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Cabinet fantôme

Le système politique britannique comporte plusieurs caractéristiques intéressantes, l’une d’entre elles étant le shadow cabinet. Le cabinet fantôme en est la traduction française, comme le signale base de données Termium du gouvernement du Canada.

Cette traduction a l’odeur d’un calque, comme on le voit. Le Grand dictionnaire terminologique le mentionne, d’ailleurs. On pourrait penser à cabinet de rechange; cabinet en attente; certains avanceront cabinet alternatif…

Le cabinet fantôme regroupe l’ensemble des porte-parole de l’Opposition officielle pour les divers portefeuilles ministériels. Ainsi, on parlera du porte-parole de l’opposition pour l’environnement, par exemple. Le terme critique de l’opposition est à éviter.

Notons en passant que tous les partis d’opposition peuvent former un cabinet fantôme, mais que c’est celui de l’Opposition officielle qui est le plus en évidence.

Les membres de ce cabinet s’appellent en anglais shadow minister. Termium s’en tient à l’appellation porte-parole de l’opposition, porte-parole de parti, ou porte-parole tout court. Au gouvernement du Canada, on a déjà vu contre-ministre, une idée ingénieuse, certes, mais que j’hésiterais à utiliser. L’usage, toujours l’usage…

Ce serait une grave erreur terminologique de parler de ministre fantôme. Un non-sens au point de vue des institutions. En système britannique, un ministre est un membre du Cabinet et celui-ci dirige le gouvernement. Un député d’opposition ne peut en aucun cas être considéré comme un ministre, sauf s’il siège dans un gouvernement de coalition.

Certains  feront valoir que l’anglais emploie bel et bien le mot minister. C’est exact. Mais faut-il reproduire en français l’erreur terminologique de l’anglais? La réponse ponce me semble évidente. Dans une traduction au Parlement européen, on peut lire ministre fictif… Traducteur fictif, souhaitons-le.

 

Fausse balle

Dans un texte précédent, j’ai parlé des traductions farfelues faites en Europe au sujet du baseball, sport peu connu sur le Vieux Continent. En lisant un manuel sur la psychopathologie, traduit en Belgique, j’ai trouvé le texte suivant. Les expressions en gras sont de grossières erreurs de traduction.

« Lors de la seconde mi-temps du match de base-ball des « All Stars », le gardien de seconde base de l’équipe des Dodgers de Los Angeles, Steve Sax, rattrapa une balle facile, se redressa pour la lancer au gardien de la première base, Al Oliver, qui se trouvait à moins de 12 mètres de lui. Il lança la balle trop loin et le manqua. Il s’agissait là d’une erreur stupéfiante, même si, lors de rencontres de niveau des « All Stars », les grossières bévues sont courantes. Mais les supporters avertis de base-ball y reconnurent un des mystères de cette saison 1983 : Sax, 23 ans, star nationale de première ligue, semblait incapable d’effectuer des passes simples vers la première base (sur les 27 erreurs commises cette même année, 22 consistaient en cette passe.)

Chuck Knoblauch, le gagnant du trophée du « Gant d’or » de 1997, fut celui qui, lors de la saison 1999, commit le plus d’erreurs (26), dont la plupart étaient des erreurs de passe… Lors de la saison de 2001, il fut déplacé sur l’aile gauche du terrain. »

Ce texte est une atrocité. Les termes clés ne correspondent pas à la terminologie du base-ball, telle que mise au point au Canada français par des personnes qui connaissent ce sport et parfois le pratiquent. Elles sont nettement mieux placées pour définir le vocabulaire que des personnes qui n’ont aucune idée du déroulement d’une partie de baseball.

Pour un Nord-Américain, le texte ci-dessus est presque incompréhensible. Imaginez qu’un Nord-Américain écrive un article sur le football européen en ignorant totalement le vocabulaire établi… Comment réagiriez-vous?

Le traducteur européen a manqué de professionnalisme à plusieurs égards.

Il est évident que ce traducteur :

  • Ne connaît rien au baseball.
  • A traduit les mots clés en y allant un peu au hasard.
  • N’a fait aucun effort pour trouver une source fiable pour la terminologie.

C’est ce dernier point qui est le plus choquant. La totalité du vocabulaire du sport national américain a été traduit en français – oui, je sais, quelle excentricité de traduire des termes anglais ! On voit bien que ça ne se fait plus…

Donc les sources existent, mais les Européens les ignorent superbement.

Pour donner une idée de l’hécatombe, voici les termes exacts qui auraient dû être employés.

La seconde mi-temps : la deuxième partie de la manche (il n’y a pas de mi-temps au baseball)

Les « All Stars » : le match des étoiles

Le gardien de seconde base : le joueur de deuxième but

Le gardien de la première base : le joueur de premier but

Star nationale de première ligue : joueur étoile des ligues majeures

Passes simples : des lancers ou des relais faciles

Des erreurs de passe : des erreurs de lancer, des mauvais lancers

L’aile gauche du terrain : le champ gauche (le terme proposé par le traducteur est sidérant)

Bien entendu, il s’en trouvera pour dire que le traducteur a cherché à adapter le texte pour un public européen. Mais le métier de traducteur ne consiste-t-il pas à employer le vocabulaire établi, dans un domaine? Depuis quand les traducteurs se livrent-ils à des acrobaties terminologiques pour masquer leur ignorance?

Alors qu’aurait dû faire le traducteur? Consulter la base terminologique du gouvernement du Canada, Termium. Le vocabulaire du baseball y est consigné. Il aurait pu également s’adresser à l’ambassade du Canada ou à la Délégation générale du Québec : on aurait trouvé une personne compétente pour répondre à ses questions.

Le Larousse

Ce dictionnaire encyclopédique tente, tant bien que mal, d’expliquer le baseball aux Européens. Je salue ses efforts. Il signale la filiation de ce sport avec le cricket anglais. Le terme base est utilisé pour traduit l’homonyme anglais. Mais le dictionnaire se fourvoie en définissant une base comme un piquet. Il n’y a pas de piquet au baseball…

La base, appelée but en Amérique, est un coussin carré.

Suit un article sur Joe DiMaggio dont voici un extrait :

« En 1941, il a effectuer (sic) 56 parties de suite en frappant au moins un coup sûr… »

Le Larousse vient de frapper une (autre) fausse balle.

Prendre pour acquis

« Les êtres humains ont une capacité infinie à tout prendre pour acquis. »

Cette citation d’Aldous Huxley en fera sourciller beaucoup. Il s’agit évidemment d’une traduction servile de take for granted, que les traducteurs alertes auront tôt fait de condamner.

D’ailleurs, diverses sources reconnues font chorus pour dénoncer l’expression. Que l’on pense à la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française; au Dictionnaire des anglicismes de Colpron et au Multidictionnaire de la langue française, de Marie-Éva de Villers.

Tous ces ouvrages proposent comme solution de rechange tenir pour acquis.

La cause est entendue, passons à une autre affaire. Pourtant…

Dans un article paru en 1998 dans L’actualité terminologique, Jacques Desrosiers y allait du commentaire suivant : « Tout se passe comme si on avait édicté un commandement : to take for granted tu traduiras toujours par tenir pour acquis! La correspondance entre les deux est si forte que chaque fois qu’on voit l’un dans l’anglais, on peut être sûr que la traduction nous servira l’autre; et, inversement, quand tenir pour acquis apparaît dans un texte français, on peut souvent gager qu’on est en train de lire une traduction et non un original. »

Mais il y a plusieurs hics dans cette histoire.

Tout d’abord les dictionnaires bilingues traduisent take for granted par des expressions comme :

  • Considérer comme allant de soi
  • Considérer comme admis
  • Considérer quelque chose comme acquis
  • Tenir pour certain ou établi
  • Être convaincu

Le Larousse anglais-français donne « Vous semblez convaincu qu’il donnera son accord. » pour You seem to take it for granted that he’ll agree.

Mais où est donc tenir pour acquis?

Un peu partout, certes, mais pas dans les dictionnaires. Ni le Robert, ni le Larousse ni le Trésor de la langue française n’en font mention. Voilà qui est étrange pour une expression qui avait tous les atours d’une panacée.

On peut voir l’expression aussi bien au Canada qu’en Europe. On peut même avancer qu’elle est d’usage courant. Le fait qu’elle ne figure pas dans les grands dictionnaires ne signifie pas qu’elle est incorrecte, mais cette absence étonne quand même.

Donc, prudence avec prendre pour acquis, dénoncé comme anglicisme. Toutefois, un peu de créativité permettrait d’éviter l’automatisme tenir pour acquis dans les traductions.

Birmanie ou Myanmar?

Ce pays de l’Asie du Sud-Est défraie la manchette à cause du triste sort réservé à la minorité musulmane des Rohingyas. Les condamnations fusent de toute part.

Les francophones s’étonneront peut-être de voir le terme Myanmar s’insinuer un peu partout, alors que le pays en question a longtemps été désigné sous le nom de Birmanie.

Ce dernier toponyme ne posait pas de problème. En anglais, on disait Burma; le gentilé était Birman, Birmane. Son ancienne capitale, Yangon, était  orthographiée à l’anglaise Rangoon. Le gouvernement siège maintenant à Naypyidaw.

Depuis plusieurs décennies, le pays est dirigé par une dictature militaire. Ce n’est que tout récemment, en 2011, que le pouvoir civil a été restauré, ce qui a permis à l’égérie Aung San Suu Kyi d’accéder au pouvoir. Pouvoir d’ailleurs relatif, car les militaires détiennent un quart des sièges au Parlement. Ce qui explique peut-être en partie les positions rigides de la dame quant au sort réservé aux Rohingyas.

En 2010, la junte militaire a changé le nom du pays en Myanmar. Bien des pays et des médias ont tout d’abord refusé d’emboîter le pas, dont le Canada, qui s’en tenait à l’appellation Birmanie. La Liste des noms de pays du Bureau de la traduction du Canada précise qu’en septembre 2016, le gouvernement a reconnu l’appellation Myanmar.

Pourtant, le nom traditionnel de Birmanie prévaut dans le monde francophone. L’Encyclopédie Larousse parle de la Birmanie, Myanmar en birman, précise-t-elle. Le Monde, Le Figaro parlent surtout de Birmanie.

Aux Nations unies, le pays a le nom officiel de Myanmar, le gentilé étant, le gentilé étant Myanmarais et Myanmaraise. Les changements de noms officiels posent souvent un dilemme pour les francophones. Des appellations comme Birmanie, Biélorussie, Bombai, Pékin persistent, malgré l’apparition de nouveaux noms comme Myanmar, Bélarus, Mumbai et Beijing. On constate que les sources anglophones adoptent rapidement les nouveaux noms, alors que les francophones résistent.

Collision frontale entre deux mentalités. L’anglais toujours prêt à évoluer et à s’adapter; le français qui reste sur ses gardes. La question se pose toujours : le français doit-il adopter d’emblée les nouvelles appellations étrangères? Ou bien doit-il continuer d’utiliser les noms traditionnels? Bref, les autres pays doivent-ils dicter aux francophones la manière dont ils doivent écrire certains toponymes?

Sur une base régulière

La syntaxe anglaise est tellement incrustée dans le français du Canada que cette expression n’étonne plus personne. Parions que la majorité des locuteurs francophones de notre beau pays n’y voient rien de mal.

Elle est omniprésente dans le vocabulaire des sports, mais aussi dans les autres sphères.

L’expression est la calque intégral de l’anglais on a regular basis. Il faut dire que l’emploi abusif du mot régulier est lui aussi très répandu. L’Office québécois de la langue française a publié un article fort intéressant sur ce mot.

On peut facilement remplacer sur une base régulière par régulièrement. Comme l’œuf de Colomb, il fallait y penser. Aussi : de manière régulière, fréquemment, souvent, presque toujours, etc.

La construction avec le mot base vient directement de l’anglais. On peut facilement la contourner, comme je l’ai expliqué dans un autre billet.

Low cost

En France, le français vole parfois bien bas. On a l’anglicisme facile pour tenter de se faire croire qu’on parle anglais. Ce petit jeu innocent finit par irriter.

La concurrence féroce qui règne dans les cieux de l’aviation a amené l’apparition des transporteurs low cost. Quand j’ai entendu cette expression dans la bouche d’un Français, je me suis dit : « Ah non! C’est pas vrai. » Encore un de ces anglicismes spontanés qui va survoler le ciel avant de se perdre dans les nuées.

Eh bien non. Le terme affreux et inutile se trouve dans le Petit Robert. On en a même fait un substantif : « Le modèle économique du low cost. », signale le dictionnaire. Celui-ci recommande l’expression française à bas prix.

Au Québec, on parle des transporteurs à rabais. Ces deux traductions soulignent l’inutilité flagrante de l’anglicisme.

Lorsque j’ai traversé l’Atlantique pour la première fois, je l’ai fait à bord d’un vol nolisé, traduction de charter, autre anglicisme qui figure dans le Robert. Le dictionnaire propose vol affrété, expression inusitée chez nous. Et sans doute en France aussi. Pourtant, affréter entre dans la définition de noliser.

Jadis, un avion s’écrasait. Aujourd’hui, il se crashe. Considère-t-on que le verbe anglais a plus d’impact, plus de punch? L’anglais s’exprime parfois par onomatopées. Le verbe anglais s’entend, il résonne dans nos têtes. Il est irrésistible pour certains.

Un écrasement est moins spectaculaire, d’autant plus que le substantif a un champ sémantique assez étendu. On peut affirmer que la rectitude politique écrase la liberté de parole; les policiers ont écrasé les émeutiers; les Canadiens ont écrasé les Maple Leafs (au hockey).

Le verbe crasher s’applique aux tragédies aériennes : il est donc plus précis. Néanmoins, son emploi est assez rare de ce côté-ci de l’Atlantique. Nous avons encore ce réflexe curieux de défendre le français. Les loopings linguistiques de l’Hexagone sont autant d’acrobaties aériennes qui nous désolent. On a parfois l’impression que le français tombe en vrille.