Monthly Archives: février 2019

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Hijab ou hidjab?

Le voile islamique déchire les opinions tant au Québec que partout en Occident. Tenons-nous loin de la polémique sur l’acceptabilité des signes religieux en milieu de travail, mais penchons-nous plutôt sur la graphie de ce terme.

On voit très souvent hijab. En fait le plus souvent, nous révèle une recherche sommaire sur la Grande Toile, celle qui nous espionne. Tant La Presse, Le Devoir au Québec, que Le Figaro, L’Express, Le Monde, etc., semblent favoriser la graphie hijab.

Tout le contraire des deux grands dictionnaires, Larousse et Robert favorisant la graphiehidjab, avec le d. La prononciation suggérée est hid-jab, bref comme cela s’écrit.

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La graphie hijab semble aussi s’être imposée en italien et en espagnol. Des journaux comme La Republicca, La Stampa, en italien, El Pais, El Mundo, en espagnol, écrivent hijab.

Du côté germanique, on observe la même graphie dans les publications allemandes Die Welt et Der Spiegel.

Une mauvaise translittération

Mais d’où vient donc hijab?

Il s’agit d’une translittération vers l’anglais. Tout comme le russe et un grand nombre de langues, l’arabe ne s’écrit pas en caractères romains, ce qui signifie qu’il faut transcrire les sons originaux en respectant les graphies françaises. Ce qui se prononce hid-jab en arabe doit être écrit de manière à ce qu’un francophone le prononce de la même manière.

En anglais, le son dj s’écrit tout simplement avec le j. Donc hijab.

Or, les noms arabes doivent être translittérés à la française et non à l’anglaise.

Les noms arabes en français

Personne ne songerait à écrire Putin, Shostakovich ou Pushkin en français, car ce sont des graphies anglaises. Voir mon article à ce sujet.

Ainsi en est-il des noms arabes. Par exemple, Djedda s’écrit en anglais Jeddah. Les noms arabes les plus importants ont été traduits en français. Pensons à Le Caire, La Mecque, Jordanie, Égypte, etc. Les lieux moins importants voient leur nom translittéré en français. Les anglophones font exactement la même chose vers l’anglais.

Alors pourquoi hijab?

On pourrait bien sûr évoquer le rouleau compresseur de l’anglais, perçu comme un symbole de modernité, et ce pas uniquement par les Français mais par énormément de gens partout dans le monde.

L’autre facette du problème, c’est que la translittération n’est pas une science exacte. Les noms venant du russe, de l’ukrainien, du biélorusse, de l’arménien, du géorgien, etc. sont habituellement transcrits selon une graphie française.

Mais ce principe n’est pas appliqué pour les noms japonais ou chinois, par exemple. En fait, la plupart des noms asiatiques sont plutôt écrits à l’anglaise.

Commentaires des lecteurs

Les commentaires reçus après la publication de cet article sont éclairants. Je vous invite à les lire. La prononciation de l’arabe n’est pas uniforme et cela expliquerait en partie les différentes graphies.

Confronter

Peut-on être confronté à des difficultés? Peut-on confronter un problème?

Certaines formulations avec le verbe confronter sont frappées d’interdit pour cause d’anglicisme. Les zones de convergence et les zones de divergence entre l’anglais et le français sont autant de sables mouvants dans lesquels les langagiers peuvent facilement s’enliser.

Dans son sens original, confronter signifie comparer deux documents, deux témoignages, de mettre en présence deux personnes.

Confronter un document avec l’original.

Confronter un témoin à l’accusé.

On remarquera l’emploi possible de deux prépositions qui, d’ailleurs, sont la plupart du temps interchangeables.

Être confronté à une difficulté

Pour bien des langagiers, cette tournure est douteuse. À défaut d’avoir le temps de faire toutes les vérifications souhaitables, ils préfèrent contourner le problème et reformuler.

Et pourtant, pourtant, je n’aime que toi, chantait le grand Aznavour.

Pourtant, cette expression ne rompt pas véritablement avec la définition du verbe en question. Quand on est confronté à une difficulté, à un problème, on est en sa présence, non? Le sens n’est pas corrompu.

On pourrait dire aussi qu’on est aux prises avec un problème, qu’on fait face à une difficulté.

Comme le signalent les Clefs du français pratique :

Certains voient dans être confronté à une tournure lourde, familière ou un emploi critiqué inspiré de l’anglais. Le tour être confronté est pourtant correct.

Confronter une personne

Il faut toutefois se tenir loin de la construction confronter + complément direct.

L’avocat de la Couronne a décidé de confronter le témoin.

Dans cette phrase, on relève le sens anglais de s’en prendre à l’autre personne, de l’affronter. Ce sens est anglais.

Acculée, Nicole a confronté la situation et a pris les mesures nécessaires.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que Nicole était confrontée à une situation difficile et qu’elle a décidé de prendre le taureau par les cornes.

C’est historique!

Les médias continuent d’utiliser le mot historique à toutes les sauces et leur manie confine au délire total. Bel exemple d’un mot vidé de son sens initial.

Je m’étais promis de constituer un florilège des pires cas, quelque part en 2019. Force est de constater que l’inventivité des journalistes est loin de se tarir.

Voici donc un modeste bilan pour le début de cette année, étant entendu que les cas sont beaucoup plus nombreux que ceux que j’ai recensés.,

Les élections en République démocratique du Congo

Le nouveau gouvernement de ce pays

Nancy Pelosi, élue présidente de la Chambre des représentants

Le changement de nom de la Macédoine, qui devient la Macédoine du Nord

Le déménagement de la Chambre des communes

La visite du pape aux Émirats arabes unis

La victoire des Patriots de la Nouvelle-Angleterre au Super Bowl.

Il va sans dire que ce nouvel opus grognon de votre humble serviteur est lui aussi historique.

Noir

On appelle souvent l’Afrique le continent noir. Appellation classique que l’on trouve dans les dictionnaires.

L’automne dernier, je donnais un cours de rédaction à l’Université d’Ottawa à des étudiants en traduction. Je parlais des métaphores décrivant certains lieux géographiques.

« Monsieur, ce n’est pas raciste, ça? »

De nos jours, il faut peser chaque mot; le procès d’intention n’est jamais loin. Les maoïstes de la bien-pensance sont très actifs dans les universités et ils finissent par influencer tout le monde. Bien des gens reculent, mais il faut savoir se tenir debout et remettre les pendules à l’heure. C’est ce que j’ai fait.

« Non, ce n’est pas raciste, répondis-je. C’est une façon normale de parler de l’Afrique. Ce qui est raciste, ce sont les termes injurieux pour décrire un peuple. Noir n’est pas une insulte. »

Mon étudiante s’énervait pour rien. L’expression le continent noir figure bel et bien dans le Petit Robert, tout à côté de l’Afrique noire, soit l’Afrique subsaharienne.

D’ailleurs, l’adjectif noir définit un « groupe humain caractérisé par une peau très pigmentée. Race noire, peuples noirs. » Le mot peut également être substantivé. Il s’agit d’un homme ou d’une femme noire, ce que les Européens appellent parfois – avec un ridicule consommé – un black

La formule de rechange, que l’on cherche à imposer à tout le monde, est personnes de couleur. Drôlement imprécis, car elle pourrait englober tant les Indo-Pakistanais que les Maghrébins.

Bien entendu, noir renvoie à la notion de noirceur, un terme négatif. Pensons à quelques expressions comme « Broyer du noir », « Voir tout en noir », « Avoir des pensées noires », « Nourrir de noirs desseins », etc.

Mais ce ne serait pas la première fois qu’un mot aurait deux facettes : l’une positive et l’autre négative. On peut penser à impliquer (dans une affaire louche ou dans le scoutisme?).

Avez-vous des idées noires? C’est peut-être parce que vous lisez trop de romans noirs. Les plus âgés se souviendront de la Série noire, aux éditions Gallimard. Ce que l’on appelle aujourd’hui des polars, des romans policiers.

Le Roman noir connaît de belles heures grâce à l’invasion scandinave, si je puis dire. Une auteure islandaise, Lilja Sigurðardóttir, est l’instigatrice d’un festival du roman policier appelé Iceland Noir. Eh oui, le mot a essaimé en anglais et probablement dans d’autres langues.

Cette auteure a écrit une trilogie, Reykjavik noir, dont les deux premiers tomes sont parus : Piégée et Le filet.

Nègre

Ce mot est bien plus délicat, car il traîne avec lui un lourd passé colonial et esclavagiste. Le Robert fait observer : « Terme raciste sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes. ». Dans le Larousse, on voit encore des pages sur l’art nègre, mais c’est un peu l’exception qui confirme la règle.

Deux expressions révélatrices ont été formées avec le mot en question : « Travailler comme un nègre » et « Être le nègre de quelqu’un. » Dans les deux cas, il y a un lien avec un dur labeur. Pas très difficile d’imaginer le travail dans les plantations. Dans le second, on parle d’un auteur fantôme, qui écrit à la place d’une autre personne.

Autre relent de colonialisme, le « Parler le petit nègre », soit une langue rudimentaire à la syntaxe approximative.

De nos jours, ce ne sont pas tant les Noirs qui parlent le petit nègre, mais tous ces francophones qui pensent que la syntaxe, le vocabulaire et la grammaire n’ont aucune importance.