestée pendant plusieurs siècles.

Les auteur.e.s rappellent que c’est l’Académie française qui a banni autrice dans un geste clairement hostile aux femmes.

Kiev

Tout le monde connait la capitale de l’Ukraine, Kiev, mais seul un groupe d’initiés sait que la ville s’appelle en réalité Kyïv. Les dictionnaires et encyclopédies françaises[1] nous signalent que Kyïv est le nom en ukrainien.

Les exonymes

Kiev serait donc un exonyme, c’est-à-dire la traduction du nom d’origine vers notre langue. D’ailleurs, les exemples d’exonymes sont nombreux, on n’a qu’à penser aux cas suivants : London-Londres, Sevilla-Séville, Firenze-Florence, Philadelphia-Philadelphie.

Mais le hic, dans le cas qui nous occupe, c’est que Kiev n’est PAS une traduction française, mais bel et bien le nom russe de la capitale ukrainienne. Alors pourquoi ne pas tout simplement adopter Kyïv? En français les choses ne sont hélas pas toujours aussi simples.

Les nouvelles appellations

Le français résiste davantage que l’anglais à l’intégration de nouvelles appellations toponymiques, appellations qui ne sont rien d’autres que le nom véritable d’une entité dans la langue locale. Qu’on en juge :

  • Biélorussie dérive du nom russe de ce pays, qui s’appelle en réalité Belarus. Cette appellation s’implante lentement dans les textes courants, mais dictionnaires et encyclopédies s’en tiennent à Biélorussie.
  • Mumbay est le nom de Bombay. Là encore, le français évolue lentement.
  • Chennai est le nouveau nom de Madras.
  • Kolkatta est le nouveau nom de Calcutta.
  • Beijing et Pékin ont déjà fait l’objet d’un article détaillé dans cette tribune.

L’Ukraine russifiée

L’ukrainien et le russe sont deux langues slaves qui ont beaucoup de similitude. À cela s’ajoute le poids de l’histoire, l’Ukraine ayant été un territoire convoité par les empires russe et autrichien. La débâcle de la Russie pendant la Grande Guerre a conduit à la Révolution bolchévique de 1917. Début 1918, une république soviétique est fondée à Kharkiv tandis qu’un mouvement nationaliste ukrainien fonde une autre république à Kyïv. En 1922, l’Ukraine adhère à l’Union soviétique; elle en fera partie jusqu’en 1991.

L’influence de la Russie pèse donc lourdement sur le destin des Ukrainiens. On le voit encore aujourd’hui avec les actions militaires menées par des soldats russes dans le Donbass ukrainien en vue de le rattacher à la Russie, sans parler de l’annexion pure et simple de la Crimée par la Russie en 2014.

Cette influence russe a laissé bien des traces dans la toponymie ukrainienne. Pendant longtemps, des lieux comme Lviv et Kharkiv, pour ne mentionner que ceux-là, ont porté en français des noms russes : Lvov, Kharkov. Et la capitale Kyïv était désignée sous le nom russe de Kiev.

Il serait grandement temps que les ouvrages français se mettent à l’heure ukrainienne.

Pour en savoir plus…

Un article dans le Financial Times.

Autre article de Radio Free Europe.

Un article plus scientifique de l’Université de la Pennsylvanie.

L’auteur remercie chaleureusement le professeur Tetiana Katchanovska, de l’Université Taras Chevtchenko de Kyïv pour son aide indispensable à la rédaction de cet article.


[1] Accord de proximité, qu’on utilisait couramment en français, naguère.